CHAPITRE II Géographie
Bornes. — Étendue. — Géologie. - Montagnes. — Minéraux. — Nature des terres : terres basses, terres moyennes , terres hautes. — Cours d'eau, fleuves, bassins, chutes d’eau. — Races.
Bornes. — C’est entre le 8e degré de latitude septentrionale et le 4e de latitude méridionale que s’étend la vaste contrée que les Indiens dans leur langue harmonieuse appelaient Ouyana.
Étendue. — A l’origine, elle était bornée au nord par l’Orénoque, au sud par l’Amazone. Ses immenses limites
se développaient de l’océan Atlantique jusqu’au pied de la Cordillère des Andes1. Sa superficie n’était pas moindre de 82,000 lieues carrées.
Cette aire, d’une si prodigieuse étendue, ne présentait qu’une forêt impénétrable et sans fin, coupée de quelques savanes, de vastes marais et arrosée d’une multitude de rivières. Tel était son énorme périmètre quand les conquistadores s’élancèrent à la conquête décevante de l’Eldorado.
Depuis longtemps cette unité de territoire n’existe plus. Des nations différentes se sont partagé ce vaste empire désert et chacune a imposé un nom de son choix à la région dont elle avait fait la conquête ou qu’elle essayait de coloniser. Trois grandes divisions ont seules conservé le nom de Guyane. Ce sont, à partir du nord-ouest : la Guyane anglaise, la Guyane néerlandaise et la Guyane française. Nous n’avons à nous occuper que de cette dernière. Elle est encore sous le régime climatérique des vastes forêts qui couvrent son sol, et du réseau compliqué de rivières qui l’arrosent.
Géologie. — La vallée de l’Amazone à laquelle se rattache la formation géologique de la Guyane constituait primitivement un long détroit resserré entre deux lambeaux de continents, dont le plateau de la Guyane au nord et le plateau du Brésil au sud reproduisent les anciens linéaments. Les Andes n’existaient pas encore et l’Océan circulait sans obstacle de l’est à l’ouest entre les terres élevées de ces deux grandes îles continentales.
A une époque postérieure eut lieu le soulèvement des Andes qui vint fermer le détroit à l’ouest et le transformer en un golfe tourné vers l’orient et préparer l’énorme tha I -
1. Voir les chartes de compagnies octroyées par Louis XIII et Louis XIV.
LA GUYANE
weg où devaient plus tard se réunir les eaux du grand fleuve.
Ce qui frappe dans cette formation, c’est la similitude
remarquable qui existe entre les continents jumeaux de
1 Amérique du Nord et l’Amérique du Sud, entre la vallée de l’Amazone et la vallée du Saint- Laure n t.
Montagnes. —
Cette similitude se manifeste aussi clairementetavec autant de relief entre les montagnes Rocheuses de l’Amérique du Nord et la Cordillère des Andes ; entre les élévations intérieures :
la chaîne canadienne, les montagnes Blanches, les Ailcghanys, et T. ,
Un chercheur d or.
celles de l’Amé¬
rique du Sud : les plateaux de la Guyane et ceux du Brésil. Entre ces massifs coulent dans la même direction l’Amazone et le Saint-Laurent, l’un alimenté par le plus large système de rivière qu il y ait au monde, l’autre par ses lacs formant là plus immense étendue de nappes d'eau douce en contiguïté immédiate. Et pour compléter la ressemblance de ces deux bassins, dans les assises de leurs grandes chaînes de montagnes et de leurs plateaux à dépressions
intermédiaires, tous deux s’appuient à l’est sur un énorme promontoire: Terre-Neuve dans le nord et cap Saint-Roque dans le sud.
Quoique les rivières de la Guyane française ne se jettent pas dans l'Amazone, notre colonie n’en fait pas moins partie de cette grande et fertile vallée. Autrefois une bande de terre de plus de 100 lieues de large prolongeait le cap Saint-Roque dans le nord de notre territoire. C’est dans cette zone de côte étendue que l’estuaire du fleuve ouvrait son immense envergure et sur la rive gauche recueillait toutes les eaux du versant guvanais.
Mais la connexité des eaux, l’unité de bassin rapprochent moins la Guyane et l’Amazone que les similitudes minéralogiques.
Minéraux. — Ce qui frappe lorsque l'on arrive à la Guyane, c’est cette formation spéciale d’argile et de grès, à stratification irrégulière, de couleur rougeâtre, très ferrugineuse, criblée de trous comme si elle avait été percée par des vers ou par des coquilles perforantes, et que l’on y désigne sous le nom île roche à ravets. Si profondément que l’on s’enfonce dans la contrée, on la voit partout saillir sur le sol, saisissant le regard par le contraste de sa teinte d’un rouge sombre avec celle de la végétation environnante. Mêlée de cailloux, de débris roulés de quartz, elle repose sur la roche cristalline en place. La prédominance des éléments ferrugineux l’a fait considérer comme une sorte de limonite : Humboldt, au contraire, en raison de ses couches d’argile stratifiée alternant avec les strates de grès, la rattachait aux formations du vieux grès rouge et du trias.
Plus tard Agassiz a cru reconnaître dans ce dépôt superficiel un drift d’un développement considérable provenant de la période glaciaire. Selon lui, l'hiver géologique aurait
LA GUYANE
étendu son action au -sud de l’équateur aussi bien qu’au nord de la ligne et le, bassin de l’Amazone aurait été le vaste théâtre d’une longue occupation hivernale.
Tel est le caractère du dépôt superficiel. Au-dessous l’on trouve des gneiss où domine le mica noir et l’intéressante formation des diorites puissamment injectée par des liions de quartz aurifère, source de la richesse métallique de la Guyane.
Quelques veines de porphyres apparaissent également dans les gneiss ainsi qu’une roche de silice translucide se rapprochant des quartz hyalin dont les galets, de nature et de volumes divers, roulés par la mer, sont recueillis en grand nombre sur le sable des grèves et acquièrent par la taille une pureté remarquable.
Les quartz aurifères injectent non seulement les roches cristallines qui constituent les assises du sol, mais, quoique d’une nue moins ancienne, occupent une part considérable dans la formation géologique de la contrée.
On les retrouve partout, dans les sables, en cristaux prismatiques, en nodosités de toutes dimensions au sein de la roche à ravets, en blocs énormes dans les rivières, peu roulés, et paraissant détachés récemment de quelque p u i ssant effl e ure ni e n t .
La richesse de ces quartz est aujourd’hui démontrée. Après en avoir pendant plus de vingt ans exploité les efflorescences aurifères répandues dans les vallées sous forme d’alluvion, l’industrie guyanaise se dispose à mettre à nue la veine engainée dans les profondeurs du sol et à en extraire le précieux métal.
Si, à ces traits principaux, on ajoute les monts Tumue- Kumac (ou Toumou-Koumac) qui sont comme leprolongementde la Parime etson système d’apaisement, on ale relie! de la contrée et l’expression de sa physionomie générale.
Côtes. — La côte basse et marécageuse, sans indentations prononcées, se caractérise par la pauvreté de ses inflexions ; le cône de déjection des rivières en constitue seul les échancrures un peu accentuées. Elle est bordée par une longue ligne de palétuviers d’un aspect triste et monotone que baigne une mer limoneuse, aux lames courtes et dures, sans cesse tourmentée durant toute la période de l’hivernage par de violents raz de marée ou des courants d’une impétuosité extrême.
C’est derrière ce rideau dont le premier abord n’est pas fait pour séduire le regard du voyageur, que la Guyane apparaît dans toute la magnificence de ses forêts vierges et la richesse de sa nature équatoriale.
Nature des terres. — Le sol n’est pas en général aussi fertile: què le ferait croire la splendeur de sa végétation. Il a été classé en trois catégories bien distinctes : terres basses, terres moyennes et terres hautes, qui correspondent. également à trois degrés de fertilité.
Terres basses. — Les terres basses formées par les alluvions contemporains et dont la progression se suit pour ainsi dire à vue d’œil, comprennent tou tes les terres encore noyées mais chargées de végétation à base de soude que caractérisent surtout les palétuviers. Ce sont celles que l’industrie des colons est parvenue, par des digues et des travaux de canalisation, à émerger des eaux qui les couvraient. On peut les placer au-dessus des plus riches du monde. Sur certains points, le sondage n’a pas relevé moins de dix à douze pieds de terreaul L’avenir agricole de la colonie possède donc des ressources dont. la puissance ne peut se comparer qu'à leur. étendue. Il sera facile d’en tirer parti dès qu’une main-d'œuvre suffisante permettra au pays de reprendre une lutte utile contre la vaste inculture qui peu à peu, hectare par hectare, fait rentrer dans
AMÉRIQUE
son domaine les terrains que les premiers colons étaient parvenus à arracher aux végétations sauvages.
Terres moyennes. — Également de formation alluvionnaire, mais moins récente, les terres moyennes constituent l’étage immédiatement supérieur.
De vastes dépressions marécageuses ou des ondulations plus ou moins accentuées en signalent la planimétrie générale. Une diversité équivalente à cette disparité géologique se remarque dans la fertilité de ces terrains, excessive sur ce rlains points, le plus souvent d’une infériorité qui décourage encore la culture rudimentaire des indigènes.
C’est ce -qui explique pourquoi l’Indien ne se fixe pas définitivement au sol; pourquoi il erre de forêt en forêt, cherchant chaque année pour son champ une nouvelle enclave et un sol encore vierge.
Terres hautes. — Les terres hautes accentuent le relief du pays. Ce sont des coteaux balayés par des pluies torrentielles.
Elles abandonnent à leurs pentes puissamment érodées tout ce que la luxuriante végétation des forêts ne retient pas d’humus. C’est leurs sédiments, continuellement entraînés, qui comblent peu à peu les marais et chargent d’un épais limon l’eau fangeuse des rivières. La culture arborescente pourrait seule se développer sur leurs plans inclinés puisqu'elle n’exige pour réussir et prospérer que de la pluie et du soleil.
Savanes pastorales. — Les terres moyennes offrent à l’industrie pastorale une série de savanes naturelles échelonnées le long de la côte dans l’entre-deux des rivières de Kourou et Organabo.
On a vu jusqu’à 16,000 bœufs errer dans ces vastes pacages. Bien courte a été cette période de richesse. On ne
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pourrait pas aujourd’hui réunir 2,000 tètes dans toutes les ménageries ou haltes de la colonie.
Les savanes, dont l'aspect paraît magnifique dans la saison hivernale, sont pauvres lorsqu'on les étudie dans leur transformation annuelle. Elles ne sont arrosées que par les eaux pluviales. Durant l’été, leur surface se dessèche, l’herbe devient rare, dure et ligneuse, et ne donne plus aux animaux qu’un aliment indigeste et peu succulent. Le hatlier n’a qu’une seule ressource pour préserver son troupeau d’une trop longue famine : mettre le feu à la lande aride et brûlée par le soleil. Il espère, par cette cautérisation empirique, hâter la repousse des herbes plus tendres. Pendant ce temps, le bétail languit de soif et de faim.
Quelques labours amélioreraient ces savanes; la perforation d’une série de puits artésiens leur rendrait la fertilité et la vie. Mais ce n’est ni aux ressources financières ni à la puissance musculaire de la population actuelle qu’il faut demander pareil effort.
Cours d’eau, fleuves, bassins. — Le régime hydraulique de la Guyane française n’est pas sans intérêt. Les cours d’eau sont, en effet, les seules voies de pénétration qui permettent de s’introduire dans l’intérieur de la contrée défendue par l’inextricable lacis de sa puissante végétation. Ils présentent celte particularité d'être coupés à angle droit par les soulèvements géologiques de la contrée. Ces soulèvements sont autant de barrières opposées à leur écoulement naturel. A l’origine, leurs ondes emprisonnées, comme en un lac, dans l’enceinte continue de ces massifs n’ont pu se creuser un lil régulier qu’en érodant le barrage qui les séparait de la mer. Mais les débris de ces murailles rocheuses obstruent toujours le courant et forment une série d’étages superposés ou autant de bassins successifs de
retenue qui ne déversent que leur excédent dans le bassin inférieur.
Chutes d’eau. — Un des spectacles les plus imposants pour l’explorateur remontant les rivières de la Guyane, c’est cette succession de chutes bondissant en arc liquide par-dessus les bancs de granit et tombant avec un fracas solennel dans l’immense silence de la solitude. Plus beau peut-être paraît le paysage lorsque le courant passe comme une llèche à travers son lit hérissé de rochers innombrables, formant ces bruyants raudales par lesquels l'Indien se laisse emporter dans sa fragile pirogue et dont il brave insouciannnent l'impétuosité. D’autres fois les rives plus plates s’élargissent. Au sein du courant surgit une multitude d'ilots verdoyants qui s’étalent en un frais et riant archipel et sur lesquels les bambous déroulent.au vent leurs panaches de verdure. La rivière, un instant arrêtée, blanchit, éparpille ses ondes en un labyrinthe de courants.
La présence d’un rapide, d’un saut ou d’une cascade devient, par suite, l'indice certain d’un soulèvement plus ou moins important, coupant perpendiculairement la vallée. Avant de les franchir, les eaux s’accumulent sur ces sortes de seuils et se déversent sur les terres de la cuvette supérieure lorsque leur altitude est moins élevée. Par ce travail lent mais conlinu, les dépressions du soi se comblent à l’aide des dépôts successifs du fleuve et tendent à leur nivellement général.
Rivières. — Sur ces quatre-vingts lieues de côtes, la Guyane française présente une nomenclature assez considérable de rivières.
Ce sonl : le Maroni, la Mana, l’Organabo, l’Iracoubo, le Counamana, le Corosony, le Sinnamary, le Malmanorey, le Karouabo, le Ronron, le Macouria, la rivière de Cayenne, le Mahoury, le Kaw, l’Approuague, l’Oyapock.
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En tout, seize rivières plus ou moins navigables sillonnent ce territoire si bien arrosé et viennent, à quelques lieues les unes des autres, se jeter dans la mer.
S’il faut en croire les recherches géologiques d’Agassiz, ces cours d’eau avaient autrefois un développement plus étendu. Ils étaient tous les tributaires de l’Amazone. Ce grand fleuve poussait son vaste estuaire bien plus avant dans l’Océan.
Une large bande de terre , partant du cap Saint-Roque et aboutissant j usqu’au delà du Maroni, prolongeait le continent de plus de cent lieues sur la mer.
Toutes les pentes de notre Guyane convergeaient vers l’embouchure et lui apportaient les lointaines alluvions
de ses montagnes.
Maraie.
Le travail sans relâche des grands courants océaniens, les érosions continues du fleuve lui-même, ont fini par déliter cette immense bordure sédimentaire. Nos fleuves ont reconquis leur indépendance, mais au détriment de leur étendue. D’un réseau hydraulique encore admirable par sa diversité et le tribut de ses eaux, nous ne possédons plus que le reste tronçonné.
A la Guyane, au contraire, on suppose généralement que les rivages de la colonie empiètent lentement sur la mer.
Ce fait est incontestable, si l’on étudie le phénomène dans une limite restreinte. Ainsi l’on montre encore aux
abords de Cayenne, le point où mouilla la flotte de Ducasse. Les vases s’y sont depuis longtemps accumulées et ont formé un terrain solide. Cet accroissement de la côte ne peut être considéré que comme un accident local. Il n’infirme en rien la théorie d’Agassiz. Ce qui se manifeste directement à notre observation, c’est que les apports de la mer et leur enlèvement par la corrosion des marées sont soumis à des oscillations contradictoires et périodiques. Tantôt les vases riveraines progressent, s’accroissent en donnant naissance à une épaisse végétation de palétuviers; tantôt ce vert rideau s’écroule à son tour, brusquement balayé par les lames du large.
Tel est le système vasculaire du territoire de la Guyane. Les innombrables rivières qui la composent coulent sans qu’on ait pu encore les utiliser, dans l’immense solitude de la forêt. Chutes ou rapides, courants lents mais puissants représentent des forces motrices qui seront utilisées dans l’avenir. L’invasion féconde de l’industrie débordera un jour sur ces déserts lointains et elle y rencontrera des forces inemployées qui seront ses meilleures armes pour en achever la conquête.
La population actuelle demeure impuissante devant l’œuvre proposée à son activité, à ses forces et à son intelligence. Quoi qu’on en ait dit, elle ne doit rien attendre du concours des races autochtones. Ces races s’éteignent misérablement dans les vallées de l’intérieur, réfractaires à toute civilisation. Le caractère dominant de cette vaste contrée dont les limites s’étendent de l’océan Atlantique au revers oriental des Andes, c’est la solitude. Tous ceux qui l’ont explorée, sont revenus avec l’impression de son dépeuplement. Peut-il en être autrement d’un pays où le régime des forêts domine, où les aliments nécessaires à la vie ne sont encore demandés qu’aux ressources de la
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chasse et de la pêche ou à celles d’une culture qui n’a pas encore pris définitivement possession du sol.
Races. — Comme dans nos autres colonies, trois races d’hommes se sont trouvées en présence dès le début de l’occupation : l’Indien, l’Européen, l’Africain.
Une étude curieuse et à la fois intéressante serait d’examiner de haut, sans parti pris, comment se sont comportées ces trois races en contact; quelle a été, sous le rapport physique et intellectuel, l’influence exercée sur elles par le milieu dans lequel elles se sont rencontrées. Une seule partie a plaidé sa cause et depuis un siècle la plaide devant l’opinion publique. Pour conclure, il est juste d’attendre que les autres, à leur tour, aient pris la parole.
On peut cependant constater déjà que la race indigène a disparu en partie, ou bien s’est retirée dans la profondeur des forêts. Rares sont les communications que l’on conserve avec elle. Les Indiens s’utilisent encore pour le canotage sur quelques rivières. Mais dans la Mana et le Maroni, ils perdent aujourd’hui le monopole de cette industrie. Elle passe entre les mains des nègres Boschs et Bonis, représentants d’une race plus vigoureuse, plus réguliers et plus loyaux dans leurs contrats.
Les nègres Boschs et Bonis représentent des peuplades noires, groupées à la bifurcation du Maroni en ses deux branches principales, l’Aoua et le Tapanahony. Anciens esclaves révoltés de la colonie voisine, ils sont venus vers 1703, après les péripéties d’une lutte longue et non sans héroïsme, se réfugier sur le territoire français compris entre les deux affluents.
L’Indien et le Nègre diffèrent profondément par les caractères ethniques de leur race et surtout par leur conformation anthropométrique. L’Indien se distingue générale-
ment par la petitesse des membres, la longueur du tronc et l'enfoncement du cou dans les épaules. Son allure est lourde, sa taille massive et carrée. Il a le teint brun rougeâtre, les cheveux longs lissés, noirs et rigides, les yeux petits et les paupières légèrement bridées, obliques, comme dans certaines races asiatiques. Le nez est également asiatique, les pommettes saillantes et les mâchoires lourdes, un peu prognathes.
C’est l’incomparable archer qui, debout sur l’avant de sa pirogue, flèche les coumarous, les aïmaras dans le remous des rapides, et, dès que le traita sifflé, se précipite de suite dans le tourbillon des eaux sauvages et va y chercher le poisson victime de son infaillible adresse.
Le nègre du haut Maroni semble plutôt se rattacher au type guinéen. Il a le torse court, les jambes haut fendues, et les bras longs. Il est élancé, agile, remuant, nerveux. Ses cheveux s’enroulent et se tordent sous forme de laine. Il a conservé le teint noir et luisant des races de l’Ouest africain.
L’arc de l'Indien est devenu son arme et il excelle à s’en servir, mais il préfère le fusil de l’Européen dont il apprécie mieux les avantages.
Dans le contact de ces deux races, la supériorité morale et physique est restée au nègre. Il parcourt, en maître, l’immense forêt qui l’entouré. Les Indiens se retirent devant lui et lui abandonnent la possession de ces territoires, sur lesquels seuls jadis chassaient leurs pères.
Mais ce n’est pas seulement par la force brutale que cette supériorité s’est manifestée. Les Bonis et les Boschs ont peu à peu acquis le monopole de canotage dont bénéficiaient les Indiens. Ils y ont réussi, non seulement par leur adresse à diriger une pirogue dans le tumulte des rapides, mais surtout par la loyauté inflexible qu’ils ont
LA GUYANE
apportée dans les engagements et par la rapidité avec laquelle ils ont exécuté les trajets.
Nègres et Indiens sont encore attardés dans un état social très primiLi", mais l’Indien, par un instinct irrésistible de vie sauvage, se retourne vers le désert et s'y enfonce de plus en plus, tail lis que le nègre a une tendance opposée, celle de se rapprocher peu à peu de nos établissements.
Du contact des blancs créoles, des noirs, des planteurs et des esclaves qui formaient le personnel de l’ancienne colonisation a surgi une troisième race, la race métisse qui, à tous les degrés du croisement, a été à la Guyane» comme dans les autres colonies, l’objet d’une persécution jalouse tendant à empêcher son développement social.
Mais les dissentiments des premiers jours ont disparu et l’on peut dire que la Guyane est à peu près exempte de ces préjugés d’un autre âge qui rendent insupportable, même aux Européens, le séjour enchanté des Antilles.
La découverte de l’or, en répartissant sans distinction ses richesses entre les diverses classes, a rapproché les distances et groupé [dits intimement les familles, d’autant qu’à ce jeu de hasard les anciens privilégiés, moins actifs et moins entreprenants, ont été les moins favorisés.
On reproche aux noirs de la Guyane une certaine indolence naturelle, une invincible répugnance pour le travail qui ne peut que précipiter la ruine générale de la colonie, puisque la source du mal est dans l’extrême pénurie de la main-d’œuvre.
Mais où trouver une race intertropicale apportant dans les entreprises l’activité des races du Nord? C'est un fait général que l’énergie des populations s’affaiblit graduellement à mesure que l'on descend vers l’équateur. Est-il étonnant que les habitants de la Guyane, vivant pour ainsi
dire sous la ligne, soient plus fortement dosés de nonchaloir et d’amour du farniente ?
Les Septentrionaux eux-mêmes appelés à résider sous ces latitudes thermales y conservent-ils longtemps leur ardeur européenne, ne sont-ils pas rapidement contaminés par la paresse locale, sans pouvoir acquérir la vivacité du tempérament créole et les subites poussées d’activité dont il est capable ?
L’homme, quel qu’il soit, ne travaille que s’il y est poussé par le besoin ou stimulé par l’instinct de la prévoyance. Qu’on suppose le climat de la Guyane plus rigoureux et la difficulté d’y vivre plus grande, on verrait le noir et tous ceux qui habitent la région, travailler plus âprement et s’efforcer d’améliorer leur mauvaise condition naturelle.
L’arouma.
Huttes de Nègres Bonis.