El Djouf veut dire : le creux
3. 11 faut écrire Timbouktou, qui veut dire « puits » de Bouktou et non Tombouktou qui ne signifie rien. Le mot Tim est, d'ailleurs, commun dans le Sahara, où l'on trouve Timmimoun, Timassinin, Timissao, Timmanan, Timmi, Timmoumi. Ce qui a sans doute fait croire à certains voyageurs que la grande ville du Niger s'appelait Tombouktou, c'est l'habitude qu'ont les Arabes de faire une élision en prononçant la syllabe tim et de dire t'm ; ainsi, ils disent T'massinin, T'mimoun et aussi T'mbouktou.
peu détruites. Souvent inondée au moment de l'hiveriiage, la plaine de ïimbouktou renferme un grand nombre de mares, où croupit une eau infecte qui dégage des miasmes fort insalubres.
La ville renferme environ 20.000 habitants; c'est un dédale de maisons à terrasses et de cases à toits pointus que domine une tour pyramidale en pisé. Presque en dehors de la ville s'élève une mosquée assez grande, qui se trouvait jadis au centre de la grande ■cité, dont l'étendue paraît ainsi avoir diminué considérablement depuis un ou deux siècles.
La population est très mélangée; on y trouve des Mandingues, des Bambaras, des Sonrhays. des Arabes, des Peulhs, des Toucouileurs et des Touareg; on y parle, comme au Sénégal, l'arabe-hassania. Autrefois, ïimbouktou était la capitale d'un royaume mandingue; plus tard, elle devient la proie d'El-Hadj-Omar et des Toucouleui s qui, sans y résider, allaient y lever l'impôt. Aujourd'hui elle se trouve dans une anarchie complète et n'a pas la force de résister aux Touareg Aouélimmiden qui viennent, comme jadis le prophète El-Hadj, y lever un tribut assez fort.
Les chefs, ou plutôt les notables de la ville, sont divisés en deux parties : les uns désirent se placer sous le protectorat français; les autres, en plus petit nombre, estimant que leur intérêt est de laisser la ville dans'rétat d'anarchie où elle se trouve et de se mettre du côté des Touareg, repoussent toute idée de négociation avec nous. L'an dernier cependant (1889), à la suite de deux importantes palabres, nos partisans se sont comptés et se sont assurés qu'ils étaient de beaucoup les plus nombreux. Mais la crainte des Touareg, qui ne manqueraient de les piller et d'emmener les femmes et les enfants en esclavage, les a arrêtés et les arrêtera encor*; tant qu'ils n'auront pas la certitude que nous pouvons les protéger efficacement.
Par sa position avancée vers le nord, Timbouktou, quoique bien déchue de sa grandeur passée, est encore le marché le plus important du Soudan occidental; c'est aussi le point vers lequel convergent, à travers le Sahara, un grand nombre de routes de caravanes. » De ces dernières, les plus suivies sont celles du Maroc, par Araouan etTaodénit, celle d'In-Salah, par Mabrouk et in-Zizé, celle de Tripoli, par Mabrouk, Timissao, Amguid, Timassissin et Rhadamès; <infin celle de Mourzouk, par Mabrouk, Timissao, Idelès et Rhat.
Taodénit, que l'on rencontre sur la route du Maroc, est située dans une dépression assez basse du sol, entre le nord-est du Djouf et l'ouest du désert de Tanezrouft; c'est un point de ralliement pour les caravanes, qui y trouvent une eau très abondante, mais toujours saumâtre par suite de sa proximité avec des carrières de sel gemme situées près de la ville. Taodénit a une population de quelques centaines d'habitants, les uns Arabes, les autres nègres, libres ou
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esclaves, qui se livrent exclusivement à l'exploitation des carrières et vivent, pendant les grandes chaleurs, dans des grottes creusées au milieu des berges en tuf qui dominent le lit d'une ancienne rivière, rOued-Teli. Le sel est taillé en plaques d'un mètre de long^ pesant environ 30 à 35 kilogrammes ; quatre de ces plaques font la charge d'un chameau. La plus grande partie de ce sel alimente les régions du Soudan occidental.
Araouan, qui se trouve à six journées de marche au nord de Timbouktou, est le point d'eau le plus riche de tout le Sahara occidental. La ville ne compte cependant qu'une centaine de maisons, bâties sans ordre au milieu d'une plaine complètement dénudée, où l'on ne voit ni un arbre ni même un brin d'herbe^; mais la mollesse et l'indifférence des habitants en est la seule cause et il ne tiendrait qu'à eux de vivre au milieu d'une oasis vaste et fertile. Des plantations arborescentes auraient même l'avantaae de garantir la ville de ces ouragans de sable fin qui en rendent le séjour si insupportable.
Mabroukf de même qu'Arouan, est une ville peuplée d'Arabes et de nègres; elle a su jusqu'à présent résister aux Touareg Aouélimmiden, qui ont fait de Timbouktou leur tributaire et pillent souvent les caravanes qui vont ou viennent entre cette ville et les deux cités voisines.
Au sud de Timbouktou, un vaste royaume, le Macina^ fut jadis le centre de l'empire d'El-Hadj-Omar, qui avait fait sa capitale de la ville d'Hamdallahi (ou El-Hamdou-Lillahi), disparue peu à peu après la mort du conquérant.
Il y a deux siècles, le Macina, qui était habité par les Tombes, indigènes de race mandingue, fut envahi par les Peulhs et l'union de ces derniers avec la race nègre autochtone produisit une population assez considérable de Toucouleurs. Ce sont ces Toucouleurs qu'on trouve aujourd'hui dans le pays, tandis que les Tombes ne sont plus qu'en petit nombre.
Il y a trois ans, lorsque le lieutenant de vaisseau Garon descendit jusqu'à Koromé, le roi du Macina était un frère d'El-Hadj-Omar, Tidiani, qui nous était profondément hostile, tout en faisant bonne figure à notre envoyé. Aujourd'hui la situation n'est plus la même et Mounirou^, qui règne actuellement en ce pays, nous est assez
1. Le fait est d'autant plus curieux qu'on traverse pendant deux jours, pour aller d'Araouan au Niger, une forêt de mimosas, très vaste et très toulfue (forêtditede l'Azouad), qui cesse brusquement à une heure de marche au nord de Timbouktou.
2. Mounirou craint par-dessus tout que son frère Ahmadou, qui a fixé depuis plusieurs années sa résidence à Nioro, après avoir
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favorable. Ce souverain est un frère d'Ahmadou, dont il est en même temps l'ennemi mortel.
Le Macina est avant tout un pays d'élevage, mais il est aussi pays de culture et de commerce et, par sa position sur les deux rives du Niger, entre le Sahara et les pays du Sud, il joue un rôle considérable dans ces réglons j il est le grenier de Timbouktou et, par suite, celui des Touareg Aouélimmiden qu'il peut affamer à volonté
Sa capitale est Bandiagara, qui n'a qu'une importance politique, à cause de la résidence du chef du pays. La ville commerciale par excellence est Dienné (7 à 8.000 habitants), placée entre le Niger et le Mayel-Balével. Au confluent de ces deux cours d'eau et non loin de Bandiagara, se trouve le petit centre de Mopti, qui est désigné comme le mouillage probable de nos canonnières, le jour où nous serons établis au Macina. Les autres points principaux du pays sont : Diafarabé, ville commerçante, baignée par le Niger; Tenenkou, marché important et chef-lieu de la province du Bourgou; Diaka, ville sainte do la même province; Basikhounou, cheflieu du Fermagha, petit centre de 200 maisons bâties au milieu d'une vaste forêt; Diré, port sur le Niger; lowarou, grande ville très peuplée; Gouram, qui s'élève sur une île rocheuse, au milieu du Niger; enfin Douentsa, autre agglomération urbaine assez considérable.
Du Macina proprement dit dépendent quelques petits États tributaires, qui sont le Djilgodi et le Libtako.
Le Djilgodiy est un pays d'élevage, situé au sud-est du Macina et au sud des monts Hombori, chaîne formée de massifs isolés et offrant tout l'aspect d'une banquette irlandaise dont le plan incliné serait tourné vers le nord 2. La capitale de ce petit État est Djibo, centre assez important, bâti au milieu de vastes plaines herbeuses; à l'est, sur la même latitude que Bandiagara et Djibo, se trouve Doré, cité commerciale d'environ 4.000 habitants de toute provenance, et capitale du Libtako. C'est au Libtako que se trouvent les
abandonné Ségou, ne cherche à rentrer dans cette dernière ville, voisine du Macina.
1. Tidiani disait en 1887 au lieutenant Caron qu'il était porteur de deux outres, Dienné et Timbouktou, pôles du commerce sur le fleuve, dont le premier lui appartenait en propre et dont le second dépendait de lui pour la nourriture.
2. Les indigènes Tombos du Hombori, pour se protéger contre les incursions des Peulhs ou des Toucouleurs conquérants de leur pays, se sont réfugiés au sommet des massifs montagneux, et leurs village fortifiés sont inexpugnables. Ce n'est que lorsqu'ils se croient en sûreté qu'ils descendent dans la plaine avec leurs troupeaux.
plus beaux chevaux et les plus riches prairies de la boucle du Niger. Sur la frontière orientale de ce pays s'élèvent, dans deux îles situées au milieu du fleuve, les villes de Garou et de Sinder, qui* sont des centres commerciaux fort importants et comptent ensemble, dit-on, jusqu'à 18.000 habitants^.
Le Mossi est un haut plateau situé au sud du Djilgodi; c'est une contrée fort riche et fort prospère où l'on se livre à la culture en même temps qu'on y pratique l'élevage. L'organisation politique est un gouvernement despotique dont le chef, appelé le Naba Sanom (le Roi Or) réside à Ouogodougou, capitale du pays. Un autre centre important du Mossi porte le nom de Koulféla ; le nombre des habitants de cette région est d'environ 2'2 à 2J par kilomètre carré.
A l'est de ce pays se trouve le Gourma, habité par les Bembas et les Boussangsi, gens de même race que les Gourounsi et peu disposés à entretenir des relations avec les Haoussas de la rive gauche du Niger 2.
Le Gourounsi, qu'on rencontre au sud du Mossi, est une agglomération d'une vingtaine de petites peuplades, encore primitives et sauvages, qui ne font pas de commerce et se contentent de cultiver tout juste ce qui est nécessaire à leur nourriture.
Enfin, entre cette contrée et le royaume du Dahomey, situé beaucoup plus au sud le long de la côte de Guinée, il y a encore deux petits pays, le Mampoursi et le Dagomba, dont le sol, riche et fertile, est, comme au Gourounsi, absolument délaissé par ceux qui l'habitent.
L'Expansion européenne au centre de l'Afrique et l.\ RÉGION DU LAC TcHAD. — Les pays directement voisins de nos possessions soudanaises ne sont cependant pas les seuls qui doivent nous intéresser. A l'heure actuelle, les principales nations de l'Europe cherchent de leur côté à se créer, dans ces régions, de vastes domaines coloniaux qui seront d'importants débouchés pour leur commerce
1. Bandiagara, Djibo, Doré, Garau et Sinder, placées sous la laiême latitude, c'est-à-dire à peu près sur la même ligne, sont en quelque sorte la corde de l'arc formé par la boucle du Niger.
2. Le mot de Gourma (que l'on a appliqué à un pays), celui de Aribinda et celui de Haoussa (dont on a fait le nom d'un peuple, celui des Haoussas), ont chez les Touareg, et par rapport à eux la signification suivante : Gourma et Aribinda^ région au delà du Niger; Haoussa, région en deçà du Niger.
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et leur fourniront en même temps un grand nombre de produits indispensables à leur industrie. En présence de ce mouvement général, la France, pour ces mêmes raisons et pour d'autres encore qui seront exposées plus loin, aie devoir de se préoccuper vivement de cette situation et de prendre part, elle aussi, à cette marche en avant, en employant, daos la plus large mesure possible, les moyens les plus pacifiques et les moins coûteux.
Comme cette poussée des nations vers le centre de l'Afrique se produit par différents côtés, il est intéressant d'indiquer la situation respective des diverses puissances dans les régions qui nous occupent.
Délaissant pour le moment les tentatives qui ont lieu vers la côte orieutale et la mer Rouge, où se sont établis, en divers endroits, cherchant à pénétrer dans Fintérieur du continent, les Anglais, les Allemands, les Italiens et les Français, il nous semble plus opportun de nous occuper exclusivement de la côte occidentale.
Les Anglais, après avoir pris position dans le bas Niger, cherchent à gagner l'intérieur du pays en remontant non seulement le fleuve même, mais aussi l'un de ses affluents, le Bénoué; malgré les chutes de Boussa, une petite canonnière est venue reconnaître la ville de Gomba, au confluent de la rivière de Sokoto; une autre, sur le Bénoué, a pu atteindre Yola, la capitale de l'Adamaoua, où elle est restée pendant quelques jours. En même temps, la Compagnie commerciale, qui représente en ces pays le gouvernement britannique, dont elle a obtenu une charte spéciale, a mis le protectorat sur différents pays, tels que le Basa, l'Akpoto, le Bonou, le Dibo, le Noupé, le Kambari, situés le long du Niger; le Mountchi, leDjoukkou et le Wourbo, arrosés par le Bénoué; toutefois ce protectorat ne comprend qu'une bande territoriale de àS milles de largeur, à partir de chacune des berges de chacun de ces deux cours d'eau.
Les Anglais cherchent ainsi, à l'esté à s'établir définitivement à Yola, au nord-est, à gagner Sokoto; enfin, au
Bord, à remonter je Niger le plus près possible de Timbouktou, sinon à Timbouktou même.
Les Allemands, établis à Kameroun , dans le golfe de Biafra, ont conclu des traités passés avec la France d'une part et la Grande-Bretagne d'autre part; ils sont actuellement maîtres de la côte africaine entre le Rio del Rey, au nord de Kameroun, et la rivière Kampo, au sud. Une ligne conventionnelle partant du Rio del Rey et allant droit vers le nord-est jusqu'au Renoué, leur donne la rive gauche de la partie supérieure de ce cours d'eau; du côté du sud, une autre ligne, partant d'un certain point de la rivière Kampo, pénètre horizontalement dans l'intérieur du pays et s'arrête à 12^ ZiO de longitude est du méridien de Paris (15^ de longitude est du méridien de Greenwich). Au delà de ces limites, c'est-à-dire à Test et au nord-est, chacune des trois puissances a toute sa liberté d'action.
Quant à la France, qui a de vastes établissements, le Congo et le Soudan, séparés l'un de l'autre le long du littoral, par les établissements étrangers, il no tient qu'à elle de chercher à les réunir dans la direction du lac Tchad. Au Soudan, placée comme elle l'est sur le Niger, à peu de distance de Timbouktou, elle doit tenter de s'avancer vers l'est; de même, au Congo, sa position sur l'Oabanghi, à Ix'' 15 de latitude nord, c'est-à-dire en ligne directe, à moins de 1.000 kilomètres du lac Tchad et de ZtOO kilomètres d'un affluent de ce lac, le Chari, la met dans d'excellentes conditions pour remonter vers le nord.
Ce n'est pas sans raison que ces différentes puissances ont ainsi jeté leur dévola sur ces contrées lointaines. La chasse à l'esclave, que l'Europe encourageait encore il y a environ un siècle, a dépeuplé principalement les régions otu littoral situées à proximité des marchés. Le transport des noirs par bateaux jusqu'en Amérique ou dans lès pays musulmans, le Maroc, la Turquie, etc., offrait bien moins de risques que le transport par terre. Les pays placés vers
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la côte fournissaient donc à eux seuls la presque totalité des esclaves. Au contraire, le centre du continent, bien qu'étant en butte aux guerres intestines, aux razzias des chefs, aux invasions des races étrangères, était moins exposé aux poursuites des négriers et, tandis que la population décroissait sur le littoral, elle s'accroissait ou restait tout au moins stationnaire dans l'intérieur.
Ainsi, outre qu'elles sont plus riches et plus productives que beaucoup d'autres régions de l'Afrique, — car on y trouve en plus grande abondance qu'ailleurs les différents produits (caoutchouc, ivoire, gomme, huiles, etc.) dont notre industrie fait usage, — les contrées qui avoisinent le lac Tchad sont également fort peuplées et l'on estime que la population seule des campagnes est de 15 à 18 habitants par kilomètre carré; elle est de deux à trois fois plus dense dans les villes K Ceci posé, voyons rapidement ce que sont ces différentes contrées :
Les États que baigne le lac Tchad et qui nous intéressent plus particulièrement sont : à l'ouest du lac, le Bornou, au sud, leBaguirmi, à l'est le Ouadaî et leKanem; le bord septentrional du. lac est territoire de parcours des Touareg. Toutes ces contrées jouissent d'un climat assez égal, car, d'après les observations des voyageurs, la température ne monterait pas aude là de de 33" et ne descendrait pas au-dessous de 23*^ ; il convient d'ailleurs d'ajouter que ces régions forment un plateau assez élevé et que l'altitude du lac est d'environ '270 mètres au-dessus de la mer 2.
Le Bornou tiendrait son nom des missionnaires musulmans qui l'auraient appelé Barr Noa, c'est-à-dire pays de Noé, pour attester l'étonnante fertilité de son sol. La densité de sa population est d'environ 36 à 38 habitants par kilomètre carré (5 millions 1/9 pour 140.000 kilomètres carrés). Les Haoussas qui l'habitaient autrefois
1. « Grâce a la fécondité du sol et à la richesse de sa flore, dit Reclus, le bassin du lac Tchad^ les vallées et les plaines qu'arrose le Chari deviendront peut-être un jour la partie la plus prospère des Indes africaines. »
2. Sa superficie atteint 50.000 kilomètres carrés pendant l'hivernage ; en temps ordinaire elle est environ de 27.000 kilomètres carrés.
ont été chassés par les Kanouri, immigrants venus du Kanem. Ces Kanouri ont des qualités remarquables; quoique maliométans, ils sont presque tous monogames ; ce sontde plus des gens instruits et travailleurs; chez eux ia femme n'est pas traitée en esclave, mais en égale, et l'on a beaucoup d'égards pour elle. A côté des Kanouri, vivent, vers le sud-ouest, les Mazari, les Gamerghous, gens très pacifiques et les Marghi, indigènes d'une beauté exceptionnelle ; vers le nord-ouest sont les Manga, encore imparfaitement soumis à l'islam ; il y a en outre un certain nombre d'Arabes.
La capitale du Bornou est Kouka, qui a, dit-on, plus de 60.000 habitants et, avec ses faubourgs, plus de 120.000 ; elle comprend deux parties distinctes : la ville proprement dite, située à l'ouest, et la résidence du sultan Kouka est la grande cité commerçante du Soudan, analogue à la Nijni-Novgorod de la Russie; c'est un important marché d'esclaves et d'ivoire.^. Après Kouka vient Ngornou, bâtie sur les bords du lac et renfermant plus de 20.000 habitants; puis un certain nombre d'autres villes, fort peuplées, dont la description, quoique intéressante, serait trop longue; il suffira seulement de citer les principales d'entre elles, Ngourontoua, Goummel, Magourméméri, Mogodom, Marté, Ngala, Dikoa, Doloo, etc.
Entre le Bornou et le Baguirmi est un petit État, le pays de Logon, ainsi dénommé à cause de l'affluent principal du Ghari, le Logon, qui l'arrose. La capitale de cet État est Karnak-Logon, située sur la rivière même.
Le Baguirmi appartient entièrement à la zone des forêts; presque partout il est recouvert par la végétation. Sa population est d'environ 25 à 30 habitants par kilomètre carré (1.500.000 habitants pour 50.000 kilomètres carrés). Les habitants, appelés Baguirmi, comme le pays lui-même, sont remarquables par leur beauté corporelle; ils sont très intelligents et ouvriers très habiles; mais ils préfèrent le métier des armes aux travaux pacifiques et se font volontiers chasseurs, chasseurs d'esclaves bien entendu ; ils ont le plus profond mépris pour leurs voisins, les Kanouri du Bornou et les Maba du Ouadaï. Ils sont en général musulmans, mais nullement prosélytiques; une partie d'entre eux sont restes fétichistes et pratiquent le culte des arbres. Le royaume est gouverné par un souverain absolu, qui réside à Massegna, ville de 20.000 habitants, située assez loin de la rive droite du Ghari.
Le Ouadaï, à l'est du Baguirmi , est habité par des indigènes de races diverses, tous musulmans fanatiques et prosélytiques, presque tous affiliés aux Senoussya. La tribu la plus importante est celle des Maba. La capitale du pays n'est plus Ouara, mais
1. La Tripolitaine reçoit encore, par an, de 20 à 25.000 kilogrammes d'ivoire.
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Abéché, fondée en 1850 et très pauvre en eau K La ville commerçante est Nimro.
La population du Ouadaï proprement dit est estimée à 2 millions et demi d'habitants j on n'est pas encore fixé sur sa superficie. Cet État a en outre un nombre assez considérable de pays tributaires, dont les habitants sont restés païens 2.
Le Kanem est, comme le Ouadaï^ un foyer de propagande musulmane; il est soumis aux Ouled-Sliman, gens de race guerrière, mais très peu nombreux, qui ont su réduire la plus importante peuplade indigène, celle des Kanem-bou; d'autres peuplades, celles des Danou et des Ngidjem, sont restées indépendantes. Les Ouled-Sliman proviennent des frontières de la Tunisie et de la Tripolitaine, d'où les Turcs les ont chassés dans la première partie de ce siècle, mais ils ne se sont établis au Kanem qu'après des luttes incessantes où ils ont été plusieurs fois vaincus.
Entre les régions qui avoisinent directement le lac Tchad et les pays de la boucle du Niger, dont il a été question plus haut, se trouvent aussi plusieurs contrées intermédiaires dofit il est utile de dire quelques mots :
Berger peulh.
Sur le Niger même, en amont de Garou et de Sinder, s'élevait jadis la ville de Gogo, qui n'est plus aujourd'hui qu'une agglomération de quelques centaines de cabanes, où se traitent encore un certain nombre d'affaires commerciales.
1. Les Maba n'ont jamais tenté de se procurer de l'eau avec des puits, car ils ne sauraient pas les construire.
'2. Entre le Ouadaï et le Kanem, se trouve le BaJw el Ghazel (fleuve des gazelles) qui est, non pas, comme le Chari, un aftluent, mais bien un affluent du Tchad et sert de déversoir au trop-plein des eaux du lac.
A l'est de Gogo, on pénètre sur le territoire des Touareg* Aoué- Hmmiden, dont fait partie le massif de VAdrarnigritien,ii3iys montagneux, comme l'indique son nom (Adrar signifie montagne), coupé de vallées bien pourvues d^eau, très fertiles, boisées et riches en pâturages. La température y est douce et les habitants, qui portent le nom d'Itissan et de Kel-Ghérès, sont assez travailleurs. Les Aouélimmiden y viennent régulièrement toucher l'impôt.
Bien au sud de l'Adrar nigritien, à Test du Libtako, est le Zaherma (ou Sanbermd)^ pays de plaines et d'élevage, habité par des populations haoussas indépendantes. A l'est du Zaberma, se trouve le pays de Go6er (capitale, Maradi) dont les habitants, dits Goberaoua, sont constamment en butte aux exactions des Touareg.^. 11 en est de même de la belle contrée du Damerghou, dont la population, également douce et travailleuse, se voit régulièrement pillée par les Touareg. Ces différents pays sont l'extrême limite vers le nord de la zone de certains végétaux de la région des tropiques. Au delà, ce n'est pas encore le désert, car on est toujours dans la zone des grandes pluies, mais c'est la région des steppes.
C^est au-dessous de ces différentes contrées que se trouvent les États haoussas de Gando et de Sokoto, autrefois puissants, aujourd'hui démembrés, dont les limites s'étendent jusqu'aux régions voisines du bas Niger et du Bénoué.
LA JONCTION DU SOUDAN FRANÇAIS ET DE l'ALGÉRIE. —
Bien que la jonction du Congo et du Soudan français ne puisse être, cela va sans dire, envisagée comme devant s'effectuer à bref délai, malgré son importance indiscutable, il est une question de même nature, tout aussi capitale, qui semble rentrer dans la catégorie de celles dont il faudra que la France se préoccupe sans tarder longtemps ; c'est la jonction de l'Algérie et du Soudan français.
Il est inutile de revenir sur la nécessité de cette jonction qui a été reconnue d'une façon unanime au triple point de vue militaire, politique et économique, et dont les moyens d'éxécution seuls ont été l'objet de discussions de toute
1 . C'est dans le Gober que se trouve l'immense forêt de Goundoumi, longue de 80 à 100 kilomètres et très redoutée des indigènes, car elle a chez eux la même réputation que jadis en France la forêt de Bondy.
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nature; mais, en 1880, lorsqu'on s'est occupé des études relatives à un chemin de fer transsaharien, on n'avait pas encore sur toutes les contrées dont il s'agit ici tous les renseignements qu'on possède actuellement et, en outre, notre situation territoriale n'était pas la même.
En outre, certaines objections, qui auraient pu paraître sérieuses, ont été détruites par les faits; la construction des 1.150 kilomètres du chemin de fer transcaucasien a démontré qu'il n'y avait pas lieu de se préoccuper sérieusement de la question des sables, pas plus que de celle de l'eau qu'on peut d'ailleurs résoudre plus facilement ici, en suivant le plus possible une nappe artésienne. Enfin, en ce qui concerne les prix de transport, l'enquête agricole de MM. Clare Read et Albert Pell, tous deux Anglais (ce dernier membre du Parlement), envoyés en mission aux États- Unis, nous a appris que des marchandises aussi communes que le blé, par exemple, peuvent facilement,sous certaines conditions, supporter un transport de centaines et même de milliers de kilomètres par voie ferrée.
Ce ne sont donc pas les difficultés techniques qui pourraient apporter une entrave à la création du chemin de fer transsaharien, ce n'est même pas la question financière, qu'on pourrait sans aucun doute arriver à résoudre d'une manière satisfaisante ; ce que l'on croit être l'obstacle le plus sérieux à la réalisation de ce projet, c'est l'hostilité des Touareg.
Il y a donc lieu d'examiner si cet obstacle est aussi réellement sérieux on se le figure et s'il est de nature à arrêter notre action. Le fait qui a, depuis dix ans, contribué le plus à égarer l'opinion publique, c'est le désastre de la mission Flatters.
Or, aujourd'hui, on est absolument fixé sur les causes aussi bien que sur les incidents de ce désastre; on connaît les fautes commises par le malheureux colonel Flatters, on n'ignore pas dans quel état d'esprit il se trouvait, et l'on sait enfin que ce n'est que par la ruse que les
Touareg sont venus à bout de nos malheureux compatriotes
1. Nous croyons devoir rappeler ici les principaux incidents de ce drame. — Le 4 décembre 1880, malgré les avis communiqués par M. Féraud, notre consul à Tripoli, qui annonçaient que les Touareg montraient des dispositions hostiles, la mission partait d'Ouargla. Elle ne comprenait que 11 Français et 12 tirailleurs indigènes; il y avait en outre 1 moqaddem des Tidjanya, 7 guides et 66 chameliers chambas, enfin 4 guides touareg. Les chameaux étaient en nombre trop considérable : 277, dont 97 de selle et 180 porteurs. Avant son départ, Flatters avait écrit à Aithaghel, chef des Touareg Hoggar, pour lui demander le passage libre et des guides; celui-ci répondit d'abord par une lettre insolente et fière, puis il se ravisa et, espérant attirer la mission dans un guet-apens, écrivit de nouveau au colonel pour le prier de ne pas tenir compte de sa première lettre; il avait été l'oicé de l'écrire, disait-il, mais il lui était tout dévoué, etc.. Sur ces assurances, Flatters était parti. Arrivé à Amguid, il attendit pendant plusieurs jours les guides promis par Ahitaghel, et ce retard le surexcita de la façon la plus dangereuse. Quand les guides arrivèrent, il passa alors de la plus grande méfiance à une confiance trop absolue. D'Amguid au Bir El-Rarama, on rencontra à peine quelques points d'eau, et l'on fut rejoint par quelques Touareg: on était alors à huit ou dix jours de marche d'Assiou. Alors les guides se prétendirent égarés et éparpillèrent une partie de la mission sur une étendue de dix-huit kilomètres. Quelques hommes restèrent auprès du convoi avec la plupart des chameliers; parmi eux étaient MM. de Dianous, Santin, Dennery et Pobéguin. A peine les autres furent-ils divisés qu'il se virent attaqués par une centaine de Touareg qui suivaient depuis plusieurs jours la mission sans se montrer, et qui furent aidés dans leur assassinat par plusieurs des guides chambas; il périt ainsi vingt-neuf personnes. C'était le 18 février 1881. M. de Dianous prit aussitôt la résolution de regagner Ouargla et le convoi se mit en route vers le nord, sans cesse harcelé par les Touareg. C'est pendant cette retraite qu'on s'aperçut qu'entre Amguid et le Bir El Rarama les guides avaient évité de conduire la mission aux puits situés sur la route pour troubler le colonel et éparpiller la mission. Le 10 mars, M. A. Dianous fut tué à Amguid, tandis que M. Santin et quelques tirailleurs étaient empoisonnés au moyen de dattes, que les Touareg leur avaient fait vendre par l'entremise des chameliers; quelques autres, parmi lesquels MM. Dennery et Pobéguin, moururent épuisés au delà d'Amguid, et vingt hommes seulement réussirent à atteindre Ouargla (quatre le 28 mars et seize le 2 avril).
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Voyons donc un peu ce que sont les Touareg et s'ils sont réellement aussi redoutables qu'on se Timagine.
Les Touareg habiteat la partie du Sahara comprise entre le sud du Maroc et le Djouf, à l'ouest et, à l'est, entre le Fezzan, leTibesti et le Borkou. lis se divisent en cinq grandes confédérations qui n*ont entre elles que des rapports très éloignés et qui sont entièrement indépendantes les unes des autres.
Ces confédérations, qui comprennent chacune un certain nombre de tribus, sont au nord, les Hoggar entre In-Salah et Assiou, les Azdjer, entre Timassinin, Rhadamès et Rhat^; à l'ouest, les
1. Le 26 novembre 1862, une mission envoyée à Rhadamès, auprès des Touareg Azdjer, par le maréchal Pélissier, gouverner général de l'Algérie et dirigée par M. Mircher, chef d'escadron d'état-major, signait avec les chefs de cette confédération, les cheikhs Ameur-el- Hidj et Otman, représentant du cheikh suprême Ikénouken, la convention suivante dont différentes circonstances ont jusqu'ici empêché la mise en vigueur, mais qui est toujours valable :
(( Article 1. — 11 y aura amitié et échange mutuel de bons offices entre les autorités françaises et indigènes de l'Algérie ou leurs représentants, et les chefs des différentes fractions de la nation targui.
« Art. 2. — Les Touareg pourront venir commercer librement des différentes denrées et produits du Soudan et de leur pays, sur tous les marchés de l'Algérie, sans autre condition que d'acquitter, sur ces marchés, les droits de vente que payent les produits semblables du territoire français.
« Art. 3. — Les Touareg s'engagent à faciliter et à protéger à travers leur pays et jusqu'au Soudan le passage, tant à l'aller qu'au retour, des négociants français ou indigènes algériens et de leurs marchandises, sous la seule charge par ces négociants d'acquitter, entre les mains des chefs politiques, les droits dits coutumiers, ceux de la location de chameaux et autres, conformément au tarif ci-annexé, et lequel recevra, de part et d'autre, toute la publicité nécessaire pour prévenir les contestations.
« Art. 4. — Le gouvernement général de l'Algérie s'en remet à la loyauté, à la bonne foi et^ l'expérience des chefs touareg pour la détermination des routes commerciales les plus avantageuses à ouvrir au commerce français vers le Soudan ; et, comme témoignage de son bon vouloir envers la nation targui, il fera volontiers, lorsque ces routes seront bien fixées, les frais de leur amélioration matérielle au profit de tous, soit par des travaux d'art, soit par l'établissement de nouveaux puits, ou la remise en bonne condition de ceux
Taïtok, entre les Hoggar et les Aouélimmiden ; au sud, les Aouélimmiden, qui s'étendent des environs de Timbouktouet de la rive droite du moyen Niger, jusqu'au Gober et au Damerghou; enfin les Kel- Oui qui habitent le pays d'Aix entre Assiou et le lac Tchad
Dans cette immense étendue du Sahara, tous les Touareg réunis ne sont pas plus de 100 à 120.000 individus dont 40 à 50.000 au nord, et 50 à 70.000 au sud et à l'ouest. Ils se divisent en deux castes : les nobles ou guerriers, les serfs ou travailleurs. Les nobles, c'est-à-dire les guerriers, sont en petit nombre, peut-être 12 à
qui existaient antérieurement. Après acceptation de la j)résente convention par les chefs touareg et signature des contractants, pour garantie solennelle de son exécution dans le présent et dans Favenir, une expédition, écrite en français et en arabe, restera entre les mains de chacune des parties.
« Articles additionnels. ~\. Conformément aux anciennes traditions qui règlent les relations commerciales, entre les États du Nord de l'Afrique et les différentes parties du Touareg, la famille du cheikh El-Hadj-Ikénouken restera chargée du soin d'assurer aux caravanes de l'Algérie une entière sécurité à travers tous le pays des Azdjer. Toutefois, les usages de garantie commerciale existant actuellement entre d'autres familles des Azdjer et différentes fractions des Chambas et du Souf, resteront maintenues. — 2. En raison de ces garanties de sécurité, il sera payé par les caravanes françaises ou algériennes allant au Soudan, au cheikh Ikénouken ou à ses mandataires, ou enfin aux héritiers de son pouvoir politique, un droit qui sera réglé ultérieurement entre Son Excellence M. le Maréchal Gouverneur général et le cheihk. — 3. Les contestations qui pourraient surgir entre les négociants et les convoyeurs touareg seront réglées, à l'amiable et avec équité, par le cheikh ou par son représentant, d'après les traditions en vigueur dans dans le pays. — 4. — Le cheikh El-Hadj-Ikenouken et les autres chefs politiques du pays des Azdjer s'engagent à mettre à profit dès leur retour à Rhat leurs bonnes relations avec les chefs de la tribu des Kel-Oui pour préparer aux négociants français et algériens le meilleur accueil de la part de cette tribu, afin que les caravanes traversent également en toute sécurité le pays d'Aïr. »
Le présent traité a été solennellement accepté, au nom de toutes les tribus Azdjer et du cheikh Ikénouken, par les cheiks Ameurel-Adj et Otman-ben-el-Hadj-Béchir, délégués à cet effet. .
1. Ce pays d'Aïr est excessivement riche et fertile. La végétation s'y rencontre partout et il y a de nombreux villages entre Assiou et le lac Tchad : Agadès, Tidik, Tin-Telloust et Afasaz, le plus important, qui compte quelques centaines d'habitants.
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14.000, dispersés dans l'immensité du Sahara. Gomme armes^ ils ont tous des lances, des sabres et des boucliers; un certain nombre d'entre eux ont aussi de mauvais fusils à pierre. Leur métier est de passer d'un bout à l'autre du désert, contre payement, les caravanes qui se rendent du sud au nord ou réciproquement; si une caravane se croit assez forte pour se dispenser du concours des Touareg, ceux-ci la laissent s'engager assez loin dans le désert, puis l'attaquent auprès d'un puits, c'est-à-dire au moment où les hommes sont las, et où les animaux sont déchargés; une cinquantaine de cavaliers suffit à cette besogne, d'ailleurs rendue facile par la confusion et le désordre que met dans un convoi l'approche subite d'une troupe armée.
Les principaux centres où ils s'approvisionnent de ce qui est nécessaire à leur existence sont Timbouktou au sud, In-Salah au nord, Rhat et Rhadamès à l'ouest. Malgré tout, ce sont de pauvres diables en proie à une assez grande misère, et ce n'est ni par plaisir ni par forfanterie qu'ils restent souvent vingt-quatre et même quarante-huit heures sans manger.
Au cas où une petite troupe européenne, comptant seulement deux ou trois cents hommes, armés de fusils à tir rapide, pénétrerait dans leur pays et qu'ils voulussent l'attaquer, ils ne pourraient pas — tous leurs guerriers fussent-ils réunis, ce qui est matériellement impossible — opposer à cette troupe plus de 1.000 combattants Les puits du Sahara ne permettent pas en effet à plus de 1.000 méharis de s'abreuver à la suite; une fois vidés, ces puits mettent ensuite quelques jours à se remplir de nouveau et ce n'est qu'au bout de ce temps qu'une seconde troupe peut à son tour s'approcher du puits et y faire boire ses chameaux. Dans ces conditions les Touareg seraient détruits en détail; aussi éviteraient-ils de s'y exposer et comprendraient-ils bien vite, peut-être après une ou deux tentatives de résistance^ qu'ils n'ont plus qu'une chose à faire : éviter de se faire traiter en ennemis et, mettant de côté dans ce cas leur duplicité ordinaire qui ne pourrait que leur attirer une nouvelle correction, aller franchement tendre la main aux nouveaux venus, qui deviendraient ainsi les maîtres du Sahara et de la route du lac Tchad.
1. 11 ne faut pas oublier que les confédérations touareg, même réunies, ne pourraient jamais disposer de tous leurs guerriers» sous peine d'abandonner à eux-mêmes ou à d'autres les pays nègres sur lesquels ils régnent en maîtres, tels que Timbouktou^ l'Adrar nigritien, le Gober, le Damerghou, et où ils sont toujours obligés d'être en force, sous peine de voir ces pays s'affranchir de leur domination ou passer en d'autres mains.
Les Touareg, qui appartiennent à la race berbère, sont musulmans, mais ils sont loin d'être fanatiques et c'est seulement pour se faire bien venir des différents ordres religieux qui régnent au Maroc, en Tripolitaine et dans certaines parties du Sahara, qu'ils se sont affiliés presque tous au plus puissant de ces ordres, celui des Snoussya.
Oa voit, par ce qui vient d'être dit, que les Touareg sont loin d'être aussi redoutables qu'on le pense et que la pénétration dans leur pays demanderait seulement un peu d'audace en même temps que beaucoup de prudence ^ Il importerait aussi le jour où l'on pénétrerait plus avant dans le Sahara, de déterminer la direction que l'on voudrait suivre, afin d'éviter de trouver devant soi, outre les Touareg, d'autres adversaires qui méritent quelque attention, c'est-à-dire certains ordres religieux de l'islam.
Il y a lieu de s'en préoccuper d'autant plus que ces ordres, dont les maisons mères sont les unes en Asie, les autres en Egypte, dans la Tripolitaine ou au Maroc et dont l'esprit et les actes sont en général hostiles aux Européens, comptentdes affiliés, nonseulement enAlgérieet en Tunisie, mais aussi au Sénégal et au Soudan. Il nous importe donc au plus haut point de les connaître.
Il convient d'abord de rappeler que, chez les musulmans, l'action religieuse est exercée par trois catégories de personnes qu'il est essentiel de ne pas confondre. C'est d'abord le clergé musulman, qui est, en Algérie, nommé et salarié par l'État. Ce sont ensuite les marabouts locaux, religieux libres, sans attaches officielles ni salaire, exerçant dans des édifices appartenant à leur famille ou à eux-mêmes, ou bien encore construits et entretenus par les
1. Cette pénétration ne peut se fa-ire qu'au moyen d'une troupe suffisamment nombreuse et armée, pour pouvoir résister en cas d'attaque. Envoyer des voyageurs ou des émissaires isolés, ce' serait aujourd'hui envoyer ceux-ci à la mort. 11 faut, en effet, se rendre compte que les Touareg, ignorant la puissance de notre pays et comparant nos forces aux leurs, s'imaginent qu'en massacrant la mission Flatters ils ont détruit une petite armée française.
croyants. Ce sont enfin les ordres religieux congréganistes, dontil va êtz'e question seulement.
Le plus gîand nombre de ces ordres a été fondé lorsqu'il s'est produit des schismes dans la religion de Mahomet ; ils avaient pour but de ramener les fidèles égarés ^. Plus tard, ce but a change et les affiliés n'ont plus cherché qu'à acquérir un certain degré de sainteté, auquel a été donné le nom de i>oufisme. Ils ont alors adopté, dans leur organisation spéciale, une sorte de hiérarchie spirituelle où l'on n'avance qu'après avoir subi différentes épreuves, qui sont l'ascétisme (de plus en plus sévère), le jeûne,
Chutes de Billy.
les veilles, la méditation, etc. Cette hiérarchie comprend, en général, sept degrés : au début, l'affilié est talamid, c'est-à-dire assistant, puis il devient successivement mourid (aspirant), faqir (pauvre), soufi (parfait) et salek (marchant vers Dieu); ici la hiérarchie se divise; l'affilié devient tantôt 7nedjedoub (attiré vers Dieu) ou mohammedi (plein de l'esprit du Prophète); il y a enfin,
l. On sait que les musulmans se divisent en quatre rites, différant seulement entre eux sur des questions de droit civil ou de pratiques religieuses; ce sont: le rite Hanéflte^ spécial aux Turcs; le v\i^ Malékite, spécial à l'Afrique; le rite Chaféite, spécial à l'Egypte et à l'Yémen, et le rite Hanébalite, spécial aux Indes et à l'extrême Orient. En dehors de ces quatre rites orthodoxes, il s'est produit différents schismes; ainsi les Persans sont chiites et il existe en Algérie une population, les M'zabites, qui appartiennent au rite ibadite.
Afriquf, I. 23
au-dessus de l'état de mohammedi celui de touhidi (ou possédé de l'esprit de Dieu)^.
Les ordres religieux ont pour constante préoccupation de ne jamais s'écarter des cinq commandements qui sont la base de la religion du Prophète *et qu'ils exécutent à la lettre, sans en rechercher nullement l'esprit. Chaque congrégation prétend avoir conservé intacte l'obéissance à ces cinq commandements et applique en outre, en l'exagérant, tout ce que professe et enseigne le Coran. L'affiliation à l'ordre se résume, pour la plupart des frères, en une prière spéciale appelée dikr et à quelques pratiques particulières 2. Le plus grand nombre de ces frères ne dépasse d'ailleurs pas le premier ou le second degré.
En dehors de la hiérarchie spirituelle, il en existe une autre, qui concerne l'administration et la direction de la congrégation; le chef de l'ordre porte le nom de Cheikh Triqa; il a parfois, pour le suppléer dans les pays très éloignés, des coadjuteurs qui sont les Khelifa ou Naïb du Cheikh; au-dessous de ce dernier sont les moqaddem, qui sont généralement placés à la tête des différentes zaouya, ou maisons de la congrégation; ils ont le droit de conférer l'initiation; les simples frères ne portent pas ordinairement le nom de mourid (dont il a été question plus haut), mais celui de khouan (frère).
Plusieurs ordres, tels que les Rahmanya, les Qadrya, les Tidjanya, admettent aussi des sœurs (khouattat). Quelques-uns, les Chadelya, les Qadrya, ont un grand nombre de branches indépendantes ; d'autres au contraire, les Snoussya, les Tidjanya, ne forment chacun qu'une seule congrég;ation.
Bien que tous ces ordres se donnent une apparence exclusivement religieuse, ils s'occupent avant tout et par-dessus tout de politique^ et les correspondances des Cheikh-Triqa des différentes congrégations montrent qu'on a affaire ici à des diplomates remarquables comme habileté, comme ruse et comme érudition.
Les principaux ordres qui nous intéressent, de la Tripolitaine et de l'Algérie au Sénégal, sont les Qadrya, les Chadelya, les Madanya, les Taïbya, les Tidjanya et les Snoussya.
Les Qadrya forment un ordre très tolérant et très charitable, qui est ouvert à tous, ne se cache jamais et cherche à se faire
1. L'état de medjedoub ou d'inspiré se traduit parfois par la folie.
2. Le dikr varie selon les ordres; ainsi celui des Ralimanya consiste à dire 3,000 fois toutes les vingt-quatre heures : « La illaha, illa Allah, Mohammed rassoul Allah n, c'est-à-dire : Il n'y a pas d'autre divinité que Dieu; Mahomet est l'envoyé de Dieu.
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accepter partout, même en pays chrétien. La maison mère est à Bagdad. Les Qadrya se reconnaissent à la façon dont ils se tiennent pour prier, assis et les jambes croisées. Leur dikr consiste à dire j65 fois après chacune des cinq prières obligatoires : « Il n'y a de divinité que Dieu. » Au point de vue politique, cot ordre ne nous est point hostile; il -a cependant besoin d'être surveillé, car il est susceptible d'avoir, vis-à-vis des congrégations ennemies des Européens, les mômes tolérances qu'il a vis-à-vis de tout le monde et peut cacher ainsi des actes rcpréhensibles. De plus, la grande popularité dont il jouit le fait rechercher par tous les agitateurs : Abd-el-Kader était l'un de ses moqaddem et Bou-Amema y était affilié. On rencontre des Qadrya, non seulement en Algérie, mais aussi au Maroc, dans le Touat, le Gourara, l'Adrar mauritanien et le Tagant.
Les Chadelya, qui portent dans l'ouest de l'Algérie et au Maroc le nom de Derqaoua, appartiennent à un ordre qui ne nous est ni favorable ni hostile; ils n'ont, en réalité, jamais été mêlés directement à aucun fait insurrectionnel, mais ils ne nous donnent jamais aucun appui ; ils font preuve vis-à-vis de tous les Eur^^péens d'une grande froideur, et jusqu'ici cette réserve n'a jamais été ni agressive, ni même malveillante. La maison mère est au Caire; seuls, les Derqacua reçoivent le mot d'ordre de la Zaonya de Fp.z, au Maroc. Le dikr de la confrérie est de répéter 100 fois par jour : « Je demande pardon à Dieu » ; 100 fois : « Que les bénédictions de Dieu soient sur le prophète » ; et 100 fois : « Il n'y a pas d'autre divinité qu'Allah. » Les frères doivent aussi, pour prier, parfumer leurs vêtements, fermer les yeux et placer les deux paumes des mains sur les cuisses; ils se reconnaissent également à ce que l'extrémité de leur turban pend derrière la tête^.
Les Madant/Œy qui dérivent des Chadelya, ont rompu avec ceuxci en matière politique et se sont rapprochés du sultan de Constantinople qui a cherché jadis à se servir d'eux pour combattre les ordres indépendants ou hostiles tels que les Snonssya, les Tidjanya, ou les Taïbya. Mais en réalité les Madanya font surtout les affaires des Snoussya et prêchent l'expulsion de tous les chrétiens d'Afrique et d'Asie.
Les Taïbya, dont la maison mère est à Ouazzan, jouissent d'une grande considération dans tout le nord du Maroc et dans la province d'Oran; leur congrégation, qui a compté parmi ses chefs des membres de la famille impériale du Maroc, est en quelque sorte l'ordre national marocain, ce qui fait souvent considérer les Taïbya de certaines contrées comme des sujets du sultan du
1 . Les Turcs ont contre les Chadelya, et ceux-ci contre les Turcs, une animosité poussée jusqu'à ses dernières limites.
Maroc, alors que ce ne sont que de simples serviteurs religieux de l'ordre impérial. Les Taïbya sont en mauvaises relations avec quelques autres ordres, entre autres les Qadrya, les Derqaoua, les Tidjanya, ce qui ne les empêcherait pas de se joindre à eux ou de les appeler dans certaines occasions. En examinant attentivement les doctrines de cette congrégation, on s'aperçoit que, quoique ses moqaddem proclament bien haut qu'ils ne se mêlent jamais de politique, on est en présence d'une association, religieuse dans ses pratiques extérieures, mais, en réalité, essentiellement politique ^ Les Taïbya ont des affiliés dans toute l'Afrique occidentale, et, si jamais leur chef, au lieu d'être comme aujourd'hui un homme éclairé et favorable à la France, était au contraire un personnage hostile, on ne se doute point du mal énorme que, d'une manière ouverte ou cachée, il pourrait nous faire en Algérie, au Sénégal et au Soudan.
Les Tidjanya ont leurs maisons mères à Aïn-Madhi, dans la province d'Alger, et à Temacin, près de Tougourt; ils nous ont toujours été favorables; aussi leur influence, sans décroître, est-elle restée stationnaire.
Ils ont eu jusqu'en 1881 une grande action sur les Touareg 2, et c'est grâce à eux que Henri Duveyrier put, en 1860, parcourir tout le Sahara; mais depuis le désastre de la mission Flatters (et surtout parce que celle-ci n'a pas été vengée), les Snoussya, qui furent les instigateurs de ce massacre, ont pris sur les Touareg l'ascendant dont jouissaient jadis les Tidjanya. Ceux-ci ont cependant conservé leur influence au Soudan français, et les sultans du Ségou et du Macina, Ahmadou et Tidiani, appartenaient à cette congrégation, ainsi qu'un grand nombre de Peulhs du bassin du Niger 3.
1. Le dikr des Taïbya est beaucoup trop compliqué pour être donné ici ; qu'il suffise de savoir que les membres de la congrégasion peuvent s'en affranchir moyennant argent. Ce rachat a un double but; non seulement il augmente les ressources de l'ordre qui sont déjà considérables, mais en outre il permet l'affiliation des personnages élevés auxquels leurs relations ou leurs occupations ne permettent pas de consacrer à la prière et au dikr le temps nécessaire.
2. Il faut rappeler qu'un moqaddem de cet ordre accompagnait la mission Flatters.
3. On sait que le Cheikh-Triqa de cet ordre avait remis au Colonel Borgnis-Desbordes, commandant supérieur du Haut fleuve de 1880 à 1883, deux lettres de recommandation pour Ahmàdou et pour Tidiani, lettres en tête desquelles le Cheikh avait placé son cachet, ce qui ne se fait que de supérieur à inférieur. On dit que c'est grâce à cette intervention qu'Ahmadou ne s'est pas opposé par les armes à notre établissement au Soudan.
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L'ordre des Tidjanya, qui est en décroissance au jMaroc, mais qui se développe beaucoup en Tunisie, a, dans l'Oued-Messaoura et au Touat, des affiliés plus nombreux que les Qadryai. Il y en a également beaucoup dans l'Adrar mauritanien et il existe dans ce pays, à El Ghinguiti, une zaouya importante de Tordre de Tidjani.
Nous arrivons enfin aux Snoussya, qui sont les ennemis les plus acharnés de tous les chrétiens, mais qui se disent également les ennemis des Turcs, parce que ceux-ci entretiennent avec les chrétiens des relations amicales 2. Leur maison mère est à Djerboub dans le désert de Libye, et leur action s'étend principalement sur le Barka et les oasis de la Tripolitaine, du Fezzan et du Tibesti ; elle va même, dit-on, jusqu'au Ouadaï, qui a été converti par des nègres esclaves, jadis afî"ranchis et libérés par le créateur de l'ordre 3. C'est l'ordre religieux qui affecte le plus de se tenir en dehors des choses politiques, c'efet au contraire celui qui est le plus actif et dont l'influence est la plus dangereuse; il a des adeptes partout en grand nombre à In-Saiah, au Maroc, et chez les Touareg du Nord, en petit nombre chez les Aouélimmi- Toucouleurs den, chez les Maures du Sénégal et chez les Toucouleurs du Fouta central. Les moqaddem ne prêchent pas la révolte, mais l'émigration; cependant les Snoussya pousseraient volontiers les peuplades musulmanes à empêcher, par la force, tout établissement chrétien, français ou autre, sur les territoires de l'Afrique encore inoccupés par les Européens. Kux-mômes, au besoin, si l'on essayait de pénétrer en Tripolitaine, prendraient, probablement, les armes; d'ailleurs, ce n'est pas dans
1. La plupart des dignitaires du Bardo appartenaient aux Tidjanya, dont faisait également partie l'ancien bey de Tunis, Mohamed el Saddock.
2. Devise de Sidi Mohamed el Mahedi, chef actuel de l'ordre : <( Les Turcs et les chrétiens sont tous d'une même catégorie ; je les briserai du môme coup. »