‹ Les colonies françaises;Chapitre 4 sur 36 · GABON · texte numérisé non relu

GABON

ET CONGO FRANÇAIS

établir, une caisse de poudre à laquelle il eût été facile de mettre le feu. Celte opération, faite à la clarté de la lune, les précautions nécessitées par les circonstances, eurent un effet tout différent de celui sur lequel on avait compté. Les Batékés fort intrigués, s'imaginèrent que le voyageur blanc se livrait à quelque exorcisme, puis, l'un d'eux ayant prononcé le mot de « fétiche », tous se reculèrent avec crainte et aucun ne songea plus à entraver l'expédition dans sa marche.

Le voyage devenait cependant de plus en plus pénible; les caisses de réserve de vêtements, de linge et de chaussures que Ton croyait étanches, avaient été remplies d'eau, dès le début du voyage, et les objets qu'elles contenaient étaient absolument hors de service. Les membres de l'expédition, n^'ayant plus de souliers, durent aller pieds nus et conserver, en les réparant de leur mieux, les loques qui leur servaient de vêtements.

11 leur fallut près de deux mois pour avancer de cinq jours de marche vers l'est; enfin, M. de Brazza rencontra la petite rivière N'Gambo; il suivit son cours et rencontra bientôt un cours d'eau plus important qu'on lui dit s'appeler PAlima. Il pensa que cet Alima le conduirait vers quelque lac intérieur situé au sud du Ouadaï et, comme il lui offrait en outre l'avantage de lui permettre d'avancer plus rapidement, il résolut de le descendre.

Toutefois la situation donnait à réfléchir; l'état de santé des membres de la mission, partis depuis plus de deux: ans, était loin d'être satisfaisant ; en outre, les approvisionnements en marchandises et surtout en munitions commençaient à manquer. M. de Brazza ne se crut pas le droit d'engager ses compagnons dans de nouveaux dangers, sans avoir obtenu leur consentement; mais ceux-ci, avec une énergie et une abnégation qui font leur éloge, pensèrent, comme leur chef, qu'il fallait continuer la mar- .che en avant.

Tous les trois se mirent en route et furent mieux ac-

cueillis par les Batékés qui s'étaient rassurés peu à peu. Bientôt les relations devinrent amicales et ces indigènes consentirent à donner aux voyageurs quelques renseignements sur les Bafourous, qui habitaient les rives du moyen et du bas Mima.

Dans les premiers villages bafourous qu'ils traversèrent, nos compatriotes s'aperçurent que les chefs leur étaient hostiles; cependant ils n'y firent d'abord pas grande attention. Ils purent se procurer huit pirogues, une certaine quantité de vivres et commencèrent à descendre le fleuve. Mais les chefs bafourous n'entendaient pas qu'on naviguât ainsi sur des eaux qu'ils prétendaient leur appartenir, et bientôt les indigènes, excités par eux de village en village, se montrèrent opposés au passage de la flottille. Le cri de guerre retentit, des pirogues chargées de noirs se mirent à la poursuite de celles de l'expédition et, sur plusieurs points, nos compatriotes furent accueillis à coups de fusil.

Une rencontre était inévitable et les voyageurs furent bientôt attaqués par une flottille de quarante pirogues armées en guerre. Mais, au bout de quelques minutes, la rapidité et la justesse du tir de nos fusils effrayèrent les indigènes, qui cherchèrent alors leur salut dans la fuite.

M. de Brazza pouvait assurément forcer le passage; mais il ignorait où il était, et surtout où il allait. Un inventaire des munitions lui démontra que celles-ci seraient épuisées bien avant qu'il fut parvenu au terme de sa route; il prit donc la résolution de continuer son exploration en remontant vers le nord.

Il apprit plus tard, par le récit des voyages de l'explorateur Stanley, qu'au point où il se trouvait alors, il n'était qu'à cinq jours de distance du Congo et que l'hostilité des indigènes du moyen Alima contre les blancs venait en partie de ce que Stanley avait dù, quelques mois auparavant, se frayer de vive force un passage au milieu de certaines tribus bafourous, riveraines du grand fleuve qu'il parcourait.

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Pour se soustraire aux poursuites des noirs qui avaient voulu lui barrer la route, M. de Brazza dut reprendre la marche par terre. Heureusement les Batékés se montrèrent d'autant mieux disposés pour les voyageurs qu'ils avaient su que les Bafourous qui étaient, à eux, leurs ennemis, avaient pris la fuite devant ces blancs. Ce succès,

Posté de Lambaréné (sur l'Ogôoué).

si relatif qu'il fût, avait donné à M. de Brazza et à ses compagnons, aux yeux des noirs, une importance considérable.

Exploration DE quelques autres affluents du Congo. — La mission suivit alors la direction du nord ; elle franchit la rivière Oba, traversa le Lebaï-N'gouko et, comme la difficulté de se procurer des vivres pour un nombre important de personnes devenait de plus en plus grande, M. de Brazza ne garda auprès de lui que dix porteurs et six hommes d'escorte; puis il chargea le docteur Ballay et le quartier-maître Hamon de ramener les autres sur les bords de rOgôoué, où il devait les rejoindre un peu plus tard (19 juillet 1878).

Quant à lui, il gagna la Likona et parvint très difficile-

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ment jusqu'à la Lébaï-Okoua. Mais la saison des pluies approchait et les marchandises tiraient à leur fin; laimême, malade, exténué de fatigue, les jambes couvertes de plaies, ne pouvait avancer qu'à grand'peine. Il jugea donc que le moment était venu de retourner sur ses pas et, le 11 août 1878, trois ans jour pour jour après son départ de France, il reprit le chemin de rOgôoué.

Sur les bords de ce fleuve, il retrouva ses vaillants compagnons déroute et voulut tenir aux hommes de son convoi les promesses qu'il leur avait faites. Il les congédia après gratification, en les invitant en même temps à l'accompagner jusqu'au Gabon; un grand nombre d'entre eux ne voulurent pas suivre ce sage conseil. Ils partirent de leur côté, mais ne tardèrent pas à être réduits en esclavage par les tribus qu'ils traversaient. Les autres suivirent M. de Brazza à Libreville où ils s'établirent. Ils y sont encore aujourd'hui et quelques-uns d'entre eux l'ont même accompagné plus tard au cours des nouveaux voyages qu'il fit dans l'intérieur.

Nous nous sommes arrêté à dessein sur les incidents les plus importants ou les plus intéressants de ce voyage, qui, par la suite, décida de l'établissement des Français dans la région. Ce voyage fut, en effet, le plus pénible et le plus difficile de tous. Lorsque M. de Brazza revint ensuite dans le pays^ sa renommée s'était déjà étendue partout et^ lorsqu'un peu plus tard il pénétra dans des contrées nouvelles, il y trouva des peuplades disposées, non seulement à le laisser passer, mais aussi à lui fournir les moyens de voyager moins péniblement, en lui procurant, autant qu'il en désirait, des pagayeurs, des porteurs ou des vivres.

Deuxième voyage de M. de Brazza. — A peine était-il de retour en France qu'il sollicita une nouvelle mission du gouvernement. Son projet était le suivant : « Dans sa partie inférieure, le Congo est barré par des rapides sur une longueur d'au moins 300 kilomètres et, pour arriver à un endroit de ce fleuve où la navigation est possible et facile,

il serait avantageux de suivre d'abord la route de l'Ogôoué dont les rapides sont tous, grâce à Phabileté des pagayeurs indigènes, franchissables en pirogues et ensuite celle de PAlima dont le cours, jusqu'au Congo, n'offre pas un seul obstacle. Mais, pour arriver à ce but^ il serait nécessaire de se concilier les peuplades indigènes riveraines de ces deux cours d'eau, qui sont déjà disposées favorablement, et de créer des bases d'opération pour notre action dans ces contrées, si heureusement placées à portée d'une de nos colonies. »

C'est sur ces données que fut décidée la seconde mission de M. de Brazzâ. Celui-ci partit avec une subvention du ministère des affaires étrangères et des laptots à la solde du ministère de la marine; durant cette mission, il deva't en outre désigner au comité français de l'Association internationale africaine l'emplacement de deux stations scientifiques et hospitalières. Cette association, devenue ensuite TÉtat indépendant du Congo, avait, à cette époque, un programme purement scientifique et humanitaire. Un peu plus tard, un crédit de iOO.OOO francs et un î subvention de la société de géographie de Paris permirent au docteur Ballay de rejoindre la côte occidentale avec un important approvisionnement de marchandises et d'objets de toute nature.

Les résultats obtenus par M. de Brazza au cours de cette nouvelle expédition furent considérables. L'un des plus importants fut l'abandon, par chaque tribu riveraine, de ses prétentions exclusives sur les diverses parties du fleuve et l'organisation d'un service de transport confié aux indigènes réputés les plus habiles dans la conduite des pirogues, les Adoumas et les Okandas.

Fondation de Frangeville. — En juin 1880, fut fondée, à peu de distance du confluent de l'Ogôoué et delà Passa, la première station du comité français de l'Association internationale africaine, à laquelle on donna le nom de Franceville. Après avoir établi cette station, M. de Brazza

partit pour le Congo, accompagné du sergent Malamine, des tirailleurs sénégalais, de Pinterprète batéké Ossia, et de quelques hommes d'escorte, dont la plupart avaient déjà fait partie du premier voj^age de TAlima.

Évitant cette fois le pays des Batékés, il suivit la rive sud de la rivière Passa, chez les Batcbaï, et arriva chez Ngango, chef Achicouya, et, de là, chez Ngamfourou, chef Aboma, dont le village domine la rivière Léfini, affluent du Congo. C'est chez C9 dernier qu'il entendit pour la première fois mentionner le nom de Makoko, chef puissant, dont riofluence religieuse s'étendait sur toute la contrée et qui donnait aux chefs une sorte d'investiture.

M. de Brazza continua sa route en suivant par terre la vallée marécageuse de la Léfini jusqu'au village de Ngampié, où il put s'embarquer sur uq radeau. Il en descendit à Fafa, des chutes barrant la rivière à son entrée dans le Congo, et au bout de deux jours de marche, se trouva à l'extrémité d'un vaste plateau, en face de l'immense nappe d'eau du Congo, aperçu par lui pour la première fois.

Traité avec le roi Makoko. — Cependant les renseignements de plws en plus précis sur Makoko décidèrent M. de Brazza à revenir à Fafa, d'où il se dirigea vers la demeure de ce chef indigène.

Le roi lui fit le meilleur accueil et le garda auprès de lui pendant vingt-cinq jours, ne se lassant pas de s'entretenir avec lui du pays et des coutumes des blancs, ainsi que des projets de son hôte. Ces entretiens aboutirent à un traité aux termes duquel Makoko plaçait ses États sous le protectorat de la France, à laquelle il accordait en outre une concession de territoire à son choix sur les bords du Congo.

Fondation de Brazzaville. — Un peu plus tard, M. de Brazza réussit à se concilier Famitié des chefs oubanghis, qui habitaient au nord de l'Alima, entre ce cours d'eau et la rivière l'Oubanghi qui leur a donné son nom. Grâce à l'appui que lui prêtait Makoko, il obtint leur concours

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pour la création de deux nouvelles stations, Tune dans le haut Alima et l'autre sur le Congo même, àTendroit appelé N'Tamo et situé sur le Stanley-Pool (lac Stanley). La prise de possession du second de ces territoires et la création de cette station eurent lieu le 1" octobre 1880 ^

N'Djolê.

Malgré le succès de ses négociations, M. de Brazza était préoccupé de la question de rétablissement d'une voie de communication jusqu'à la côte. Le bas Congo était impra-

1. Ce fat le président de la Société de géographie de Paris, M. Ferdinand de Lesseps, qui, au cours d'une assemblée de cette Société et dans un mouvement d'admiration pour l'énergie de notre compatriote, proposa le premier d3 donner à la nouvelle station le nom de Brazzaville et le fit adopter par acclamation.

ticable et rOgôoué long et assez difficile. C'est alors que M. de Brazza entendit parler d'une route plus commode qai gagnait à l'ouest la vallée du N'Douo, affluent duNiari. Mais ce nom de Niari ne lui apprenait rien et il y avait tout lieu de croire que ce cours d'eau n'était lui-même que l'affluent d'un autre cours d'eau qui se jetait dans la mer.

Fondation de Diélé; exploration du Niari-Kilïou. — Avant de résoudre ce problème, M. de Brazza dut descendre le Congo pour aller se ravitailler au Gabon. Il revint ensuite à Franceville, procéda à la création d'un poste sur le haut Alima et à l'organisation d'un service de porteurs entre ce poste et celui de la Passa; plus tard, en janvier 1882, il partit pour la vallée du Niari. Un mois après, il apprenait que cette rivière change de nom un peu plus loin et va se jeter dans l'océan Atlantique sous le nom de Kiliou. Il parvenait à gagner M'Boko, puis Landana après cinq ou six jours de route; enfin, le 17 avril 1882, il s'embarquait pour retourner au Gabon et, de là, revenir en France.

Grâce au récit de M. de Brazza, on sut bientôt à Paris qu3 la véritable route pour gagner la partie du Congo où la navigation est possible, était celle du Niari-Kiliou. Stanley, qui était alors en Europe, l'ayant appris également, se hâta de retourner en Afrique et fonda une série de postes tout le long de ce fleuve ^

M. MizoN, 1880-1883. — Pendant que M. de Brazza revenait sur la côte, M. Mizon, enseigne de vaisseau, envoyé par l'Association internationale africaine, était allé prendre le commandement de ces stations.

Il s'établissait d'abord à Franceville, puis traversant le pays des Batékés, il installait un second poste sur TAlima, au village de Kinkouna et parcourais, pendant deux années, tout le pays avoisinant.

1. Ces postes prirent les noms de : Alexandre ville, Grantville, Rudolfstadt, Frankville, Strauchville, Baudoinville, StéphanieviUe et Philippeville.

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En 1883, après le retour de M. de Brazza nommé commissaire du Gouvernement dans l'Ouest africain, les stations de l'Association internationale africaine furent remises au Gouvernement, et M. Mizon regagna la côte en suivant une route nouvelle.

Il se dirigea vers Mayoumba, puis explora la rivière Liboumbi. 11 s'assura de l'exactitude de la position fixée par du Ghaillu pour Monao Combo, et descendit, tantôt par terre tantôt par eau, le cours de laLouété, qu'il quitta à peu de distance de son embouchure dans le Kiliou.

Après avoir suivi parallèlement le Kiliou, il coupa successivement quelques-uns des affluents de droite, et par la vallée de la petite rivière Ngongo, atteignit la lagune Banya sur laquelle il navigua quelque temps et arriva à Couango, d'où il prit le paquebot pour l'Europe, en décembre 1883.

M. LE DOCTEUR Ballay. — Durant le mois de juillet 1882, le docteur Ballay avait remonté TOgôoué, transportant une chaloupe à vapeur démontable qui était lancée sur la rivière Lékila dans le courant de l'année 1883.

Puis il entrait en communication avec les Bafourous qui avaient arrêté la première expédition, réussissait à descendre avec eux l'Alima pour la première fois et arrivait jusqu'au Congo en pirogue.

Il s'établit au village de Ngantchou, sur le Congo, et renoua des relations avec Makoko et les chefs de Brazzaville.

Il séjourna seul dans cette région jusqu'au mois de mai 188Zi, époque à laquelle il fit la remise du service à M. de Brazza, nommé précédemment commissaire du Gouvernement dans l'Ouest africain, puis il rentra lui-même en Europe.

OcccpATiON DE LoANGO. — Pendant ce temps, le gouververnement français faisait occuper Loango par la canonnière le Sagittaire que commandait alors le lieutenant de vaisseau Cordier, et, ayant saisi tout l'avantage qu'on pouvait retirer de la découverte de M. de Brazza, il s'em-

pressait de demander au Parlement, qui les accordait, les crédits nécessaires à une nouvelle expédition; il faisait ratifier également le traité passé avec Makoko.

Troisième voyage de M. de Brazza. — Cette ratification eut lieu le 30 novembre 1882. Le lendemain matin, le comité français de l'Association internationale africaine siégeant à Paris, faisait remise à l'État des deux stations de Franceville et de Brazzaville, ainsi que du poste de l'Alima. Enfin une loi de finances, du 10 janvier 1883, affectait à la nouvelle mission une somme de 1.275.000 francs ainsi répartis :

Ministère de V instruction publique (frais généraux de la mission, vivres, personne], création de ports et stations).... 980.000 fr.

Ministère des affaires étrangères (cadeaux et présents) .. 65.000 »

Ministère de la marine (transports, matériel de transports^ munitions) 230.000 »

En outre, le ministère de la guerre était autorisé, le 21 février, à céder à la mission une quantité d'armes hors d'usage qui devaient servir de monnaie courante; de plus on armait à Cherbourg un petit bâtiment, VOlumo^ dont M. de Brazza recevait le commandement.

Enfin un décret, en date du 5 février 1883, conférait à M. de Brazza le titre de « Commissaire du gouvernement de la République française dans l'Oiiest africain » et, pour que son grade dans la marine concordât à peu près avec ses nouvelles fonctions, un autre décret du 15 janvier précédent, lui donnait l'épaulette de lieutenant de vaisseau.

Plus tard, en 188Zi, une loi de finances (8 août 1883) accordait à la mission de nouvelles ressources qui étaient ainsi réparties :

. Ministère de Vinstruction publique 650.000 fr.

Ministère des affaires étrangères 30.000 »

Ministère de la marine et des colonies 100.000 »

Total....

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