‹ Les colonies françaises; (volume 3)Chapitre 20 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Précis historique.

Les migrations d'Arabes et de Malais. — Les- Portugais à Madagascar. — La compagnie de l'Orient, — Lettres patentes de 1642. — Pronis et Fort- Dauphin. —Etienne de Flacourt (1648).-— Retour et mort de Pronis (1654). — — La Case. — La Compagnie des Indes orientales (1664). — Massacre des Français (1672). — Réunion de Madagascar à la couronne (1686). — Le comte de Maudave (1768). — L'expédition de Benyowski (1772-1786). — Sir Robert Farquhar (1816). — Radama, roi des Hovas (1817). — La reine Ranavalo (1828). — Bombardement de Tamatave (1845). — Laborde (1852) Lambert (1855). — Radama II (1861). — L'influence des Anglais. — Retour de Laborde (1867). — Raoavaio II (1868). — Intervention de la France (1882). — L'amiral Pierre. — Traité de 1885. — Mission de M. Le Myre de Vilers.

Migrations d'arabes et de malais. — Les habitants de la côte orientale d'Afrique ont dû avoir de tout temps des relations suivies avec la grande île de Madagascar ; mais il

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est impossible de reconstituer, dans cette dernière, une race primitive. On y trouve actuellement les types purs, modifiés ou croisés, de peuples africains, de Malais et d'Arabes; un véritable aborigène ne se rencontre nulle part. Madagascar n'a donc été peuplée que par des migrations, parmi lesquelles celles des Arabes et des Malais semblent les plus anciennes. Les derniers se retrouvent plus particulièrement chez les Hovas, ainsi que le démontrent les études craniologiques, les types et la langue.

On a cru retrouver dans Madagascar la Cerne de Pline, la Menuthias de Ptolémée et la Sarandih des Perses; ces suppositions sont plus ou moins hypothétiques, mais il parait certain que, vers le viP siècle, les Arabes se fixèrent aux Comores et s'établirent sur la côte Nord-Ouest de la grande île. Leurs ouvrages géographiques nous apprennent que, dès cette époque, ils faisaient un grand commerce sur la côte orientale d'Afrique et dans les îles qui l'avoisinent.

Au xii« siècle, El Edrisi, le savant géographe maure, a donné une description de Madagascar et de son archipel. Il les désigne sous le nom de Zaledj et rapporte qu'à la suite de luttes intestines en Chine, des habitants de ce dernier pays transportèrent leur commerce à Zaledj. Marco Polo, lors de son voyage en Chine, au xiii*" siècle, a recueilli, à ce sujet, de curieux détails; il est le premier qui ait mis en usage le nom de Madagascar, bien que le véritable nom de l'île soit Madecase.

Les portugais a Madagascar. — Yasco de Gama, en lZi97, passa à peu de distance de Madagascar sans l'apercevoir ; mais, en 1506, d'autres navires portugais, se rendant également aux Indes, furent poussés, par une tempête, vers ses côtes, que Ruy Pereira et Tristan d'Acunha explorèrent.

Lorenzo Almeïda, le premier vice-roi des Indes, y débarqua le jour de Saint-Laurent et donna à l'île le nom de ce saint.

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La tentative de colonisation des Portugais à Madagascar n'eut aucun succès. Leurs comptoirs ne se livrèrent en réalité qu'au commerce des esclaves, qu'ils achetaient aux Arabes' lorsqu'ils ne se les procuraient pas directement parla ruse ou par la violence. Quelques moines voulurent convertir les indigènes au christianisme; mais, par suite de leur esprit de fanatisme orgueilleux, farouche et intolérant, ils s'aliénèrent plutôt ces populations qui, excitées par leurs chefs et leurs devins, attaquèrent un jour les comptoirs et massacrèrent missionnaires, négociants et soldats.

Lettres PATENTES de i6Zi2. — Cette triste fin de la tentative portugaise était peu faite pour engager une puissance européenne à la renouveler. Malgré plusieurs voyages effectués par des navigateurs français, ce n'est que longtemps après, que Richelieu prit officiellement possession de Madagascar. Déjà mis en éveil par les rapports de deux capitaines malouins qui avaient trouvé un refuge inespéré dans la baie de Saint-Augustin, située dans le Sud-Ouest de l'île, il accepta les propositions que lui fit Rigault, capitaine de navire du port de Dieppe, tant en son nom qu'en celui d'un certain nombre de personnes qui, dès 1637, s'étaient associées sous le titre de Compagnie de l'Orient.

Les lettres patentes, signées par le roi Louis XIII, le 2Zi juin 16/i2, concédèrent Madagascar, désignée, depuis le règne de Henri IV, sous le nom d'île Dauphine, et les îles adjacentes « pour y ériger des colonies et en prendre possession au nom de Sa Majesté Très Chrétienne » avec le privilège d'y commercer exclusivement pendant dix ans.

Voici le texte de l'arrêté du conseil royal, en date du 15 février 16/i2,à la suite duquel furent signées les lettrespatentes :

(( Sur la requête présentée au roi en son conseil par le sieur Rigault, l'un des capitaines entrenus pour le service de Sa Majesté en la marine, et ses associés, tendant à ce qu'il plaise à Sa Majesté approuver et ratifier la concession

à eux donnée par M. le cardinal de Richelieu, pair de France, grand-maître, chef et surintendant général de la navigation et commerce de France, portant pouvoir et permission d'envoyer en Pile de Madagascar, anciennement île Saint-Laurent, et autres îles adjacentes et côtes de Mozambique, tel nombre de vaisseaux armés en guerre et marchandises que bon leur semblera, avec les hommes qu'ils jugeront nécessaires pour habiter aux pays, s'ils voient que besoin soit pour la conservation de leurs navires et biens, et y faire le commerce et trafic durant le temps de dix années, sans qu'aucuns autres que le sieur Rigault et ses associés puissent faire habitations, traites, trafic et commerce, ni en tirer aucunes marchandi^=;es, pendant ledit temps, pour apporter en ce royaume par quelques personnes, nation et conditions que ce soit, si ce n'est de leur consentement par écrit, à peine de confiscation des vaisseaux et marchandises au profit dudit sieur Rigault et de ses associés, et autres choses à plein contenues en icelles.

« Yu la requête, le roi en conseil approuve, ratifie et confirme, etc.. »

Richelieu mourut le li décembre i6/i2 et ne put voir les résultats de son œuvre ; mais le 20 septembre 16/i3, Louis XIV confirma les lettres patentes signées par son prédécesseur.

Au mois de mars i6/i2, la Compagnie de l'Orient avait envoyé à Madagascar le navire Saint-Louis^ commandé par Gocquet, pour y chercher, entre autres choses, un chargement de bois d'ébène. Sur ce navire se trouvaient égale-, ment Pronis et Foucquembourg, commis de la Compagnie, et douze Français destinés à rester dans l'île et à y préparer l'arrivée d'un second navire qui devait être expédié au mois de novembre suivant.

Pronis et Fort-dauphin. — Après avoir touché à la grande Mascareigne, le capitaine Cocquet atterrit, en septembre, à Madagascar, dont Pronis prit possession ; il fit la

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même déclaration à l'île Sainte-Marie et à la baie d'Anton-, gil (Manghabé) et alla s'établir ensuite dans la baie de Sainte-Luce (Manghasia), qui devait être le chef-lieu des nouvelles possessions françaises. Il y trouva quelques Français ayant appartenu à l'équipage du navire Saint- Alexis de Dieppe, coulé dans la, baie d'itapère. Goubert, capitaine de ce navire, avait fait construire une barque, jaugeant environ quarante tonneaux, sur laquelle il avait repris la route de l'Europe avec un certain nombre de ses compagnons.

Usant de son monopole, Pronis intima l'ordre aux premiers occupants « de cesser tout commerce, de donner inventaire des marchandises qu'ils possédaient, de quitter^ leur habitation pour venir se joindre à ceux de la Compagnie ». (Voyage de Gauche.)

Le 1^^ mai 16Zi3, le Saint- Laurent, commandé par Gilles Rezimont, arriva dans la baie de Sainte-Luce, avec un renfort de soixante-dix Français qui ne purent résister aux fièvres de cette partie de la côte. Presque tous tombèrent malades pendant le premier mois, et un tiers mourut. Dans cette situation, Pronis décida de chercher un autre établissement, et il choisit la presqu'île de Tholangar, où il construisit Fort-Dauphin. Le port y est bon, abrité des plus mauvais vents, et d'un abord facile. Le bois étant abondant dans les environs, on pouvait y construire des navires. Ce point semblait d'autant mieux choisi que la proximité de la riche et fertile vallée d'Amboule et de plusieurs rivières navigables, ne laissait aucune inquiétude sur les moyens de se procurer des subsistances en grandes quantités.

Le court séjour à Sainte-Luce avait fait des vides parmi les colons, autrement que par les maladies.

Une première fois, les indigènes, excités par les Arabes, se montrèrent menaçants pour les Français; mais Pronis alla vers l'un de leurs chefs, Dian Ramach, et l'apaisa par des présents. Malheureusement son action conciliante

ne put s'exercer dans d'autres circonstances. Douze Français ayant été envoyés par lui aux Matatanes, pour y acheter du riz et des vivres, six d'entre eux furent tués en passant une rivière. Vers la même époque, cinq hommes de l'équipage du Saint-Laurent, en chargement de bois d'ébène, furent tués près de la côte ; parmi eux se trouvait le jeune fils du capitaine Rezimont.

Ce dernier, ayant terminé son chargement, retourna en France, mais son prédécesseur fut moins heureux. Le Saint-Louis talonna dans un coup de vent, et s'entr'ouvrit presque; Cocquet, son capitaine, en mourut de chagrin. L'équipage, abandonné à lui-même, vendit aux indigènes, navire et chargement, sans en excepter les armes et les munitions de guerre, qui furent, plus tard, employées contre nos compatriotes.

Pendant que Pronis s'occupait de la construction de Fort-Dauphin et des affaires générales de la colonie, il envoya son second, Foucquembourg, pour traiter de l'achat de vivres, ce dont il s'acquitta toujours avec succès. La question des vivres prenait une importance de plus en plus grande. Un nouveau convoi de quatre-vingt-dix colons venait, en effet, d'arriver sur le navire le Royalj, qui, après un séjour de dix-sept mois, repartit pour la France avec un plein chargement de bois d'ébène, de peaux, de cire, etc., etc.

Foucquembourg prit passage sur ce navire, mais il n'arriva pas jusqu'à Paris ; il fut assassiné dans la forêt de Dreux par son compagnon de route, un nommé La Barre, qui le croyait porteur de grandes richesses. Des pièces importantes, comptes, lettres, avis, etc., que Foucquembourg était chargé de remettre aux Seigneurs de la Compagnie, furent brûlés par l'assassin, déçu dans son espoir. Des documents intéressants au point de vue de l'histoire de notre colonisation, furent ainsi perdus pour nous.

Pronis avait épousé Dian Ravellon Manor, fille de Dian

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Marval, de la race des Zafe Rahimina*. 11 établit ainsi des relations amicales avec les chefs indigènes, mais plusieurs de ses compagnons l'accusèrent d'entretenir sa nouvelle famille avec les ressources de la colonie. Cette allégation ne leur suffisant pas, ils prétendirent qu'en sa qualité de huguenot, il méprisait les catholiques et les faisait passer,

Plan de Fort Dauphin

Levé sur les lieux par le sieur de Flacourt gouverneur du dit fort.

aux yeux des chefs indigènes, pour ses esclaves. La conspiration, ourdie probablement depuis quelque temps déjà,

1. Les Zafe Rahimina (de Za/bj race, lignée, et Heminaa, mère de Mahomet) descendaient d'Arabes venus de la Mer Rouge. Il y avait également, dans le pays, des Zafehibrahim (de la lignée d'Abraham) qui ne connaissaient pas le prophète Mahomet et avaient conservé quelques coutumes du judaïsme.

L'île Sainte-Marie de Madagascar s'appelait, en langue madécasse^ Nossi-Hibrahim (île Abraham).

La circoncision est en usage dans toutes les tribus et donne lieu à de grandes fêtes.

n'éclata qu'après le départ du Royal et de Foucquembourg.

Le 15 février 161x6, les meneurs, Beaumont et Jean Le Clerc dit des Roquettes, s'emparèrent de lui et le mirent aux fers dans sa chambre hermétiquement close. Il y resta six mois, jusqu'à l'arrivée du Saint- Laurent, capitaine Roger Le Bourgs qui amenait quarante-trois nouveaux colons. Les révoltés le firent conduire à bord, mais, avec le concours du capitaine Le Bourg, il se fit réinstaller dans ses fonctions.

Afin de donner un aliment à l'activité des mutins, il les envoya en expédition dans l'intérieur. Il dut toutefois réprimer une nouvelle tentative de révolte qui se produisit aux portes mêmes du fort, lors du retour d'une troupe qui ramenait un convoi important de bétail. Il s'en fallut de peu qu'on en vînt aux mains et, dans les environs, les indigènes, groupés en masses, n'attendaient que le signal du combat pour massacrer, indifféremment, les deux partis en présence. Dans cette occurrence, les révoltés consentirent à mettre bas les armes ; Pronis fit arrêter douze des principaux et, après leur avoir fait faire amende honorable, « tête et barbe rasées, en chemise et la torche au poing » il les déporta à la grande Mascareigne.

Peu de temps après, Pronis commit un acte odieux dont il n'a jamais pu se disculper et qui laissa dans l'esprit des indigènes une trace ineffaçable.

Van der Mester, gouverneur de l'île Maurice pour la Compagnie hollandaise des Indes orientales, vint à Madagascar, sur un petit navire de 100 tonneaux, dans le but d'y chercher des esclaves. Il se mit en rapport avec Pronis qui consentit à lui en vendre un certain nombre. Dans ce pays où l'esclavage est une institution nationale qui, du reste, subsiste encore, le fait ne serait condamnable qu'au point de vue de la civilisation européenne telle qu'elle est établie de nos jours; mais Pronis ne livra pas des esclaves de naissance ou de profession, s'il est permis de s'expri-

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mer ainsi; fermant un jour les portes du fort, il retint tous ceux des indigènes, hommes, femmes et enfants qui s'y trouvaient, soit pour trafiquer, soit pour y accomplir un service quelconque, et les fit conduire à bord du navire hollandais.

Pour excuser sa conduite, Pronis a prétendu qu'il y avait été forcé par le capitaine Le Bourg qui toucha la plus grosse part du produit de la vente, et que ce n'était que l'exécution du contrat par lequel ce dernier s'était engagé aie rétablir dans son autorité. Quoi qu'il en soit, ce rapt eut la plus fâcheuse influence sur les relations des indigènes avec tous les Français, d'autant que, parmi les soixante-treize malheureux ainsi livrés, un certain nombre appartenait à des familles nobles du pays.

Van der Mester ne profita pas, du reste, de l'acte de Pronis; la plupart de ses captifs moururent pendant la traversée ; les autres s'enfuirent dans les montagnes de l'île Maurice.

Les relations assez cordiales que Pronis avait entretenues jusque-là avec les indigènes devinrent de plus en plus difficiles; le ravitaillement en souffrit et la disette ne tarda pas à se faire sentir. Ce n'était que par des expéditions armées, de véritables razzias, fréquemment répétées, qu'on parvenait à se procurer quelques vivres.

Vingt-deux colons, sous la conduite d'un des commis de la Compagnie, quittèrent, une nuit, Fort-Dauphin pour se rendre à la baie de Saint-Augustin, dans Tespoir d'y rencontrer un navire anglais qui les ramènerait en Europe.

Étiennede Flacourt (I6/18). — Ayant appris, au retour du Sai?it-Laurenty ce qui se passait dans la colonie, les Seigneurs désignèrent Etienne de Flacourt, un de leurs associés, pour aller y remplir les fonctions de commandant général avec le titre de directeur delà Compagnie. Il s'embarqua, le 19 mai 16/i8, sur le Saint-Laurent, emmenant avec lui deux pères lazaristes et quatre-vingts passagers.

En arrivant à Fort-Dauphin, le 5 décembre, Flacourt,

ainsi qu'il le dit dans son Histoire de la grande isle de Madagascar, trouva : « une grande confusion dans le fort, tant à cause du manquement de vivres qu'à cause du peu de soin qu'il y avait eu ; la plupart des cases découvertes et peu de logements, si bien qu'il fallut loger tous nos hommes dans les cases des habitants comme nous pûmes. »

Flacourt, ayant vivement critiqué son prédécesseur, tout en n'étant pas indemne lui-même, l'impartialité de l'histoire exige qu'on rappelle ce qu'il en a écrit, faisant encore plus le procès au système qu'à l'homme : « Je trouvai le sieur Pronis autre que l'on ne me l'avait dépeint et ne connus en lui qu'une grande sincérité et franchise, et s'il y a eu du désordre, c'est qu'il n'a pas été obéi ni respecté, le malheur n'étant venu que des volontaires que l'on avait envoyés par le passé, qui avaient tout perdu; en quoi il faut remarquer qu'il ne faut embarquer que de bons artisans, maçons, charpentiers, scieurs de long, laboureurs, jardiniers et paysans, conduits par des gens d'honneur, discrets, avisés, point esuantés fsicj^ et d'âge assez avancé. »

Pronis resta sous les ordres de Flacourt et fut envoyé au ravitaillement qui était toujours la grande préoccupation du chef de la colonie.

Dès son arrivée, le nouveau commandant sembla inspirer une grande confiance à ses compagnons. Ceux qui étaient partis pour la baie de Saint-Augustin dans l'espoir de pouvoir retourner en Europe, rentrèrent à Fort-Dauphin. Il en fut de même de ceux que Pronis avait exilés à la grande Mascareigne. Ces derniers ayant fait un tableau enchanteur des ressources que l'île offrait, Flacourt la déclara possession du roi de France et lui donna le nom d'île Bourbon.

Pronis avait eu pour base de sa politique l'entretien de relations amicales avec tous les chefs indigènes; Flacourt, au contraire, se mêla à leurs luttes presque continuelles. N'adoptant pas le système qui, plus tard, réussit si bien à Dupleix dans l'Inde, et qui consistait à n'entrer en ligne

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que suivant un plan bien déterminé à l'avance, et dans Tunique but d'accroître et d'étendre son influence, Flacourt ne vit, dans le concours qu'il donnait, tantôt aux uns, tantôt aux autres, que le moyen d'acquérir du butin. Son gouvernement ne fut qu'une suite d'expéditions dans lesquelles on brûlait des villages, on tuait les indigènes et on ramenait le bétail ainsi capturé. Non content d'employer de semblables môyens, il a avoué cyniquement avoir parfois payé ses achats avec des a menilles de cuivre argenté. » Le vol à main armée ne lui suffisait pas; il allait jusqu'à l'escroquerie.

Toujours soupçonneux, il ne voyait que trahisons autour de lui ; ayant cru un moment que Pronis l'avait trahi, il lui fit mettre les fers aux pieds ; mais, peu de jours après, il lui rendit la liberté et le reprit même comme commensal jusqu'au départ du Saint-Laurent sur lequel Pronis rentra en France.

Flacourt fit plusieurs voyages dans l'intérieur et visita l'île Sainte-Marie, dont il a laissé une relation intéressante. Pendant ses absences, son lieutenant Angeleaume continuait les opérations de ravitaillement.

Parfois, avec ces moyens, on arrivait à une pacification apparente de la partie méridionale de

Pierre élevée par Flacourt pour

établir la domination de la France '.

1, Cette pierre commémorative fut élevée en 1653 par Stephanas de Flacour (sic). Sur une de ses faces sont les armes de France, — trois fleurs de lis d'or sur champ d'azur, — et une inscription rappelant que c'est sous l'invocation de la croix du Christ que la domination française est établie.

Flacourt invitait le passant à se garder des insolations; il aurait dû ajouter : et des excès de toutes sortes.

Sur l'autre face furent gravées les armes de Portugal avec la

Madagascar; mais des haines étaient amassées dans les cœurs, et le moindre incident rallumait la guerre.

La Compagnie, qui avait promis d'envoyer un navire tous les ans, paraissait avoir oublié complètement sa colonie. Sentant de plus en plus le terrain trembler sous ses pas, Fiacourt voulut se préparer un moyen de sortir de cette situation, et il fit construire une h^rque, Étoile du matins qu'on devait n'employer qu'au transport du riz sur la côte, mais qui était en état de faire une longue traversée.

Le 20 décembre 1653, Flacourt, étant à bord, fit mettre le cap au large, et, arrivé hors de vue de Fort-Dauphin, donna l'ordre au capitaine de faire route vers la France.

Le mauvais temps, un équipage insuffisant et incapable, une tentative infructueuse de relâche à l'île Maurice, le forcèrent, après vingt jours de mer, à rentrer à Fort-Dauphin. Il y fut reçu par les murmures bien naturels des colons qu'il avait cherché à abandonner; il parvint toutefois à les apaiser en leur disant qu'il n'avait eu d'autre but, en retournant en France, que d'y chercher les moyens de venir les reprendre ou de leur envoyer des renforts pour pacifier définitivement toute l'île.

La barque fut définitivement expédiée à Mozambique avec des lettres qu'un navire de passage se chargerait de faire parvenir à leur destination.

Il y avait cinq ans qu'on était sans nouvelles de France, et il ne restait à Madagascar que soixante-six Français sur trois cents que la Compagnie de l'Orient y avait envoyés. Ces malheureux exilés étaient entourés par des indigènes que la duplicité, la rapacité et la cruauté dont ils étaient victimes, avaient exaspérés, et qui guettaient la première occasion de se venger impunément. Cependant, ainsi que le prouvent le voyage à travers toute l'île effectué par François Cauche, et la réception qui lui a été faite par

mention : REX PORTUGALE N. S. 1545, pour rappeler que c'est aux Portugais que l'on doit la découverte et la première tentative de colonisation européenne à Madagascar.

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des chefs indigènes, il était relativement facile de vivre en bonne intelligence avec ces populations.

Mais comment Fiacourt aurait-il pu adopter cette dernière politique, lorsqu'il portait sur les indigènes le jugegement suivant : « S'il y a nation au monde adonnée à la trahison, à la dissimulation, à la flatterie, à la cruauté, au mensonge et à la tromperie, c'est celle-ci... Ce sont les plus grands adulateurs, menteurs et dissimulés qu'il y ait au monde, gens sans cœur, et qui ne font vertu que de trahir et tromper, promettant beaucoup et n'accomplissant rien si ce n'est par la force et par la crainte, gens qu'il faut mener et gouverner par la rigueur, et qu'il faut châtier sans pardon, tant grands que petits. »

Enfin, dans sa lettre-préface à Fouquet, Fiacourt expose sans ambage le but réel, quoique moins apparent, qu'il a toujours poursuivi.

(( Dans les lettres dont vous m'avez honoré. Monseigneur, sans m'y prescrire rien des affaires qui concernent le commerce du pays, vous n'avez point eu d'autre but que de me recommander les choses qui regardent les spirituelles, et le progrès que l'on y peut faire en l'instruction des habitants à la connaissance de la vérité de notre religion. » Rajoute que les indigènes se précipitaient en foule à la chapelle et présentaient leurs enfants au baptême. On verra plus loin comment cette ardeur des néophytes fut récompensée.

Sentant toute la valeur de l'objection qui lui serait faite après la lecture du livre publié par Morizot sur le voyage de Gauche, Fiacourt n'a pas craint d'affirmer que Gauche avait raconté des voyages qu'il n'avait pas faits et qu'il s'était borné « à répéter les récits des matelots de Rezimont ». Sans vouloir discuter ce point, nous nous bornerons à dire que l'histoire, absolument authentique, de La Case rend celle de Gauche au moins vraisemblable.

En août 165Zi, pour la première fois depuis six années, la colonie eut des nouvelles de France; deux navires,

Georges et Ours, appartenant au duc de la Meilleraye, mouillèrent sur rade de Fort-Dauphin. Ils amenaient deux missionnaires lazaristes, mais aucun renfort ni ravitaillement en argent, vivres ou vêtements. Ce fut une cruelle déception pour nos malheureux colons; la nouvelle que le duc de la Meilleraye allait être mis aux lieu et place de la Compagnie de TOrient, était un soulagement insuffisant à leur misère.

Cette nouvelle avait été apportée par Pronis qui reprit le commandement de la colonie, Flacourt rentrant en France.

Retour et mort de Pronis (165^). — Le jour même de l'entrée en fonctions de Pronis — sinistre présage, — un incendie éclata à Fort-Dauphin et fut suivi, peu de temps après, d'un second, plus terrible, qui dura trois jours. Toutes les habitations furent détruites et il fallut plusieurs mois pour les reconstruire. Frappé au cœur par ce désastre, Pronis tomba malade et mourut peu de temps après, laissant le commandement à Des Perriers.

Reprenant la politique de violence, ce dernier recommença la guerre sous divers prétextes, pillant, brûlant, tuant et ne craignant pas d'employer les ruses les plus odieuses. Des prisonniers, quoique désarmés, furent massacrés; « le sieur Bourdaise, prêtre de la mission, les fit enterrer en terre sainte, d'autant qu'avant de mourir ils avaient demandé le baptême, pensant qu'ils auraient la vie sauve ».

Le duc de la Meilleraye voulut frapper un grand coup, et, par un acte énergique, assurer sa domination à Madagascar. Il y envoya quatre navires portant huit cents soldats ou matelots. Cette escadre arriva à destination dans le plus piteux état et ne fut d'aucun secours.

M. de Champmargou, nommé gouverneur de la colonie, ne put, malgré de sérieuses qualités, établir une véritable souveraineté à Madagascar. Le ravitaillement à main armée, qui fut toujours employé, et un prosélytisme religieux sans mesure, perpétuèrent l'état de guerre.

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Le supérieur des missionnaires lazaristes, le Père Etienne, voulut absolument convertir Dian Manang, un des principaux chefs. Après l'avoir catéchisé en vain, il lui ordonna impérativement de se faire immédiatement baptiser. Sur un nouveau refus, le Père Etienne, « perdit toute mesure et le menaça de faire enlever de force ses femmes par tes Français, si son ordre éprouvait le moindre retard. » (Uabbé

Village malgache.

Rochon, Voyage à Madagascar,} Dans un mouvement de folle colère, ce missionnaire lui arracha son oli, sorte d'amulette ou grisgris, et le jeta au feu en déclarant la guerre. Il fut aussitôt massacré avec tous ceux qui raccompagnaient, et Dian Manangh jura solennellement d'exterminer tous les Français.

La Case. — Il eût été facile^ cependant, d'avoir de bonnes relations avec les indigènes, ainsi que l'a prouvé La Case, dont le nom est resté pendant longtemps célèbre dans l'île.

Océan Indien. 14

La Case, de son nom de famille Le Vacher, était originaire de La Rochelle. « A son arrivée à Fort-Dauphin, les Français n'avaient auprès des insulaires aucune considération; rétablissement, malgré de grandes dépenses, était dans un état de langueur tout à fait déplorable. La Case entreprit de relever et de rétablir la réputation du nom français ; il y réussit. On grand nombre de victoires lui fit donner le surnom de Dian Pousse, nom d'un chef qui avait fait autrefois la conquête de Tîle, et dont la mémoire était en grande vénération. » (L'abbé Rochon.)

Les Français furent les seuls qui ne rendirent pas à La Case la justice due à sa valeur et à sa conduite. Jaloux de ses succès, de Champmargou lui refusa toute récompense ou avancement.

Informé de cette situation, Dian Rassitate, chef de la province d'Amboule, attira La Case; cinq Français l'accompagnèrent. Dian Nong, fille de Dian Rassitate, s'éprit de lui; il l'épousa « mais refusa le titre et les honneurs attachés à la souveraine puissance; il voulut qu'on ne vît en lui que le premier sujet de sa femme, qui fut déclarée souveraine à la mort de son père. »

Les Français étant serrés de près par les indigènes, La CasQue put venir au secours de ses compatriotes; Champmargou avait mis à prix sa tête et celle de ses cinq compagnons. « Les chefs, voisins du fort, irrités à l'excès de ce qu'on osait attenter à la vie d'un homme pour lequel ils étaient pénétrés d'admiration, refusèrent unanimement de procurer des subsistances. Une disette absolue se joignit aux fièvres et aux maladies qui avaient réduit à quatrevingts hommes le nombre des Français. »

L'arrivée du capitaine de Kercadiou, avec quelques renforts et des vivres, suspendit l'état de détresse de la colonie, mais ce ne fut que momentanément. « Le désordre et la confusion n'avaient cessé de régner parmi les Français depuis qu'ils étaient établis à Madagascar. Les insulaires les haïssaient; ils commençaient même à les mépriser.

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Notre tyrannie les avait révoltés, mais nos dissensions intestines avaient affaibli le sentiment de terreur que la supériorité de nos armes leur avait fait d'abord éprouver. »

Kercadiou, se rendant un compte exact de la situation, négocia la réconciliation de Champmargou avec La Case, qui s'empressa de porter secours à ses compatriotes. Avec lui, la paix etPabondance rentrèrent à Fort-Dauphin, et « tout le temps qu'on se gouverna par ses conseils, le désordre et la misère cessèrent d'affliger cet établissement. »

Dian Nong ne se montra pas moins gracieuse que son mari.

L\ COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES (166/l). — Le duC dC

la Meilleraye étant mort en 166Zi, son fils, le duc de Mazarin, céda au roi la concession de Madagascar et, à cette occasion, Colbert créa la grande compagnie des Indes Orientales dont la formation a été racontée d'une façon si intéressante par M. Pauliat.

La Compagnie avait droit de haute, moyenne et basse justice; Fort-Dauphin était assigné comme chef-lieu de Madagascar, qui recevait le beau nom de Frmice orientale (Le Chartier et Pellerin), ainsi que le mentionne l'exergue du sceau royal, ainsi conçu :

LUDOVICI XIV, FRANCIS ET NAVARRE REGIS SIGILLUM AD USUM SUPREMIS CONSILIf GALLI.E ORIENTALIS

Le nom de France orientale s'étendit à toutes les possessions que la Compagnie pouvait avoir dans la mer des Indes, et un second édit du i" juillet 1665 rendit à Madagascar le nom d'île Dauphine, qui lui avait été déjà donné sous Henri IV.

Au gouverneur, jouissant d'une autorité absolue, on substitua un conseil souverain dont Pierre de Beausse fut le premier président. Souchu de Renefort nous a appris les tiraillements incessants de ce conseil, tiraillements qui

commencèrent même pendant la traversée. Dans de semblables conditions, la Compagnie ne pouvait se relever, malgré les renforts envoyés par quatre navires. Champmargou resta comme commandant des milices, et La Case, auquel on finissait par rendre justice, était major de

nie.

Pierre de Beausse, malade dès son arrivée, mourut le ili décembre 1665, et de Montaubon lui succéda, n'apportant aucune modification à l'état déplorable des choses.

Le gouvernement royal, reconnaissant que le système d'un Conseil souverain n'avait donné que de mauvais résultats, essaya d'un autre moyen. Il laissa subsister le Conseil, mais donna l'autorité supérieure à une sorte de vice-roi, et en 1667, messire François de Lopis, marquis de Monde vergue, fut investi de ces hautes fonctions, avec le titre « d'amiral et de lieutenant général des places et vaisseaux appartenant aux Français au delà de la ligne équinoxiale. » Il était secondé par deux directeurs, choisis par la Compagnie, les sieurs de Faye et Caron, (( ce dernier Hollandais, auparavant directeur aux Indes orientales pour la Compagnie hollandaise )).

Trop profond était le mal pour que ces divers changements de système pussent le faire disparaître, A une^ mauvaise politique vis-à-vis des indigènes, se joignait le gaspillage des ressources de la Compagnie, qui cependant avait reçu deux millions du roi en 1668. Malgré ce puissant secours elle dut abandonner son privilège, et Madagascar fut de nouveau réuni au domaine de la Couronne.

Jacob Blanquet de La Haye, qui s'était distingué dans les campagnes de Flandre et d'Italie, fut nommé « gouverneur et lieutenant général du roi dans toute l'étendue de l'île Dauphine, celle de Bourbon et autres terres, depuis les détroits de Magellan et de Lemaire, et dans toutes les Indes. » Il partit de Brest, le 30 mars 1670, avec neuf vaisseaux, dont cinq de guerre, portant un total de 2,050 hommes; il arriva à Fort Dauphin le 23 novembre.

MADAGASCAR

Bien qu'il eût fortement desservi Mondevergue auprès du roi, il ne lui rendit pas moins de grands honneurs, et Paccabla de flatteries. 11 confirma de Champmargou et La Case dans leurs fonctions de lieutenant de roi et de major de l'île. Toutefois, dans son journal, on lit que Fort- Dauphin n'était « à proprement parler qu'une basse-cour, enceinte de murailles dans laquelle est le magasin de la Compagnie ».

Reconnu solennellement comme vice-roi le 3 décembre, La Haye recommençait, un mois après, les hostilités contre les indigènes, quoique « la mala- ^ die augmentât toujours, et il ne se trouvait plus de soldats que ce qu'il en fallait pour soigner leurs camarades. » (Journal de La Haye.)

Mondevergue rentra en France ; il fut salué à son départ de neuf coups de canon, mais le même navire emportait des lettres dans lesquelles La Haye le chargeait odieusement. Il ne parvint pas à

se justifier, fut enfermé au château de Saumur et y mourut de chagrin.

Comme son prédécesseur, La Haye éprouvait de grandes difficultés à ravitailler la colonie. Pendant un voyage qu'il fit à l'île Bourbon, il apprit la mort de La Case, qui n'avait cessé de rendre les plus éminents services, malgré la sorte de suspicion dans laquelle on le tenait toujours. Son gendre, de la Bretesche, lui succéda dans les fonctions de major de l'île, sans le remplacer comme valeur, ni comme influence sur les indigènes.

. Un chef ayant tardé à venir rendre hommage au viceroi des Indes, La Haye lui déclara la guerre, mais fut complètement battu. Sans songer aux conséquences qui en résulteraient pour notre domination à Madagascar, il

Médaille de la colonie de Madagascar.

quitta l'île le 11 août 1671, se dirigeant vers les Indes et emmenant avec lui presque tous les hommes valides.

Massacre des Français (1672). — De la Bretesche, devenu commandant en chef à la suite de la mort de Ghampmargou, fut également battu, et prit le parti de s'enfuir à son tour. Il était en vue de Fort-Dauphin, lorsqu'il apprit que, dans la nuit de Noël 1672, les indigènes exaspérés avaient massacré presque tous les Français, réunis dans la chapelle pour la messe de minuit. Il put envoyer quelques embarcations pour recueillir ceux, en très petit nombre, qui avaient échappé à ces nouvelles vêpres siciliennes.

Il les transporta à Bourbon, où ils formèrent le premier noyau de la colonisation française dans cette île. Ces rares survivants conservèrent et perpétuèrent chez leurs descendants le souvenir de la grande terre comme celui d'une patrie perdue. C'est ainsi que depuis lors, nos compatriotes n'ont cessé de rappeler les droits de la France sur Madagascar et, soit par la parole, comme l'éloquent M. de Mahy, soit par des actes, comme les braves volontaires du bataillon bourbonnien, ils ont largement contribué à faire établir la suprématie actuelle de la France à Madagascar.

Le massacre des colons, la destruction de Fort-Dauphin, telle fut la fin de notre première occupation.

« Si l'on considère, de I6Zi2 à 1672, les causes des échecs de la colonisation française à Madagascar, sans s'arrêter à l'incurie qui fit presque toujours correspondre l'arrivée des envois de la Métropole avec la saison des fièvres, on voit qu'il les faut toutes attribuer .au mauvais choix des gouverneurs...

« En somme, il n'y eut qu'un seul homme dont la capacité soit hors de conteste, c'est La Case. Si, lorsqu'il se révéla, la Compagnie avait suivi ses idées, nul doute que la colonisation aurait réussi. » (Louis Pauliat. Madagascar.)

RÉUNION DE Madagascar a la Couronne (1686). — - (( Louis XIV et Colbert n'étaient pas hommes à abandonner

MADAGASCAR

une idée qu'ils avaient crue bonne. Aussi est-il probable qu'ils agitèrent longtemps le moyen de reprendre la colonisation de Madagascar. Mais Louis XIV, de plus en plus absorbé par sa politique continentale, n'eut guère le loisir de s'occuper de cette question. De son côté, Colbert mourut. Pour bien montrer toutefois que, si la France ne faisait provisoirement rien de cette île, il n'en fallait pas conclure qu'elle renonçait à sa possession, un arrêt du Conseil, en date de 1686, la réunit solennellement au domaine de la Couronne, pour, le roi, en disposer, selon son bon plaisir, en toute propriété, seigneurie et justice. » (Louis Pauliat.)

Cet édit fut renouvelé en mai 1719, juillet 4 720 et juin 1721 ; toutefois, le désastre de 1672 avait été si complet, que, pendant près d'un siècle, il nh fut rien fait pour reprendre la colonisation de Madagascar, si ce n'est l'envoi, en 1733, de M. de Cossigny, chargé plus particulièrement d'étudier la baie d'Antongil, en vue d'un établissement à y créer. Cette exploration n'eut aucun résultat. II en fut de même du voyage effectué par La Bourdonnais en 17/46. Toutefois, ce dernier, ayant constaté toutes les ressources qu'offrait la baie d'Antongil et les forêts qui l'environnent, y répara son escadre, assaillie par une tempête, lorsqu'elle se rendait dans l'Inde pour renforcer Dupleix.

Par contre, Bourbon et l'Ile-de-France se développèrent rapidement ; ces deux îles se couvrirent bientôt de plantations de cannes à sucre, d'épices et de café. Presque toutes les terres destinées d'abord à l'élevage ou à la production du riz, furent peu à peu transformées en plantations plus lucratives, de sorte que les habitants durent compter sur le dehors pour leurs vivres. C'est naturellement Madagascar qui, par suite de sa proximité et de l'abondance du bétail et du riz, devint le lieu d'approvisionnement. Nos colons avaient donc grand intérêt à ce que ces deux produits, indispensables à leur alimentation,

LES

restassent à bas prix. Or, toute tentative nouvelle de colonisation à Madagascar, domaine du roi, devait avoir pour conséquence le monopole du commerce, accordé soit à un particulier, soit à une Compagnie. Par ordre, le gouverneur de TIle-de-France avait, en effet, publié, en 1758 et /' 1767, des ordonnances réservant expressément le droit du ! roi au privilège exclusif du commerce sur toutes les côtes de la grande île. Cette réserve indiquait, de la part du roi, l'intention formelle d'user d'un semblable privilège aussitôt qu'une occasion favorable se présenterait.

L'hostilité témoignée à la tentative du comte de Maudave n'eut pas d'autre motif et, ainsi qu'on le verra, elle réussit à tout empêcher, malgré la facilité avec laquelle les indigènes de Madagascar supportaient notre autorité, lorsqu'elle n'était pas accompagnée de fraudes et de violences. A Cet égard, il suffit de rappeler La Case et, plus tard, Labigorne. Ce dernier, simple caporal à la Compagnie des Indes, épousa la reine de Sainte-Marie et de Foulepointe. « Pendant dix-sept années (1750-1767), il jouit sur tout le littoral, de Tamatave à la baie d'Antongil, d'une considération extraordinaire, servant d'arbitre suprême entre les chefs des naturels et organisant les échanges entre les peuplades et les traitants. » (Louis Pauliat.) Nous aurons à reparler de ce colonisateur dans l'histoire de Sainte-Marie de Madagascar.

Le comte de Maudave (1768). — Louis-Laurent de Féderbe, comte de Maudave, après avoir servi brillamment dans les Indes, était devenu propriétaire à l'Ile-de- France. Ayant étudié, avec une scrupuleuse attention, les causes de nos échecs antérieurs, il se rendit en France, et remit au duc de Praslin un mémoire dans lequel il s'exprimait ainsi : « Il n'est pas besoin d'envoyer des escadres et des troupes, ni de transporter, à grands frais, une société tout entière : de meilleures armes, de meilleurs moyens nous donneront cet établissement sans frais. C'est par la seule puissance de l'exemple des mœurs, d'une

police supérieure et de la religion, qu'on se propose de conquérir Madagascar. La société y est toute formée; il ne s'agit que de l'attirer à nous et de la diriger suivant nos vues qui ne sauraient éprouver d'obstacles, puisqu'elles intéressent les Malgaches eux-mêmes par l'utilité des échanges réciproques. »

Bien accueilli par le ministre, Maudave reçut l'ordre de reprendre possession de Fort-Dauphin au nom du roi, mais au moment même de s'embarquer avec cinquante hommes et quelques amis, on lui annonça que c'était au gouverneur de l'Ile-de-France qu'il devait adresser toutes ses demandes.

Arrivé à Fort-Dauphin, le 5 septembre 1768, avec le titre de « commandant pour le roi dans l'île de Madagascar », il dit aux chefs malgaches, en prenant possession de ses fonctions : « Sa Majesté offre sa protection aux chefs qui voudront vivre en bonne intelligence avec les Français. Nous ne voulons rien acquérir à nos dépens, mais seulement nous entendre avec vous et commercer librement. »

Malgré ses demandes pressantes et réitérées, Maudave ne reçut aucun aide, ni de la Métropole, ni de l'Ile-de- France. N'ayant pas l'apparence de la force, il n'eut qu'une influence insuffisante sur les indigènes, et deux ans après son arrivée, il fallut de nouveau abandonner la colonie. « C'est l'inconstance du gouvernement ou le changement de ministre qui a fait relever l'établissement, sur des rapports faux et ridicules du chevalier Des Roches, capitaine des vaisseaux du roi, gouverneur de l'Ile-de-France. » (Charpentier de Cossigny.)

Retourné dans l'Inde, Maudave mourut à Mazulipatam, en 1778, ne pouvant se consoler d'un échec qui n'était dû qu'à des rivalités mesquines. Sans ces rivalités, il aurait certainement obtenu de grands résultats; en tous cas, pendant les deux années de son commandement, il interdit sévèrement le commerce des esclaves.

Fort-Dauphin ayant été abandonné de nouveau, il ne

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resta à Madagascar que quelques traitants isolés sur divers points de la côte.

« Si Maudave n'avait fait que passer à Fort-Dauphin, ses idées, ses plans, le parti qu'il avait montré qu'on pouvait tirer de Madagascar, tout cela était resté dans les conseils du roi et y avait rencontré de puissants partisans. On en a la preuve avec l'expédition de Benyowski, qui eut lieu, trois années après, en 1772, et qui est certainement l'épisode le plus curieux de l'histoire de la France à Madagascar. Cet homme fit de telles choses dans ce pays, qu'on se croirait revenu, avec lui, au temps de la fable. » (Louis Pauliat.)

L'Expédition de Benyowski (1772). — Maurice-Auguste, comte de Benyowski, né en 17/il à Yerbowa (Hongrie), était fils d'un général autrichien. Possesseur de grands biens en Pologne, il prit les armes contre la Russie, fut fait prisonnier à Cracovie, et interné à Kasan. Impliqué, en 1771, dans une conspiration contre l'impératrice Catherine II, il fut déporté au Kamchatka; en route pour cette destination lointaine, il sauva du naufrage le navire qui le transportait.

Benyowski était un homme actif, d'une haute intelligence, plein d'entrain et de feu, nourri de la pure moelle des encyclopédistes. Par son entregent et ses qualités d'homme du monde, Benyowski exerçait une véritable fascination sur tous ceux qui l'entouraient. Au Kamchatka, le gouverneur le pria de donner des leçons de français à ses filles; l'aînée s'éprit bientôt de lui. L'ayant obtenue en mariage, il fut à même de mener à bien le projet d'évasion qu'il avait formé dès le premier jour.

Une nuit, avec plusieurs de ses compagnons d'exil, il s'empara d'un brick mouillé dans le port, et il cingla à toutes voiles, ayant, pour venir en France où il se proposait d'aborder, à contourner toutes les côtes de la Chine et de rindo-Chine, à traverser la mer des Indes, à doubler le cap de Bonne-Espérance, etc. « C'était un acte d'une

audace et d'une intrépidité inouïes pour l'époque, vu les moyens dont il disposait, et dans l'ignorance où l'on était alors des lieux par où il fallait passer. »

S'étant arrêté à Formose, Benyowski fut tellement enchanté du pays et de l'accueil qu'il reçut des habitants, qu'il conçut l'idée des avantages que retirerait une puissance européenne à avoir un établissement dans ces parages. Il fit partager cette conviction aux chefs indigènes et conclut avec eux une convention par laquelle ils lui donnaient pouvoir de traiter de la souveraineté de leur île.

Après des péripéties sans nombre, Benyowski s'embarqua à Macao sur un navire de la Compagnie française des Indes, qui le conduisit en France, après avoir touché à riie-de-France et à Fort-Dauphin, où il se rendit compte du parti que la France pourrait tirer de cette colonie.

Parfaitement accueilli à Paris, où sa renommée l'avait précédé, on lui offrit le commandement d'un régiment d'infanterie. Toujours sous l'influence de son projet de colonisation à Formose, il n'accepta que sous la condition de servir aux colonies.

Il s'ouvrit de son projet au ministre, et lui proposa de former une colonie « en se conciliant la bienveillance, la confiance et l'attachement des naturels du pays. » Il ajouta : « Lorsque l'on aura acquis de l'ascendant sur leur esprit, les naturels se porteront d'eux-mêmes à rendre les colons maîtres de la contrée ; alors il ne sera pas difficile de leur faire adopter le code de lois, le genre de commerce, etc., qu'on leur proposera. » D'après lui, « il y avait peu de dépenses à faire ; seulement il fallait borner ses prétentions à la suzeraineté, n'exiger que des subsides, et n'avoir en vue que les avantages provenant du commerce à faire avec la Métropole. »

M. de Boynes, secrétaire d'État au département de la marine, acquiesça à ce projet, sous la réserve que ce serait à Madagascar, et non à Formose, qu'il serait appliqué. Benyowski, heureux de remplir une semblable mission

MADAGASCAR

avec un grand pays, comme la France, derrière lui, accepta avec empressement. Au lieu de 1,200 hommes qu'on lui offrait, il n'en réclama que 300 qu'il pourrait choisir lui-même. On devait, en outre, lui envoyer tous les ans 120 colons, hommes, femmes et enfants, et des marchandises à échanger avec les indigènes.

Arrivé à Paris le 8 août 1772, Benyowski accepta sa mission un mois après, le 17 septembre; il quitta la France le 22 mai 1773 et atterrit à l'Ile de France le 22 septembre suivant.

« Alors va commencer entre lui et les administrateurs de cette île, une lutte odieuse, cruelle, antipatriotique, dont notre politique coloniale a offert plus d'un exemple... Une coalition se forma entre les traitants, le gouverneur, l'intendant et les planteurs. Leur dessein était d'empêcher Benyowski d'accomplir sa mission, et de l'obliger à s'en retourner. »

Il put cependant déjouer leurs manœuvres; par surprise, il s'embarqua avec tout son monde, et aborda à la baie d'Antongil, en février 177Zi. Après y avoir tracé les limites d'une ville à laquelle il donna le nom de Louisbourg, il se mit en rapport avec les tribus des environs, et se les attacha par des traités. Une seule, les Zafli-Rabé, opposa de la résistance ; il fit appel à l'arbitrage de ses alliés, et non seulement ceux-ci lui donnèrent raison, mais ils lui offrirent leur concours pour refouler les Zaffi-Rabé.

En quelques mois, Benyowski était arrivé à ce résultat étonnant de faire battre les indigènes pour lui, de même qu'il leur fit construire des routes.

Dans les trente-deux mois que dura son séjour à Louisbourg, il exécuta de telles choses que, cent ans après, en 1863, les agents de la Compagnie de Madagascar, en exploration dans les forêts de cette partie de l'île, étaient tout émerveillés d'en trouver encore des traces.

Cependant il n'avait reçu aucun secours de la métropole, et les administrateurs de l'Ile de France, non seulement

lui refusaient toute aide, mais cherchaient encore tous les moyens de lui nuire. Ayant le contrôle des magasins, ils imposèrent des employés qui avaient Tordre de mal tenir les comptes et de faciliter tous les gaspillages. Malgré cela, à la fin de 1775, les affaires se soldaient par un bénéfice de 3/i0,000 livres.

Les Sakalaves dominaient alors dans File. Ils prirent ombrage de l'importance qu'avait acquise la colonie française, et ils se levèrent en armes pour la détruire. Benyowski convoqua ses alliés pour la défense commune; aucun ne manqua à l'appel, et les Sakalaves furent réduits à implorer la paix.

A cette époque, il se produisit un changement profond dans les desseins de Benyowski. Ce changement a été diversement apprécié par les historiens de Madagascar, et, le plus souvent, sans équité.

Abandonné par la métropole, journellement abreuvé de déboires par les administrateurs de File de France ou leurs représentants, mais constatant le succès croissant de rétablissement de Louisbourg, et l'efficacité des procédés qu'il avait employés avec les indigènes, Benyowski dut comprendre à quel degré de prospérité il atteindrait, si, au lieu des obstacles mis à plaisir sur sa route, il avait l'appui réel d'un grand gouvernement européen. « La cohésion, dont sa fédération, existant à peine depuis deux années, avait fait preuve contre les Sakalaves; certaines autres observations de même nature, lui avaient montré chez les tribus de Madagascar de réelles dispositions à la discipline politique et à toutes les autres conditions des peuples civilisés ». (Louis Pauliat.)

Rien de plus légitime donc que la pensée de ce magnat hongrois, d'atteindre son but en acceptant la proposition qui lui avait été faite, à maintes reprises, par ses confédérés de prendre le titre d'ampamsacabé (chef suprême). On a dit que cette idée avait été suggérée aux chefs indigènes à la suite d'une légende créée par une vieille esclave

MADAGASCAR

malgache, vendue autrefois en même temps qu'une fille des Ramini, famille qui avait toujours fourni les chefs suprêmes de l'île.

Ramenée dans son pays par Benyowski qui lui avait rendu sa liberté, elle courut de village en village, répandant partout la nouvelle que son libérateur était issu du sang des Ramini.

Qu'une semblable histoire ait pu agir sur l'esprit des indigènes, cela est fort possible, mais il est plus probable encore que, par son courage, sa loyauté et son adresse, Benyow^ski avait produit sur les Malgaches l'effet que produit toujours un homme supérieur sur des peuplades qui, tout en étant aptes à entrer dans la voie de la civilisation, s'épuisent dans des luttes continuelles les unes contre les autres.

Quoi qu'il en soit, le 16 septembre 1776, Rafangour, héritier légitime de Ramini, suivi des principaux chefs, qui savaient combien les administrateurs de l'Ile de France étaient hostiles à leur ami, proclama en ces termes, la souveraineté de Benyow^ski : « Béni soit le jour qui t'a vu naître ! Bénis soient les parents qui ont pris soin de ton enfance! Bénie soit l'heure où tu posas le pied sur le sol de notre île! Le fervent amour des chefs malgaches pour toi m'oblige à te révéler le secret de ta naissance et de tes droits sacrés sur cette immense contrée, dont tous les habitants t'adorent. Moi, Rafangour, seul survivant de Ramini, je renonce au trône pour te déclarer son héritier légitime. Sois Ampamsacabé! tes sujets te défendront au péril de leur vie, contre les violences des Français, nos envahisseurs! »

Benyowski attendait à ce moment l'arrivée des commissaires-contrôleurs qui, chaque année, venaient de l'Ile de France, pour vérifier l'état financier et commercial de l'établissement. Cette vérification fit reconnaître un bénéfice de plus de Zi50,000 livres, sans compter les marchandises en magasin. Benyowski demanda un certificat attes-

tant la parfaite régularité de sa gestion, puis il donna sa démission de « gouverneur pour le Roi de France des établissements de la baie d'Antongil. »

Libre alors, il accepta les propositions des indigènes. Un kabar (grande assemblée) fut convoqué; on y vint de toutes les parties de l'île et, après les cérémonies traditionnelles, dont aucune ne fut omise, Benyov^ski fut reconnu et proclamé Ampamsacabé,

Son plan était d'établir un gouvernement se rapprochant de ceux d'Europe, de se placer sous la suzeraineté de la France, bien qu'il n'eût aucune raison de se louer d'elle, et de créer, entre les deux pays, un vaste courant d'échange et d'émigration, devant faire, à la fois, la fortune de l'un et de l'autre.

Dans un second kabar, il fit agréer la constitution d'un Conseil suprême de trente-deux membres, et d'un conseil permanent de dix-huit membres. Dans l'un et l'autre conseil, une part équitable était faite aux Européens et aux indigènes.

Ces bases de gouvernement établies, il annonça son projet de se rendre en Europe pour y contracter une alliance, mais cette proposition fut reçue avec les plus grandes répugnances, et l'on n'y consentit à la fin, que sur sa promesse formelle qu'il reviendrait, quel que fût le résultat de ses démarches.

Il mit à la voile le 15 décembre suivant.

Les rapports les plus mensongers et les dénonciations lès plus outrageantes, émanant des administrateurs de l'Ile de France, l'avaient précédé à Paris. Il était, entre autres, accusé d'avoir commis des malversations, mais il somma, pour ainsi dire, le ministre d'ordonner une enquête qui, après avoir duré fort longtemps (car elle fut faite sur les lieux), tourna tellement à son avantage, qu'on fut obligé d'honorer publiquement ses services, par le don d'une épée d'honneur. Toutefois, quand il voulut rattacher Madagascar à la France, il se heurta à une opposition

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formelle. On lui refusa même d'invoquer, à un titre quelconque, le nom du roi de France.

Ce refus lui rendait toute sa liberté ; il fit, en conséquence, des ouvertures à TAutriche, son pays d'origine, puis à l'Angleterre. Pour des causes de politique européenne, ces deux puissances refusèrent également.

Après sept années de démarches infructueuses, sur le conseil de Franklin, alors à Paris, il s'adressa à la jeune République des États-Unis. Une maison de Baltimore lui fournit un navire chargé de marchandises, et le 25 octobre 178^, il quitta cette ville pour Madagascar, où il débarqua en face de Nossi-Bé, sur la côte de l'île opposée à Louisbourg.

Bien que près de huit années se fussent écoulées depuis son départ, il fut immédiatement reconnu par les naturels, et son passage, à travers l'île, pour se rendre à la baie d'Antongil, ne fut qu'une ovation continue des plus enthousiastes.

A la suite d'un conflit avec les agents de l'Ile de France, conflit dont la cause n'a jamais été exactement déterminée,

un détachement du régiment de Pondichéry, en garnison à Port-Louis, fut envoyé contre lui, et, le 23 mai 1786, n'étant accompagné que de trois Européens, il fut tué d'un coup de fusil. Son corps, abandonné parmi les cadavres, resta trois jours sans sépulture. Ce fut, un de ses anciens officiers, M. de Lassalle, qui, l'ayant découvert, lui fit rendre les derniers devoirs.

« Ainsi périt misérablement une .des plus singulières

Guerrier Bare.

Océan Indien.

figures, et qui sait? peut-être un des grands caractères du XVIII*' siècle. Dans tout autre pays que la France d'alors, on aurait été heureux d'utiliser ses services. » (L. Pauliat.)

Avec Benyowski finissent les tentatives faites par l'ancienne royauté pour prendre pied à Madagascar. On ne ■ conserva plus que quelques établissements, placés sous la protection d'un petit nombre de soldats, pour assurer l'approvisionnement de nos possessions voisines.

A la fin de 1791, le Ministre envoya Lescalier pour étudier les causes de nos insuccès et, par suite, les moyens de fonder une domination durable. Ce voyage n'eut aucun résultat; mais, à la Convention qui l'avait maintenu dans ses fonctions de commissaire civil, et à l'Institut, dont il devint un des membres les plus éminents, Lescalier fit des rapports intéressants, dans lesquels il s'élève contre la réputation d'insalubrité qui avait été faite à toute l'île.

En 1801, le gouvernement de l'Ile de France confia également une mission à Bory de Saint-Vincent; l'état de guerre générale ne permit pas d'y donner suite.

L'occupation de Madagascar se faisait néanmoins peu il peu par les habitants de l'Ile de France et de Bourbon, qui fondaient des comptoirs et créaient des plantations. En l80Zi, ces établissements étaient assez nombreux et assez importants pour que le général Decaen, le vaillant défenseur de l'Ile de France, les réunît en un sous-gouvernement, ayant Tamatave comme chef-lieu. Sylvain Roux fut placé à sa tête avec le titre d'agent commercial.

Après la reddition de l'Ile de France, Sylvain Roux dut capituler à son tour, le 18 février 1811.

A cette époque, les Anglais n'occupèrent aucun point du littoral, et se bornèrent à détruire les forts; mais lorsque l'île Bourbon fut rendue à la France par le traité de 181/i, ils s'établirent à Port-Longuez, voisin de Diego- Suarez.

Leurs premiers colons ne débutèrent pas plus heureu-

MADAGASCAR

sèment que les nôtres; par des vexations de toute sorte, ils mécontentèrent les indigènes, et le directeur de la colonie ayant, sous un prétexte futile, fait bâtonner le chef d'un village voisin, lui et ses compagnons furent massacrés.

Port-Longuez ne se releva pas de ce désastre.

Quelles que soient les péripéties de nos tentatives à Madagascar, il est indiscutable que, jusqu'à la capitulation de 1811, cette île, de par le droit des gens qui réglait la possession des territoires vierges de FAmérique, de l'Afrique et des Indes, était une contrée appartenant en toute souveraineté à la France. En 1816, les Anglais furent amenés à reconnaître eux-mêmes nos droits.

A la paix de 1815, Sir Robert Farquhar, gouverneur de l'île Maurice, cette île de France que les traités venaient de nous arracher, fit occuper militairement Tamatave et Foulepointe. Il écrivit, le 25 mai 1816, au gouverneur français de Bourbon, aujourd'hui la Réunion, qu'il avait l'ordre du Gouvernement britannique « de regarder l'île de Madagascar comme ayant été cédée à la Grande- Bretagne sous la dénomination générale de Dépendances de Vile de France, et de maintenir pour l'Angleterre V exercice exclusif de tous les droits dont la France y jouissait autrefois ». Il ajoutait qu'il était autorisé à accorder des licences aux navires français pour certains points de la côte, dans le cas où la colonie de Bourbon croirait avoir besoin des approvisionnements qu'on avait tirés jusque-là de Madagascar.

Ce n'était que par suite d'une interprétation abusive que le cabinet anglais avait pu ranger Madagascar parmi les dépendances de l'Ile de France, dont parle l'article 8 du traité de Paris.

Cet article, en effet, après les mots lie de France et ses dépendances, dit textuellement : nommément Rodrigues et les Seychelles. Si les plénipotentiaires avaient eu l'intention d'y comprendre Madagascar, ils auraient ajouté ce mot.

Bouvier de Lozier, gouverneur de Bourbon, protesta

énergiquement, et, sur nos réclamations, le gouvernement britannique reconnut nos droits. Par dépêche du 18 octobre, il ordonna à Sir Robert Farquhar de remettre à l'administration de Bourbon les anciens établissements français de Madagascar, et de retirer de Tamatave et de Foulepointe les garnisons anglaises.

En octobre 1818, une commission française reprit possession de Sainte-Marie, et, quelques jours après, de Tamatave, en présence d'une assemblée générale des chefs qui s'empressèrent de reconnaître la validité de cet acte. Fort-Dauphin et Sainte-Luce rentrèrent sous notre domination, et l'on établit, sur la côte, quelques postes militaires. Mais, soit de sa propre autorité, soit à la suite d'ordres secrets de son gouvernement. Sir Robert Farquhar mit tout en œuvre pour nous rendre l'occupation impossible et préparer la domination de la Grande- Bretagne.

« 11 dépensa à cette besogne une telle fécondité de ressources et une ténacité frisant si bien le génie, que peu s'en est fallu qu'il ne réussît. »

Afin de donner une apparence de légitimité à ses agissements. Sir Robert interpréta, à sa façon, les ordres officiels qu'il avait reçus de son gouvernement. Pour lui, Madagascar ne retournait pas sous la domination française; c'était un pays indépendant, à la liberté duquel aucune puissance n'avait le droit d'attenter. Cette doctrine pouvait lui fournir l'occasion «de protéger Madagascar contre toute nation voulant l'occuper. Les Anglais avaient ainsi la possibilité de s'y introduire et, avec du savoir-faire, de s'en emparer. »

Pour atteindre ce but, il fallait que le pays eût au moins les apparences d'une unité politique; or, il contenait un grand nombre de peuplades de races différentes, quoique parlant la même langue, ayant des mœurs à peu près semblables et se donnant toutes le même nom « Malagasy », dont on a fait Malgaches.

MADAGASCAR

Bien qu'il n'y eût pas de Confédération à proprement parler, généralement une tribu avait la suprématie sur les autres, suprématie fondée sur la force. Le chef de cette tribu portait le titre d'ampamsacabé, donné par acclamation à Benyowski. Au commencement du siècle, cette suprématie appartenait aux Sakalaves.

Par contre, à la suite de luttes presque continuelles, certaines tribus étaient maintenues dans une situation d'infériorité. L'une d'elles, celle des Hovas de race malaise, avait été plus particulièrement mise au ban des autres.

Tout ce que ces Hovas touchaient était déclaré impur; on brûlait la hutte dans laquelle l'un deux avait dormi.

Radama, roi des Hovas. — Cette longue, oppression avait rendu les Hovas sombres, défiants et rusés, et lorsqu'à la fin du siècle dernier, Andrianamponine se mit à leur tête, il les trouva prêts à „ ^ ,

' ^ Femme Betsileo.

secouer le joug. Ce dernier a été

fondateur de la tribu actuelle des Hovas. A sa mort, en 1810, un de ses fils lui succéda sous le nom de Radama (fourbe et , poli), mais son autorité ne dépassait pas le district d'Imerina, plus communément Emyrne, situé sur le plateau intérieur de l'île.

Il est difficile de reconnaître les causes exactes qui déterminèrent sir Robert Farquhar à choisir les Hovas pour instruments de la lutte sourde qu'il allait soutenir contre la France; il est cependant admissible, comme on Ta dit, « qu'en raison de leurs malheurs et du mépris, plusieurs fois séculaire, où ils avaient vécu, l'état défensif auquel les circonstances les condamnaient depuis des siècles, les avait rendus plus aptes que les autres à la discipline ».

Avant de s'engager avec Radama, il dépêcha un de ses

officiers, le capitaine Lesage, avec la mission de pénétrer jusqu'à Tananarive, chef-lieu de Tlmerina, et de tout voir par ses yeux.

Lesage se rendit à Tamatave, extrémité du seul chemin frayé conduisant, à cette époque, du littoral à Tananarive. Jean René, un mulâtre français, ancien interprète de Sylvain Roux, qui, à Fexemple des La Case, des Labigorne et des Benyowski, régnait sur les indigènes, se laissa prendre à des apparences d'exploration scientifique, et malgré l'opposition de son frère Fiche, roi d'Ivondrou, il facilita le voyage de Lesage à Tananarive.

Le IZi janvier 1817, Radama, déjà préparé par un premier émissaire officieux, reçut Lesage, porteur de nombreux présents, avec une grande solennité. L'entente ne fut pas longue à s'établir entre eux, et le 5 février, Lesage quitta le nouvel allié de l'Angleterre, en lui laissant deux sergents instructeurs pour l'organisation de ses troupes, mais en emmenant avec lui les deux frères du roi, que celui-ci lui avait confiés a dans le but de leur faire visiter Maurice ».

Par une des clauses du traité secret, Radama s'engageait à envahir, à quelques mois de là, le territoire de Jean René. Le moment venu, et l'attaque ayant eu lieu sans déclaration préalable de guerre, un navire de la station navale anglaise se trouva « par hasard » à Tamatave. Son capitaine donna à Jean René le conseil « désintéressé » mais amical, de se reconnaître le vassal de Radama.

Sir Robert Farquhar avait un port ouvert sur le littoral de Madagascar.

Deux mois après, le gouverneur envoya une nouvelle ambassade, à la tête de laquelle il mit James Hastie, ancien sergent de l'armée des Indes, homme d'une grande intelligence et ayant toute la capacité nécessaire pour agir sur l'esprit de peuplades à demi-sauvages. lïastie, pourvu de cadeaux de toutes sortes, ramenait avec lui les deux

MADAGASCAR

frères de Radama. Il était porteur d'un traité avec « le roi de Madagascar et de ses dépendances », par lequel la sortie des esclaves devait être interdite. Pour indemniser le roi du grave préjudice que cette interdiction devait lui causer, il lui était accordé : 1,000 dollars en or, 1,000 dollars en argent, 10,000 livres de poudre, 100 mousquets, 10,000 pierres à fusil, des uniformes pour ZiOO hommes, 12 sabres de sergent, un certain nombre de pièces de tôiie et un habit complet d'uniforme de général — avec chapeau et bottes — fait spécialement pour lui, plus deux chevaux. Toutefois, la livraison du tout ne devait être effectuée qu'au vu du certificat de l'agent britannique résidant à la cour de Radama, certificat attestant que la traite avait été positivement prohibée.

Radama, qui ne possédait pas la quarantième partie de l'île, mais qui était reconnu « roi de Madagascar et de ses dépendances» s'empressa de signer le traité le 17 octobre 1817.

L'Angleterre, neuf mois auparavant, avait reconnu, en totalité, nos droits sur Madagascar; d'après sir Robert Farquhar, elle pouvait y entretenir un résident.

Sir Robert, cependant, ne se faisait guère illusion sur la valeur réelle de son soi-disant acte diplomatique; aussi voulut-il le faire consacrer par le ministère britannique, et, pour cela, il s'embarqua pour Londres, laissant au général Hall l'intérim du gouvernement de Maurice.

Radama, ayant rempli ses engagements, demanda au gouverneur anglais de tenir également les siens. Soit ignorance de ce qui avait été convenu, soit par sentiment 4§ pudeur internationale, le général Hall refusa net d'acquiescer à la demande d'un « roi sauvage », et rappela Hastie. Radama en fut outré, et pendant deux années, toutes relations cessèrent entre les Hovas et Maurice.

Vers la môme époque, le gouvernement de la Restauration songea à créer à Madagascar un port de relâche et de ravitaillement. M. Forestier, envoyé en 1817 par M. Du

Bouchage, ministre de la marine, pour étudier cette question, émit Favis d'occuper d'abord l'île Sainte-Marie et, plus tard, Tintingue qui se trouve, vis-à-vis, sur la grande terre. Cette expédition devait coûter 1,200,000 francs; l'état de nos finances obligea le comte Molé, successeur de M. Du Bouchage, à l'ajourner à 1819.

Dès que le ministère anglais eut appris que notre conseil d'amirauté s'était prononcé en faveur de l'occupation de Sainte-Marie, Farquhar qui avait attendu à Londres, pendant deux ans, la tournure que prendraient les événements, reçut l'ordre de rejoindre immédiatement son poste. On lui donna tous les pouvoirs nécessaires pour traiter avec Radama au nom de l'Angleterre, et pour s'opposer, sous le couvert des Hovas, à tout ce que la France voudrait entreprendre à Madagascar.

Aussitôt arrivé à Maurice, il s'empressa de reprendre son œuvre au point où il l'avait laissée à la fin de 1817.

Le traité signé avec Radama devait être refait, la Grande- Bretagne devenant partie contractante, et Hastie fut envoyé de nouveau à Tananarive.

Après s'être entendu traiter de fourbe et de menteur, après avoir essuyé toutes les humiliations, Hastie, grâce à sa grande souplesse d'esprit et surtout aux présents qu'il apportait, obtint son pardon; il fit ajouter diverses clauses au traité, et, par une proclamation insérée dans la Gazette officielle de Maurice^ Radama invita « toutes les personnes habiles en quelque profession que ce fût » à venir visiter son pays.

Hastie, reconnu officiellement comme « agent général de S. M. britannique à Madagascar», se mit immédiatement à l'œuvre. Son premier soin fut d'apporter de très sérieuses modifications dans le régime politique des Hovas. Jusquelà, toutes les affaires importantes du pays devaient être traitées dans les Kabars^ auxquels tous les Hovas, sans exception, avaient le droit d'assister; d'autre part, pour tout ce qu'il se proposait d'entreprendre en dehors de

MADAGASCAR

rautorisation des Kabars, Radama était dans Tobligation de tenir un certain compte de l'opinion des grands.

Sur les conseils d'Hastie, Radama enleva aux Kabars leurs pouvoirs consultatifs et délibératifs. Ils ne furent plus réunis que pour connaître ce que le roi avait personnellement décidé. Quant aux grands, une surveillance des plus actives fut exercée sur eux, et à la moindre marque de tiédeur, de divergence d'opinion ou d'indépendance, ils étaient empoisonnés ou « zagayés )>. « Cette révolution politique, étant donné que Radama était à l'absolue discrétion d'IIastie, mettait complètement toutes les forces des Hovas à la disposition des Anglais. »

(Louis Pauliat.)

Comme toutes les autres peuplades malgaches, les Hovas n'avaient aucune organisation militaire; leur armée n'était qu'une cohue incapable de résister à des

troupes européenne;^. Has- Maraîcher malgache.

tie fit décréter le service

obligatoire pour tous les Hovas sans exception. Afin de donner à ces nouveaux soldats une sorte de cohésion, il inventa les honneurs^ hiérarchie solide où, depuis le premier honneur (caporal), jusqu'au treizième honneur, correspondant au titre de maréchal, toute l'armée était tenue dans des cadres serrés.

Des exercices fréquents furent imposés et un code militaire, d'une dureté extrême, fut promulgué. « Tout recul, tout abandon de poste, actes coutumiers aux peuplades barbares, entraînait pour le coupable la condamnation à être brûlé vif. »

LES COLONIES FRAiNÇAISES.

Tout en s'occupaiit de Péducation militaire des Hovas, Hastie ne négligea pas leur éducation morale. Dès les premiers jours, il avait obtenu, pour des missionnaires britanniques, le droit d'avoir des écoles. Le révérend Jones, chef de la mission, devait compléter l'œuvre de sir Robert ' Farquhar.

La prise de possession, par la France, de l'île Sainte- Marie (janvier 1822) ^ ne tarda pas à faire fonctionner toute cette organisation, uniquement dirigée contre nous.

Sylvain Roux, commandant de Sainte-Marie, avait conclu des traités avec les chefs indigènes du littoral, depuis Fénériffe jusqu'à la baie d'Antongil. Poussé par Hastie et Jones, Radama lança immédiatement une proclamation déclarant nulle toute cession de territoire qu'il n'aurait pas ratifiée. Joignant les actes à la parole, son armée commandée par Hastie et plusieurs officiers anglais, s'empara de Foulepointe, chef-lieu de nos établissements avant 180Zi, et campa près de la pierre même où était inscrite la constatation des droits authentiques de la France sur la grande île.

Les chefs sakalaves, réunis en grand kabar, se placèrent alors sous notre protectorat.

Hastie et Jones voulaient bien que la puissance de Radama s'accrût de plus en plus, mais à la condition que ce fût au profit de l'Angleterre ; le 31 mai 1823, ils firent signer à celui que le général Hall avait si dédaigneusement qualifié de roi sauvage^ un traité en vertu duquel les vaisseaux et bâtiments de S. M. britannique avaient, à proprement parler, la police de toutes les côtes de Madagascar.

Deux mois après, en juillet 1823, Radama, à la tête d'une armée munie de fusils et de canons fournis par le gouverneur de Maurice, s'empara, sans déclaration de guerre, de Pointe-à-Larrée, de Fondarare et de Tintingue, dont les

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