CHAPITRE IV
Économie politique et sociale.
Production du sol. — Productions industrielles. — La pèche do ia morue;.
— Petites pêches. — Primes. — Importation. — Exportation. — Condition des salaires.- — Centres de population. — -Climatologie. — Moyens de communication. — Prix des passages et des frots. — Service postal.
— Monnaies. — Les appâts de pêche.
Productions du sol. — Los ressources agricoles (le la colonie sont peu importantes. L’ile Saint-Pierre offre I aspect d’un rocher déshérité par la nature; le sol y est rocailleux en grande partie; au bas des collines on trouvé des espaces assez étendus d’un terrain humide et tourbeux, résultant de la décomposition des mousses, et qui
est à peu près infertile. Aussi n’y rencontre-t-on que des genévriers condamnés à ramper perpétuellement sur le sol, et un fouillis inextricable de sapins minuscules ainsi que des bouleaux nains. Ces petits arbustes verts, dont quelques-uns sont centenaires, n’atteignent pas 2 mètres d’élévation; ils s’enchevêtrent les uns dans les autres, et rendent presque impossible la marche du promeneur assez naïf pour tenter une excursion dans ces parages.
Avec des soins constants et des amendements fréquents, les fermiers arrivent cependant à modifier la nature du sol. 11 n’est pas de maison, si pauvre soit-elle, qui n’ait son petit jardinet, formé à grands renforts de terres rapportées, et où tous les légumes de France viennent liés bien; le marché de Saint-Pierre en est suffisamment approvisionné pendant six mois. Il ne faudrait pas songer, par exemple, à y planter des arbres fruitiers; ils ne produiraient certainement aucun fruit.
La Grande Miquelon ne se prête pas non plus aux exploitations agricoles. Le sol est montagneux, raviné, coupé de marécages, de tourbières profondes que leur surface mouvante rend d’un accès particulièrement dangereux.
Tout autre est l’aspect de Langlade ou Petite Miquelon. Ce sont, ici et là, coteaux boisés, prairies émaillées de boutons-d’or et de marguerites, bouquets de bois avec une grande variété d’essences d’arbres, le sapin, le bambou, l'if, l’érable, le sorbier, le néflier, le noisetier, le rosier, le poirier sauvage, le groseillier, le fraisier, dont les fruits ont le parfum de la fraise des bois, si appréciée en France.
Le climat ne permettant pas de tenter des essais fructueux de culture de céréales, on a dû se borner jusqu’à ce jour à créer et à entretenir des prairies naturelles. Les herbages y sont, eu effet, hauts et drus et servent de foin
SAINT-PIERRE-MIQUELON
pour le bétail. Une des industries du pays est d’engraisser, pendant la belle saison, les animaux importés du continent pour les revendre ensuite.
En dehors de ces produits, on ne peut guère compter développer dans notre colonie une production agricole quelconque, et il faut se résigner à rester tributaires de l’Amérique pour les céréales.
Aux îles Saint-Pierre et Miquelon, rien de ce que produit la terre n’est à dédaigner; aussi croyons-nous intéressant de parler d’une récolte, qui, toute insignifiante qu’elle soit, est avidement recherchée par les habitants : ce sont des graines qui tapissent, par endroits, le sol, en quantité considérable, des « pommes de prés » et des « plate-bière »,dont on fait des confitures, un peu acides, mais excellentes, assure-t-on.
Parmi les plantes, il faut citer la violette des champs, inodore et à fleurs pâles, celle qu’on appelle la violette de chien (viola canina ); enfin un petit arbuste rampant au ras du sol et dont les brindilles sont garnies de petites feuilles vertes. Ces petites feuilles sont recueillies soigneusement et, en infusion, elles produisent une boisson très parfumée.
On fabrique aussi avec une variété de pin désignée sous le nom de spruce une bière, dite sapine t te, qui a une grande vogue jusque dans Terre-Neuve; on emploie pour cet usage toutes les parties de l’arbre, mais on préfère les branches vertes et garnies de leurs feuilles. La bière de spruce est la boisson habituelle des habitants, boisson économique — son prix de revient ne dépasse pas deux centimes la bouteille — et saine, à cause des principes de goudron qu’elle contient. La bière de spruce entre dans la composition de la ration des équipages des bâtiments de guerre en station dans ces parages.
Tels sont à peu près les produits naturels de la colonie, lui comprenant 1 étendu© des jardins et des prairies artificielles, on peut évaluer à 2,550 hectares le chiffre total des terres mises en valeur et en état de rapport. Ce chiffre restera probablement longtemps stationnaire. Le voisinage de colonies très fécondes, comme le Canada par exemple, rendrait, du reste, éphémères toutes tentatives de concurrence. De ces colonies, la nôtre recevra toujours les denrées et fourrages à meilleur marché qu’elle ne pourrait les produire, et on peut conclure que la stérilité naturelle du sol, jointe à la rigueur prolongée de l’hiver, s’oppose a ce que les cultures puissent prendre à Saint-Pierre et Miquelon un développement de quelque importance.
Ce paragraphe ne serait pas complet si nous ne parlions pas des animaux qui existent dans la . colonie et dont quelques-uns servent à l’alimentation des habitants. Les marins pêcheurs, à qui l’hiver procure des loisirs forcés, s adonnent a la chasse des oiseaux de mer, fort nombreux en ces parages. Il y a toute une variété de canards dont les principaux sontle moyac, le mâle de coco, le cacaoulte, la macreuse, le béjaune, le miquelonais, le garrot, le pigeon de mer qui a les pieds rouges, la bacayère ou grand guillemot. Cette chasse aux oiseaux de mer se fait au moyen de statues, posées pour appeler l’attention du gibier, et avec le concours des chiens de Terre-Neuve, qui, forts et adroits, s’élancent avec intrépidité à la poursuite du gibier tombé à la mer.
Dans la Grande Miquelon et surtout à Langlade, on trouve du gibier a plumes en assez grande quantité. Les chasseurs apprécient principalement la perdrix-lagopède, volatile d un volume beaucoup plus considérable que la perdrix de France, puisqu il pèse 7 ou 800 grammes.
Depuis quelques années, Miquelon s’est enrichi d’un
SAINT- PIERRE-MIQUELON
nouvel hôte : le lapin. Au printemps de 1881, l’administration de la colonie, aidé de quelques particuliers, a fait venir de la côte voisine vingt-cinq couples de lapins qui ont été lâchés sur la rive gauche de la Belle-Rivière, à un demi-kilomètre environ du Goulet. L’essai a pleinement réussi. Aujourd’hui, les lapins ont franchi la dune de
Un pont do bois à la Petite Miquelon.
sable qui sépare Langlade de la Grande Miquelon et se sont répandus sur l’ile entière, en proportion considérable. L’espèce de ce lapin se rapproche beaucoup plus du lièvre que du lapin d’Europe.
Dans les plaines campent des bandes de courlieux. Le courlieu est, paraît-il, un mets délicat, mais il ne se laisse guère approcher, ce qui rend sa capture difficile. Il y a le pluvier doré, le pluvier à collier et une infinité de petits
AME RI QUE
oiseaux appelés ortolans qui ne sont, en réalité, que des alouettes. On trouve également aux alentours des étangs un excellent gibier décoré du nom d’outarde et qui n'est qu’un canard sauvage.
Il reste à parler du veau marin ( phoca vitulina), qui se distingue des autres espèces qu’on rencontre dans les mers, au large de Terre-Neuve, en ce qu’il est d’humeur sédentaire et fréquente toujours les mêmes baies. C’est un curieux spectacle de voir ces amphibies, de véritables troupeaux, prendre leurs ébats sur les plages du Grand-Barachois. Telle est la vigilance de ces veaux marins, qu’ils ne se laissent jamais surprendre. Ils ont toujours soin d’aposter quelques-uns des leurs en grand’garde pour veiller au salut commun et, à la moindre alerte, le campement est levé avec une promptitude extraordinaire. On ne peut guère les capturer qu’au moyen de filets tendus ou en lançant contre eux des chiens de Terre-Neuve, spécialement dressés à cette chasse.
Productions industrielles. — La pêche de la morue. — Certes l’homme aurait à tout jamais fui ces lieux désolés et nos îlots de Saint-Pierre-Miquelon ne seraient que des îlots anonymes, si l’on n’avait découvert dans leur voisinage une véritable mine précieuse et d’autant plus précieuse qu’elle se renouvelle incessamment : c’est le grand banc' de Terre-Neuve.
D’ordinaire, un banc est une étendue de sable plus ou moins couverte d’eau ; mais le banc de Terre-Neuve est tout à fait sous-marin. A des profondeurs considérables, mais qui, pourtant, ne dépassent guère 160 mètres, existent des allurions vaseuses, archipel invisible qui ne se révèle au navigateur que par la teinte plus claire, l’agitation et la fraîcheur des eaux. On les nomme les bancs de Terre- Neuve. On en compte trois principaux : le Grand-Banc, le
SAINT-PIERRE-MI QUEL ON
Banc-à-Vert et les Banquereaux ; et deux secondaires, le Banc-Jacquet, et le Bonnet-Flamand. Le Grand-Banc atteint une longueur de 500 kilomètres sur 360 de large. Sa profondeur moyenne est de 30 à 45 mètres. Il est comme coupé en deux par un vaste sillon nommé la Fosse. Tous ces bancs qui, sans /doute, sont des alluvions vaseuses formées par le gulf-stream, servent d’asile ou plutôt de patrie à d’innombrables légions de poissons. C’est là que foisonne surtout la morue, soit qu’elle y dépose son frai, soit qu’elle s’y rende après l’avoir confié aux algues du rivage. Aux dernières semaines d'avril, elle abandonne ses stations inconnues d’hiver et vient chercher sa nourriture sur le Grand-Banc. On y assiste, pendant tout l’été, à une fermentation tumultueuse de vie animale, qui se prolonge en traînées mouvantes le long des îles voisines et du continent, jusqu’à ce que, de nouveau, l’hiver les refoule dans le fond des mers ou dans les régions polaires et équatoriales jusqu’au printemps prochain.
La grande pêche est une industrie spéciale qui s’implanta de bonne heure dans une vingtaine de nos ports de l’Océan. Parmi les riverains qui s’adonnent à cette industrie, le premier rang a longtemps appartenu aux Basques. Ils ne connaissaient pas de rivaux et leur supériorité dura jusqu’au xvne siècle. Saint-Jean-de-Luz était alors une florissante cité, dont les négociants et les armateurs étaient connus par la hardiesse et le bonheur constant de leurs opérations. La mer, en un jour de fureur, c’était en 1675, brisa les rochers qui défendaient l’entrée du port et assaillit la ville. La décadence commença et ne s’arrêta plus. Malgré les efforts de Vauban et les travaux de Napoléon Ier, la mer a continué son œuvre d’envahissement et de destruction. Le port se combla, la ville fut ruinée et les habitants se dispersèrent. Bayonne a recueilli en partie
l’héritage de Saint-Jean-de-Luz, mais les beaux jours de splendeur ont disparu.
Les Bretons viennent après les Basques. Actifs et résolus, très soumis dans le service, de sang-froid dans le danger, ils ont toujours été de bons marins; malheureusement ils ne sont pas sobres et l’inlluence pernicieuse de l'alcool leur enlève en grande partie leurs qualités natives. Une douzaine de ports bretons, Saint-Brieuc, Paimpol, surtout Saint-Malo et Saint-Servan, s’occupent activement de la grande pèche.
La Normandie compte aussi sur la Manche divers ports qui expédient a Terre-Neuve, Dieppe, Fécamp et surtout Granville. Les Normands sont de solides matelots, à toute épreuve au moment du danger, mais ils ne sont pas plus sobres que leurs voisins les Bretons.
Tous ces marins, quelles que soient leurs qualités, sont encore dépassés par les Flamands, race unique au monde et qui seiait parfaite, si 1 abus des liqueurs ne compromettait trop souvent chez elle l’esprit de discipline.
Enfin nous arrivons aux habitants de Saint-Pierre-Miquelon, dont nous avons spécialement à nous occuper et qui, comme jadis leurs ancêtres les Acadiens de Saiirt- I iene et Miquelon, sont d excellents marins, honnêtes, courageux et hospitaliers.
Nous allons suivre, dans un rapide exposé, tous ces pêcheurs dans leurs campagnes.
11 y a une distinction à faire entre les armements dits avec pêche et sécherie et les armements dits avec salaison à bord.
Les bâtiments armés avec salaison peuvent avoir comme équipage autant d hommes qu’il plaît à l’armateur et au capitaine d’y mettre, tandis que les bâtiments armés avec sécherie sont assujettis à un minimum d'équipage. Le
SAINT-PIERRE- MIQUELON
décret du 10 juin 1879 avait fixé comme suit la proportion des équipages pour les bâtiments armés avec sécherie :
o0 hommes d’équipage pour les navires de 142 tonneaux ou au-dessus;
30 hommes d’équipage pour les navires de 90 à 142 tonneaux ;
20 hommes d’équipage pour les navires au-dessous de 90 tonneaux.
Si ces mêmes navires vont au Grand-Banc de Terre- Neuve avec sécherie. ils doivent avoir 30 hommes d’équi-
Saint-Pierrè. — Quai do la Roncière.
page à partir de 142 tonneaux et 30 hommes au-dessous de 142 tonneaux.
Un décret du 16 février 1889 a modifié les dispositions du décret du 10 juin 1879 dans les conditions déterminées ci-dessous :
1° Armements destinés pour la pêche de la morue soit à Saint-Pierre-Miquelon, soit sur la côte de Terre-Neuve :
30 hommes au moins si le navire jauge 142 tonneaux ou au-dessus;
2o hommes au moins si le navire jauge 90 à 142 tonneaux ;
20 hommes au moins si le navire jauge moins de 90 ton¬
neaux.
2° Armements destinés pour la pêche au Grand-Banc avec sécherie :
30 hommes au moins si le navire jauge 142 tonneaux et au-dessus ;
25 hommes au moins pour les navires au-dessous de 142 tonneaux.
Celte distinction entre armements avec salaison et armement avec sécherie n’est pas seulement importante au point de vue de la prime d’encouragement à toucher par homme; elle a aussi son intérêt dans la latitude laissée au navire, suivant qu’il est armé avec salaison ou avec sécherie.
Il y a obligation pour les navires armés avec salaison de rapporter en France la totalité des produits de pêche. Tout ce qui leur est permis de faire, s'ils viennent à Saint- Pierre et i]ii ils ne veuillent pas conserver leurs morues à bord, — parce que leur cale est pleine et qu’ils veulent pêcher encore, — c’est de transborder sur un long courrier leur chargement de morues, lesquelles sont préparées en France. Cette interdiction de débarquer les morues dans la colonie n existe pas pour les navires armés avec sèclieries; c’est, au contraire, leur raison d’être que de livrer la morue à V habitation pour y être lavée et séchée.
L’habitation est ce que compose une série de magasins, de vastes plaines défrichées où un assemblage de pierres artificiellement disposées constitue la grave.
Saint-Malo et Granville pratiquent plus particulièrement I armement avec sécherie. Les navires avec salaison abord appartiennent généralement aux ports de Dieppe et de Fécamp et relèvent presque toujours directement pour la France.
Il y a les armements à la côte est de Terre-Neuve. Les navires ainsi armés ne touchent presque jamais à Saint-
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Pierre. Ils se rendent directement au lieu de leur destination, dans cette partie délimitée connue sous le nom de « French Shore ». Des armements se font également à la côte ouest.
Comment se recrute le personnel employé à la pêche ? Les armements locaux trouvent un personnel tout constitué dans la population maritime de l’ile. Mais comme les marins résidant dans la colonie ne peuvent suffire à armer toutes les goélettes de pêche, c’est en France qu’on les prend. Un armateur s’est-il décidé à expédier un navire aux bancs, il confie d’ordinaire au capitaine qu’il a choisi le soin de recruter son équipage. Les contrats d’engagement stipulent toujours, outre la nourriture, un minimum de salaire qui est payé avant l’embarquement, et une part éventuelle dans les produits de la pêche. La part de pêche est fixée à un cinquième pour l’équipage, et se répartit en autant de lots qu’il y a d’hommes. O11 estime, en général, que le. lot de chaque matelot varie de 800 à 1,400 francs.
Le métier de pêcheur au Banc est rude et peu lucratif; pourtant ceux qui l’ont pratiqué n’y renoncent jamais. Leurs enfants et leurs petits-enfants s’y déVouent également. Il faut les voir à terre quand ils marchent les mains dans leurs poches, tout gonflés du sentiment de leur importance. Leurs costumes atteignent les dernières limites du désordre pittoresque. Des bottes montant jusqu’à mi-cuisse, des chausses de toile ou de laine, des camisoles de toutes couleurs, des cravates immenses ou plutôt des pièces d’élolfes serrées autour du cou, des bonnets de laine, et, sortant de ces guenilles, de larges mains, des visages basanés et de longues barbes. Tel est l'aspect du pêcheur des bancs.
Pour que rien ne manque à la ressemblance, prenez cet homme et roulez-le, avec son équipement, dans la graisse
et dans l'huile de poisson. S’il n’était pas couvert de ces deux enduits, ce ne serait pas un vrai pêcheur.
Une fois l’armement au grand complet, il ne reste plus qu’à appareiller pour le Banc. La traversée de France aux bancs est périlleuse, car, dans ces huit cents lieues de mer, on traverse une région parcourue par des glaces errantes et couvertes de brouillards. Le séjour sur les bancs est plus dangereux encore même en plein été : les brumes y sont parfois si épaisses qu’on n’y voit pas d’une extrémité à l’autre des navires. Les dangers ne viennent pas seulement du temps; il y a aussi les collisions à craindre, le Grand-Banc étant sur le passage des vapeurs transatlantiques qui viennent trop souvent se jeter sur les goélettes de pêche.
Tous les navires ont un droit égal à l’entier domaine des pêches; pourtant une longue tradition a créé des habitudes dont on ne s’écarte guère. Ainsi Bayonne et Bordeaux n’arment que pour le Grand-Banc; Saint-Servan, Saint-Malo, Granville, Fécamp et Dieppe expédient à la côte de Terre-Neuve et au Grand-Banc. Les autres ports ne fréquentent que Terre-Neuve. Quant aux autres stations particulières dans d’autres régions, liberté absolue.
Le banc de Saint-Pierre offre souvent des pêches très fructueuses. 11 n’est fréquenté, du reste, que par des goélettes dont le tonnage n’est pas assez fort pour leur permettre un long séjour dehors.
Le Banquereau, situé comme le précédent au sud-ouest de Saint-Pierre, est fréquenté parles navires français et les goélettes américaines. Le poisson qu’on y pêche, quoique abondant, est petit. Particularité remarquable : au mois de juin, la morue s’éclipse momentanément du Banquereau, disparition immédiatement suivie du départ des goélettes qui y sont mouillées.
Vue de Saint-Pierre.
C’est sur le Grand-Banc qu’on trouve la plus belle morue, son poids moyen est de 4 kilogrammes; on en rencontre cependant pesant jusqu’à 15 kilos. Ou y pêche aussi d’énormes flétans, qui deviennent généralement la propriété des équipages qui les salent.
La boîtte. — La saison de la pêche dure du 1er avril au 1er octobre. Elle se divise en trois périodes d’après le poisson (boitte) employé en guise d’appât. Dans la première, d’avril à juin, on se sexd du hareng qui paraît à cette époque en quantités innombrables sur la côte de Terre-Neuve. Quand le hareng fait primeur, il se vend assez cher, jusqu’à 20 francs le baril. Mais à mesure que les offres ne répondent plus aux demandes, le prix décroît et il arrive un moment où, tous les bâtiments pêcheurs étant pourvus,
11 ne sert plus que d’engrais pour le sol défriché des fermes.
Quand passe le capelan, de juin à juillet, commence la
seconde pêche. Le capelan est un petit poisson qui descend des mers du Nord, poursuivi par les morues, lesquelles sont à leur tour chassées par de plus grosses espèces. Du
12 au 15 juin, il se produit dans les anses des deux îles un merveilleux phénomène qui dure pendant plusieurs jours. Les capelans se répandent en masses tellement épaisses que parfois le flot les rejette sur le rivage où ils s’amoncellent en un tas qui atteint parfois 30 ou 40 centimètres d’élévation. Le pêcheur ramasse sa provision en quelques instants.
La troisième période, qui dure de juillet à septembre, se fait avec l'encornet, petite pieuvre qui se laisse prendre très facilement au moyen de ce qu’on appelle une turlute. suspendue à une ligne de main.
11 nous faut parler aussi d’une espèce d’appât très reeberebé. par les petits pêcheurs à qui il ne coûte rien puisque le Grand-Barachois de Langlade en contient une
SAINT-PT ER RE-MI QUEL ON
quantité inépuisable. Ce sont les coques ou bucardes, dont la présence se révèle dans le sable par un petit trou qui va en s’évasant à fleur de terre. La coque est un mollusque qui loge dans une coquille double en forme de cœur. Le mollusque ne vaut pas graud’cliose, mais il est très apprécié de la morue qui ne s’en lasse jamais. Un coup de bêche, et la bucarde s’exhibe d’elle-même au pêcheur.
Les procédés de pêche varient suivant les stations. Notons que la pêche côtière est moins pénible que sur le Banc. Au Grand-Banc, comme le navire doit rester stationnaire pendant plusieurs semaines, il jette l’ancre et détache des chaloupes qui se mettent isolément en quête du poisson. Chacune de ces chaloupes laisse tomber deux lignes qui se fixent au fond par un grappin et supportent d ou 6,000 hameçons. Le lendemain, on relève ces lignes et on porte le butin à bord.
A Terre-Neuve, les navires restent au mouillage et envoient au large chaque matin des chaloupes faire la pèche d’après divers procédés, dont les plus usités sont la seine, la trappe et la ligne à la main. La seine est un immense filet de 200 mètres de longueur sur 30 mètres de hauteur qui nécessite, pour être manœuvré, au moins huit hommes. La trappe est un engin encore plus puissant. Quels que soient les procédés, les résultats sont extraordinaires. Il semblerait, depuis les siècles que dure cette pêche que la morue ait disparu ou du moins soit devenue rare; mais sa fécondité est effrayante. N’a-t-on pas compté 9,340,000 œufs dans le ventre d’un seul animal? Si le plus grand nombre de ces œufs n’était privé de la laite féconde du mâle ou détruit par divers accidents, la morue en peu d’années aurait comblé l’Océan. Par bonheur, il est impossible de trouver un animal plus stupide et moins défiant. Les morues se pressent autour de l’appât et attendent
leur tour, pour ainsi dire, afin d’être enlevées. Elles luttent presque entre elles pour se donner à l’homme, et on a remarqué, en effet, que les plus grosses étaient toujours prises au début de la saison.
Petite pêche. — Disons un mot de la petite pêche qui se pratique dans les eaux voisines de Saint-Pierre-Miquelon avec la simple ligne de main ou la faux.
La faux est un poisson en plomb terminé par deux crochets en forme d’hameçon, auquel est imprimé un mouvement de va-et-vient continuel. La morue se laisse prendre facilement avec cet engin.
A la Pointe-au-Cheval, dans la Grande Miquelon, fleurit une succursale de la petite pêche, succursale modeste, qui se synthétise dans un groupe de trente-cinq cabanes alignées le long du plein. Ces trente-cinq cabanes sont occupées d’avril a octobre par une centaine de pêcheurs au plus.
Après être sortie de l'eau, la morue subit diverses préparations. On commence par piquer la morue, autrement dit l’éventrer jusqu’au nombril, ce qui semble indiquer une piqûre faite avec une certaine vigueur. Les détritus sont jetés à la mer. On ne garde que les foies et les rognes. Puis la morue est décollée, c’est-à-dire qu’on lui coupe la tête. Elle est livrée ensuite au trancheur, qui presque toujours est le patron, et d’une dextérité remarquable. De la main gauche, recouverte de la moufle (mitaine garnie de cuir), il saisit la morue par 1 oreille, et avec le couteau qu il tient dans l’autre main, la fend jusqu’à la queue — d’un seul coup, — puis, ramenant prestement son couteau dans la partie correspondante à la cavité abdominale, il enlève la moitié de l’arête médiane.
D autres mains la saupoudrent de sel et l’empilent en tas. Celte opération de salage se fait de diverses façons.
Tantôt on se contente de couvrir au hasard le poisson de pelletées de sel, tantôt on applique le sel en plus petites quantités, mais avec plus de soin, principalement le long de l’épine dorsale . La morue une fois salée est arrimée. Elle est ce qu’on appelle morue verte ou morue au vert.
Pour l’opération du séchage, voici comment on procède à Saint-Pierre. Débarquées du navire sur l’habitation, les morues sont lavées au bord de la mer et mises en tas pour les faire égoutter. Au bout d’un jour ou deux, on les étendsm hi rrrèvo
où on les laisse Cascade. à la Bomic Baie.
jusqu’à ce qu’elles aient acquis la rigidité nécessaire à leur conservation.
Les deux endroits où s’opère la dessiccation se nomment les cliauffauts et les vigneaux. Un chauffaut, ou échafaud, est une cabane de bois sur pilotis, moitié dans l’eau, moitié sur terre, ouverte à tous les vents. Une partie du plan-
cher est à claire-voie, et c'est dans cette partie que sont rangés les établis où l’on décolle la morue. Les chauffauts répandent une odeur infecte, car l’atmosphère y est constamment chargée de vapeurs ammoniacales, et comme les graviers sont peu délicats, ils ne songent guère à se débarrasser des débris de poisson, à moitié pourris, qui, peu à peu, s’accumulent autour de leurs ateliers. On pourrait fabriquer avec ces détritus un engrais aussi fertilisateur que le guano. Aussi on commence à bâtir des usines pour recueillir cet engrais animal. A l’entrée du détroit de Belle-Isle, il en existe une qui fournit chaque année 8 à 10,000 tonnes d’engrais.
Quant aux vigneaux, ce sont de longues tables de branchages mobiles, qu’on peut incliner dans tous les sens et sur lesquelles on étend les morues.
Une fois le désarmement opéré, s’agite la question délicate du paiement. Il est généralement convenu que les deux tiers appartiennent à l’armement, l’autre tiers revient à l’équipage, sous déduction de certains frais établis dans la même proportion. Mais ici une question peut s’élever. Quand les engagements ont été contractés, on ne savait pas quel serait le prix de la morue. Sa valeur a pu osciller pendant la durée de la campagne. Faudra-t-il payer le tiers de l’équipage au cours le plus bas ou au cours le plus haut? La clause usuelle est que le tiers de l’équipage sera payé au prix moyen de la colonie. Reste l’opération subsidiaire de répartir entre les hommes de l’équipage d’une goélette le tiers qui leur revient. Il est généralement attribué au patron entre deux et trois parts; au second une part un quart; au matelot une part; au novice trois quarts ou deux tiers de part; et au mousse une demi-part.
Pour les marins sédentaires qui habitent Saint-Pierre- Miquelon, le règlement s’opère de la même façon, à moins
S AIN T- PIERRE-MIQUELON
qu’il n’y ait un fournisseur principal qui se soit interposé entre l’armateur et le pêcheur, pour solder ce dernier, après s’être remboursé des avances qu’il lui a faites en fournitures. Ce règlement de comptes donne quelquefois lieu à d’interminables discussions qui ne prennent lin que dans le cabinet du juge de paix.
Primes. — L’allocation des primes pour favoriser la pêche de la morue a toujours été admise par les différents pouvoirs législatifs qui se sont succédé depuis 1816. Ces encouragements se divisent en primes d’armement et primes sur les produits.
Le système de prime tel qu’il a été institué par la loi du 22 juillet 1851 et aussi par celle du 28 juillet 1860 sera en vigueur jusqu’au 30 janvier 1891. Une innovation, qui est un véritable bienfait pour la population de ces îles, a été introduite par le décretdu 17 septembre 1881. La petite pêche a été admise à bénéficier de la prime d’armement. Une condition a été mise à l’obtention de cette prime : il faut que la durée de pêche soit de 120 jours, à accomplir du 1er avril au 30 septembre.
Comme conséquence du régime institué, la morue, l’huile et tout autre produit de pêche préparé ailleurs que dans les possessions françaises sont réputés produits étrangers et prohibés à l’introduction dans la colonie.
La morue sert surtout à l’alimentation. Par goût, par raison ou par mortification, nous avons tous mangé et nous mangerons encore de la morue. Pour se rendre un compte exact de l’importance de cet utile aliment, il faut songer aux capitaux mis en circulation par cette pêche : nourriture et salaire des équipages, matériaux pour la construction et l’armement des navires, sel pour la conservation des morues, etc. On a Je droit de l’affirmer, la morue entretient une partie de l’activité du littoral fran-
çais. Elle occupe annuellement plus de 600 navires, jaugeant 80,000 tonneaux. La production totale varie entre 35 et 40 millions de kilogrammes, représentant une valeur de 12 à 14 millions de francs, et qui sont dirigés sur la France, les Antilles, la Réunion et en général sur les pays où leurs expéditions créent un droit à la prime d’exportation dans les conditions fixées par le décret du 29 décembre 1851.
Les exportations de morue ont été :
Francs.
En 1867, de . ■ 6,806,620
En 1872, de . 9,142,298
En 1877, de . 7,129,677
En 1882, de. . . . . 10,686,492
En 1887, de . 13,439,532
C’est nous qui fournissons de morues, en dehors des ports français, l’Italie, la Grèce, le Levant et l’Algérie, l’Espagne et le Portugal. La morue pénètre même sous pavillon français jusqu’au Chili et au Pérou.
On raconte qu’un jour Colbert avait à sa table un enseigne de vaisseau qui se plaignait du trop grand nombre de jours d’abstinence prescrits par l’Église catholique. « Cette observation, répondit le ministre, est fort déplacée dans la bouche d’un officier de marine, car vous paraissez ignorer que, sans les jours maigres, tomberaient les pêcheries, séminaires naturels de nos matelots. »
Huiles et issues. — La morue donne à l’homme d’autres produits utiles. Les œufs, que l’on désigne sous le nom particulier de rogna, sont employés en France comme appâts pour la pêche de la sardine. Les huiles extraites du loie sont destinées à l’usage des tanneries; elles constituent aussi, comme on sait, un remède excellent pour le
SAIN T - PIERRE-MIQUELON
traitement de certaines maladies. Voici comment on fabrique cette huile. On construit un cageot, sorte de cône renversé en planches, qui peut avoir de 2 à 3 mètres de côté. Le fond est à claire-voie, et domine une large cuve enfoncée en terre. On y entasse les foies qui, par la fermentation, donnent une huile brune ou blonde. L’huile blanche se fabrique fout aussi facilement; il suffit du bain-marie pour briser les cellules et faire sortir l’huile, qui est alors
d'une couleur ambrée magnifique. Toutefois cette fabrication est assez bornée, vu qu’on ne peut y consacrer que les foies des morues pêchées le jour même.
Restent les noves et les langues. Les noves sont les membranes qui se recueillent sur la raquette de la morue. Quant à ce qu'on appelle les langues, ce sont simplement les adhérences du bas de la mâchoire; c’est un mets assez délicat.
Telle est la pêche de la morue, soit au Grand-Banc-, soit aux lies Saint-Pierre et Miquelon. Ces deux postes sont
AMÉRIQUE
comme le point d’appui de toutes les expéditions au Grand- Banc, qui viennent y faire leurs provisions d’appâts, renouveler leurs vivres, réparer leurs avaries et déposer 1e. produit des deux premières pêches. C’est encore à Saint-Pierre que viennent emmagasiner leurs récoltes les navires qui fréquentent Terre-Neuve, et à qui tout établissement sédentaire sur l île est interdit. Saint-Pierre est donc le complément nécessaire de tout notre système de pêches.
Nous 11e saurions terminer cette partie de notre ouvrage sans mentionner un coquillage très apprécié qui est, concurremment avec la morue, un des aliments le plus à portée des bourses modestes, la moule, que Ton trouve particulièrement sur les côtes du Grand-Barachois. Il y en a des quantités. Elles gisent, là, pêle-mêle, en tas, les unes sur les autres, superposées parfois en une triple rangée.
La moule des côtes de Saint-Pierre-Miquelon appartient a 1 espèce dite « moule boréale ». Elle 11e diffère pas sensiblement des autres, mais il faut bien admettre cependant que sa constitution lui est particulière, car elle 11e gèle jamais, ce qui a lieu de surprendre, étant donnée, avec les froids intenses auxquels elle est exposée, la petite provision d’eau qu’elle emmagasine dans ses valves pour continuer ses fonctions respiratoires.
Il faut à la moule deux ans pour être comestible, ce qui n’a rien d’excessif si l’on considère qu’elle se nourrit de presque rien; malgré cela, elle est grosse et excellente. L’action de manger consiste pour elle à ouvrir et à fermer les valves, afin d'absorber les animalcules marins contenus dans l'eau de mer.
Autres industries. — Autour de la pêche de la morue gravitent toutes les industries qui fonctionnent dans les ports de mer. Les charpentiers, les voiliers, les forgerons sont constamment occupés à réparer et à entretenir les
SA IJNT-PIER RE - MIQUELON
bâtiments qui ont accès dans la rade ou le Barachois.
Les conditions des salaires faites aux ouvriers appartenant a ces différents corps de métier sont généralement fixés ainsi qu’il suit : pour un ouvrier charpentier de maison, 6 francs par jour; pour un ouvrier maçon, 6 et 9 francs. Un ouvrier forgeron gagne par an 1.800 et 2.000 francs, et même plus, suivant ses aptitudes. Les calfats, qui sont au nombre de 24, gagnent 12 et 15 francs par jour, et quelquefois, quand le travail presse, 20 et 25 francs.
La cale du Gouvernement en hiver.
Un ouvrier charpentier de marine gagne, en été, 8 et 10 francs par jour.
En dehors de la pêche, on a plusieurs fois tenté de créer d’autres industries; toutes ces tentatives Ont été abandonnées plus ou moins vite par suite du manque de bras.
On s'est occupé notamment de l’extraction de la tourbe. Toute la surface de nos îles, où la roche ne se montre pas, est, pour ainsi dire, recouverte d’une couche de cette matière combustible qui, dans certaines régions, a une épaisseur de plusieurs mètres. Mais la préparation de ce combustible est trop coûteuse. Dans un pays aussi humide, le
séchage ne peut être fait qu’à couvert et il faudrait des espaces considérables pour abriter un approvisionnement suffisant, pour une famille pendant la saison d’hiver. Sans préparation, la tourbe n’alimenterait pas un feu assez vif pour préserver des grands froids, et l’odeur insupportable qu’elle exhale en brûlant est tellement pénétrante, que les effets qui en sont imprégnés la conservent pendant plusieurs jours. Ce n’est donc pas dans un pays où le charbon de terre de bonne qualité vaut de 20 à 22 francs la tonne que l’on abandonnera ce dernier combustible pour donner la préférence à la tourbe.
Une maison américaine a paru disposée, en 1877, à exploiter des mines de fer à Miquelon. Toute la partie est de l’Etang de Miquelon contient en effet des gisements de minerais de fer que l’on voit à la surface du sol en niasses terreuses rouges ou brunes. Ces masses, en certains endroits, couvrent plusieurs hectares avec une épaisseur dépassant 1 mètre sur les points élevés.
L’exploitation de ces mines de fer allait être entreprise quand la maison américaine qui devait s’en charger apprit l’existence, aux Etats-Unis, de gisements pareils à ceux de Miquelon, plus accessibles que ces derniers et auxquels elle donna la préférence.
Si l’on se préoccupe des autres industries, on trouve que plus elles ont de rapport avec celle de la pêche, plus elles sont en progrès. Ainsi la construction des navires, qui a commencé en 1855, est aujourd’hui très prospère. Nous allons tâcher de donner une idée de ses développements successifs depuis son origine jusqu’à nos jours.
En 1855, on a lancé deux petites goélettes de 10 et 17 tonneaux.
Ue 1855 à 1871, il n’a é Lé construit qu’un seul navire : les Beux-Frères, jaugeant 39 tonneaux.
SAINT-PIERRE-MIQUELON
En 1871 a été mise à l'eau la goélette Marie-Arthur.
A partir de 1871, plus d’interruption; les constructions se font avec régularité, et la moyenne des navires construits est de quatre par année.
Commerce. — Le commerce des îles Saint-Pierre-Miquelon suit une progression constante. Les statistiques témoignent de la prospérité commerciale croissante du port de Saint- Pierre, où se centralisent toutes les opérations de trafic, tant à l'importation qu’à l’exportation.
En quarante ans, la valeur totale des marchandises importées et exportées a quadruplé. Le mouvement commercial, qui était en 1844, de 7,094,298, s’élevait :
En 18.74, ii, En 1864, à.
En 1874, à En 1884, à.
En 1883, à.
En 1886, à.
En 1887, à.
Francs.
Le dernier chiffre se décompose de la façon suivante :
Francs.
Exportations . 18,230,272
Importations . 13,746,387
Les exportations consistent exclusivement en produits de pèche, et les importations, en denrées nécessaires à la consommation locale, en effets d’habillement et en ustensiles de pêche.
Francs.
Les principaux objets importés de France sont :
Les habillements confectionnés . 76,990
Francs.
Les divers tissüs de laine, de chanvre, coton et
soie . . 591,246
Le beurre salé, lard, graisse, suif, etc . ' 99,611
Les vins, cidres et bières . 504,652
Les alcools et les liqueurs . 399,220
Le sel de pêche . 696,655
LL enfin, tous les articles que la colonie ne peut créer ou se procurer chez ses voisins.
Le mouvement de la navigation entre la France et les colonies a suivi la même progression ascendante que le mouvement commercial.
D’après les statistiques officielles, il se traduit pendant les années de 1879 à 1883, par les moyennes ci-après :
Armements métropolitains sous pavillon français : — 482 navires d un tonnage total de 66,704 tonneaux avec 3,432 hommes d’équipage.
Armements locaux sous pavillon français : — 1,312 navires d’un tonnage total de 38,715 tonneaux avec 3,336 hommes d’équipage.
Armements étrangers sous pavillon étranger : — 1 ,163 navires d’un tonnage total de 33,265 tonneaux.
Ln 1884, le mouvement des bâtiments métropolitains locaux et étrangers dans le port de Saint-Pierre a été de 3,304 entrées représentant 346,516 tonneaux.
Enfin, en 1887. les armements métropolitains et locaux ont produit dans le port de Saint-Pierre un mouvement maritime de 2,362 entrées et de 2,371 sorties représentant un chiffre de 356,968 tonneaux, avec 9,065 marins.
En y ajoutant les navires sous pavillon étranger, on constate un mouvement maritime de 3,543 entrées, et de 3,539 sorties, représentant un chiffre de 422,334 tonneaux.
Lorsque l’on considère l’importance respective des mai-
SAINT-PIERRE-MIQUELON
sons françaises et étrangères, les résultats de la comparaison sont tout à l’avantage des maisons françaises. Ainsi, on ne compte guère plus, à Saint-Pierre, que deux maisons anglaises et deux maisons américaines faisant environ de 50,000 à 150,000 francs d’affaires. Il existe en outre deux maisons anglaises de commission, consignataires habituelles des goélettes qui apportent des Etats- Unis les marchandises commandées par le commerce local.
Les maisons françaises qui sont incontestablement aujourd’hui à la tête du commerce de notre colonie, peuvent se classer en maisons métropolitaines ayant succursale à Saint-Pierre pour l’achat des morues vertes, maisons métropolitaines ayant des établissements de sécherie, et maisons fondées à Saint-Pierre.
Les premières, qui sont au nombre de quatre, établies depuis 15 ans, 12 ans et 10 ans, ont créé le marché des morues vertes. Elles ont le siège de leurs opérations à Bordeaux. Les secondes arment on France des navires pour la pèche et le long cours, et dans la colonie, de nombreuses goélettes; elles préparent et exportent la morue sèche en France, aux Antilles, à la Réunion. Ces maisons, de même ([ue les premières, achètent de grandes quantités de morue verte qu’elles expédient à Bordeaux et, par exception quelquefois, à Granville, Saint-Malo et Nantes. Quant aux maisons fondées à Saint-Pierre, leur nombre tend à augmenter chaque année. Elles vendent au détail les denrées alimentaires, les ustensiles de ménage, les étoffes, en un mot fous les objets nécessaires à la vie, et fournissent aux navires qui se livrent à la pèche les lignes de fond, câbles, hameçons, doris, tous les articles enlin dont ils ont besoin pour la campagne.
Nous mentionnons plus haut les maisons étrangères
installées a Saint-Pierre. Malgré leur peu d’importance, il
serait à désirer que le commerce
métropolitain pût s’em-
parer complètement du marché
de la colonie; mais en
raison de l’éloignement, les places de la métropole peuvent difficilement soutenir la concurrence avec les ports d Amérique, du Canada et aussi avec les colonies anglaises
voisines dont les importations à
Saint-Pierre sont assez
considérables. Ainsi qu’il ressort les importations ont été :
du tableau ci-dessous,
Francs.
En 18G7, de. . . .
En 1872, de .
En 1877, de .
En 1882, de. . . .
En 1883, de .
En 1884, de .
En 1883, de. . .
En 1886, de .
En 1887. de.
Tandis que les exportations à
l’étranger ont été seu-
lement :
Francs.
En 1867. de. . .
En 1872, de.
En 1882, de .
En 1883, de .
En 1884, de .
En 1883, de .
En 1886, de .
En 1887, de. . . .
Il ii est pas sans intérêt de savoir où la colonie s’appro-
Un cageot.
visionne de tout ce qui lui manque. Un service de petites goe lottes est établi entre le port de Saint— Pierre, et Pile du Cap-Breton et File du Prince-Édouard. Ces deux îles fournissent des bestiaux, des volailles, du gibier. Le Canada donne les farines, le beurre, les fourrages, les bois de construction. De Bougor arrivent les matériaux à bâtir, la chaux, les briques ; de Boston et de New-York, pai goélettes américaines, les divers objets de nécessité que le commerce de France ne pourrait importer qu’à des prix très onéreux pour le consommateur. Des commis voyageurs, munis d échantillons, visitent nos négociants et obtiennent d’eux des commandes qu’ils font exécuter par les maisons de commission qu’ils représentent.
Nous l’avons dit, en dehors de la pêche de la morue, il n’existe pas d’industrie aux îles Saint-Pierre-Miquelon. Le manque de bras en est surtout la cause; l’on doit renoncer à l’idée d’y envoyer des colons dont l’activité ne saurait être employée utilement que pour la pêche, genre de métim pour lequel il faut être né. L’indigène ne connaît que l’aviron et les filets.
Parmi les marins engagés pour la campagne de pêche et qui doivent être rapatriés, beaucoup sollicitent l’autorisation de passer l’hiver dans la colonie. L’objectif de l’hivernant est d’éviter la dépense d’un double voyage d aller et retour et de gagner sa subsistance pendant l’hiver en se louant comme domestique ou ouvrier d’état. Cette catégorie d’émigrants ne saurait être évidemment un sérieux appoint dans l’œuvre de la colonisation de File.
Centres de population. — Il n’existe dans la colonie que trois centres de population : Saint-Pierre, chef-lieu de la colonie; 1 Ile aux Chiens, section de la commune Saint- Pierre; enfin, Miquelon-Langlade.
SAINT-PIERRE-MIQUELON. 299
La population dos trois îles était, au mois de novembre 1887, de o,929 habitants ainsi répartis :
Saint-Pierre . 4,744
Ile aux Chiens . 611
Miquelon-Langlade . 574
Le total général de la population, au 31 décembre, avait
été estimé au chiffre de . 6,338
Il a été ramené par le recensement effectif de novembre 1887 à celui de . 3,992
Ce qui semblerait indiquer une diminution sensible de la population. Mais cette diminution provient uniquement de l’exagération de l’évaluation précédente.
La population des îles Saint-Pierre et Miquelon se répartit par lieu de naissance de la façon suivante :
France . 1,373
Saint-Pierre-Miquelon . 3,779
Colonies françaises . 11
Colonies étrangères . 766
Il n’y a que Saint-Pierre qui soit appelé à prendre de l’extension. Non seulement Miquelon n’a jamais progressé; mais ce bourg, habité par des pêcheurs pauvres, sans travail l’hiver, perd chaque année de sa population et ne constitue qu’une commune privée de toute ressource, qui tombe de plus en plus à la charge de la colonie. L’ile aux Chiens, par rapport à sa faible étendue, parait avoir atteint son complet développement. Les habitants sont actifs et laborieux, ils ne pourront guère devenir plus nombreux sur l’ile ; mais leur sort ne peut que s’améliorer grâce au voisinage de Saint-Pierre et aux relations commerciales qu’ils y entretiennent. Evidemment la prospérité de ces
deux petits centres est subordonnée à celle du chef-lieu. C’est sur Saint-Pierre que doivent se concentrer tous les efforts pour faciliter le mouvement de la navigation et favoriser l’essor commercial qui s’accroît, du reste, d’année en année dans de très grandes proportions.
Climatologie. — Les îles Saint-Pierre et Miquelon sont, au point de vue météorologique, placées dans la zone froide sur la ligne isotherme qui a pour moyenne annuelle • >° au-dessus de zéro. L’été est sans chaleur; l’hiver est long; les plus liasses températures varient entre 14° et 16° centigrades. Ce n’est qu’accidentellement que le thermomètre descend à 20° au-dessous de zéro. Les froids sont en somme assez rigoureux, mais, comme ils coïncident, en général, avec le beau temps, on n’en souffre pas outre mesure. Chose singulière, les personnes qui les supportent le mieux sont celles-là même qui sont depuis moins longtemps dans la colonie. En été, la température ne s’élève jamais à plus de 21°; elle est assez uniforme, et les oscillations thermométriques ont peu d’étendue. En hiver, l’amplitude de ces mêmes oscillations est considérable, et les changements de temps sont brusques et fréquents. Il n’est pas rare de voir, dans l’espace de 24 heures, le thermomètre monter de 15° ou 16° au-dessous, à 3° ou 4° audessus, et cette dernière température est souvent plus pénible que la première, car, déterminant la fusion partielle des masses énormes de neige qui recouvrent le sol, elle est inévitablement accompagnée d’une humidité excessive.
Ce climat convient donc mal aux personnes anémiées et d une complexion délicate. Au contraire, les personnes d’une constitution robuste s’en trouvent très bien.
Les pluies ne sont ni fréquentes ni très abondantes : rarement elles durent une journée entière, plus rarement encore, plusieurs jours de suite-. La brume, au contraire,
SAINT-PIERRE - MIQUELON
persiste pendant des semaines, principalement dans les mois de juin et juillet. Redoutée des marins, dont elle limite l’horizon au pont du navire, elle est, dans les mers, un des dangers les plus redoutables de la navigation sur
Roche érodée, à Ingomachois.
le banc de Terre-Neuve. Les meilleurs mois de l’année sont août et septembre; pondanl cette période, l'état brumeux n’est qu’accidentel.
C’est dans la dernière moitié du mois de novembre que la neige commence à couvrir la terre d’une manière per-
manente; décembre et janvier sont les mois pendant lesquels elle tombe avec le plus d’abondance.
Les vents du nord et du nord-est occasionnent des tourmentes de neige qu’on appelle à Saint-Pierre le poudrin. Secs et violents, ils tamisent la neige, la réduisent en poussière impalpable, la lancent des hauteurs dans la plaine, I amoncellent dans un endroit pour la disperser ensuite, la faisant pénétrer par les moindres fissures jusque dans 1 intérieur des appartements. Entreprendre une course un peu longue, les jours de poudrin. serait une grave imprudence. Se figure-t-on, en effet, l'épouvante du malheureux que ses affaires ont appelé au dehors et qui se voit surpris par une tourmente de neige, dans les buttereaux, par exemple? Comment se reconnaîtrait-il dans ce dédale de monticules où les points de repère à lui connus sont oblitérés par les amoncellements de neige? Il marche ou plutôt il erre, noyé dans la trombe de cette poussière fine et glacée qui lui ferme l’horizon, J’empèche de respirer; exténué, perdu, il n’a plus qu’à attendre stoïquement la mort, mort affreuse, pourrait-on penser? Non, car la congélation arrive sans qu’on s’en doute.
En février et en mars, les îles sont enfermées dans un cercle de glaces qui s’étend à perte de vue. Toutefois, les grandes banquises qui rendent la navigation particulièrement dangereuse dans ces parages ne se rencontrent qu’en haute mer. Les vents d’ouest dominent aux abords des îles Saint-Pierre et Miquelon; mais ce n’est qu’une indication generale, les variations de temps sont fréquentes et brusques.
Les orages sont excessivement rares. La grêle est presque inconnue. Des années entières s’écoulent sans que le tonnerre se lasse entendre. En 1887, il n’y eut surfile de Saint- Pierre qu’un seul orage, accompagné de tonnerre et d’éclairs.
SAINT-PIERRE - MIQUELON. 303
Les aurores boréales soûl fréquemment observées; mars, avril et mai, septembre et octobre sont les mois où elles sont le plus communes. Presque tous les soirs, à ces époques de l’année, lorsque l’état du ciel le permet, lorsque la brume disparaît pour laisser aux nuits, qui, par parenthèse, sont là-bas plus belles que les jours, leur sérénité habituelle, on peut assister à la danse de ces étincelantes marionnet-
mat des îles Saint-Pierre et Miquelon n’est pas aussi à craindre qu’on pourrait le croire; le chiffre de la mortalité est moins élevé qu’en France. Véritable climat marin, il n’exerce que sur la végétalipn sa fâcheuse influence, mais il l’exerce dans toute, sa rigueur, comme nous l’avons exposé d’autre part.
Les jours, aux îles Saint-Pierre-Miquelon, ont une durée qui ne diffère pas sensiblement de celle qu'ils ont dans les localités de l’ouest de la France situées sous la mémelati-
tude. Du 21 décembre au 21 juin, ils croissent de 7 h. 52min.; du 21 juin au 20 décembre, ils décroissent de 7 h. 54 min.
Moyens de communication. — Prix des pansages et des frets. — Jusqu’à la fin de l’année 1884, la correspondance entre file Saint-Pierre et l’ile Miquelon, était effectuée au moyen d une goélette à voiles. Après la perte de cette goélette, survenue au mois de novembre 1884, une société anonyme s’est formée et a fait construire un petit steamer, le Progrès, ayant une capacité de 63 tonnes et une machine de 32 chevaux, qui effectue en peu de temps, depuis 1883, le trajet de la baie séparant les deux îles.
De grands progrès ont été également réalisés dans les communications de file avec l’Europe et le continent américain.
Jusqu’en 1874, des goélettes à voiles allaient chercher à Halifax le courrier des pays d’Europe, apporté par les steamers de la ligne Allan. En 1874, une société anglofrançaise s’est constituée et, subventionnée par la colonie, ,a entrepris, au moyen du navire à vapeur Geo Shattuck, le service postal entre Halifax et Saint-Pierre. Ce service a fonctionné régulièrement pendant dix années. Eu 1884, lorsque la Société anglo-française pour l'exploitation du Shattuck est arrivée au terme de sa durée, une nouvelle, compagnie, entièrement anglaise, s’est substituée à l’ancienne et a mis en circulation un nouveau steamer, le Saint-Pierre, jaugeant 361 tonnes et mesurant 41 mètres de longueur sur 7 de largeur, aménagé pour 32 passagers.
Saint-Pierre est aussi en rapport périodique avec Saint- Jean de Terre-Neuve au moyen du steamer anglais le Curlew, qui transporte les passagers qui veulent prendre à Saint-Jean les steamers de la ligne Allan pour Liverpool.
Une compagnie anglaise et une compagnie française
SAINT-PIERRE- MIQUELON
ont établi chacune une succursale du câble télégraphique de Paris à New-York, où un nombreux personnel est occupé a réexpédier les dépêches envoyées soit d’Europe, soit d’Amérique. Saint-Pierre est, en quelque sorte, le pied-à-terre des Ccàbles transatlantiques, grâce à sa position intermédiaire au milieu de l’Océan. L’atterrissement de ces câbles a eu lieu pour l’un à l’Anse à Pierre, pour
La Pointe aux Canons, en hiver.
l'autre, à l’Anse à Ravenel. La Compagnie anglaise s’est installée dans la colonie le 15 juillet 1869, et la Compagnie française, le 22 janvier 1880.
Le prix du passage entre la France et la colonie revient à la somme d’environ 750 francs pour les passagers qui empruntent ou la voie de New-York, par les paquebots de la Compagnie générale Transatlantique, ou celle de Liverpool, par les paquebots anglais. Par bateaux à voiles, le
AMERIQUE
prix est en moyenne de 200 francs à la chambre, et de 90 francs pour les passagers de pont.
Des ports de la Manche à Saint-Pierre, le prix du transport de toutes les marchandises, à l’exception du sel, monte à 40francsle tonneau; celui du sel est de 35 francs la tonne.
De Bordeaux ou de Bayonne cà Saint-Pierre, la tonne vaut 50 francs en feuillette; elle vaut 55 francs des ports de la Méditerranée.
De Saint-Pierre aux ports de la Manche, le prix varie entre 35 et 40 francs la tonne; il est de 45 francs de Saint- Pierre aux ports de la Méditerranée, et de de 35 francs de Saint-Pierre à Bordeaux.
On paye par 1000 kilogrammes de morue sèche :
Francs.
De Saint-Pierre à la Réunion . 70
De Saint-Pierre aux Antilles . 45
De Saint-Pierre à Boston . 35
De Saint-Pierre à New-York . 40
Le fret des Antilles à Saint-Pierre vaut 50 francs la tonne; de Boston à Saint-Pierre, 14 francs; de New-York à Saint-Pierre, 16 francs.
Les droits de pilotage sont perçus directement par les pilotes d’après le tarif suivant :
BATIMENTS DE l’ÉTAT
Francs.
Vaisseaux et frégates, de la mer en rade. . . 70
Corvettes et transports, de la mer en rade . 60
Avisos, de la mer en rade . 50
Bâtiments de flottille y compris le vapeur postal, de la mer en rade .
S AI N T- PIERRE-MIQUELON
B A TIMENTS DE CO M M E R C E
Francs.
Navires jaugeant moins de 158 tonneaux, de la mer en
rade . 20
Navires jaugeant moins de 158 à 300 tonneaux, de la mer
en rade . 30
Au-dessus de 300 tonneaux, de la mer en rade . 40
A la sortie, les droits sont respectivement les mêmes pour les mouvements inverses.
Monnaies. — La monnaie française est la seule monnaie légale dans la colonie où il n’existe pas d’établissement de crédit. Elle yest moins abondante que le numéraire étranger dont la circulation est autorisé à un taux fixé par deux arrêtés locaux en date des 16 juin 1873 et 5 décembre 1875. Nous donnons ci-dessous la nomenclature de ces monnaies étrangères avec l’indication de la valeur pour laquelle elles sont acceptées :
Or. — Double aigle . 108,00
Aigle . 5,400
1/2 aigle . 27,00
1/4 d’aigle . 13,50
Dollar . 5,40
Argent. — Dollar . 3,10
1/2 dollar . 2,70
1/1 dollar . 1,35