TERRE DE KERGUELEN
Le 12 février de l'année 1772, la « France australe » fut aperçue par le chevalier de Kerguélen-Trémarec, lieutenant de vaisseau, au cours d'un voyage dans le sud de l'océan Indien, entrepris pour vérifier l'existence du prétendu continent que l'on croyait avoir été vu naguère dans ces parages par Binot-Paulmier de Gonneville, et pour découvrir des terres nouvelles dans la partie méridionale de la mer des Indes; un de ses officiers, le chevalier de Saint-Allouarne, put y débarquer le lendemain et en prit possession au nom du roi de France. Immédiatement après, la Fortune et le Gros-Ventre (tels étaient les noms des deux bâtiments commandés par Kerguélen) virèrent de bord et reprirent la route de France.
Quelques mois plus tard, le vaisseau le Rolland et la frégate YOiseau y abordèrent, au cours d'une seconde expédition entreprise par Kerguélen pour «perfectionner la découverte » ; M. de Rostaing prit de nouveau possession de l'archipel dont les deux bâtiments, en longeant les côtes (décembre 1773-janvier 1774), reconnurent le véritable caractère; c'est alors qu'au nom de France australe fut substitué celui de Terre de Désolation. Aussi la possession de la terre de Kerguélen demeura-t-elle toute platonique ; aucun colon, soit à la fin du xvni« siècle, soit au cours du siècle suivant, ne songea jamais à aller établir sa demeure dans ces parages. Jamais les baleiniers qui, au début du xix" siècle, ont touché aux îles Kerguélen, n'y ont rencontré d'habitants, et les marins et les savants qui ont postérieurement visité l'archipel l'ont également trouvé inhabité. Tel il était encore au début de l'année 1893, quand le capitaine de frégate Lieutard, commandant de l'aviso lEure, y fut envoyé pour en reprendre définitivement possession au nom de la France et y arborer le pavillon tricolore.
Peu après, l'archipel fut concédé pour une durée de cinquante ans à la maison Bossière, du Havre (31 juillet 1893); autorisée à y créer des établissements de pêche et de commerce, et à exploiter les produits et les richesses générales du sol, cette maison obtint le privilège exclusif de la chasse des loups et des éléphants de mer, tandis que la pêche maritime demeurait libre pour les pêcheurs français dans tous les alentours de la terre de Kerguélen. Pour mettre en valeur cette terre française et exploiter le privilège concédé à la maison Bossière, s'est
consliluée la Compagnie française de Kerguélen, qui y a. en décembre 1900, envoyé rexplorateur belge de Gerlache avec mission d'y introduire 1 300 moutons et des bergers des îles Falkland, dont le climat présente de grandes analogies avec celui de Kerguélen. Cet essai de colonisation
Carte des îles Kerguéleo.
est le premier dont ait jamais été l'objet l'ancienne France australe, qu'il a été question en 1898 d'affecter à la transportation des condamnés.
Henri Froidevaux.
Les îles Kerguélen sont situées dans l'océan Indien, entre les kS^Sf et 50O de latitude sud et les ee^lO' et 68° 10' de longitude est. Cette latitude
traverse la partie méridionale du Chili et de la Patagonie et ne rencontre pas d'autres terres. Résultant d'un soulèvement volcanique sous-marin, le groupe des Kerguélen se présente avec de hautes montagnes, pouvant atteindre 2 000 mètres d'altitude, et des côtes extrêmement anfractueuses, représentant un développement de 12 000 kilomètres de rivages. L'emplacement occupé par les cent trente îles et les cent soixante rochers ou récifs de Kerguélen est à peu près égal à 150 kilomètres de Testa l'ouest, comme du nord au sud. L'île principale représente à elle seule une superficie qui dépasse les deux tiers de celle qu'occupe l'archipel entier. L'ossature de l'archipel est formée de granit bleuâtre et de quartzite ; l'activité souterraine a laissé sa trace sous forme de roches basaltiques qui, dans la partie septentrionale de l'archipel, ont produit de belles colonnades. Mais le relief du sol a surtout été sculpté par des phénomènes purement glaciaires ; de là, non seulement ces anfractuosités, ces fjords sans nombre, autant de ports et d'abris sûrs, mais encore ces surfaces moutonnées, striées ou polies, si caractéristiques. La présence de gisements très importants de lignites et de tourbe dans les antiques moraines démontre qu'à une époque géologique récente les îles nourrissaient une végétation arborescente, composée surtout de conifères.
Le climat est rigoureux, mais point inhospitalier : les étés sont très peu chauds, la température descendant souvent à 0° à cause des vents du sud, et les hivers, grâce au voisinage de l'Océan, ne sont pas bien froids. On ne constate guère qu'un écart de 10" entre le froid maximum de l'hiver et la chaleur maxima de l'été. L'eau douce est extrêmement abondante aux îles de Kerguélen. On trouve enfin de nombreux petits lacs, et les escarpements qui bordent la mer sont çà et là zébrés de jolies cascades. La flore de Kerguélen n'a pas encore été étudiée ; il est certain, cependant, qu'il n'existe aucun arbuste. C'est la végétation herbacée qui domine, y compris un gros chou comestible, dit chou de Kerguélen. Les cryptogames, mousses et lichens, notamment les sphagnes, sont extrêmement répandus. La faune terrestre est tout à fait inconnue; les canards et les lapins sont très abondants. Les faunes du littoral et de la mer sont analogues à celles des îles Saint-Paul et Amsterdam : oiseaux de mer (manchots ou pingouins, etc.), otaries et cétacés.
Aug. Robin.
L'île de la Réunion est située dans l'océan Indien, à environ 700 kilomètres E. de Madagascar, à 475 kilomètres 0. de l'île Maurice. Ses positions astronomiques sont : latitude S. 200 00' et21'>58'; longitude E. de Paris, 52000' et 53° 40'. Elle a la forme d'un ovale peu allongé dont le grand axe, orienté du S.-E. au N.-O., a 71 kilomètres de longueur, et le petit, 48 environ, La circonférence est d'environ 207 kilomètres. Quant à la superficie, elle est évaluée à 251 160 hectares.
Cette petite île est nettement séparée des terres les plus voisines par les profondeurs considérables de la mer : du côté de Madagascar, des abîmes de 4 000 mètres se creusent, et du côté de Maurice les navires ont encore de 1 000 à 3000 mètres d'eau sous la quille.
Nature du sol. — Comme sa voisine, la Réunion est essentiellement volcanique. Le sol y est presque exclusivement composé de roches d'origine éruptive, en dehors desquelles on ne peut citer que quelques granits noyés au milieu des laves, décomposés par elles et presque méconnaissables, des argiles sur les plateaux et des calcaires provenant des sources incrustantes des grands cirques ou, sur la côte, de la destruction des récifs madréporiques. Enfin, quelques blocs de lignite dans le lit des torrents.
Deux régions doivent être distinguées. Le massif de la région du nord-ouest était autrefois un immense volcan, qui a construit de ses déjections, la portion la plus considérable de l'île ; puis l'activité volcanique, par des étapes successives, est arrivée à se manifester à l'extrémité S.-E. de l'île, dans le cratère brûlant actuel. Pendant cette marche, les laves se sont déversées dans toutes les directions, donnant à l'île sa structure actuelle.
Le volcan actuellement actif se manifeste par de fréquents jets de cendre et la lave est toujours en fusion dans le cratère. Mais, même quand des éruptions se produisent, les laves ne causent aucun désastre , car leur champ d'expansion est nettement limité dans un « Enclos» entouré d'un rempart con-
tinu, et au milieu duquel est le volcan. En effet ce « Grand- Brûlé » s'est effondré au-dessous du pays environnant. Enfermé dans les deux remparts du Bois-Blanc et du Tremblet, hauts de 16 à 70 mètres, il a 8 à 10 kilomètres de longueur et 7 de largeur; c'est dans cet espace de 9000 hectares que s'épanchent les laves, sans danger pour personne.
Les autres phénomènes volcaniques sont rares, on ne cite
Vue de la plaine des Palmistes. — Phot. Hennann.
que deux tremblements de terre sans aucune importance, depuis que l'île est colonisée.
Des eaux thermales sourdent dans les cirques du massif ancien ; chacun d'eux a les siennes : les plus célèbres sont celles de Salazie, qui rappellent les eaux de Vichy, L'État y a créé un hôpital pour les soldats et marins. Celles de Cilaos sont analogues aux précédentes ; enfin, celles de Mafate sont sulfureuses.
Le pourtour de l'île est formé d'alluvions apportées en grande quantité par les nombreux torrents. Ces alluvions, qui, pour la plupart, sont d'origine volcanique (il en faut excepter les atter-
LE PAYS
rissements marins d'origine madréporique), forment un sol d'une fertilité rare et contribuent à donner à l'île sa ceinture de riches cultures.
Relief du sol. — Comme toutes les petites îles d'origine volcanique, la Réunion a un relief considérable eu égard à sa faible superficie. Elle est formée de deux montagnes de 3069 mè-
Le Grand-Bénard et les Salazes vus du cirque de Cilaos.
très et de 262o mètres, séparées par de hauts plateaux de 4 500 à 1 600 mètres d'altitude.
Le massif du N.-O., quelquefois appelé massif des Salazes, est l'ancien volcan, le plus élevé; il culmine au piton des Neiges par 3 069 mètres. Mais ce n'est plus, pour ainsi dire, que la carcasse de la montagne primitive, beaucoup plus élevée que celle qui subsiste. Les flancs se sont en effet effondrés et des « cirques » s'y sont creusés. Au N. du piton des Neiges est le cirque de Salazie, le plus vaste, un peu allongé du S.-O. au N.-E., aux parois presque verticales, au milieu duquel se dresse, isolé, le piton d'Encheing (1 Sol m.). Au S., séparé de Salazie par le
piton des Neiges et le Gros-Morne, se creuse le cirque de Cilaos, presque régulièrement circulaire, d'un diamètre de 10 kilomètres. Enfin, à l'O., se creuse le cirque de Mafate, au delà de la rivière des Galets, plus étroit et moins majestueux que les deux autres. Ces trois cirques se referment du côté de la mer et les cours d'eau n'en sortent que par des défilés extrêmement resserrés.
Entre ces effondrements se prolongent des arêtes montagneuses, jalonnées par des sommets importants, le Gros-Morne (2 200 m.); les trois Salazes (2 245 m.), le Grand et le Petit- Bénard (2895 et 2538 m.); le Cimandef, pyramide presque inaccessible de 2226 mètres. Les flancs de l'ancienne montagne se prolongent au delà des cirques par des plateaux et des pentes le plus souvent abruptes : au N. la plaine des Chicots (1 875 m.), la plaine des Fougères (1680 m.), qui se terminent sur la mer par le Brûlé de Saint-Denis et surtout par les superbes escarpements du cap Bernard et de la Possession; vers l'O., le Brûlé de Saint-Paul (1 680 m.), les Hauts de Saint-Gilles (1 656 m.) descendent jusqu'à Saint-Paul et à Saint-Leu.
A l'E. des deux cirques de Salazie et de Cilaos, s'appuyant au piton des Neiges et au sommet de l'Entre-Deux (2 356 m.], commencent les plateaux de séparation des deux massifs montagneux, profondément ensellés à la plaine des Salazes (1 660 m.), puis, après le rempart de la Plaine, à la plaine des Cafres (1 560 m.), et à celle des Palmistes (1590 m.)
Au delà du chemin de la Plaine, seule voie réunissant les deux versants opposés de l'île, commence le second massif, le massif récent ou du Volcan. Le même phénomène d'effondrement, qui a creusé dans les Salazes les trois grands cirques, s'y est manifesté à plusieurs reprises et s'y manifeste peut-être encore. Mais, au lieu d'entailler trois côtés de la montagne en. laissant le sommet presque intact, il s'est produit autour des cratères successifs, produisant une série d'enclos abrupts, concentriques et de plus en plus restreints. Dans la partie occidentale du dernier de ces cirques, ou « Grand Enclos du Volcan », se dresse le volcan, terminé par deux pitons coniques; le premier, piton Bory (1625 m.), éteint depuis longtemps, le second, appelé Cratère Brûlant ou Cratère Dolomieu (1 515 ra.), encore actif. Enfin, vers le S.-E., le Grand -Brûlé descend rapidement vers la mer par les Grandes-Pentes, pendant que, des deux côtés du Brûlé, les versants des anciens cônes s'abaissent vers la mer.
Les flancs de ces montagnes sont partout profondément
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creusés par les lits des torrents qui sont désignés dans le pays par le nom caractéristique de ravines.
Climat. — La Réunion a été longtemps célèbre pour son climat; les surnoms de « île Eden », de « Paradis terrestre » lui ont été très souvent donnés.
L'année est partagée en deux saisons : Thivernage ou saison chaude, ou saison des pluies, dure du 1" novembre au 30 avril; elle est marquée par des vents variables, des pluies abondantes, des températures élevées; les raz de marée sont fréquents et les ouragans sont à craindre de janvier à mai. L'hiver, du l"" mai au 31 octobre, est la saison sèche ; les vents généraux ou alizés du S.-E. soufflent presque constamment, la pression barométrique s'élève, les pluies sont rares. Mais le relief divise l'île en deux parties, comme dans toutes les îles tropicales élevées ; du côté oriental, de Saint-Denis à Saint-Pierre, est la région « du Vent », frappée par les vents alizés, arrosée par les pluies violentes; c'est la plus fertile des deux. A l'O., au contraire, de Saint- Louis à la Possession, est la région « sous le Vent », abritée contre les vents et les pluies par les montagnes; elle a des températures moins constantes, variant suivant les saisons; elle est plus sèche et moins fertile.
La température de l'île de la Réunion est célèbre par sa douceur. A Saint-Denis et à Saint-Benoît (au Vent), la moyenne annuelle est de 23 à 24°, le maximum à l'ombre est de 33 à 35°, le minimum, de 12 à 15°. Les écarts entre le jour et la nuit ne dépassent jamais 14 ou 15° ; les plus hautes températures de l'année sont observées en janvier et les plus basses en août. Sous le Vent, à Saint-Paul, la moyenne de l'année est d'environ un degré plus élevée. Dans le cirque de Salazie, la température est naturellement plus fraîche : la moyenne est de 19°, le maximum observé a été de 28°, le minimum de 2°. Sur les plaines, enfin, le climat devient relativement rigoureux : la gelée blanche y est fréquente, les brouillards encapuchonnent presque constamment les sommets.
L'humidité est grande et les pluies sont abondantes. Le point le plus arrosé est Saint-Benoît, où la couche annuelle est de 4'°,124 en deux cent vingt-quatre jours, avec maximum en janvier et minimum en août. Dans la région sous le Vent, les pluies sont beaucoup plus rares et moins abondantes. A Saint-Paul, au centre de cette zone, la moyenne annuelle n'est que de 796 millimètres en cinquante-deux jours seulement.
Les autres phénomènes météorologiques sont rares : la glace
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ne s'observe que sur les hauts plateaux, la neige ne tombe guère qu'une fois par an sur les sommets et y subsiste rarement plusieurs jours de suite ; la grêle est presque inconnue, les orages sont beaucoup moins fréquents qu'en France et accompagnent seulement les cyclones.
Les cyclones ou ouragans sont le phénomène météorologique le plus célèbre et le plus redouté à la Réunion. Bien qu'en somme ils ne paraissent pas être beaucoup plus terribles que nos grandes tempêtes d'Europe, les dégâts qu'ils causent dans les plantations, composées de plantes qui se brisent facilement, dans les habitations, en général très légèrement construites, les ravages des « avalanes » ou débordements des torrents, expliquent la terreur qu'ils causent dans le pays. Malheureusement, leur fréquence est assez grande sans qu'aucune règle générale ait pu être tirée des observations.
La salubrité est, depuis quelques années, devenue mauvaise. Jusqu'au milieu du xix" siècle, la Réunion a été considérée comme le sanatorium de l'océan Indien. On n'y connaissait qu'un petit nombre de maladies. Mais, depuis une quarantaine d'années, il n'en est plus ainsi. La maladie qui a transformé ce climat délicieux et sain en un climat relativement dangereux pour le blanc, est la fièvre paludéenne. On peut en rendre responsables le mauvais entretien des rigoles d'irrigation des champs de cannes et surtout le déboisement, qui a rendu les pluies plus torrentielles. Elle ne sévit que sur la côte, aussi chaque ville a-t-elle son sanatorium où l'on va fuir l'influence et combattre l'anémie par les températures fraîches des hauts.
Hydrographie. — Un ruissellement intense sur des terrains le plus souvent imperméables et à pentes abruptes, tel est le régime des eaux de la Réunion. Les pluies, abondantes dans la région du Vent, plus rares dans la région sous le Vent, alimentent des cours d'eau torrentiels dont la pente moyenne est d'au moins 7 pour 100, qui sautent de roche en roche, entraînant des galets, changeant de lit, passant d'un débit infime à celui d'un grand fleuve, faisant plus de mal par leurs « avalanes » que de bien par l'irrigation, nécessitant de ruineuses constructions de ponts. Sur les cent et quelques ravines ou torrents de l'île, dix-sept ont reçu le nom de rivières, qu'elles ne méritent pas du reste, et quatre seulement peuvent être citées, ce sont : la rivière du Mât, qui recueille les eaux de Salazie, la rivière des Galets par où s'écoulent celles de Mafate, la rivière Saint-Étienne, qui réunit les eaux de Cilaos à celles de
LE PATS
l'Entre-Deux et d'une moitié de la plaine des Cafres, la rivière des Marsouins qui draine la plaine des Salazes. La rivière Sainte- Suzanne jouit du privilège de porter de petites barques près de son embouchure. Toutes sont coupées à leur débouché dans la mer par des barres et roulent une quantité d'alluvions qui pour la rivière Saint-Étienne est véritablement prodigieuse.
Quelques travaux ont été faits ou projetés pour utiliser un
Mare à Poule d'eau (route de Salazie).
peu mieux qu'elle ne l'est la richesse que représente cette quantité d'eau. Un canal de 9 kilomètres dérive une partie de la rivière Saint-Étienne vers Saint-Pierre, un autre, de 2 kilomètres, emporte une partie des eaux de la même rivière à Saint-Louis; un troisième, de 10 kilomètres, apporte à Saint-André une part du débit de la rivière du Mât; la ville de Saint-Denis est approvisionnée d'une eau excellente par une dérivation de la rivière de même nom, etc. La réussite de ces tentatives a donné l'idée d'un canal de ceinture qui, à une altitude de 800 à 1000 mètres, recueillerait les eaux des ravines et rivières et les dispenserait aux terres situées au-dessous.
Quelques étangs se sont formés dans les plaines des hauts : le Grand-Étang couvre 40 hectares dans les hauts de Saint- Benoît, près de la plaine des Palmistes, pendant l'hivernage ; les autres sont de simples mares. Sur le littoral, enfin, quelques étangs marécageux se sont formés.
Littoral. — Les caractères du relief expliquent ceux des côtes ; la montagne abrupte, sans articulations véritables, est baignée par une mer qui n'y trouve aucune fissure où pénétrer pour creuser des baies et des ports. La ligne de littoral, longue de 207 kilomètres, forme un ovale presque régulier, à peine sinueux, sans caps, sans baies profondes; quelques pointes à large base, quelques anses très ouvertes vers la haute mer, telles sont les seules indentations de ces côtes. Aussi sont-elles très dangereuses pour les navires, qui n'y trouvent aucun abri. Il y a quatre sortes de côtes : les grandes falaises, de Saint-Denis à la Possession, qui s'éboulent sous l'action des flots, et présentent à leur base des bancs de galets mobiles — les mêmes falaises se retrouvent à Sainte-Suzanne et à Saint-Pierre ; — en d'autres endroits, le long du Grand-Brûlé, à la côte de Saint-Leu, les escarpements de laves ne s'élèvent qu'à une dizaine de mètres ; autre part encore, les alluvions des rivières et les galets roulés par les courants ont formé de larges plaines d'atterrissement, comme à Champ-Borne, à la Pointe des Galets, à la baie de Saint- Paul et à l'étang du Gol, près de Saint-Louis; enfin, entre le cap la Houssaye et la pointe de Saint-Louis, de nouveau à l'Étang- Salé et devant Saint-Pierre, la côte, composée de dunes de gros sables madréporiques, est bordée par une ligne de récifs de coraux, dangereux pour les navires.
Aussi n'y a-t-il pas de ports naturels : quelques mouillages, au nombre de dix-sept, où le fond, de roches et de galets, est bon et tient bien l'ancre, mais qui deviennent des plus dangereux en cas de coup de vent, sont « autorisés ». Un très petit port artificiel existe à Saint-Denis, c'est le Barachois, abri des loarques de pêche. Un autre, un peu plus important, qui peut recevoir les petits caboteurs, a été construit à Saint-Pierre.
Mais depuis 1887 on a creusé un bon port dans la Pointe des Galets; d'une superficie de 16 hectares, présentant 1 160 mètres de quais, avec une profondeur de 8 à 9 mètres, il reçoit les grands paquebots des Messageries maritimes.
La mer est souvent sauvage et présente le curieux phénomène des raz de marée, qui sont parfois plus à redouter que les coups de vent.
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Flore et faune (1). — La Réunion était autrefois, lors de l'arrivée des premiers colons, couverte d'épaisses forêts qui, malheureusement, ont disparu, au grand dommage de l'île. Actuellement, son relief la divise en zones de végétation concentriques et superposées. Le long du littoral, dans la plaine, sont les cultures (canne à sucre, caféier, vanillier, manioc, etc.) et quelques arbres à fruits importés (manguier, letché, néflier du Japon, bananier, ananas, etc.), auxquels s'ajoutent, dans les jardins, des plantes décoratives comme les belles lianes, les bougainvilliers, le flamboyant et le palmier de Cayenne. Au-dessus de 300 ou de 800 mètres, suivant la région, commence la forêt tropicale, riche en bois de construction et d'ébénisterie : le bois de fer, le bois noir, entremêlés de fougères arborescentes, de palmiers, et d'orchidées, parmi lesquelles il faut citer le magnifique angrxcum; un peu plus haut, des jungles de jolis bambous [nastus borbonicus). A partir de 1 800 ou 2000 mètres, la flore des régions tempérées apparaît avec nos fleurs des champs et nos arbres fruitiers qui, sauf le cerisier, y donnent d'excellents produits. Vers 2500 mètres, on ne trouve plus que des buissons, les ambavilles et les bruyères arborescentes; enfin les sommets n'ont plus que des arbrisseaux rabougris et des séneçons.
La faune est beaucoup moins riche que la flore. Il n'y a pas de mammifères indigènes, tous ont été importés, depuis le bœuf et le cheval, jusqu'aux souris et aux rats; les oiseaux, depuis la disparition des grands drontes, n'offrent rien de bien remarquable ; on peut tout au plus citer l'oiseau de la Vierge, le merle de Bourbon, le moutardier et quelques espèces de passereaux. Il n'y existe pas de serpents venimeux; quelques inofîensifs ophidiens, des geckos et le catotes versicolor, ressemblant au caméléon, représentent les reptiles, maintenant que les grandes tortues comestibles n'existent plus. Les araignées, d'une superbe couleur, tissent des toiles assez résistantes pour capturer de petits oiseaux et pour que l'on puisse espérer tisser leur fil, comme à Madagascar. Un seul myriapode est dangereux, ou plutôt sa piqûre est douloureuse, c'est la scolopendra borbonica, longue de lo à 18 centimètres. De beaux papillons, des abeilles, complètent la faune caractéristique de l'île.
J.-G. Kergouard.
(1) D'après E. Bordage. La Flore et la faune de la Réunion dans Rev. Eneyel, t. X., p. 721. •
La Réunion, inhabitée lors de sa découverte au xvi» siècle, l'était probablement encore lorsque le gouverneur de Port-Dauphin, Pronis, y déporta temporairement douze de ses hommes. Sa prise de possession a donc été effectuée par des Européens, des Français venus de Madagascar en 1662, 65 et 74. Et ceu.x-ci n'y eurent d'abord pour femmes que des Malgaches, des Betsimisarakas, de tout temps très accueillantes. Ces relations avec Madagascar, qui sont l'origine de son peuplement, se sont perpétuées jusqu'à nos jours. Les colons de la Réunion ont demandé d'abord à Madagascar leurs travailleurs et une partie des produits alimentaires dont ils avaient besoin. Ils ont ensuite reçu les mêmes esclaves noirs que les Arabes amenaient de l'Afrique et dont ils trafiquaient aux Comores et à Madagascar. Le fond de la population est donc à la fois européen, malgache et noir, bien qu'on ne distingue plus toujours les Malgaches. L'élément noir l'a toujours emporté de beaucoup, et la situation ethnographique est la même à peu près qu'aux Antilles, bien que le climat y soit plus favorable aux blancs. En 1826, sur un total de 87 000 habitants, il n'y avait que 18 000 blancs. Et encore n'étaient-ils sans doute pas tous des blancs très purs.
La suppression de l'esclavage en 1849 a confondu les deux éléments premiers de la population. Et on ne peut plus savoir quelle est exactement l'importance numérique de chacun d'eux. On peut affirmer cependant que la proportion des blancs purs n'a pas augmenté et que peut-être elle a diminué, en dépit de l'affirmation hasardeuse que dans les unions entre métis le sang de blanc tend à prévaloir. Un troisième élément est d'ailleurs entré en scène dès avant 1849, c'est celui des immigrants, travailleurs engagés dans l'Inde et ailleurs.
Le gouvernement anglais a suspendu depuis 1882 le trafic des travailleurs indiens. Ce sont eux cependant qui sont encore les plus nombreux ^17 000 environ). Viennent ensuite les nègres, Cafres et autres (près de 7 000), puis les Malgaches (moins de 5 000), etc. Les propriétaires cherchent aujourd'hui à se procurer des Annamites, des Javanais. Dans ces divers groupes d'immigrants les femmes ne sont qu'en proportion infime. La plupart d'entre eux ne peuvent donc pas faire souche et, de leur importance actuelle dans l'île, on ne peut rien conclure pour l'avenir. Leur ensemble toutefois représente près du quart des habitants. Et en face deux, qui fournissent presque toute la main-d'œuvre, la population créole tend à diminuer. Chez les descendants des Français qui ont formé le noyau de celle-ci, on reconnaît bien encore çà et là les caractères des originaires de la Normandie, de la Bretagne, de la Saintonge, dont l'arrivée remonte pour certains jusqu'à l'époque de la révocation dé l'édit de Nantes (1690). Mais, en général, ils ont été désavantageusement modifiés par le climat, le genre de vie, le contact et le métissage avec les noirs et par les préjugés de caste. La masse de cette population créole, infiltrée de sang noir, jadis molle, prétentieuse, méprisant le travail et adonnée aux pratiques superstitieuses, a peu d'initiative. Et le régime dé la grande pro-
LA POPULATrON
priété, par suite duquel la majeure partie de l'île, la presque totalité de sa surface cultivée est occupée par des cultures industrielles, la condamne à une existence précaire. Que les ouvriers agricoles, les immigrants viennent à lui manquer, et elle continuera à décroître rapidement.
Ne fabriquant rien, ou à peu près, elle demande presque tout ce qui lui est nécessaire à l'extérieur, à l'Europe, en échange de ses produits agricoles.
Les plus anciens créoles ou petits blancs (V. fig: ci-dessous), qui ont les allures dindigènes, sont chasseurs, pêcheurs, ouvriers forestiers. Ils ont été pécrits comme ayant le teint blanc sale, les traits assez réguliers,
Mauresse.
Créole.
les yeux clairs, bleus même, les cheveux châtains, les jambes arquées, les mollets très élevés. Ils ont sûrement dans les veines du sang malgache. En 1849, à la suite de l'abolition de l'esclavage, un certain nombre d'entre eux, pour se soustraire à la loi qui les mettait comme ouvriers sur un pied d'égalité avec les noirs, se sont réfugiés sur le plateau très difficilement accessible de la Nouvelle, au fond de la vallée de Mafate, dans l'intérieur. Sur ce plateau très fertile, ils sont devenus des cultivateurs laborieux, mais rebelles d'ailleurs à toute autorité. Récoltant de quoi pourvoir à leurs besoins, ils ne demandent au commerce que du sel et des tissus. Portant toutes leurs marchandises sur le dos dans des sacs de vacoa (pandanus) et obligés de grimper sur leurs hauteurs presque à quatre pattes, ils marchent courbés en deux. Un observateur les donnait
encore récemment comme ayant les cheveux noirs, les yeux bleus, les jambes courtes, trapues, presque bancales, les bras longs, les doigts très flexibles. Eux seuls constituent dans la population de la Réunion un élément spécial à cette île.
Le patois créole renferme beaucoup de mots malgaches. Il comprend aussi des mots indiens. Les Indiens malabars (la grande masse des immigrants indiens viennent de la côte de Malabar) ont, en raison de leur nombre pendant la période de grande prospérité des sucreries, influencé sensiblement le moral de l'ensemble de la population. Eux seuls ont conservé les pratiques spéciales de leur culte et s'y livrent publiquement. Bien plus que les autres éléments de la population, pourtant si dis.
parate, ils ont un cachet d'exotisme. Le catholicisme, seule religion organisée, imprime en effet à l'ensemble de cette population, en particulier dans les villes, des dehors assez uniformes. Les noirs montrent leur jovialité ordinaire, pas beaucoup plus enclins que les Chinois à s'attachgr à de sévères pratiques religieuses.
Les mulâtres, stimulés par leur désir de ne pas paraître i nférieurs aux blancs, sont beaucoup plus sérieux et peut-être plus actifs. Les blancs purs, créoles d'origine récente, habitant les villes et le littoral, sont affables, de mœurs douces, mais orgueilleux. Ils sont en général peu robustes, et le climat de la Réunion, qui fut salubre, passe aujourd'hui pour débilitant pour les Européens. Ceux-ci prennent assez facilement les fièvres. Et d'ailleurs, chez tous les blancs pris en bloc, les décès l'ont emporté, ces dernières années, sur les naissances. Cette population créole fournit cependant nombre de nos fonctionnaires coloniaux et d'elle sont sortis des hommes de valeur, tels que Leconte de Liste.
Zaborowski.
Mulâtre (chanteur ambulant).
Bien que les Arabes semblent avoir connu d'assez bonne heure l'île Bourbon (1), et l'aient inscrite sur une de leurs esquisses cartographiques sous le nom de Maroalyn ou Margabin, bien que Ruysch ait. daprès eux, marqué cette terre sur sa carte de 1508, c'est en réalité quelques années plus tard seulement qu'elle entra dans le domaine de la géographie positive. A une date sur laquelle on discute encore, mais qui semble bien être celle du 9 février 1528, l'amiral portugais Pedro de Mascarenhas découvrit, au cours d'un voyage de Cochin à Lisbonne, successivement les deux îles de Maurice et de la Réunion; dès l'année 15291e Portugais Diego Ribero eut soin de figurer sur son planisphère ces terres, auxquelles il accola le nom de leur découvreur.
Mascarenhas n'avait pas manqué de prendre possession des deux îles au nom de son maître le roi Jean IV ; il n'y avait fondé aucun établissement, et s'était contenté d'y lâcher quelques couples de race caprine et porcine, susceptibles de se multiplier et de constituer un peu plus tard une réelle ressource pour le ravitaillement des navires lusitaniens. Ces derniers en usèrent-ils beaucoup? Il ne le semble guère; il est certain, dans tous les cas. que ni eux, ni les Anglais et les Hollandais qui abordèrent après eux à Mascareigne — tel était alors le nom de la future île Bourbon — ne s'y établirent, et qu'au milieu du xviie siècle elle était encore absolument déserte, et peuplée d'animaux dont les espèces sont aujourd'hui complètement éteintes. Alonse Goubert en 1638, Jacques Pronis en 1642 en prirent possession au nom du roi de France ; ce dernier y déporta même un peu plus tard (1646) quelques-uns de ses compagnons dont il avait à se plaindre ; mais ni eux, ni les colons qu'y envoya Etienne de Flacourt en 1654, ne séjournèrent longtemps sur cette terre, qui commença dès lors à porter le nom d'île Bourbon et qui, grâce aux taureaux et aux génisses importés de Fort-Dauphin pai- le même Flacourt, devint bientôt un très précieux point de relâche pour les navires qui se dirigeaient vers les Indes.
Avec l'arrivée, en 1662, de deux Français accompagnés de dix Malgaches commence l'occupation ininterrompue de Bourbon, occupation d'abord toute rudimentaire, beaucoup plus sérieuse et vraiment officielle à partir de 1665, date â laquelle Etienne Régnault et une vingtaine de colons, transportés dans l'île par la Compagnie des Indes Orientales, récemment fondée, s'installèrent à Saint-Paul et fondèrent la ville de ce nom. Malgré la beauté du pays, malgré ses ressources giboyeuses, qui lui valurent au XVII* siècle le nom i'ile d'Éden, la population s'accrut lentement au cours des années suivantes : quelques colons débarquèrent dans l'île en 1671 avec M. de La Haye, dont une curieuse pierre, portant tracé le plan du fort pentagonal élevé plus tard à Saint-Denis, commémore le passage à Bour-
(1) La récente découverte d'un puits creusé de maia d'humme dans la lave prèâ de Saint-Pbilippe parait indiquer que Bourbon aurait été, à un moment impossible à déterminer, habitée par une population arabe plus ou moins nombreuse.
bon ; d'autres émigrèrent de Fôrt-Dauphin lors de l'abandon définitif de ce poste en 1674; mais la mise en valeur de la nouvelle colonie ne commença réellement qu'un peu plus tard, après l'arrivée d'une troupe de colons dirigés par le chevalier Habert de Vauboulon (1689). Alors, à côté de Saint-Paul, Saint-Denis et Sainte-Suzanne prirent un certain développement; alors, des concessions territoriales furent mises en culture; alors aussi, pour la première fois, Bourbon fut vraiment gouvernée. Elle eût même été complètement organisée dès cette époque si certains colons turbulents, mécontents de décisions prises par Vauboulon, n'avaient, à la fin de l'année 1690, emprisonné ce gouverneur, qu'ils assassinèrent un peu
plus tard. De là résulte un véritable arrêt dans le développement économique de l'île ; et c'est dans le premier quart du xviiiB siècle seulement que, grâce aux gouverneurs de Villers (1701- 1709), Beauvollier de Courchant(1718-1723) et
Desforges - Boucher (1723-1725), Bourbon commence à prendre un véritable essor. Grâce à la soumission et à l'établissement d'un certain nombre de pirates campés auparavant à Sainte- Marie de Madagascar, la population s'accroît sensiblement ; les nègres marrons sont définitivement refoulés dans le centre de l'île ; les premières habitations s'élèvent dans le futur « quartier Saint-Pierre » ; la culture du café de Moka se développe avec rapidité ; les îles de France et Rodrigue sont colonisées par les habitants de Bourbon. Au total, une « île sans importance, sans population, sans culture » devient en quelques années « un noyau de civilisation pour la France dans la mer des Indes » (J. Hermann).
Elle le demeure pendant les années suivantes, au temps de Benoît Dumas, qui, de 1727 à 1735, gouverne d'abord les Mascare;gnes, puis seulement Bourbon, achève la délivrance des grandes concessions pour la culture du café de Moka, et fait sortir à l'œuvre administrative de Desforges- Boucher tous ses résultats. Après lui, l'illustre La Bourdonnais, ne trouvant plus à faire rien de considérable à Bourbon et estimant supérieures à tous les points de vue les ressources de l'île sœur, s'établit à demeure à l'île .de France, qui prit alors en réalité le pas sur son aînée. Cette dernière ser-
Pierre posée par M. de La Haye à l'île Bourbon en 1671.
Sur cette pierre, actuellement conservée à la mairie de Saint-Denis, est figuré le plan du fort qui fut élevé k l'ile Bourbon après le départ d« M. de La Haye.
L'HISTOIKE
vil surtout, à l'époque, à fournir des approvisionnements, des grains, des hommes même, et quelquefois de l'argent; La Bourdonnais se borna en échange à lui faire construire un pont-débarcadère qui fut jeté en rade de Saint-Denis, et à y introduire le manioc, qui d'ailleurs ne fut vraiment cultivé à Bourbon que beaucoup plus tard. A la même époque également, le chef-lieu de la colonie fut transféré de Saint-Paul à Saint-Denis ; mais celui qui résida désormais en cet endroit ne fut plus jamais, sous un litre ou sous un autre, qu'un gouverneur particulier, tandis que le commandant supérieur des Mascareignes avait le siège de son autorité à l'île de France. Malgré cette déchéance administrative, Bourbon continua de se développer; au milieu même du xviiio siècle, ses habitants commencèrent à coloniser un nouveau quartier de l'île, le quartier Saint- Joseph, tout en participant, dans l'Inde, à la lutte contre les Anglais et en continuant à entretenir des relations plus ou moins suivies avec Madagascar.
Bien que, par suite de la faillite de la Compagnie des Indes, l'île Bourbon ait dès l'année 1764 fait retour à la couronne, c'est en l'année 1767 seulement qu'elle commença d'être administrée par les agents directs du roi. Son commandant particulier, M. de Bellecombe, et son commissaire ordonnateur, Honoré de Crémont, travaillèrent de tout leur pouvoir à son développement et y favorisèrent la culture du giroflier, et du muscadier que d'Etchévéry, envoyé par Poivre aux Indes Néerlandaises, avait su dérober aux Hollandais des Moluques en 1770. La guerre de l'indépendance américaine même n'entrava pas l'essor de Bourbon, dont les habitants, en prenant part une fois de plus aux campagnes dirigées dans l'Inde contre les Anglais, préludèrent aux luttes qu'ils allaient bienlôl avoir à soutenir contre eux pour la défense même de leur patrie.
Les événements de l'époque révolutionnaire n'eurent pas à Bourbon la même sanglante répercussion que dans les colonies des Antilles, Dès 1790, cne assemblée coloniale, dite Assemblée générale, s'empara de tous les pouvoirs et. s'inspiranl des idées du temps, organisa dans lile des municipalités; elle céda la place, à la fin de la même année, à une assemblée coloniale nouvelle, qui promulgua dans la colonie les nouvelles lois métropolitaines, mais reconnut sans contestation l'autorité du gouverneur gé-
Le général Decaen.
(Dusin de Llaota, biU. de Caen).
Communiqué par M. Prentout.
néral de Malartic, envoyé aux Mascareignes par le roi en 1792. Grâce à son habileté, cet administrateur sut traverser sans trop de difficultés les moments les plus agités de la Révolution, et résister à la fois à la démagogie intérieure, aux Anglais qui croisaient sans cesse autour des îles et aux agents du Directoire, dont il se défit très adroitement. Sans doute une certaine effervescence régna à Bourbon, comme à l'île de France, et en 1793 — date à laquelle la colonie changea son nom pour celui d'ile de la Réunion (10 mars) et proclama la république — et dans les années suivantes ; mais du moins le sang n'y fut-il jamais répandu, pas même en 1799, année où les fauteurs du mouvement du 25 pluviôse an VI (13 février) furent simplement déportés à Madagascar; et, à partir de 1801, un calme à peu près complet régna de nouveau à la Réunion, à la prospérité de laquelle les habitants recommencèrent alors à travailler.
Le général Decaen, qui arriva un peu plus tard (1803) à l'île de France en qualité de capitaine général^ entreprit, dès son arrivée aux Mascareignes, de resserrer les liens de subordination administrative qui unissaient la Réunion à l'île sœur; il conféra à un de ses lieutenants, Magallon, le titre de gouverneur de cette colonie, et replaça complètement Vile Bonaparte — comme elle fut appelée à partir de 1805 — sous le contrôle supél'ieur de sa propre autorité. Magallon rétablit la division civile et militaire de l'île par quartiers, telle qu'elle existait en 1789, supprima l'assemblée coloniale et les milices locales, et commença d'appliquer dans son gouvernement le Gode civil que, dès 1805, Decaen avait pi-omulgué aux Mascareignes. Son successeur, le général Des Bruslys, continua son œuvre administrative et essaya, en 1808 et en 1809, de remédier aux inconvénients qui résultaient de la croisière presque constante établie par les Anglais sur les côtes de l'île Bonaparte; mais il ne put empêcher nos ennemis d'occuper Saint-Paul pendant quelques jours au mois de septembre 1809. Cette occupation temporaire fut le prélude de la conquête définitive de la colonie ; abandonnés par la métropole, isolés de l'île sœur, privés de ressources locales, sans renforts, et même sans nouvelles de la France depuis plusieurs années, les créoles de l'île Bonaparte, attaqués par les forces supérieures d'Abercrombie, durent capituler le 9 juillet 1810, quelques mois avant ceux de l'île de France.
Tandis que ces derniers demeuraient Anglais en vertu du traité de Paris de 1814, l'île Bourbon redevint française après avoir été occupée pendant quatre ans et demi (9 juillet 1810-1815) par nos adversaires. Menacée peu de temps après, grâce aux Cent-Jours, d'une nouvelle invasion britannique, elle se défendit vigoureusement ; mais son nouveau gouverneur, Bouvet de Lozier, ne fût sans doute pas parvenu à lui épargner une seconde occupation étrangère si la défaite de Napoléon à Waterloo n'avait promptement rétabli la paix en Europe. Depuis lors, la colonie est entrée dans une nouvelle période de calme et de prospérité. Ses habitants, redoublant de travail, ont étendu et amélioré leurs cultures, fait de la canne à sucre le principal produit agricole de leur patrie, construit des routes et des ponts, développé leur commerce. L'émancipation des nègres, décrétée au lendemain de la Révolution de 1848 par l'Assemblée nationale, est venue les surprendre en pleine réorganisation et leur retirer la main-d'œu-
vre nécessaire pour l'exploitation de leurs plantations (1) ; les créoles de la Réunion (car tel était redevenu le nom officiel de lile) n'ont cependant pas perdu courage et ont essayé de se procurer dans llnde, sur la côte orientale d'Afrique et à Madagascar les bras qui leur faisaient désormais défaut dans le pays même. Ils y sont parvenus et grâce à leur persévérance, grâce à la construction d'un chemin de fer qui met en relation les différents points du littoral, grâce à l'établissement d'un port à la Pointe des Galets, ils ont su maintenir la Réunion, jusqu'au début du xx» siècle, au premier rang des anciennes colonies françaises.
Henri Proidevaux-
Régime légal (V. t. I", pp. l-ll). — Le régime légal de La Réunion a été définitivement fixé par le sénatus-consulle du 3 mai 1854, dont les dispositions sont encore en vigueur. Cet acte, qui a placé d'une manière générale les colonies sous le régime des décrets, a accordé, à trois d'entre elles, la Martinique, la Guadeloupe et la Réunion, des garanties spéciales qui ont été exposées, comme il convenait, dans la partie générale de cet ouvrage.
D'une manière générale, on peut dire que la législation de l'île de la Réunion reproduit la législation métropolitaine dans ses traits essentiels. L'assimilation est en réalité à peu près complète et elle tend chaque jour à s'accentuer davantage.
Représentation au Parlement (V, 1. 1«», pp. 12-14).— La Réunion est représentée au Parlement par un sénateur et deux députés élus de la même manière qu'en France.
Le nombre de ces représentants a été fixé, d'une part, par la loi organique du 24 février 187o,relative à l'organisation du Sénat; d'autre part, par les lois du 30 novembre 1875 et du 16 juin 1885 sur l'élection des députés.
Gouverneur. Chefs d'administration. Chefs de service. Conseils (V. t. !«', pp. 6-29). — Le gouverneur. — L'organisation administrative de la Réunion est encore déterminée, dans ses grandes lignes, par l'ordonnance royale du 21 août 1825, remaniée par l'ordonnance du 22 août 1833 et toujours en vigueur, malgré de profondes modifications qui en ont transformé l'esprit et le plan. On a étudié, dans les Principes d'organisation coloniale, les attributions et les pouvoirs des gouverneurs, celles des chefs d'administration et des chefs de service, l'organisation des conseils.
(i) L'abolition de l'esclavage avait été déjà décrétée en principe par 1» Convention en 1793 ; mais cette décision n'avait été suivie d'aucun effet à la Réunion.
Organisation municipale. — L'organisation municipale de l'île de la Réunion est exactement semblable à celle de la métropole, la loi du 5 avril 1884 ayant été déclarée applicable à la colonie par son article 165, qui règle les dévolutions d'attributions rendues nécessaires par les différences existant entre l'organisation administrative de la métropole et celle de la colonie (V. t. I*"", p. 29). Le territoire de l'île de la Réunion est intégralement réparti entre 21 communes.
La justice (V. t. I»', pp. 14-41). — La loi du 15 avril 1800 a pareillement assimilé l'organisation judiciaire de notre colonie à celle de la métropole.
La justice est rendue par des justices de paix, deux tribunaux de l^e instance, une cour d'appel, deux cours d'assises.
Dans chacun des neuf cantons est institué un juge de paix, dont la compétence en matière civile et en matière de simple police est un peu plus étendue qu'en France.
Au chef-lieu de chacun des deux arrondissements judiciaires (Saint- Denis et Saint-Pierre), siège un tribunal de l" instance composé d'un président, de deux juges et d'un procureur de la République, assisté d'un substitut.
Au chef-lieu de la colonie, à Saint-Denis, siège la cour d'appel, qui comprend : un président, sept conseillers, un procureur général, assisté d'un substitut.
Le procureur général près la cour d'appel est investi des fonctions de chef du service judiciaire. Le président de la cour ne vient par suite qu'après lui dans l'ordre hiérarchique, contrairement à ce qui existe dans l'organisation judiciaire de la métropole.
Deux cours d'assises se réunissent trimestriellement à Saint-Denis et à Saint-Pierre.
La compétence des cours et tribunaux au civil et au criminel est, à de légères différences près, la même qu'en France. L'institution du jury date de la loi du 27 juillet 1880, qui a appliqué les règles en vigueur dans la métropole, sauf de légères modifications nécessitées par l'organisation coloniale.
L'instruction publique (V. t. I^', pp. 45-46). — Le service de l'Instruction publique a été administré jusqu'en 1880 par la direction de l'intérieur; à cette époque, un décret du 2 mars 1880 créa un vicerecteur relevant directement du gouverneur; ce poste fut supprimé par un décret du 24 juillet 1895, qui attribua au proviseur du lycée les fonctions de chef du service de l'instruction publique.
L'enseignement supérieur n'existe pas à la Réunion. Les examens du baccalauréat peuvent seulement être passés dans la colonie, sous réserve de l'approbation des épreuves par le ministre de l'Instruction publique. Les compositions et les notes d'oral des candidats sont envoyées à cet effet à Paris. Le jury local d'examen est composé de professeurs du lycée et de fonctionnaires ou magistrats en service dans la colonie désignés par le gouverneur.
LADMIiNISTRATION 223
L'enseignement secondaire est donné par le lycée Leconte-de-Lisle à Saint-Denis. Les programmes ^ont conformes à ceux de la métropole. Il existe en outre : un collège communal à Saint-André, un pensionnat libre, dirigé par les Frères des écoles chrétiennes à Saint-Denis.
L'enseignement primaire a été organisé par le décret du 26 septembre 1890, qui a appliqué à la colonie les dispositions métropolitaines concernant la gratuité, l'obligation, la laïcité de l'enseignement et la capacité des maîtres. L'ouverture d'écoles privées est assujettie aux mêmes règles qu'en France. Il y a, au point de vue de l'instruction primaire, assimilation complète entre la colonie et la métropole.
Un inspecteur primaire, sous les ordres du chef de service de l'instruction publique, dirige l'enseignement primaire. Un cours normal, adjoint au lycée, a remplacé en 1897 une école normale primaire qui existait depuis 1883.
La colonie possède 47 écoles de garçons, toutes pourvues de maîtres laïques, — 72 écoles de filles, dont la plupart n'ont pu jusqu'à présent être complètement laïcisées, — enfin, un grand nombre d'écoles libres, tenues, soit par des laïques, soit par des congréganistes.
Cultes (V. t. P', p. 47). — Le culte catholique est seul organisé à la Réunion. Les décrets du 18 décembre 1850 et du 3 février 1851 ont institué dans la colonie le régime concordataire.
La Réunion forme un diocèse placé sous l'autorité d'un évêque, suffragant de l'archevêque de Bordeaux et nommé dans les mêmes conditions que les évêques de la métropole. Deux vicaires généraux lui sont adjoints.
Il n'existe [pas de curés, mais des desservants seulement; le recrutement en est assuré par le séminaire du Saint-Esprit, dont le siège est en France et qui, subventionné par l'Etat, fournit les prêtres nécessaires aux diverses colonies.
Hégime financier (V. 1. 1", p. 48-51), — Jusqu'en 1825, la Réunion n'avait pas de budget propre. L'État y percevait les recettes et y payait les dépenses.
L'ordonnance du 17 août 1825, combinée avec la loi de finances du 13 jmn 1825, lui conféra l'autonomie financière. Les dépenses de la guerre et de la marine restaient à la charge de la métropole, mais la colonie payait toutes ses dépenses sur les revenus locauix, dont il lui était fait abandon.
Ce système fut consacré par la loi du 24 avril 1833, qui confia au conseil colonial le soin de discuter et de voter, sur présentation du gouverneur, le budget des recettes et des dépenses. Toutefois, le traitement du gouverneur et du personnel de la justice et des douanes était fixé par le gouvernement métropolitain, et l'établissement des tarifs de douane était réservé à l'autorité métropolitaine. Ainsi apparaissent, dès cette époque, deux principes qui dominent encore l'organisation actuelle : le système des dépenses obligatoires et la restriction du pouvoir des assemblées locales en matière commerciale.
La loi du 25 juin 1841 abolit ce régime, qui avait donné lieu à des difficultés dans la pratique. Le budget voté par le conseil colonial fut réduit à un petit nombre de dépenses purement locales; l'Etat reprit à sa charge les dépenses militaires, celles du gouvernement colonial, du culte, de la justice, de l'instruction publique, des principaux services civils et financiers; en même temps, il se réserva la perception des droits de douane, de port et de navigation, ainsi que des droits d'enregisti'ement et autres similaires. Le système de l'assimilation financière se substituait ainsi à celui de l'autonomie.
Le sénatus-consulte du 3 mai 1854 marqua, au contraire, un retour vers les idées de décentralisation qui avaient inspiré la loi de 1833. Il rendit à la colonie l'usage de ses recettes, et lui laissa solder ses dépenses, sauf celles « de gouvernement et de protection », qui restèrent à la charge de l'État, et qui furent définies d'une manière générale « toutes celles dans lesquelles l'État a un intérêt direct ». D'ailleurs, si les ressources de la ■ colonie devenaient supérieures à ses besoins, elle pouvait être tenue de verser un contingent à la métropole; dans le cas contraire, elle pouvait recevoir une subvention. Le conseil général, substitué, comme on l'a vu, au conseil colonial, vota les recettes et les dépenses locales. Mais il était tenu en étroite tutelle. Les dépenses furent divisées en obligatoires et facultatives, et le gouverneur reçut le pouvoir de remanier le budget en y introduisant d'office les dépenses obligatoires omises par l'assemblée, et en réduisant les dépenses facultatives ; de même, il fut autorisé à interdire la perception des taxes jugées par lui excessives ou contraires à l'intérêt public : enfin, l'établissement des tarifs de douane fut, comme en 1833, réservé à la métropole.
Ce système subsiste encore dans ses grandes lignes, mais il a été deux fois profondément remanié : par le sénatus-consulte du 4 juillet 1866 et par l'article 33 de la loi de finances du 13 avril 1900.
Ces deux actes ont été inspirés par le désir de diminuer les charges de l'État, en augmentant les prérogatives du conseil général. C'est ainsi que les dépenses payées par la métropole ont été réduites en 1866 à très peu d'articles (traitement du gouverneur, du trésorier-payeur, du personnel de la justice et de celui des cultes, dépenses militaires) et limitées en 1900 aux seules dépenses militaires, à l'exclusion de celles de gendarmerie. Mais, d'autre part, le sénatus-consulte de 1866 restreignit l'intervention du gouverneur en matière budgétaire au seul cas oii les dépenses obligatoires auraient été omises ou insuffisamment pourvues; la loi de 1900 a prévu, en outre, que le gouverneur ne pourrait opérer de rétablissements de crédits qu'avec l'assentiment du ministre des Colonies, dans la limite d'un maximum fixé pour chaque nature de dépense obligatoire par un décret en conseil d'État.
En ce qui concerne les recettes, l'acte de 1866 avait posé des règles très libérales : le conseil général fixait le mode d'assiette et les règles de perception des contributions et taxes autres que les droits de douane, sous réserve de l'approbation de ses délibérations par décret; il en votait souverainement le tarif; enfin, pour les tarifs de douane, ses délibérations devaient être sanctionnées par un règlement d'administration publique. La loi du
rÏDMIMSTRATION 225
11 janvier 1892, en appliquant à la colonie le tarif douanier métropolitain, a supprimé de nouveau les prérogatives du conseil général en matière douanière. Enfin, la loi du 13 avril 1900 dispose que le conseil général délibère sur le mode d'assiette, les règles de perception et les tarifs des contributions et taxes autres que les droits de douane, et que ses délibérations sont rendues exécutoires par décret en conseil d'État.
Dans la pratique, le budget, préparé par le gouverneur, est soumis par lui au conseil général; après avoir été délibéré par cette assemblée, il est arrêté par le gouverneur en conseil privé : définitivement, si aucune modification n'est apportée au vote de cette assemblée; provisoirement, et sous réserve de l'approbation du ministre, si des modiiQcations sont jugées nécessaires.
Dans le cas où le conseil général se séparerait sans avoir voté le budget, le ministre l'établirait d'office, sur la proposition du gouverneur, en conseil privé (1).
Les impôts perçus à la Réunion sont les suivants :
1° L'impôt foncier, qui ne frappe que la propriété bâtie (0,35 pour 100 de la valeur estimative en capital des maisons) ;
2° Ui7npôt personnel (6 francs par chef de famille) ;
3" Uimpôt des patentes, établi sur des bases analogues à celles en vigueur en France ;
4° Diverses taxes assimilées aux contributions directes, Vimpôt des voitures, l'impôt des charrettes, Vimpôt sur les biens dits de mainmorte, le droit de vérification des poids et mesures;
5° Le droit de sortie sur les denrées coloniales, perçu en remplacement de l'impôt foncier, qui aurait été appliqué aux terres cultivées (20 pour 100 de la valeur des denrées exportées) ;
o° Les droits d'enregistrement, de timbre, de greffe et d'hypothèques, analogues aux impôts similaires de la métropole;
7° La taxe de permis de séjour sur les étrangers de race asiatique et africaine;
8° Les droits de douane, perçus d'après le tarif métropolitain, sauf quelques exceptions ;
9» Les droits et taxes accessoires de navigation : droits de francisa-
(i) La nomenclature des dépenses obligatoires, fixée une première fois par le décret du 2i août 1900, a fait l'objet d'un nouveau décret, en date du 29 août 1901, dont la durée d'application est limitée à trois années ; elle comprend les articles suivants : Gouvernement, Secrétariat général. Instruction publique, Cultes, Justice, Gendarmerie, Prisons, Immigration, Police générale. Police sanitaire. Aliénés et enfants assistés, Douanes, Trésor, Frais de poursuites pour le recouvrement des contributions directes. Accessoires de solde des services obligatoires. Frais d'entretien des bâtiments coloniaux affectés à des services obligatoires. Impression des budgets et comptes. Dettes exigibles, et enfin un Fonds de dépenses diverses et imprévues, mis à la disposition du gouverneur et qui doit servir en premier lieu aux rétablissements de crédits que le gouverneur peut avoir à effectuer si le conseil général a voté des sommes insuffisantes pour les chapitres obligatoires.
Colonies II. • 15
salion, de congé, de passeport, de pilotage, de jaugeage, de phare, etc. ; droits sanitaires;
lO" Les droits accessoires de douane: droit de magasinage d'entrepôt, de plombage et estampillage, etc. ;
11» Les droits de consommation sur les spiritueux et sur les tabacs.
Ces différents impôts sont perçus au profit du budget local. Mais la colonie abandonne aux communes une partie de certains d'entre eux (patentes, impôt des voitures, droits de consommation) ; les municipalités perçoivent en outre des centimes additionnels, comme dans la métropole; enfin, leur principale ressource provient de l'octroi de mer, dont le mode d'assiette et le tarif sont déterminés par le conseil général dans les mêmes formes que les autres contributions et taxes (1). Cet impôt, perçu à l'importation, atteint indistinctement les marchandises françaises et étrangères; le produit en est réparti entre les communes au prorata de leur population et de leurs dépenses obligatoires.
Armée (V. 1. 1°^, pp. 125-139). — La loi militaire du 15 juillet 1889, bien que déclarée applicable à la Réunion, n'a pu y être mise en vigueur immédiatement, et une seconde loi, du l'f août 1895, a dû intervenir pour régler les conditions de cette application.
La loi du 1®^ août 1895 décide que « les hommes astreints au service d'un an sont encadrés dans la troupe présente dans la colonie ; les hommes astreints à trois ans de service sont encadrés dans la troupe présente dans les colonies circonvoisines; les uns et les autres sont d'ailleurs soumis à toutes les obligations qui incombent à l'armée française ».
Un décret du 24 septembre 1895 érige la colonie en subdivision de région, y institue un bureau de recrutement fonctionnant comme dans la métropole, et délègue au commandant supérieur des troupes les attributions conférées en France aux généraux commandant les subdivisions territoriales.
Le commandement supérieur des troupes de la Réunion est exercé par un chef de bataillon d'infanterie coloniale. Un bataillon de cette arme est stationné dans la colonie ; il est chargé d'incorporer et d'instruire le contingent annuel et d'encadrer les réservistes de la Réunion (décret du 14 août 1901). Il existe également dans l'île une demi-batterie d'artillerie coloniale, sous les ordres d'un capitaine, chef du service de l'artillerie, et d'un lieutenant.
André Y ou.
(1) Toutefois, d'après les dispositions do la loi du il janvier 1892, un règlement d'administration publique est nécessaire pour sanctionner les délibérations sur le mode d'assiette et les règles de percepdon de l'octroi de mer.
LA MISE EN VALEUR GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE
L'île de la Réunion est une « vieille colonie » tropicale. Les conditions de sol et de climat, les produits par conséquent, sont à peu près les mêmes que dans nos Antilles; elle souffre des mêmes maux et des mêmes crises, sa situation actuelle et son avenir sont en somme semblables à la situation et à l'avenir de la Martinique et de la Guadeloupe.
La question grave, pour la Réunion, est celle de la maind'œuvre, qui, sérieuse pour toutes les colonies tropicales depuis l'abolition de l'esclavage, est particulièrement aiguë dans cette île. La population locale est peu portée à s'assujettir à un travail assidu et de longue durée, dont la rémunération ne lui semble pas toujours en rapport avec l'effort demandé. Il est donc difficile d'obtenir de l'ouvrier agricole ou industriel de s'astreindre à une présence soutenue sur les plantations et dans les usines. Aussi a-t-on été obligé de recourir à l'immigration des travailleurs « engagés». Le noir de la côte d'Afrique ou le Malgache ne donnent pas satisfaction aux propriétaires : ils sont récalcitrants et têtus, et se font rapatrier dès la fin de leur engagement. Pendant longtemps, on a pu tirer d'excellents travailleurs de l'Inde anglaise, mais le gouvernement indien s'est opposé à l'émigration en 1881.
Les essais tentés en Chine et au Tonkin ont mal réussi. Cependant la situation devient de plus en plus grave, « l'agriculture se meurt littéralement, faute de travailleurs : nombreux sont les champs laissés en friche, souvent même les récoltes restent sur pied, faute de pouvoir être manipulées » (1). Aussi fait-on de nouvelles tentatives pour recruter des travailleurs dans rinde anglaise et à Java, et, en 1900, les gouvernements français, anglais et néerlandais semblent être tombés d'accord.
Forêts. — Les admirables forêts vierges qui couvrirent autrefois l'île ont disparu en grande partie; l'absence d'un cadastre empêche de dire quelle est la superficie boisée; cependant on peut l'évaluer, très approximativement, à un tiers de la
(1) André Blat, président de la chambre de commerce, dans La Réunion, monographie publiée à I occasion de l'Exposition aniverselle, p. sss (Paris, i9oo, in-8*).
superficie totale, se partageant par moitié entre le Domaine et les particuliers. Les forêts de l'État, dans les hauts, contiennent seules les essences précieuses, les grands arbres propres à la charpente et à l'ébénisterie; bien aménagées, elles pourraient suffire à tous les besoins de l'île. Mais les forêts des particuliers, très imprudemment exploitées, sont, le plus souvent, dans un état lamentable et s'appauvrissent de jour en jour. Il est impossible d'évaluer, même approximativement, le produit de ces forêts, dont les bois précieux disparaissent au point que la colonie est obligée d'importer de Norvège, de l'Inde et de l'Australie les bois nécessaires à sa consommation de plus en plus active. Heureusement on a vu le danger; le gouvernement et quelques particuliers s'attachent à reconstituer la richesse forestière.
De grandes plantations de filaos {casuarina equisetifolia), 4000 hectares environ, ont été faites et semblent réussir; à l'heure actuelle, le filao fournit presque tout le bois de chauffage et pourrait suffire à la consommation de traverses de chemin de fer ; des acacias, des eucalyptus, des pins, des quinquinas, etc., ont été plantés aussi, et l'on peut espérer voir ce reboisement augmenter la richesse de l'île et remédier aux troubles apportés dans le climat et dans la salubrité parla destruction des forêts (1).
Agriculture. — La Réunion est une colonie purement agricole, mais dont le relief accidenté enlève une surface assez considérable à la culture. Sur les 198000 hectares de l'île entière, on estime que 60 000 seulement sont cultivés, formant autour des sommets une couronne interrompue seulement par le Grand-Brûlé et par les hauteurs qui se dressent entre Saint- Denis et la Possession ; la zone cultivable s'élève jusqu'à une altitude de 800 à 1050 mètres, suivant l'orientation. Le sol y est remarquablement fertile : il est composé de débris volcaniques, très arrosés dans la région « du Vent », beaucoup moins, mais suffisamment encore « sous le Vent ». Cependant il commence à devenir nécessaire de l'amender, surtout pour la culture de la canne, extrêmement épuisante.
Pendant longtemps au xvn" et au xviii' siècle, l'île de la Réunion cultivait les « vivres », blé et légumes qu'elle vendait aux navires qui y relâchaient en allant dans l'Inde, puis, à
(l) D'après G. de Keroorio, chef du service des eaux et forêts, in op. cit. pp. 33-62 passim.
partir du milieu du xviii« siècle, elle y ajouta un certain nombre de cultures coloniales qui, au xix» siècle, ont complètement remplacé les « vivres », au grand détriment de sa situation économique; elle est actuellement obligée de faire venir du dehors la plupart des denrées de première nécessité, blé, l'iz, etc., les cultures vivrières n'occupent que 9 000 hectares. Successivement, le café, apporté de Moka ou greffé sur des plants indigènes, les épices (girofle), dont les plants avaient été volés dans les Indes néerlandaises par Poivre, et surtout la canne à sucre, ont joui de la faveur des habitants, toujours du reste avec cet engouement créole qui leur a fait arracher leurs plantations les plus productives pour les remplacer par des champs de la plante en vogue. La dernière de ces modes a été celle de la canne à sucre qui, pendant quelques années, a semblé devoir envahir toute l'île. Mais les désastres qui ont frappé les planteurs de sucre — épuisement du sol, crise de la maind'œuvre, ravages du borer et concurrence des sucres de betterave sur le marché français — paraissent avoir fait réfléchir les créoles et les avoir détournés de la déplorable « monoculture ».
A l'heure actuelle, bien que la canne l'emporte encore de beaucoup sur les autres plantes (35 000 hectares environ, produisant de 30 à 40 000 tonnes de sucre), les plantations de café recommencent à prospérer (5 000 hectares environ produisant au moins 5o0 000 kilos, malgré les ravages, qui semblent être maintenant enrayés, de Vhemileia vastatrix) ; la vanille est cultivée sur 3500 hectares et produit plus de 100000 kilos de gousses; le tabac suffit à l'abondante consommation du pays, et, quand la régie française l'acceptera pour ses usines, pourra être l'objet d'une active exportation ; le thé, d'une qualité supérieure, peu cultivé encore, pourra prospérer; le quinquina réussit; enfin, des essais ont été faits en 1898-1899 pour planter des lianes à caoutchouc, qui peuvent être une ressource pour la colonie.
En somme, après avoir signalé les causes de la crise dont a souffert et souffre encore la Réunion, il est juste de reconnaître que tout le monde s'est mis à l'œuvrepourréagiretpouressayer de lui rendre son ancienne prospérité.
L'élevage du bétail n'a jamais été très actif. Les pâturages, nullement aménagés, n'existent que dans les hauts, à la plaine des Cafres par exemple; on y fait paître quelques bœufs importés de Madagascar ou de la métropole et dont une partie sert aux travaux des champs, quelques moutons et chèvres, d'assez nombreux porcs, un petit nombre de chevaux, d'ânes et de mulets. Mais cet élevage n'est pas assez actif, et, en particulier pour les
bœufs, quand, pour une raison ou pour une autre, les arrivages cessent pendant un mois seulement, les bouchers manquent de viande.
Industrie. — La Réunion n'a pas de mines: seul, le fer existe en assez grande quantité dans les sables de la ravine des Sables (oO pour 100 de minerai d'excellente qualité), mais il n'est point exploité. La pierre à bâtir, d'origine volcanique, est belle et solide, mais très difficile à tailler ; la chaux des coraux est excellente, les eaux minérales sont assez fréquentées. Les industries proprement ditessontpeunombreusesetl'activités'applique presque exclusivement à la transformation des produits agricoles, et particulièrement du suc de la canne en sucre et en rhum. Quelques-unes de ces usines sont assez bien installées et douées d'un outillage assez perfectionné, mais le manque de bras s'y fait sentir comme dans les champs. Les autres industries sont celles de la fabrication, très active, des sacs de vacoa nécessaires à l'emballage du sucre et celle du traitement du tabac, par des procédés encore très primitifs. On est obligé d'importer la plupart des objets manufacturés, même les plus ordinaires.
Voies de communication. — Les anciens sentiers de piétons qui, pendant longtemps, ont été les seuls moyens de communication entre les divers quartiers, ont été remplacés d'abord par des routes ; la route de ceinture est belle etbien entretenue ; elle s'étend sur 232 kilomètres, les autres routes « nationales » complètent un total de 519 kilomètres ; on peut estimer à 755 kilomètres les chemins communaux et à environ 1 6001es chemins particuliers. Toutes ces voies ont nécessité, pour le passage des cours d'eau torrentiels, la construction d'une quantité considérable de ponts, dont quelques-uns sont de véritables travaux d'art.
Mais ces routes ne suffisaient pas aux relations assez actives, aussi, en 1887, la colonie a-t-elle été dotée d'un chemin de fer. Celui-ci, long de 126 kilomètres, desserties divers quartiers des trois quarts septentrionaux de l'île, entre Saint-Benoît et Saint- Pierre, en passant par Saint-Denis, le port de la Pointe des Galets et Saint-Paul. L'établissement de la voie a été difficile et coûteux : il a fallu construire de nombreux ponts, et surtout creuser un très long tunnel de 10254 mètres entre Saint-Denis et la Possession dans les escarpements basaltiques du cap Bernard. Ce chemin de fer rend de grands services.
En même temps que le chemin de fer, la colonie construisait un port. Les mouillages qu'elle possédait étaient très insuffisants, et surtout très dangereux lors des cyclones ou des raz de marée; le Barachois de Saint-Denis ne peut donner asile qu'à des canots, et le portde Saint-Pierre, malgré les travaux qu'on y a faits, ne reçoit que de petits caboteurs, et dans de mauvaises conditions de sécurité. Le nouveau port, creusé à grands frais dans les alluvions de la Pointe des Galets, offre une profondeur minima de 9 mètres, une longueur de quais de 1 160 mètres sur une superficie de 96000 mètres ; ces dimensions ont suffi jusqu'ici mais rÉtat, qui après la déconfiture de la Compagnie du port et du chemin de fer de la Réunion a pris l'exploitation en main, y fait constamment des travaux et projette de sérieuses améliorations. Le mouvement du port et des diverses marines de l'île en 1898 a été aux entrées de 155 navires avec un tonnage de 1 74 394 tonneaux, dont 96 vapeurs, jaugeant 157 519 tonneaux. Le pavillon français couvrait 81 navires jaugeant 121 776 tonneaux. Les relations avec la France sont établies par les Messageries maritimes avec deux voyages par mois dans chaque sens et la Compagnie havraise péninsulaire avec un voyage par mois dans chaque sens.
Les communications télégraphiques sont assurées par une compagnie privée: il y a vingt-six postes télégraphiques et 310 kilomètres de lignes, expédiant environ 50000 dépêches par an ; mais le réseau n'est pas réuni par un câble au réseau universel, ce qui, à beaucoup de points de vue, nuit singulièrement à la colonie. Il y a vingt-neuf bureaux de poste.
Commerce. — Le commerce de l'île de la Réunion, bien diminué depuis la crise, s'élevait encore en 1899 à 36323818 francs dont 20966 343 francs aux importations et 15 357475 francs aux exportations. Les principales importations sont toujours les grains, farines et vivres de toute sorte, ainsi que les objets fabriqués; quant aux exportations, elles sont surtout alimentées par le sucre (8681000 fr.), la vanille (3 358 000 fr.), le café, le rhum, etc. La part de la France dans ce commerce est assez considérable : les trois quarts des importations viennent de France ou des colonies françaises, et la presque totalité des exportations est à destination de nos ports ou de ceux de nos établissements.
Telles sont les conditions économiques de cette île qui a été, pendant longtemps une de nos plus belles colonies. Certes, la situation actuelle n'est pas aussi brillante qu'on pourrait le dési-
rer et surtout ne ressemble que de très loin à celle de naguère; la vie facile, luxueuse, hospitalière des « habitants » d'autrefois, célèbre dans le monde entier, a fait place à une gêne, à une demi-misère d'autant plus difficilement supportée que les habitudes prises étaient plus agréables et plus invétérées. Mais, après une période de stupeur, de découragement, les créoles, démentant leur réputation de paresse et d'atonie, se sont mis courageusement à l'oeuvre pour se relever ; il y a des progrès sensibles ; nul doute que, si l'on arrive à trancher la question de la maind'œuvre et celle de la monnaie — et du change — le relèvement ne se produise complètement. La Réunion, en tout état de cause, nous offre le spectacle très intéressant et instructif d'une colonie exclusivement française, peuplée de Français venus de France qui, avec quelques défauts inhérents à la race et exagérés par les conditions mêmes de la vie coloniale, présentent aussi de belles et bonnes qualités, bien françaises, elles aussi. Ils contribueront, pour leur part, à combattre le célèbre axiome que « le Français n'est pas colonisateur ».
J.-G. Kergomard.
RÉGIME DE LA PROPRIÉTÉ
Domaine national. Domaine public (V. t. pr, pp. es et suiv.). — Le Code civil a été promulgué à la Réunion le 23 octobre 1805, et les dispositions des articles 537, 538 et suivants, qui définissent le domaine public, s'y trouvèrent par conséquent appliquées.
Le domaine public comprend donc à la Réunion, comme en France, les chemins, routes et rues d'intérêt général, les rivages, lais et relais de la mer, etc., en un mot toutes les portions du territoire non susceptibles de propriété privée; il comprend de plus une réserve spéciale qui n'existe pas dans la métropole, la zone des 50 pas géométriques, dont il sera parlé plus loin.
Voirie. — L'arrêté du 30 octobre 1830, relatif à la police des routes, classe celles-ci en routes nationales, routes coloniales et chemins communaux. L'entretien des premières est à la charge de la colonie, celui des deux autres à la charge des communes. L'arrêté détermine la largeur minimum des routes nationales et coloniales, la déclivité qu'elles ne peuvent dépasser ; il fixe la manière dont doivent être établis les fossés et les plantations d'arbres qui les bordent. Il réglemente également les alignements des constructions riveraines et énumère les obligations des propriétaires. Les dégradations, les dépôts d'immondices et de fumier sont punis comme contraventions. Enfin, le même texte fixe la largeur
maximum des jantes des roues et des essieux des voilures circulant sur les routes.
Régime des eaux. — Contrairement à la législation de la métropole, où les cours d'eau navigables ou flottables font seuls partie du domaine public, le caractère domanial est, à la Réunion, attribué à tous les cours d'eau sans exception. Les concessions d'eau relèvent de la compétence du conseil du contentieux administratif.
L'article 59 du règlement forestier du 25 février 1874, dont il est parlé plus loin, interdit de déverser ou de jeter dans les rivières, ravins, ruisseaux, eaux courantes ou bassins, les résidus des sucreries, des distilleries, des usines ou exploitations quelconques, ainsi que les matières susceptibles de corrompre les eaux ou d'en altérer la qualité.
Domaine privé. — A côté du domaine public, sur lequel l'État n'exerce en somme qu'un pouvoir d'administration dans l'intérêt de la collectivité, il convient de considérer le domaine privé, c'est-à-dire les biens dont l'Etat est propriétaire et dont il dispose privativement suivant les règles du droit commun. Ces biens, énumérés aux articles 539 et 541 du Code civil, comprennent : les biens vacants et sans maître, les fortifications et remparts des places de guerre, les bâtiments et les terrains appartenant à l'État pour les besoins de son administration ou toute autre cause particulière.
A ce sujet se pose une délicate question de droit, concernant la définition du domaine de l'État et du domaine colonial.
Jusqu'en 1825, il n'existait à la Réunion d'autre domaine que le domaine national, ou, comme on disait alors, le domaine du roi.
En 1825, la Réunion ayant été pourvue d'un budget propre, l'ordonnance du 26 janvier 1825, afin de lui assurer des ressources, lui fit « entier abandon des revenus locaux, quelles qu'en fussent la nature et l'origine». Ce texte fut interprété comme ayant entraîné la renonciation de l'État à ses droits sur le domaine, et la dévolution de ceux-ci à la colonie ; l'État conserva toutefois expressément la propriété des bâtiments et terrains militaires.
Depuis cette époque, la question s'est posée de savoir si l'État ne s'était pas borné à laisser à la colonie la jouissance des revenus du domaine, en réservant son droit souverain à disposer de la propriété. On se le demanda notamment en 1845, lorsqu'il s'agit d'affranchir les esclaves du domaine ; mais, avant que les controverses élevées à cette occasion eussent abouti, la Révolution de 1848 abolit l'esclavage ; la discussion se trouva dès lors sans intérêt et aucune solution n'intervint. En fait, la colonie a eu jusqu'à présent non seulement la jouissance, mais aussi la gestion et la libre disposition du domaine.
Il reste à parler de la réserve des 50 pas géométriques (V. 1. 1'', p. 66, en note). .Dès l'origine, une zone de 50 pas, soit 81"», 20, mesurée sm le rivage à partir de la ligne des plus hautes eaux, fut déclarée non susceptible de propriété privée ; elle devait servir à l'établissement d'ouvrages militaires ou de travaux d'utilité générale. Un arrêté rendu le 5 mai 1807 par le capitaine général Decaen consacra l'inaliénabilité des 50 pas et de
leurs annexes (îlots, bancs, étangs, etc.). L'ordonnance organique, en son article 33, § 5, renouvela l'interdiction d' « échanger » ou d' « aliéner aucune portion des 50 pas géométriques réservés sur le littoral ». Un décret colonial du 5 août 1839 autorisa les habitants à s'établir, à titre précaire et moyennant redevances, sur la zone réservée ; mais, le conseil général ayant voulu fixer les redevances pour la raison qu'elles bénéficiaient au trésor local, un décret en conseil d'État du 28 février 1878 annula la délibération prise à cet effet. En abandonnant à la colonie les produits de cette partie du domaine, l'État a donc bien expressément réservé son droit de propriété, et il a entendu être seul maître d'en disposer dans l'intérêt public.
Législation forestière. — Une loi du 14 février 1872 a donné au conseil général de la Réunion le pouvoir d'élaborer un règlement sur le régime des eaux et forêts à appliquer dans la colonie, et de fixer pour les délits et contravention des peines ne pouvant dépasser celles prévues au code forestier de la métropole; ce règlement devait acquérir force de loi si, dans un délai de trois ans, il n'était pas modifié ou annulé par une loi.
Le conseil général usa de celte délégation ; le règlement qu'il élabora fut mis en application le 25 février 1874 et il a aujourd'hui force de loi: il a fallu une loi, en date du 26 juillet 1894, pour en modifier un article.
Les dispositions de ce code forestier spécial à la colonie sont en général d'une grande sagesse ; certaines servitudes sont imposées à la propriété privée en vue d'empêcher les déboisements dangereux pour le régime des eaux.
Il est interdit d'exploiter ou de défricher sur les pentes d'encaissement des quatre grands cirques de la colonie et sur une zone de 100 mètres à partir du bord des plateaux couronnant ces cirques ; les mêmes défenses s'appliquent à diverses plaines ou plateaux nominativement énumérés, aux versants des ravins et rivières, lorsqu'ils offrent un angle de 45» ou plus, à des zones de 20 mètres de rayon autour des sources et réservoirs naturels, et de 10 mètres de largeur au bord des rivières, aux sommets des pitons et mornes et aux régions circonvoisines, jusqu'au tiers de la hauteur totale de l'éminence. La destruction par le feu et l'exploitation de nuit sont interdites ; aucun propriétaire ne peut défricher, même dans les bois lui appartenant, sans en avoir fait au préalable et par écrit la déclaration.
Le règlement forestier prévoit en outre le reboisement des pentes dénudées dans les parties où le défrichement est interdit; si ce reboisement doit être effectué sur des propriétés particulières, l'administration aide le propriétaire à y procéder par lui-même ; mais, si celui-ci s'y refuse, il peut être exproprié pour cause d'utilité publique.
Concessions. — Jusqu'en 1825, les concessions de terres furent faites à titre gratuit. Sous le gouvernement de la Compagnie des Indes, elles étaient octroyées par le gouverneur, d'accord avec l'assemblée de s notables (conseil provincial, plus tard conseil supérieur); les terres étaient accordées aux colons par portions ou secteurs triangulaires que
délimitaient une base prise sur le rivage et deux lignes convergentes gagnant le sommet des montagnes. En général, les obligations des concessionnaiiBi étaient mal déQnies et leurs droits peu respectés. A partir de 1686, le gouverneur et l'intendant eurent le pouvoir de faire des concessions ; ce même droit fut reconnu au capitaine général par l'arrêté du 13 pluviôse an XI, qui réserva au gouvernement l'approbation définitive des concessions.
L'ordonnance organique du 21 août 1825 décida que les projets d'acquisitions, d'aliénations et échanges d'immeubles au compte du domaine colonial seraient soumis par le gouverneur au conseil colonial. Le conseil du contentieux administratif était chargé de statuer sur les demandes en réunion des terrains au domaine, lorsque les concessionnaires n'auraient pas tenu leurs engagements.
Le régime des concessions fut définitivement déterminé par le décret colonial du 5 avril 1839, qui établit trois catégories de terrains : 1» les terrains inaliénables (pas géométriques), sur lesquels il ne peut être accordé par le gouverneur que des permis d'établir, avec redevance, à titre précaire et sous condition de déguerpissement sans indemnité, à la première réquisition de l'autorité ; 2° les terrains dont l'aliénation ne peut avoir lieu qu'à titre onéreux : ceux-ci sont compris dans une zone ayant pour point de départ la ligne des pas géométriques et déterminée, du côté des montagnes, par les soins de l'administration ; 3° les terrains pouvant être aliénés à titre onéreux ou concédés gratuitement : entrent dans cette dernière catégorie les terrains propres par leur étendue à former une commune ou section de commune. La règle pour les aliénations à titre onéreux est l'adjudication publique. Pour les concessions gratuites, il est imposé au concessionnaire, sous peine de déchéance, d'occuper par luimême les terrains octroyés et d'en commencer l'exploitation dans les six mois; la concession ne devient définitive qu'au bout de quatre ans d'exploitation.
Régime de la propriété privée. — Les dispositions du Code civil qui régissent la propriété privée sont en principe les mêmes à la Réunion qu'en France, puisque le Code civil, on l'a vu, a été promulgué dans la colonie en 1805. L'arrêté de promulgation contenait un certain nombre d'exceptions, motivées par l'existence de l'esclavage ; elles ont disparu depuis 1848. Mais il contenait également des règles spéciales relatives aux successions vacantes, règles qui ont été reprises et modifiées par les décrets du 27 janvier 1855 et du 14 mars 1890; les articles 811 à 814 du Code civil sont donc remplacés à la Réunion par des dispositions spéciales, communes d'ailleurs à toutes nos possessions (1).
' l) Au lieu qu'en France le tribunal nomme un curateur à la succession vacante, à la Réunion les actes précités ont institué une curatelle d'office, qu'exerce dans chaque arrondissement judiciaire un receveur de l'enregistrement désigné par le ministre des Colonies. Ce receveur est investi de touies les attributions conférées dans la métropole anx curateurs d'office ; il administre les biens confiés k sa curatelle, exerce et poursuit les droits des parties intéressées qu'il représente.
TRAVAUX PUBLICS
Personnel (V. t. !«'■, p. 99). — Le service des travaux publics est oi'ganisé à la Réunion par un arrêté du 26 décembre 1835.
Le personnel, recruté à la suite d'examens, comprend deux ingénieurs, dont un chef de service, neuf conducteurs et six commis.
Expropriation (V. t. I'", pp. 93-99). ^ Les règles relatives à l'expropriation pour cause d'utilité publique aux Antilles et à la Réunion se trouvent formulées dans le sénatus-consulte des 3-9 mai 1836, qui reproduit la plupart des dispositions de la loi du 3 mai 1841, sauf quelques exceptions.
C'est ainsi, notamment, que l'utilité publique est déclarée par décret rendu sous forme de règlement d'administration publique si les travaux sont à la charge de l'État, et par arrêté du gouverneur pris en conseil privé s'ils sont à la charge de la colonie.
On sait qu'en France la déclaration d'utilité publique se fait par une loi ou par un règlement d'administration publique, suivant la nature et l'importance des travaux. Aux colonies, le législateur n'a jamais à intervenir.
Le décret ou l'arrêté du gouverneur est précédé d'une enquête administrative. — Une fois l'utilité publique déclarée, la désignation des territoires sur lesquels les travaux doivent être exécutés est faite par arrêté du gouverneur. C'est également le gouverneur qui prend l'arrêté de cessibilité déterminant les propriétés à céder. Dans la métropole, ces pouvoirs appartiennent aux préfets. Comme dans la législation métropolitaine, l'acte déclaratif d'utilité publique est suivi d'une nouvelle enquête portant sur la question de savoir s'il n'y aurait pas lieu d'apporter des modifications au projet primitif des travaux. Les règles de cette enquête sont la reproduction textuelle de celles prescrites par la loi du 3 mai 1841, sauf que la présidence de la commission d'enquête, qui appartient en
et répond aux demandes formées contre elles, à charge de rendre compte à qui il appartiendra. Toutefois, avant d'engager aucune action en justice, il doit se faire autoriser par un conseil de curatelle composé : au chef-lieu judiciaire, d'un conseiller à la cour d'appel, président,'du procureur de la République et d'un délégué du gouverneur; dans l'autre arrondissement, du procureur de la République, président, d'un juge et d'un fonctionnaire nommé par le gouverneur. L'autorisation du conseil de curatelle n'est pas exigée pour les actes purement conservatoires. Aussitôt que le curateur a eu connaissance d'un décès autre que celui d'un fonctionnaire ou agent civil et militaire, et qu'il ne se présente aucun héritier ni légataire universel ni exécuteur testamentaire, il provoque l'apposition des scellés et fait dresser, dans les huit jours, l'inventaire de la succession. Lorsque les papiers du défunt contiennent des indications sur ses héritiers, le curateur avise ceux-ci; dans le cas contraire, il transmet les renseignements recueillis au gouverneur, qui, à son tour, les transmet au ministre des Colonies. A l'expiration des délais de prescription, la succession fait retour au Domaine si elle n'a pas été réclamée.
France au sous-préfet, est dévolue ici au gouverneur ou à un fonctionnaire désigné par lui. S'il s'agit d'expropriations pour des travaux d'intérêt communal, la commission d'enquête est remplacée par le conseil municipal, et l'arrêté de cessibilité est pris par le gouverneur en conseil privé. Dans la métropole, en pareil cas, cet arrêté est pris par le préfet en conseil de préfecture. Quand l'arrêté du gouverneur a déclaré cessibles les parcelles à exproprier, il reste à effectuer le transfert de la propriété. Ce transfert a lieu soit au moyen de cessions amiables, soit en vertu du jugement d'expropriation. Toutes les règles concernant les cessions amiables, le jugement d'expropriation et les suites de l'expropriation quant aux privilèges, hypothèques et autres droits réels, sont e.xactement les mêmes dans le sénatus-consulte de 1856 et dans la loi de 1841, avec cette seule différence que le gouverneur intervient à la place du préfet.
En ce qui concerne le règlement des indemnités dans leur ensemble, les dispositions des deux textes sont identiques; toutefois, le jury spécial chargé de la fixation de ces indemnités comprend dix jurés titulaires et deux jurés suppléants, au lieu de seize jurés titulaires et de quatre suppléants comme en France. Ces jurés sont choisis sur une liste de trente membres désignés annuellement par le conseil général de la colonie sur une première liste de soixante personnes dressée par le gouverneur. Dans la métropole, la liste arrêtée par le conseil général doit comprendre de trente-six à soixante-douze noms.
La loi de 1841 permet le recours en cassation du jugement d'expropriation pour incompétence, excès de pouvoir ou vices de forme. De même, la décision du jury et l'ordonnance du magistrat directeur peuvent être attaquées par la voie de recours en cassation, et seulement dans certains cas limitativement indiqués. Dans le sénatus-consulte de 1856, en vue d'abréger la procédure, le pourvoi en cassation est remplacé par le recours en annulation devant la cour d'appel; mais ce recours ne peut s'exercer qu'aux mêmes conditions et dans les mêmes formes que le recours en cassation.
Les autres dispositions du sénatus-consulte sur le mode de fixation des indemnités, le payement de ces indemnités, la rétrocession des terrains expropriés, les mesures à suivre en cas d'urgence, etc., sont la reproduction intégrale de la loi de 1841.
Pour l'expropriation en cas d'urgence et en vue de travaux de fortification, c'est le gouverneur qui, par arrêté, déclare l'urgence ainsi que l'utilité publique des travaux et désigne les terrains à occuper. Les règles sur l'indemnité due pour cette occupation temporaire ont été empruntées à la loi du 30 mars 1831, en vigueur dans la métropole et spéciale à cette hypothèse. En résumé, l'expropriation s'effectue à la Réunion (comme d'ailleurs aux Antilles) suivant les mêmes formes qu'en France, et l'on ne peut signaler que trois différences portant sur l'acte déclaratif d'utilité publique, le nombre des jurés et la voie de recours contre le jugement d'expropriation et la décision du jury.
Ports. — La Réunion ne possède pas de port naturel.
Pendant longtemps, les navires durent mouiller sur des rades foraines.
Des appontements plus ou moins sommaires étaient établis sur les points les plus accessibles, et permettaient d'effectuer à l'aide de chaloupés les opérations de chargement et de déchargement. Ces débarcadères, dénommés « marines », furent en général installés par des particuliers. La colonie en construisit trois : le grand débarcadère de Saint-Denis, le pont La Bourdonnais et le débarcadère de Saint-Paul.
Dès le xviii» siècle, on songea à aménager un port. Le gouverneur La Bourdonnais essaya d'améliorer la rade de Saint-Denis en la couvrant par un môle; ce travail fut rapidement détruit par la mer. On tenta de le recommencer au début du xix® siècle, mais la nouvelle jetée fut détruite comme la première : Saint-Denis est le point de la colonie le plus exposé aux violences des cyclones et des raz de marée, si fréquents dans ces parages. On renonça donc aux grands projets; le port de Saint-Denis est encore aujourd'hui constitué par une rade ouverte, et n'offre comme refuge qu'un bassin, le Barachois, formé par une digue parallèle au rivage, et accessible seulement aux très petits navires.
Sur un autre point de la colonie, à Saint-Pierre, la nature avait réservé le long du rivage deux bassins d'eau douce, séparés de la mer par une ligne de madrépores qui fut percée dès le xvm^ siècle. En 1854, des digues de protection et des brise-lames furent construits, mais les travaux furent abandonnés en 1867, par suite des difficultés occasionnées par la nature madréporique du terrain, rebelle aux dragages. La commune cependant les reprit en 1881; elle contracta deux empi'unts, et put aménager un bassin de 7 à 8 mètres de profondeur, capable de recevoir plusieurs navires, et installer une cale sèche. Malheureusement, ce port, peu fréquenté, s'ensable petit à petit; la commune, endettée, ne peut l'entretenir; sa prospérité diminue tous les jours, tandis que le mouvement commercial se concentre de plus en plus à la Pointe des Galets, où un port artificiel a été créé de toutes pièces.
La Pointe des Galets, située au nord-ouest de la Réunion, dans la partie la moins dévastée par les cyclones, présentait une grande plaine inhabitée où, dès 1873, le capitaine de vaisseau Pallu de La Barrière conçut l'idée de creuser un port à l'intérieur des terres. Avec l'ingénieur Lavalley, il obtint en 1874 l'appui du conseil général, qui promit une subvention, et en 1877 celui de lÉtat, qui accorda une garantie d'intérêts, et concéda gratuitement sur les pas géométriques une partie du terrain nécessaire, la colonie concédant le reste. La compagnie qui se constitua pour exécuter le travail et exploiter l'entreprise parvint à ouvrir le port au commerce en 1886. Mais les dépenses avaient dépassé les prévisions, et les recettes furent insuffisantes. Les marines, dont on avait escompté la disparition, abaissèrent leurs tarifs et parvinrent à conserver une partie du trafic de la colonie, faisant ainsi une concurrence sérieuse au port nouvellement créé. Bref, l'État, qui avait fait des avances considérables, crut devoir, en 1887, prononcer la déchéance de la compagnie conformément à une clause du cahier des charges ; il exploite directement l'entreprise depuis le 1er janvier 1888, et doit payer, pour la garantie d'intérêts, une somme de 2 500 000 francs par an; cette charge considérable ne paraît pas devoir être allégée avant longtemps, et, selon toute vraisemblance,
la dépense restera inscrite au budget métropolitain jusqu'à l'amortissement définitif des obligations de l'ancienne compagnie, c'est-à-dire jusqu'en 1980.
Le port de la Pointe des Galets est protégé par deux jetées en arc de cercle laissant entre les musoirs une passe de 100 mètres de large et de 12 mètres de profondeur. Ces jetées ont 100 mètres de longueur, et leurs points d'attache sur la plage sont distants de 225 mètres l'un de l'autre. Un chenal de 190 mètres de long coqduit dans l'avant-port, formé d'un bassin de 250 mètres de côté, qui constitue déjà un abri très sûr pour les navires; un second chenal, de 150 mètres de long, s'amorce à angle droit sur ce bassin et aboutit au port proprement dit, de forme rectangulaire, ayant 230 mètres de long et 130 mètres de large; les bassins d'opérations y'débouchent sur les côtés. La profondeur est de 8 mètres au minimum.
Le port est pourvu d'un outillage des plus complets. Un phare, situé par 20" 51' 35" de latitude sud et Sa» 62' de longitude est, indique aux navires la position du port ; il possède un feu clignotant, visible à 15 milles. Un autre phare, construit en 1845, et dont le feu fixe porte à 30 milles, est situé par 20° 53'll" de latitude sud et 53° 19' 12" de longitude est.
Ctiemin de fer. — Les conventions conclues avec la colonie et l'État prévoyaient non seulement la construction d'un port à la Pointe des Galets, mais l'établissement d'vm chemin de fer à voie étroite entre ce port et les principaux centres du littoral. Ce chemin de fer fut livré à lexploitation dès la fin de 1882. Il présente un développement de 126 kilomètres entre ses points extrêmes, Saint-Pierre et Saint-Benoît.
L'exécution de la ligne n'alla pas sans de g^randes difficultés, dues à la nature volcanique du terrain, coupé de larges et profonds ravins. Aussi fallut-il construire d'importants ouvrages d'art. On doit citer surtout les ponts métalliques de la rivière de Saint-Étienne (500 mètres, dix travées) et de la rivière des Galets (400 mètres, huit travées), les ponts en maçonnerie de la Grande-Ravine (126 mètres, sept arches) et de la Petite-Ravine (90 mètres, cinq arches), enfin les trois tunnels qui se succèdent presque sans interruption entre Saint-Denis et la Possession, et qui ont respectivement 5 680 mètres, 730 mètres et 4 040 mètres.
RÉGIME COMMERCIAL
Tarif douanier (V. t. I«', pp. 105-116). — La loi du il janvier 1892 assimila douanièrement la colonie à la métropole. Les produits étrangers importés à la Réunion acquittent les mêmes droits que s'ils entraient en France, sauf exceptions déterminées, après avis du conseil général, par des règlements d'administration publique.
Les exportations de la Réunion sont admises en France sous le régime du tableau E, et au même titre que celles des autres colonies soumises au tarif métropolitain.
Banque de la Réunion (V. 1. 1»^, pp. 117-1 19). — La Banque
de la Réunion a été constituée par la loi du 11 juillet 1851, en même temps que les Banques de la Martinique et de la Guadeloupe ; comme celles-ci, elle fut créée à l'aide d'un capital de 3 millions, prélevé d'office sur l'indemnité allouée par la loi du 3 avril 1849 aux propriétaires dont les esclaves venaient d'être libérés par la République. Ce capital fut depuis porté à 4 millions et de nouveau ramené à 3 millions par le décret du 3 juillet 1899. — Le siège de la Banque est à Saint-Denis.
Le privilège de la Banque a été prorogé pour vingt ans, à partir du 11 septembre 1874, par la loi du 24 juin 1874.
En dehors des opérations ordinaires d'escompte et de dépôt, la Banque de la Réunion est autorisée : 1° à escompter des obligations négociables ou non négociables, garanties par des cessions de récoltes pendantes; 2" à émettre des billets payables à vue au porteur.
Elle se trouve donc être à la fois un établissement de crédit agricole, faisant le prêt sur récoltes pendantes, qui n'est pas autorisé en France, et une banque d'émission capable de mettre en circulation des billets comparables à ceux de la Banque de France. Toutefois, les billets de la Banque de la Réunion n'ont cours que dans la colonie. Ils supportent un change dont le taux a subi des variations considérables.
La Banque de la Réunion est placée sous les ordres d'un directeur et d'un censeur légal, nommés par le gouvernement. Les actionnaires élisent un censeur et trois administrateurs qui constituent, avec le directeur et le trésorier-payeur de la colonie, membres de droit, le conseil d'administration.
Intérêt légal. — La loi du 3 septembre 1807 a été promulguée à la Réunion par un arrêté du capitaine général Decaen en date du 26 mars 1808, mais avec eette modification que le taux légal de l'intérêt peut atteindre 9 °/o en matière civile et de 12 °/o en matière commerciale.
Poids, mesures, monnaies. — Les poids et mesures en usage à la Réunion sont ceux de France. La vérification en est organisée dans des conditions analogues à celles de la métropole.
La diversité des monnaies jadis en cours à la Réunion (piastres et quadruples d'Espagne, roupies de l'Inde, kreutzers autrichiens, etc.) amena le gouvernement à promulguer dans la colonie, par décret du 2 avril 1879, les actes relatifs au régime monétaire de la métropole.
A la suite de cette réforme, et pour en faciliter l'application, fut autorisée l'émission par la Banque locale de bons de caisse à cours forcé, véritable papier-monnaie dont la valeur est d'ailleurs garantie par une somme égale en numéraire mise en réserve dans la caisse du trésorierpayeur. Des arrêtés du gouverneur déterminent le montant de chaque émission et le chiffre des coupures. On a substitué aux bons en papier des jetons de nickel.
Un décret du 31 juillet 1893 a interdit, sous peine d'emprisonnement, l'exportation de la monnaie de billon. Cette mesure a pour but d'empêcher, comme l'émission des bons de caisse, la raréfaction du numéraire.
André Y ou.
Colonies II.
VILLES PRINCIPALES^'
Saint-Denis, ville marilime, capitale de la Réunion, chef-lieu de rarrondissement du Vent, du canton et de la commune de Saint-Denis, au nord de l'île ; 28 387 habitants. — Assise sur les bords de la rivière qui porte son nom, elle apparaît comme blottie dans un parc. Siège du gouvernement local, des administrations civiles et militaires, de l'évêché, de la cour d'appel, du tribunal de première instance, Saint-Denis possède des sociétés savantes, des clubs, une bibliothèque publique, un théâtre, un jardin botanique, un champ de courses, un muséum.
Principaux monuments : hôtel du gouvernemenl, hôtel de ville, église cathédrale, banque, hôpital militaire, école centrale, caserne, lycée. Dans la plaine de la Redoute se trouvent deux monuments élevés à la mémoire des Anglais et des Français morts en 1810, lors de la conquête de l'île, par la Grande-Bretagne. La plupart des rues sont droites et bien alignées, les maisons bâties entre cour et jardin.
La rade de Saint-Denis, ouverte aux vents de l'est et du sud-est, est mauvaise ; elle est éclairée par deux feux. Saint-Denis est relié par un chemin de fer à Saint-Benoît et à Saint-Pierre.
Des stations de plaisance ont été élevées sur les hauteurs qui dominent la ville : le Brûlé, Saint-François, le Bois des Nèfles, la Montagne.
Le Port de la Pointe des Galets, commune de l'arrondissement Sous le Vent, sur la côte occidentale de l'île. Population, 3 654 habitants. (V. page 238.)
Saint-Benoit, ville maritime (au nord-est de lîle), chef-lieu d'un canton compris dans l'arrondissement du Vent. C'est le point terminus du chemin de fer de Saint-Denis. Population, 12 528 habitants. Saint- Benoît, située à l'emboucluire de la rivière des Marsouins, est entourée de plateaux bien cultivés. Belle église.
Saint-Louis, ville sur la côte sud-ouest, à l'embouchure de la rivière Saint-Étienne, chef-lieu de canton compris dans l'arrondissement Sous le Vent. Population, 12 728 habitants, — Cinq sucreries; usines du Gol et de la Rivière. Le territoire de la commune est sillonné par un
(1) La population de l'île de la Réunion est ainsi répartie :
Arrondissement du Vent : Saint-Denis, ch.-l., 28 387 hab. ; Bras-Panon, 2 977 : Plaine des Palmistes, 1 374 ; Saint-André, 9 443 ; Saint-Benoît, 12 528 ; Sainte-Marie, 6 209; Sainte-Rose, 3 367; Sainte- Suzanne, 6 688; Salasie, 5 036.
Arrondissement Sous le Vent : Avirons, i 750 hab. ; Entre-Deux, 3 U6; Étang- Salé, 3 037 ; La Possession, 4 227 ; Le Port de la Pointe des Galets, 3 654 ; Saint- Joseph, 9 639 ; Saint-Leu, 6 798 ; Saint-Louis, 12 528 ; Saint-Paul, 19 708 ; Saint- Philippe, 1677; Saint-Pierre, 27 520; Ti'ois-Bassins, 2 034.
Total : 173 192 habitants
système de canaux qui donne au sol une grande fertilité et permet de tenter toutes les cultures. Dans le voisinage immédiat de la ville se trouve la source ferrugineuse de Cilaos, véritable station balnéaire. — Saint-Louis est desservi par la voie ferrée de Saint-Denis à Saint-Pierre.
Saint-Paul, ville maritime et ancienne capitale de la Réunion, chef-lieu d'un canton de l'arrondissement Sous le Vent, sur la côte occidentale, à 10 kilomètres S.-O. de Saint-Denis. Population, 19 708 habitants. — Située au bord d'une baie, la ville est bien construite, ses rues
Port de Saint-Pierre. (Société de Géographie.;
bien tracées. Elle renferme treize sucreries. Le chemin de fer la relie au port de la Pointe des Galets et à Saint-Denis. Son commerce, qui fut très prospère, a bien diminué.
Saint-Pierre, chef-lieu de canton de l'arrondissement Sous le Vent. Population, 27 520 habitants. — Cette ville, sur une pente au bord de la mer et traversée par la rivière Abord, était autrefois la plus riche de l'île, mais son port est devenu presque désert depuis l'ouverture du port de la Pointe des Galets (V. p. 238). Tribunal de première instance. Six sucreries importantes, distilleries et fabriques de conserves de fruits. Elle est reliée à Saint-Denis par le chemin de fer.
Salazie, commune de l'arrondissement du Vent, située dans l'intérieur de File. Population, 5 036 habitants. — Eaux minérales fréquentées par les habitants de la Réunion et par les Mauriciens. Hôpital militaire.
LE PAYS
La colonie de la Côte française des Somalis s'étend à l'entrée du détroit de Bab-el-Mandeb. Elle est tout entière située dans la zone torride.
Au nord, le ras Doumeïra la sépare des possessions italiennes de l'Erythrée. La ligne frontière du côté de l'intérieur, profonde de 60 kilomètres environ, a été déterminée par un protocole du 24 janvier 1900.
Au sud, les puits d'Hadou nous servent de limite. D'après un accord conclu en février 1888, entre la France et l'Angleterre, la ligne de démarcation des sphères d'influence des deux pays part de ces puits et, à partir d'Abassoum, suit le chemin des caravanes jusqu'à Bia-Kabouba. Entre Bia-Kabouba et Harrar, la frontière se confond avec la roule des caravanes. A partir des puits d'Hadou s'étendent les territoires de Zeïla et de Berbéra, dépendant momentanément de l'Angleterre.
Du côté de l'Abyssinie, la frontière est nominalement constituée par une ligne imaginaire, courant parallèlement à 90 kilomètres de la côte.
Nature et relief du sol. —Toute la région présente un caractère assez nettement volcanique, les appareils littoraux participant de soulèvements et de formations coralliennes. En arrière des côtes se succèdent de minuscules plateaux. Plus avant dans l'intérieur, et quelquefois dès le rivage, se dressent de petites collines qui, d'abord groupées et enchevêtrées, se divisent ensuite et courent vers l'intérieur en s'élevant graduellement et en laissant des intervalles occupés par des vallées en caissées, des ravins et des plateaux; elles aboutissent enfin à de véritables massifs, qui constituent les premiers contreforts de cet immense tronc de cône en escalier sur lequel repose TEhiopie. Le plus important de ces massifs s'étend au sud-ouest de Tadjoura ; il est dominé par le mont Gouda (1 675 mètres d'altitude), sur les flancs duquel croît, au dire des indigènes, toute une flore luxuriante. Non loin du mont Gouda, au milieu d'une région couverte de lavés et des plus tourmentées, s'étale, sur une superficie de 180 kilomètres carrés, le Bahr Assal ou lac salé, à 80 mètres au-dessous du niveau de la mer, dont il est distant de 10 l<ilomètres. Selon toute vraisemblance, ce lac faisait autrefois partie du golfe de Tadjoura, et il se produit même encore des infiltrations [d'eau de mer qui ajoutent de nouveaux dépôts de sel à ceux que les siècles y ont accumulés (1).
(1) Il en est séparé par des seuils pins on moins élevés et dans lesquels on observe toutes sortes de variétés de terrains, soit de soulèvement ancien avec
Le désoi'l so déploie partout avec une monotonie désespérante. Passé les environs immédiats de Djibouti, où se déroulent des plaines de sable, ce ne sont que débris de laves roulés en cailloux ou fragments de roches détachés des montagnes, entre lesquels pousse, abondante et drue, une herbe sans couleur.
Partout, sauf vers le sud-ouest, ofi l'àpreté générale se tempère un peu, la colonie présente le même aspect d'aridité et de solitude. Vastes étendues désertes, fonds de torrents desséchés, végétations rabougries et sans éclat, monts calcinés par le soleil, désolation et grandeur : voilà les traits caractéristiques de la contrée.
o II n'y a nulle part dans le monde, dit Rochet d'Héricourt, autant de cratères éteints, autant de laves répandues sur le sol. Si les anciens avaient connu celte contrée, ce n'est point en Sicile qu'ils auraient placé la guerre des Titans contre les dieux, ou les ardents fourneaux des Cyclopes... A ces collines ajoutez la teinte rougeâtre et sombre qu'elles doivent à leur constitution géologique, versez sur elles la lumière tropicale qui découpe ces contours avec une si âpre rigueur, et vous concevrez la tristesse de ce paysage qui ne fait grâce au regard d'aucun détail d'une aridité importune. »
Les îles et le littoral sont le produit de formations madréporiques composées de coraux plus ou moins agrégés avec des fossiles, échinodermes, polypiers, mollusques et foraminiieres. Ce résultat est dû à un soulèvement lent des rivages.
Le calcaire madréporique est très fissuré et laisse passer l'eau, mais, au lieu de la filtrer, il l'imprègne de sels marins. Toutefois le niveau de l'eau douce dans la nappe d'infiltration se relève à mesure qu'on s'éloigne de la mer. C'est ainsi que les puits de Djibouti sont saumâlres et que l'on a de l'eau douce à Ambouli, point situé à quelques kilomètres de la ville.
L'action plutonienne a eu jadis dans ce pays, encore secoué par de fréquents tremblements de terre, une intensité considérable, et les volcans de cette région étaient encore en activité du temps desPtolémées. Des coulées de laves puissantes ont pu être envoyées à des centaines de kilomètres.
Après les manifestations plutoniennes, des phénomènes neptuniens sont venus modifier l'aspect de ces contrées. Des pluies d'une abondance inconnue, après avoir lavé les plateaux, se sont rassemblées dans quelques profondes dépressions, transformées ainsi en lacs, et se sont ensuite ouvert un chemin, entraînant avec elles les parties dures du terrain qui leur résistaient. Ainsi se sont formés ces vastes cirques si nombreux, dont le caractère lacustre ancien est accusé par le gypse et les fossiles localisés qu'on y observe.
Parmi les différentes formations, on se bornera à citer : le calcaire madréporique, qui garnit le littoral et les îles du golfe de Tadjoura ; les blocs roulés dandésile que l'on trouve en quittant la côte et qui couvrent
des calcaires et drs grès, soit de nature éruptive. Ces phénomènes sont relativpraent récents. D'après une tradition courante en Abyssinie, jadis les rivières so déversaient dans la mer.
les pentes. Epars çà et là, au milieu de quelques mimosas et de maigres touffes d'herbe, ils donnent au pays sa physionomie caractéristique; la latérite, argile rouge sableuse, qui est un produit de décomposition des roches éruptives (1).
Climat. — Le climat de la colonie est un climat essentiellement sec ; on la qualifié de climat sus-tropical, chaud, sans pluies.
Pendant la saison chaude, de mai à octobre, où le vent dominant est
Côte des Somalis. — Le désert. (Société de Géographie )
la mousson du sud-ouest, le thermomètre oscille entre 30 et 40». En saison fraîche, c'est-à-dire d'octobre à mai, la température moyenne est de 30 à 35» ; c'est l'époque de la mousson du nord-est. La pression atmosphérique évolue entre 750 et 760 pendant l'été, entre 760 et 770 pendant l'hiver. En 1900, on a compté 58 jours de pluie d'une hauteur de 170 millimètres. Quant au degré hygrométrique, il na pu encore être évalué exactement
(1) La plupart de ces données sont emprantées à un travail manuscrit de M. l'ingénifur colonial A. de Gennes. — V. aussi les documeais rapportés par M. Maurice Maindron.
La température des nuits est inférieure de quelques degrés à celle des jours. De plus, pendant la saison fraîche, le relâchement de la chaleur permet aux Européens de se refaire des fatigues de l'été. Enfin, même dans le temps de la canicule, la chaleur est sèche, se supporte assez facilement et paraît presque saine si on la compare à « ces humidités de chaudière de la Cochinchine et de l'Annam ».
Hydrographie. — Le relief et la nature du sol, autant que le climat, font comprendre que les rivières sont toujours à sec et, que loin d'être à l'état de régime, elles n'ont pas quitté l'état torrentiel (1). Les pluies sont rares, et, après avoir glissé sur la latérite, elles trouvent soit des andésites, qui, bien que solides, sont très fissurées par retrait et les laissent passer, soit les rhyolites, plus ou moins tufacées, qui ne s'opposent à leur infiltration que lorsqu'elles sont devenues argileuses. Le soussol les absorbe donc rapidement, et elles descendent jusqu'à ce qu'elles trouvent un terrain un peu plus imperméable sur lequel elles coulent en rivières souterraines et dans les creux duquel elles s'arrêtent. Ces nappes souterraines entretiennent une humidité bienfaisante dans le fond des vallées et ravins. L'eau potable s'y trouve à des profondeurs variant de 0™,50 à 4 mètres et même quelquefois à ciel ouvert dans de rares cuvettes naturelles.
Côtes. — Du ras Doumeïra aux puits d'Hadou, les deux points extrêmes de la colonie, on compte environ 250 kilomètres de côte, succession de falaises escarpées, presque partout nues et desséchées, entre lesquelles s'ouvrent des vallées et, parfois, des plages.
Les principaux points intermédiaires sont le ras Bir, Obock, le ras Ali, Ambabo, Sagallo, Ambado et Djibouti. Un peu au nord de Djibouti on rencontre les petites îles Moucha. Entre le ras Doumeïra et le ras Bir se trouvent sept îlots rocheux, les Frères, qui appartiennent à la France. Au ras Bir commence le golfe de Tadjoura, dont le fond constitue le Gubbet-Karab, vaste baie ovale, très resserrée à l'entrée, et qui se termine à Djibouti, formant ainsi un golfe particulier dans l'immense golfe d''Aden. A l'exception d'Obock, de Tadjoura et de Djibouti, tous les points cités ne sont que des expressions géographiques.
Flore. — Sur le rivage de la mer, par endroits poussent des bouquets de palétuviers à l'estuaire des rivières. Des palmiers doums {hyphœna Ihef/dica), des acacias et des mimosas, légumineuses à bois dur éminemment désertiques, des grandes asclépiadées arborescentes ou arbres à soie [Calotropis procera), des graminées à racines traçantes, des zygophyllum, sont les végétaux les plus caractéristiques de ces régions désotées. Il faut compter aussi des cierges grimpants et des cucurbitacées.
(1) Leur lit mineur, quand il se produit des pluies accidentelles, ne suffît pas à débiter l'eau : il est bientôt débordé, et il se forme un véritable lit majeur, recouvert par l'inondation qui s'étend sur toute la plaine. Les jardins arabes d'Obock ont été plus d'une fois détruits en quelques heures.
Des dattiers prospèrent dans les jardins, où on les entretient à force d'eau. Plus dense au voisinage des torrents, cette végétation forme par endroits des fourrés entremêlés de lianes grimpantes qui, par le ton franchement vert des feuilles, reposent la vue des tons jaunâtres de la flore d'alentour et sont comme de petites oasis. Les arbres y atteignent une hauteur de plusieurs mètres. Les indigènes tirent de certains arbustes et de certaines lianes du désert des variétés de gomme et même de caoutchouc,
Faillie. — Malgré la chaleur et la rareté des pluies, la faune, dont le caractère est nettement désertique, est très variée; l'eau, qui demeure
Obock. (Société de Géographie.)
assez longtemps dans quelques réservoirs naturels, permet parfois aux vertébrés de séjourner et de pulluler.
Parmi les animaux domestiques, on ne compte guère que le mouton, la chèvre, l'âne, le bœuf et le chameau. Les troupeaux de moutons et de chèvres, qui constituent la principale richesse des indigènes, sont aussi une des causes de la stérilité du pays. Le bœuf, qui est le bœuf zébu d'Afrique, s'y élève moins bien ; les volailles sont très rares.
Les bêtes féroces ou malfaisantes présententdes variétés nombreuses. Peu de serpents; par contre, les chacals pullulent. On trouve aussi de nombreuses variétés d'insectes. Grande abondance de gibier à poil et à plumes : antilopes des espèces les plus diverses, lièvres, francolins abondent.
Il y a, entre l'Ethiopie africaine et l'Arabie une absolue uniformité physiographique et biologique ; même flore, même faune, même vie pastorale et nomade.
S. ViGNÉRAS.
Trois peuplades se partagent inégalement le territoire de notre colonie : les Danakil, les Somalis-Issas, les Gallas.
Les Danakil ou Adals habitent la partie de la Côte française des Somalis qui s'étend de notre frontière nord jusqu'au Gubbet-Karab, et de là, en ligne droite jusqu'à la limita de notre sphère d'influence, entre le Choa et la province de Harrar. Par là, ils touchent aux territoires des Somalis-Issas, fraction de la grande tribu des Somalis, qui occupent tout le reste de nos possessions. Danakil et Somalis vivent en très mauvaise intelligence. Leurs discordes constantes provoquent à chaque instant des troubles dans cette partie du désert, où l'Européen ne peut s'aventurer seul et sans armes. Les uns comme les autres appartiennent à la x*ace dite chamite.
Une troisième peuplade, les Gallas, touche vers le sud aux deux précédentes; mais elle est tout entière en dehors des limites de notre possession.
Les Danakil et les Somalis sont musulmans ou fétichistes. Les Gallas comptent surtout des fétichistes, avec une minorité assez importante de chrétiens. Ils sont fréquemment mêlés de sang nègre.
On évalue à 200 000 environ le nombre des indigènes de nos territoires, mais ce chiffre paraît fort exagéré.
Le Donkali (singulier de Danakil) présente les caractéristiques suivantes : taille assez élevée, membres grêles, front légèrement fuyant, regard vif mais faux, profil très allongé, traits réguliers, visage d'une extrême maigreur. La tête est couverte d'une épaisse toison bouclée mais non crépue. Son vêtement (sauf celui des chefs, qui est plus luxueux) consiste en un morceau d'étoffe serré autour des reins, appelé tob, et drapé en façon de toge, dont il se recouvre en laissant Fcpaule droite à nu. Plus l'udimentaire encore est le vêtement de l'habitant de l'intérieur, qui remplace la bande d'étoffe par une peau de mouton ou un bout de chitfon.
Les femmes, qui sont ti-aitées en bêtes de somme, se contentent dans la brousse de la simple peau de mouton, mais portent au chef-lieu une sorte de pagne prenant au-dessous des seins et auquel elles ajoutent quelquefois une camisole. Elles portent des colliers de verroterie, et étalent aux bras, aux chevilles, aux oreilles, un luxe de très lourds bijoux en cuivre, et aussi de gros bracelets d'ivoire de provenance abyssine.
L'armement des Somalis consiste uniquement en deux javelines plus ou moins longues, une épée dont la lame ressemble à une feuille d'iris, et un bouclier rond, très petit. Celui des Danakil est beaucoup plus vaste et en peau d'hippopotame; ceux-ci portent en général une seule javeline et un poignard à large lame coudée.
Au point de vue physique, le Soniall se distingue du Donkali par une attitude plus martiale. Comme le Donkali, il est de taille élancée et maigre, la couleur de sa peau tient le milieu entre le noir et le café au lait
foncé* en oulre, il a les cheveux plus lisses que le Donkali, ce qui lient peut-être à son habitude de se couvrir la tête de chaux pour teindre ses cheveux en roux.
Quant au reste, ce qui a été dit du Donkali s'applique également au Somali,
Danakil d'Obock.
avec cette différence que ce dernier devient volontiers marin, ce qui n'est jamais le cas du Donkali, et qu'il s'adonne à l'élevage avec plus de soin et de succès. Les pays où les Somalis se livrent à cette industrie s'étendent d'ailleurs au sud-est, en deliors de notre colonie, et les Danakil paraissent avoir de moins bons pâturages qu'eux.
La femme somali est plus coquette que la femme donkali et sait porter avec grâce un vêtement un peu moins rudimenlaire.
Les Gallas s'étendent au sud, au sud-ouest et au sud-est de l'Abyssinie. Très belliqueux, ils ont lutté longtemps contre l'Abyssinie. Quelques tribus sont même restées jusqu'à ce jour indépendantes.
Les Gallas sont noirs, grands, bien proportionnés et ont les traits réguliers. Ils s'adonnent surtout et avec succès à l'agriculture. Leurs armes, à l'exception des fusils qu'il leur est difficile de se procurer à cause du contrôle éthiopien, sont les mêmes que celles des Abyssins et, comme ces derniers, ils portent en général la toge.
Les Danakil et les Somalis sont divisés en un grand nombre de petits États ou tribus, et reconnaissent des chefs, tenus de les consulter. A part de rares exceptions, les tribus ne comprennent qu'un petit nombre d'indigènes, mais il se produit quelquefois des alliances et des groupements de tribus, du reste très instables. A proprement parler, il n'existe ni dans le Somal ni dans le pays des Adals aucun semblant d'unité politique.
Les Gallas semblent plus avancés en civilisation. Chez eux, la commune est constituée et dirigée par un conseil de notables. Mais ils ne sont pas organisés en État, au sens propre du mot, ce qui a permis aux Abyssins de réduire une grande partie de leurs peuplades.
Avec sa grandeur et ses tristesses, le désert plaît infiniment à l'indigène. Il a vu Djibouti, la ville de Harrar; mais à nos maisons il préfère la voûte du ciel ou le toit de sa hutte, faite de quatre piquets et de quelques buissons. Nos villes lui semblent autant de prisons; il proclame volontiers que notre bonne chère engraisse et lui ferait perdre l'agilité de ses membres. Cet amateur d'air libre et d'espace est capricieux, fourbe, querelleur et devient volontiers détrousseur de grands chemins.
Dans la hiérarchie guerrière de ces nomades, on n'acquiert ses grades que par le meurtre d'un ou plusieurs ennemis. Celui qui s'est ainsi distingué a le droit de porter un certain nombre de bracelets ; s'il a tué un Européen, il arbore une plume blanche dans sa chevelure. Peu sociable, il ne vient au chef-lieu que quand la nécessité l'y pousse. Sa vie est toute au désert. Là il se sent chez lui, et son troupeau, qui lui donne à la fois la nourriture et le vêtement, suffit à tous ses besoins. Ce troupeau, dont chaque sujet est marqué au fer rouge de l'empreinte de la tribu, est d'ailleurs sa seule préoccupation : il faut lui procurer l'herbe et l'eau, et se mettre sans cesse en quête de pâturages nouveaux et de nouveaux abreuvoirs, quand les anciens viennent à s'épuiser. L'indigène a donc dû simplifier sa vie à l'extrême.
S. ViGNÉHAS.
Pour désolées et inhospitalières que soient ces côtes éthiopiennes où se sont élevées nos villes de Djibouti et d'Obock, elles n'en ont pas moins une importance politique et commerciale considérable, d'abord parce que ce sont les seuls ports français que nous trouvions entre Marseille et Pondichéry, et ensuite parce que Djibouti est la grande tête de ligne de
l'Abyssinie, qui y dirige ses caravanes et va prochainement être reliée à celte ville par une voie ferrée en pleine activité de construction.
La valeur politique de nos établissements de Djibouti et dObock, qui commandent l'entrée de la profonde baie de Tadjoura, a décuplé depuis qu'a été reconnue olficiellement la constitution de l'empire abyssin et que l'empereur Ménéiik, après une suite ininterrompue de victoires, a fermement annoncé son intention d'ouvrir son pays à la civilisation européenne. Cet état de choses n'est que le résultat logique des efforts de notre politique depuis soixante années, car il ne faut pas oublier que si l'Angleterre avait déjà acquis du territoire dans ces régions, en 1840, nous nous en étions nous-mêmes fait donner dès 1839. Citons Edd, les baies d'Amfila et d'Adulis, que l'on négligea malheureusement d'occuper militairement et qui avaient pourtant été cédées par le roi du Tigré Négoussié au capitaine de frégate français Lefèvre. Nous ne mentionnons donc ces faits que pour mémoire. Mais, en 1843, intervenait le fameux traité passé entre le roi Louis-Philippe et le souverain du Choa Sahla-Salassié. Du reste, sans remonter jusqu'au xvi« siècle, où des rapports assez vagues existaient entre le pays des Négous et la France des Valois, on peut dire que, sous Louis XIII et Louis XIV, de véritables relations diplomatiques se poursuivent entre la royauté française et l'empire éthiopien. Une question éthiopienne se posait déjà, aussi importante peut-être que cette question d'Orient à laquelle, aujourd'hui, elle se relie par plus d'un point. En 1850, Henri Lambert, notre vice-consul à Aden, qui connaissait l'importance du lieu par un rapport de Rolland, consul de France à Massaoua, et frappé des conséquences qu'entraînerait le percement de l'isthme de Suez, projet alors dans l'air, réussissait à acquérir le pays d'Obock-Tadjoura, en passant un traité avec le sultan de Tadjoura, et faisait renouveler, en même temps, ou, pour mieux dire, confirmer le traité de 1843, passé par Rochet d'Héricourt avec l'Ethiopie. Mais le second Empire ne s'occupa que mollement de cette affaire. Il fallut que Lambert fût assassiné aux iles Moucha pour qu'on se décidât à intervenir officiellement. On envoya le capitaine de vaisseau Fleuriot de Langle et le capitaine de frégate Russell. Ils étaient chargés de rechercher et de punir les meurtriers et de renouer des relations avec le sultan donkali Abou-Bekr. Ce dernier signa le traité du 11 mars 1862 avec notre ministre des Affaires étrangères Thouvenel, par l'intermédiaire du cheick Dini-Ahmed, gouverneur de Zeila. Pour une somme de 12 000 thalaris (un peu plus de 50 000 francs), Abou-Bekr, au nom des sultans de la côte et des chefs danakil, garantissait la cession des port, rade et mouillage d'Obock ; et tous s'engageaient solidairement à faciliter les relations des Français établis à Obock avec l'Abyssinie, que leurs territoires séparaient de la mer. Chose extrêmement importante et qu'on oublia plus d'une fois par la suite, les sultans et chefs danakil prirent l'engagement formel de communiquer aux autorités françaises toute proposition de cession de territoire qui pourrait leur être faite de la part d'un gouvernement étranger et de repousser toute ouverture qui n'aurait pas reçu l'agrément du gouvernement français. Enfin, il fut stipulé que, si le mouillage d'Obock était reconnu insuf-
2o4 COTE FRANÇAISE DES SOMALIS
fisant, on céderait à la France quelque port voisin, tel que le Gubet- El-Kharab, ou tout autre, avec le territoire en dépendant (1). Nous acquérions, par ce traité, exactement : Obock et la plaine qui s'étend depuis le ras Ali, au sud, jusqu'au ras Doumeïra, au nord.
Ainsi s'explique le mécanisme de notre organisation en ces régions ; la plupart des traités subséquents ne sont que corrections et additions à celui de 1862. Entre ce traité de 1862 et notre occupation matérielle, près de vingt années s'écoulent. Il fallut que l'Angleterre nous refusât du charbon à Aden, en 1884, lors de l'expédition du Tonkin, pour que l'on se décidât à reprendre la question d'Obock. Car on n'y avait même pas songé quand, en 1870, l'Angleterre nous avait pareillement traités. Au reste, de 1862 à 1884, il ne s'était presque rien passé d'important du côté de Tadjoura, sinon les entreprises de l'Egypte qui, non contente d'avoir annexé cette ville, ainsi que Zeila et Berbéra, en 1874, avait tenté de prendre aussi la petite vallée de l'Atéla, tout près d'Obock, en 1881, et qui avait planté, pour un moment, son drapeau près du ras Bir; ce pavillon fut abattu en 1883. Il y eut encore la donation que l'explorateur français Paul Soleillet amena le sultan Houmed-Loïta à lui faire, en juillet 1882, des port et rade de Sagallo, dans la baie de Tadjoura, petit territoire dont le Cosaque Atchinof essayait de se rendre maître, au nom de la Russie en 1888. La donation de Sagallo à la France fut ratifiée, en 1884, par Ménélik, alors simple roi du Choa.
Mais, de 1875 à 1884, c'est l'initiative individuelle qui fait tout à Obock. Des explorations commerciales amènent à connaître et les routes qui pénètrent de la mer au Choa à travers le désert et les ressources de ce royaume abyssin. Parmi les plus courageux de ces pionniers de la civilisation pacifique, il faut nommer Soleillet, Arnoux, Lucereau, Barrai, tous morts à la peine, et, à l'exception du premier, assassinés par les Danakil ou les Somalis. Le gouvernement ne prend l'affaire d'Obock
(i) Entre autres clauses de ce traité du ii mars 1862, on doit relever particulièrement :
« Art. 7. — Les Français établis à Obock pourront faire pâturer leurs troupeaux sur la montagne de Tadjoura, àKassasazêlé et à EIo, près du cap Jaboutil, sans que ce droit entraîne contestation ou demande d'indemnité. »
Jusqu'ici les indigènes ont toujours empêché les Français de faire l'ascension de la montagne de Tadjoura ou mont Godah, et on ne pouvait le faire sans de grands dangers. En 1893, et dans les années suivantes, les voyageurs du Muséum, moi entre autres, n'ont pu explorer cette région.
« Art. 8. — Les Français auront le droit de prendre du sel au lac d'Assal et autres lieux où il se trouve, -^ans être inquiétés ni molestés. »
(On rt'marquera que les diverses explorations indusirielles et scien'ifîques menées par les Français au lac Assal n'ont pu y parvenir qu'avec des détachements assez considérables de soudoyers abyssins. Le voyage scientifique que j'y ai fait en ma'-s 1893 avec MM. Chefneux et de Salma nécessita une véritable expédition armée.)
« Art. 9. — Les chefs des Danakil et des autres tribus indépendantes de la côte d'Adel prennent l'engagement formel de communiquer aux autorités françaises établies à Obock toute proposition de cession de territoire qui pourrait leur
en mairi qu'en 1884 et il y fait installer un dépôt de charbon. Le premier gouverneur, M. Léonce Lagarde, déploya une grande activité. Les services administratifs furent constitués, un petit navire de guerre fut attaché au port, une population arabe venue du Yémen se livra à la culture de jardins ; des factoreries et des maisons de commerce s'établirent; en quelques années, Obock devint une véritable ville sur la côte désolée des Adels. En 1888, les Messageries maritimes y font escale : Obock est dès lors le point de relâche français entre la France et l'océan Indien. Quelcpies années encore, et le progrès s'affirme. D'Obock, mouillage peu avantageux et port sans valeur commerciale, puisqu'il ne commande pas le chemin des caravanes se rendant en Abyssinie, notre établissement se transporte corps et biens à Djibouti. Cette ville, depuis 1890, drainait le commerce éthiopien, grâce à sa position géographique.
Djibouti est une ville absolument moderne, dont l'existence remonte à un peu plus de dix ans. En 1887, M. Lagarde, parcourant la baie de Tadjoura, remarqua ce cap, placé en face d'Obock, à l'autre extrémité du golfe; il vit le parti à tirer de cette situation et s'occupa d'acquérir le promontoire de coraux et de sables, absolument désert, qui marquait la limite extrême, au nord, des pays somalis. Il y réussissait l'année suivante, en provoquant un accord anglo-français qui nous donnait Djibouti avec un territoire s'étendant à 25 kilomètres vers l'est. D'autres traités antérieurs de quelques années nous avaient assuré la possession d'une large zone de territoire bordant toute la baie profonde de Tadjoura sur une épaisseur de 20 à 40 kilomètres; et le sultan de Tadjoura devenait notre protégé, ainsi que le sultan de Gobad. Enfin, un arrangement passé en 1887 avec l'Angleterre nous donnâtes îles Moucha, placées à l'entrée de la baie de Tadjoura. Les iles Moucha nous furent échangées contre Dongaretta, point de la côte somali sis entre les deiLx ports anglais de Zeila et Berbéra. Nous avions acquis Dongaretta lors du partage entre
être faite de la part d'an gouTemement étranger. Ils s'engagent solidairement. et isolément à repousser toute ouverture qui n'aurait pas reçu l'agrément du gouvernement de Sa Majesté l'Empereur des Français. »
Cet article, qui est le dernier et assurément le plus considérable au point de vue politique, n'a jamais été observé complètement. Il a fallu toute la sagesse et l'énergie de nos administrateurs pour en obtenir l'exécution. D'ailleurs, tant que tous les petits sultans locaux n'auront pas été dépossédés effectivement, on ne pourra jamais compter snr la fidélité des nomades. Et c'est là le côté le plus difficile de la question éthiopienne. Partout où la France, d'une part, et l'Abyssinie, d'autre part, ne pourront faire prévaloir leur puissance effective, la colonisation des territoires somalis et danakil sera indéfiniment retardée et exposée aux pires aventures. Aucun système pratique n'est applicable en ces pays désertiques, traversés par des tribus vagabondes et inhabitables pour les Européens. Ce n'est qu'au bout de longues années et d'efforts continus que l'on pourra jalonner et les voies ferrées et les routes de caravanes avec des fortins assez rapprochés pour que les postes puissent se prêter facilement secours. Actuellement le seul modiis Vivendi est une alliance étroite avec les Abyssins, qui, seuls, peuvent mener la pofice exacte du désert.
les puissances européennes de la province équatoriale d'Egypte. Telle estla situation territoriale actuelle de la France sur la côte des Danakil et des Somalis.
La distance relativement petite qui sépare la province abyssine du Harrar de notre colonie fait de Djibouti le port éthiopien par excellence, et nulle autre rade delà côte ne peut lui faire une concurrence sérieuse, si l'on en excepte cependant Zeila. Et encore, depuis que les Messageries maritimes permettent à Djibouti de communiquer rapidement et régulièrement avec le reste du monde, cette colonie anglaise a-t-elle vu diminuer son trafic avec le Choa. Nos bonnes relations avec l'Abyssinie ont été là pour beaucoup. Gomme on le sait, elles sont fort anciennes; mais elles n'ont jamais été aussi actives et suivies que depuis ces cinq dernières années. C'est au voyageur français L. Chefneux que nous devons être reconnaissants de ces rapports amicaux et avantageux pour les deux nations. Esquissons rapidement l'historique de ces rapports à partir du règne de Louis-Philippe, car c'est à cette époque que des missions officielles, politiques et scientifiques ont pénétré ces régions jusqu'alors fermées aux Européens. Les noms de Combes et Tamisier, de Ferret et Galinier, de Lefèvre, des frères d'Abbadie, de Rochetd'Héricourt demeurent attachés à ces explorations qui, de 1837 à 1843, amènent une telle bonne entente entre les négous du Tigré et les rois du Choa, que des princes abyssins font le voyage de France pour recevoir l'instruction dans nos établissements publics de Paris. En 1843, le roi Sahla-Salassé, aïeul de l'empereur Ménélik, signait un traité politique et commercial où il s'engageait à traiter dans ses États les Français comme la nation la plus favorisée, et le roi de France s'engageait, en tant que « protecteur de Jérusalem », à protéger, comme s'ils étaient sujets français, tous les habitants du Choa qui se rendraient comme pèlerins en Terre sainte, etc. (1).
(l) Voici la teneur exacte du traité de 1843.
€ Vu les rapports de bienveillance qui existent entre Sa Majesté Louis-Philippe, roi de France, et Sahla-Salassé, roi du Choa; vu les échanges de cadeaux qui ont eu lieu entre ces souverains, par l'entremise de M. Rochet d'Héricourt, (Âevalier de )a Légion d'honneur et décoré des insignes de Grand du royaume de Choa, le roi du Choa désire alliance et commerce avec la France.
« Vu la conformité de religion qui existe entre les deux nations, le roi de Choa ose espérer que, en cas de guerre avec les musulmans et antres étrangers, la France considérera ses ennemis comme les siens propres.
I Sa Majesté Louis-Philippe, roi de France, protecteur de Jérusalem, s'engage à faire respecter comme les sujets français tous les habitants du Choa qui iront en pèlerinage, et à les défendre, à l'aide de ses représentants, sur toute la route, contre les avanies des infidèles.
« Tous les Français résidant au Choa seront considérés comme les sujets les plus favorisés, et, à ce titre, outre leurs droits, ils jouiront de tous les privilèges qui pourraient être accordés aux autres étrangers. |
I Toutes les marchandises françaises introduites dans le Choa seront soumises à un droit de 3 pour loo une fois payé, et ce droit sera prélevé en nature, afin d'éviter toute discussion d'arbitrage sur la valeur desdites marchandises.
• Tous les Français pourront commercer dans tout le pays de Choa.
Mais on doit dire que jusqu'à notre établissement à Obock les quelques bons rapports que nous entretînmes avec l'Abyssinie se bornèrent à des échanges officiels de cadeaux et à des envois de décoralions.
L'Angleterre et Tltalie envoyaient aussi des missions et des ambassades, mais le temps passa, Théodoros et Johannès, pour nen-mmerque ses principaux, occupèrent successivement le trône d'Ethiopie, mais sans rien faire pour ouvrir le pays aux Européens dont ils redoutaient les convoitises et qu'ils voyaient sans plaisir s'installer progressivement sur les côtes de la mer Rouge et des pays somalis.
L'Abyssinie demeurait le pays fermé, séparé du littoral par les vastes lolitudes arides battues par les Danakil, rôdeurs de déserts qui attaquaient les caravanes (1).
Au nord, à l'ouest, l'Egypte enserrait l'empire chrétien, qui eut à lutter contre les Derviches, et c'est en les combattant que l'empereur Johannès fut tué, à Matama, le 10 mars 1889. Ce souverain n'avait pas joui un seul instant de la paix. Quand il n'était pas à batailler contre Ménélik, alors simple roi du Choa, il avait à repousser les Gallas, les Musulmans éjryptiens ou Mahdistes, et aussi les Italiens (2). Ceux-ci avaient profité du dépècement que l'Europe fît de la province équatoriale de
t Tous les Français résidant au Choa pourront acheter des maisons et des terres dont l'acquisiiion sera garantie par le roi de Choa ; les Français pourront revendre ou disposer de ces mêmes propriétés. •
(1) L'empereur Théodoros avait rêvé l'œuvre impossible de remettre l'empire éthiopien dans l'antique et primitive splendeur qu'il avait connue sous les vieilles dynasties sabéennes et sémites ; il prétendait que les limites de l'Abyssinie étaient: à l'ouest le Nil bleu, l'Égypie soudanaise au nord, la mer Rouge jusqu'au cap des Somalis à l'est. Son utopie fut de vouloir rendre à cet empire éthiopien ses frontières historiques sans tenir compte des faits accomplis. Et de ces faits un des plus importants est la configuration physique des lieux mêmes, qui a changé avec le temps. En effet, il y a plusieurs siècles, certains fleuves de l'Abyssinie, tels que l'Auasch, se déversaient directement dans l'océan Indien, alors qu'aujourd'hui les circonstances physiographiques ont tellement changé, qu'aucun de ces cours d'eau n'aboutit plus à la mer. Théodoros, en outre qu'il déclarait que son royaume allait jusqu'à la mer, se considérait comme ayant reçu de Dieu la raiSNio'i de revendiquer partout, contre les musulmans, les anciennes limites de l'Abyssinie. Il est à remarquer que ce souverain perdit et l'empire et la vie par les intrigues mêmes de ces chrétiens dont il se proclamait le défenseur. Il fut victime d'abord des révoltes de son clergé, puis des menées des missionnaires européens, catholiques et protestants. Sans les dissensions et les défections qui se produisirent dans toute l'Abyssinie, jamais les Anglais n'auraient pu pénétrer dans le cœur du pays.
(2) Les entreprises de llt&lie sur l'Abyssinie remontent à I830, environ. Mgr de Jacobis. missionnaire apostolique, avait, à cette époque, conqois dans l'Ethiopie une influence considérable, son souvenir même y existe encore. En 1838, le négous Oubié desrendait de cheval quand il pa.ssait devant la porte de l'évêque italien, l'Aôouna Yakoub, comme on l'appelait. C'pst en 1878 seulement que les convoitises politiques se donnèrent cours. Le comte Antonelli ouvrit des pourparlers avec l'empereur Johannès pour lai proposer de l'aider à combattre le roi du Choa Sahala-Mariem (qui est devenu l'empereur Ménélik), et réassit
Colonies II. 17
2o8 COTE FRANÇAISE DES SOMALIS
l'Egypte, de 1885 à 1886, pour se faire donner divers points sur la mer Rouge; Ménélik s'emparait du Harrar, l'Angleterre de divers points de la côte des Somalis, la France de Dongaretla, etc. On sait comment les Italiens échouèrent dans leurs projets de mainmise sur l'Abys^inie et comment ils durent consentir au traité de 1x97, qui les refoula sur les premiers contreforts du Tigré, En 1896, Ménélik, proclamé roi des rois, empereur d'Étiiiopie depuis le 4 novembre 1889, pouvait se consacrer entièrement à la réorganisation du grand empire féodal abyssin, comprenant le Choa et le Tigré. Nous avions toujours été ses voisins pré érés, il fit tout pour resserrer les anciens liens d'amitié II voulut avoir un représentant de la France auprès de sa personne et M. Lagarde quitta sou gouvernement d'Obock pour s'établir à Enlotto comme ambassadeur de France. En décembre 1900, même, il nous permit d'installer officiellement un consul à Harrar. Un des côtés les plus pratiques de l'alliance franco-abyssine est la police du désert que l'empereur fait mener exactement contre tous les pillards somalis ou danakil. La route est aujourd'hui siire entre Djibouti et Ankober, en passant par Harrar, et un chemin de fer est en voie de construction. La concession des chemins de fer d'Ethiopie a été accordée en 1897 par Ménélik à M. Ilg, ingénieur suisse, son conseiller en titre, et à M. L. Chefneux, un de ses grands dignitaires. En 1898, ceux-ci ont transféré cette concession à la Compagnie impériale des Chemins de fer éthiopiens, qui doit entreprendre une grande ligne intra-africaine devant relier les côtes du golfe d'Aden au Nil, en passant par le Harrar et Addis-Ababa.
On comprendra que la situation exceptionnellement favorable faite à la France en Abyssinie n'a pas été obtenue sans peines ni sans passer par des fortunes diverses. Les plus grandes difficultés nous sont venues au moment de la guerre entre l'Italie et l'Abyssinie, guerre qui dura plus de dix années poiir se terminer par la sanglante défaite d'Adoua oii Ménélik écrasa les troupes italiennes (février 1896). Jamais, plus qu'en 1894 et 1895, la politique africaine ne fut hérissée de difficultés; jamais les nomades du désert ne furent plus agressifs et dangereux : c'est que la plupart d'entre eux se trouvèrent alors armés de fusils européens. On essaya de faire croire que la France avait mené cette contrebande de guerre, alors qu'on savait très bien que, depuis des années, l'Italie vendait par milliers des fusils de tous modèles à l'Abyssinie. On accusa le gouvernement français d'avoir prêté à Ménélik des officiers d'artillerie. L'Italie prétendit un instant exercer un droit de contrôle dans nos ports d'Obock et de Djibouti. Il faut reconnaître que nos agents, notamment M. Lagarde, mon-
à passer un traité au sujet de fournitures d'armes avec ce dernier; car, les négociations avec Johannès ayant échoué, l'Italie s'entendit avec le roi du Choa. Les fusils italiens arrivèrent par milliers, et l'on doit remarquer que les troupes italiennes, furent écrasées quelque qiiinz» ans après à Adoua, grâce à ces armes que la mère patrie avait vendups àSahala-Mariem. Quand ce dernier fui p-oclamé empereur, à la mort de Johannès. les Iiali<ns le tinrent pour leur vassal. Et la guerre eut lieu parce que Ménélik ne voulait pas céder à l'Italie une partie du territoire abyssin.
Irèrent en ces circonstances une assez grande fermeté et une louable sagesse. Sans laisser attaquer nos droits, ils surent éviter toute complication diplomatique. Mais les plus grandes difficultés nous vinrent ensuite d'un commun accord entre les Anglais et les Italiens, qui essayaient de nous couper les communications avec l'Abyssinie, en s'insinuant dans la zone qui séparait nos établissements de Harrar. En 1 894, l'Angleterre fut sur le point de signer un accord avec l'Italie, par lequel elle lui abandonnait tout le territoire partant de Massaouah, passant derrière nos possessions et rejoignant Zeila et Berbéra, qui devaient être cédés également au roi Humbert. D'autres menées plus récentes ont été déjouées, tout comme celle-là. Aujourd'hui, notre position sur la côte des Somalis paraît inattaquable; l'Angleterre a des intérêts trop considérables en d'autres régions africaines pour tenter quelque chose contre un empire aussi puissant que celui de Ménélik, et tout prouve que l'Italie a renoncé à sa politique d'aventures (1),
Maurice Maindron.
Régime légal (V. t. le"-, pp. l-ll). — La constitution de la colonie, en dehors des quelques lois qui y ont été promulguées, est déterminée uniquement par l'article 18 du sénatus-consulte du 3 mai 1854.
Le droit du pouvoir exécutif n'est limité qu'en matière de douanes, d'emprunts et en ce qui concerne l'impossibilité d'engager les finances de l'Etat sans un vote du Parlement.
I^elations de la colonie avec la métropole (V. t. !«', pp. 12-14). — La colonie n'a ni député ni délégué au conseil supérieur des colonies; elle est seulement représentée, à Paris, au sein du comité consultatif de l'agriculture, du commerce et de l'industrie des colonies.
Persomiel colonial (V. t. I«f, pp. 16-19). — Un décret du 18 juin 1884, intervenu à la suite de la prise de possession effective d'Obock, confie le commandement et l'administration de la colonie à un commandant, « qui- exercera son autorité dans les conditions déterminées par l'ordonnance du 18 septembre 1844, relatives aux îles Saint-Pierre et Miquelon ».
Ce commandant était nommé le 26 juin de la même année ; il reçut
(1) Parmi les nombreux arrangements survenus entre la France et l'Italie, uiv des plus importants est celui du 24 j-nvier 1903. A la suite d'incidents surventis à Rabeiia, dans le couram de l'anni^e 1898 entre des détachements français et italiens, If'S d-ix g uvornempnts dé<idèr<nt de reprendre les pourparlers engages depuis 1891 Dour la délimita' ion exacte de leurs possessions sur la côte des Somalis. Des commissaires furent nommés eb I90i à cet effet.
trois ans après le titre de gouverneur, par application du décret du 5 septembre 1887, qui conférait aux commandants le titre de gouverneur et établissait des classes personnelles pour ces derniers.
A la fin de l'année 1896, après la réunion des territoires d'Obock, des protectorats de Tadjoura, des pays danakil et de la côte des Somalis sous la dénomination de Côte française des SomaHs et dé/iendances (20 mai 1896), le gouverneur fut chargé des fonctions d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la République française auprès de Sa Majesté Tempereur d'Ethiopie.
Cette situation nouvelle nécessitait une organisation différente. Il y fut pourvu par un décret du 28 août 1898, qui étal)lissait auprès du gouverneur, « pour le seconder et le suppléer en cas d'absence », un administrateur des colonies. Le gouverneur ou son adjoint était en outre assisté d'un fonctionnaire ayant les attributions de secrétaire général et d'un conseil d'administration.
Le chef de la colonie conserva ses prérogatives de gouverneur en même temps que les fonctions d'envoyé extraordinaire jusqu'au 7 mars 1899, mais un décret de cette date sépara les deux attributions, si bien que nous avons aujourd'hui un gouverneur à Djibouti et un ministre plénipotentiaires à Addis-Ababa.
Depuis le décret du 7 mars 1899, le gouverneur n'a plus d'adjoint; il est secondé par un secrétaire général dans les conditions déterminées par le décret du 21 mai 1898.
Un décret du 19 décembre 1900, l'éorganisant le service de la justice, a institué un chef du service judiciaire.
Conseils (V. t. lep, pp. 24-26). — Institué par le décret du 28 août 1898, le conseil d'administration est consulté obligatoirement sur certains points déterminés et peut se constituer en conseil du contentieux administratif. Sa composition a été modifiée par un décret du 11 octobre 1899, applicable à d'autres colonies. Aux termes de cet acte font partie du conseil : le gouverneur, président, trois fonctionnaires et trois habitants notables. Trois membres suppléants sont en outre désignés pour remplacer, en cas d'absence, les trois habitants titulaires. Il n'existe ni conseil général ni municipalités dans la colonie.
La loi française et la loi indigène (V. t. 1er, p. 32), — Les indigènes ne jouissent d'aucun des privilèges qui appartiennent aux citoyens. Notre droit privé ne leur est pas non plus applicable et ils conservent leur organisation sociale et leurs coutumes.
Avant le décret du 19 décembre 1900, réorganisant le service de la justice dans la colonie, les chefs indigènes rendaient la justice conformément aux coutumes locales, et on voit encore figurer au décret du 22 juin 1899 la disposition suivante : « Sont maintenues les juridictions indigènes actuellement existantes tant pour le jugement des affaires civiles entre indigènes, que pour la poursuite des contraventions et délits commis par ceux-ci. » Mais, depuis l'acte du 19 décembre 1900, il n'en est plus ainsi; les juridictions indigènes ont été
supprimées et s'il est encore fait aux autochtones application des us et coutumes du pays, c'est le tribunal français du cbef-lieu qui est seul compétent.
Justice (V. l. I", pp. 41-44;. — Inau^rée à Obock par les décrets des 2 septembre 1887 et 22 juin 1889, puis à Djibouti par le décret du 4 septembre 1894, l'organisation judiciaire est aujourd'hui déterminée par les décrets des 19 décembre 1900 et 16 mai 1901.
Le décret de 1894, comme les précédents, conGait uniquement à des fonctionnaires administratifs le soin de rendre la justice, et maintenait les tribunaux spéciaux institués pour le ri glement des affaires intéressant soit les indigènes entre eux, soit les indigènes conjointement avec les Européens ou assimilés.
Le décret du 19 décembre 1900 met sur un même pied d'égalité indigènes et Européens et institue une juridiction du premier degré, une juridiction d'appel et une juridiction criminelle.
Le tribunal du premier degré était composé dun fonctionnaire, licencié en droit, rendant seul la justice, mais le décret du 26 mai 1901, dont c'est l'unique objet, a substitué à ce fonctionnaire un magistrat de car rière. Ce tribunal connaît des affaires civiles, commerciales, correctionnelles et de simple police. Les affaires commerciales sont dispensées du préliminaire de conciliation.
Le tribunal d'appel est composé d'un magistrat président, exerçant en outre les fonctions de chef du service judiciaire, et de deux fonctionnaires membres.
Quant aux affaires criminelles, elles sont déférées au tribunal d'appel, assisté de deux assesseurs. Ceux-ci sont désignés au sort, sur une liste de douze fonctionnaires ou notables de nationalité française, dressée chaque année par le gouverneur.
Les fonctions du ministère public sont remplies, en appel et au criminel, par un même fonctionnaire.
Le juge du premier degré exerce les attributions de magistrat instructeur.
Deux arrêtés des 20 et 26 août 1900 règlent la composition du tribunal maritime commercial de la colonie.
Instruction publique (V. 1. 1", pp. 45-46). — Peu après notre établissement à Obock, Mgr Taurin Cabagne, vicaire apostolique d'Abyssinie, obtenait l'autorisation d'installer une petite mission à Obock. Cette mission était composée, à 1 exemple de ce qui avait été fait auparavant à Harrar par Mgr Taurin, d'im orphelinat de jeunes Gallas catholiques, auxquels on enseignait, en même temps que notre langue, quelques éléments d'art agricole et manuel. L'institution était dirigée par des pères de l'ordre des capucins. C'est de cette école que sont sortis la plupart des interprètes abyssins dont nous avons eu à utiliser les services en Ethiopie et dans la colonie, surtout à partir de 1895.
Dès que nous eiimes solidement pris pied à Djibouti, la mission s'y transporta, mais jamais elle n'a eu d'action sur les indigènes, à qui on
n'enseigne pas encore notre langue. Toutefois, à l'instigation des pères, qui reçoivent une subvention de 1' « Alliance française », une école des frères de linstitut Saint-Gabriel s'est ouverte à Djibouti, le l^r février 1901, dans le but de donner un enseignement primaire et manuel. Tous les enfants indigènes, sans distinction de races, y sont admis aux cours gratuits. L'école reçoit également les enfants européens comme externes ou pensionnaires. Étant donnée sa création récente, on ne peut que la mentionner.
Une école de filles tenue par des sœurs existe encore à Djibouti. Une école des frères de Saint-Gabriel et une école des sœurs ont été en outre créées à Harrar.
Il n'a donc été fait que peu d'efforts en vue du développement de l'instruction : le crédit affecté aux écoles figure au budget pour la modique somme de 1 200 francs.
Cultes (V. t. l^^, p. 47). — Le culte catholique est représenté par deux pères de l'ordre des capucins, qui reçoivent une indemnité annuelle de 1 200 francs ; ils procèdent aux cérémonies dans une simple chapelle privée.
La colonie compte bon nombre de musulmans à qui est laissée la plus grande liberté ; ils ont édifié une mosquée.
Régime financier. — Le budget. — De 1884, date de la prise de possession effective, jusqu'en 1896 inclus, la presque totalité des dépenses faites tant à Obock qu'à Djibouti a été imputée sur le budget colonial. La contribution de l'Etat, pendant toute cette période, a été exactement de 6 389 026 fr. 83.
A partir de 1897, à l'exception d'une somme de 37 500 francs allouée à la Compagnie du câble qui relie Obock à Péiim, l'ensemble des crédits qui étaient habituellement inscrits pour la colonie d'Obock aux différents chapitres du budget colonial sont réunis en une subvention globale de 577 307 francs, qui figure au chapitre : o Subventions au budget local de certaines colonies ».
Cette subvention est attribuée au budget du protectorat de la côte des Somalis ou kahzna. Le kahzna, nécessité par le développement de Djibouti, avait été institué par des arrêtés locaux et sanctionné par un décret du 11 juin 1895. 11 ne se confondait pas avec le budget local primitif, celui d'Obock, qui, antérieur au kahzna, subsista encore pendant quelque ternp^ à côté de lui. Le Kahzna n'eut qu'une existence éphémère : les prescriptions du décret du 11 juin 1895, qui lui donnaient une constitution à part furent abrogées par le décret du 28 août 1898, dont l'article 6 est ainsi conçu : « Les dispositions du décret du 20 novembre 1882 sur le régime financier des colonies sont applicables au budget local, qui sera soumis au contrôle de la Cour des comptes. »
Depuis lors, le budget local, tout court, de la côte des Somalis est soumis aux règles communes, et les prescriptions de la loi de Finances du 13 avril 1900 lui sont, en outre, entièrement applicables.
Cependant les ressources locales avaient sensiblement augmenté, et
on les voit s'accroître considérablement à partir de 1898. Par contre, la subvention de l'État allait décroissant.
Taxes locales. — A) Contributions indirectes. — I. Taxes de cotisommation. — I-es taxes de consommation ont été instituées par les arrêtés des 10 décembre 1899 et 30 juin 1900. Elles portent sur les alcools et liqueurs alcooliques (t fr. 40 par hectolitre et par degré); sur les vins en fûts (5 francs par hectolitre), vins et liqueurs (15 francs par hectolit-e), vins nouveaux (O fr. 25), vins en bouteilles (0 fr. 10); sur le:5 vermout (25 francs par hectolitre), bière et cidre (5 francs par hectolitre); sur les dattes, dourah, farine, grains, sOn, huile, pétrole, riz (de
1 à 5 francs les 100 kilogrammes); sur le tabac fabriqué et en feuilles 25 et 15 francs); enfin sur les haschich (2 fr. 50 le kilogramme) et kathe (50 francs les 100 kilogrammes. — II. Droits de sortie. Chameau 12 francs, cheval 16 francs, mulet 16 francs, âne 6 francs, bœuf, vache ou taureau
2 francs, mouton et chèvre 0 fr. 50, peaux de mouton et de chèvre 5 francs les 100 kilogrammes, peaux de bœuf 5 francs pièce.
Les peaux à destination de France sont exemples ; sont exempts également tous les produits ci-dessus, dirigés vers l'Abyssinie (arrêté du 12 octobre 1900;. — III. Droits de navir/ation. Ces droits frappent les boutres et les embarcations (arrêté du 17 octobre 1900).
B) Contributions diverses. — Sont compris sons cette dénomination les droits sur les différentes catégories d'actes; les droits de contrôle et de surveillance sur les armes et munitions transitant par la colonie (armes à feu 4 francs par pièce; cartouches 2 francs le cent, etc.); les droits d'abatage (chameau 2 francs, bœuf 1 franc, chèvre ou mouton 0 fr. 25); les taxes sur les émigrants engagés (5 francs), les indigènes embarqués au commerce (5 francs), etc. (arrêtés des 12 novembre 1899 et 17 octobre 1900).
C) Impôt foncier. — Cet impôt est établi par les arrêtés des 9 et 12 octobre 1900 et se divise en patentes et en droits sur la propriété bâtie. — I. Patentes. Cette contribution consiste en un droit fixe réglé d'après la nature de la profession, et les professions sont réparties en 8 classes ainsi taxées : l'» cl. 500 francs; 2« cl. 300 francs; 3« cl. 200 francs; 4« cl. 150 francs; 5« cl. 100 francs; 6" cl. 50 francs; 7« cl. 30 francs; 8« cl. 20 francs. — II. Droits sur la valeur des propriétés bâties et droits sur les cases. La taxe sur les maisons a pour base la valeur locative de l'habitation et est égale au 3 pour 100 de cette valeur. La taxe sur les cases indigènes est de 2 fiancs par case et par année.
D) Produits divers. — Taxes télégraphiques d'Obock à Périm et de Djibouti à Obock 0 fr. 15 et 0 fr. 20 par mot (arrêté du 17 octobre 1900tj taxe sur les chiens arrêté du 19 octobre 1900); droit de contrôle sur les boissons alcoo iques transitant par la colonie ou qui en seront exportées : au-dessous de 50 degrés, 0 fr. 50 par litre ou par bouteille; de 50 degrés et plus, 0 fr. 10 par litre ou par bouteille, etc.
Comme on le voit la liste des contributions est longue et se passe de tout commentaire. On songerait encore à l'agrémenter de droits de douanes I
Armée et défense. — Obock était compris parmi les points d'appui de la flotte par le décret du 4 octobre 1898, et un nouvel acte du 9 décembre 1898 fixait pour la côte des Somalis, en même temps que pour d'autres colonies, l'étendue des territoires nécessaires aux points d'appui. Or le décret du 1" avril 1899 qui a déterminé, en attendant le vole d'une loi sur la matière, le régime des points d'appui de la flotte aux colonies, ne comprend plus, dans lénumération de ces derniers, la côte française des Somalis. Aucune explication n'est donnée à ce sujet, mais l'acte en question prévoit, toutefois, que « des décrets pourront classer d'autres points d'appui de la flotte, au fur et à mesure des besoins constatés».
Il n'existe dans la colonie aucun travail de défense ni aucune fraction de l'armée coloniale. Tout se borne à une milice indigène, constituée assez fortement pour assurer la sécurité de la brousse. Elle a été organisée en dernier lieu par deux arrêtés locaux du 27 septembre 1900 et comprend 1 adjudant, 2 sergents, 8 caporaux, 15 soldats de première classe, 50 soldats de deuxième classe et 24 soldats de troisième classe.
S. VlGNÉRAS.
GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE
Agriculture. — Pour les raisons géologiques et climatériques précédemment exposées, la Côte des Somalis ne saurait être une colonie agricole. Est-ce à dire que son sol soit complètement improductif? Les cultures maraîchères d'Amboulie, à 7 kilomètres de Djibouti, les essais de culture de dourah, d'orge, de maïs, les plantations de dattiers et de cotonniers, tentés récemment par un colon sur les rives de la Dondah, les bosquets de végétation qu'on rencontre dans les endroits arrosés, montrent qu'avec l'eau on pourrait sur bien des points transformer le sol de la colonie. Mais les frais darrosage et de main-d'œuvre seraient-ils compensés par les résultats?
Il semble donc que la colonie doive s'en tenir à ses ressources naturelles : l'élevage des troupeaux et la récolte des gommes et résines insuffisamment utilisées jusqu'ici. Tout au plus pourrait-on tenter, comme on l'a fait avec succès à Ismaïlia, de créer, sur les plateaux désolés de Djibouti, une végétation artificielle qui en transformerait avantageusement l'aspect,
La colonie ne pouvant se suffire à elle-même, son avenir paraît être dans une meilleure utilisation des produits agricoles étrangers. Jusqu'à ces derniers temps, la farine de Marseille, employée par les boulangers grecs, revenait à 31 ou 32 francs les 100 kilogrammes. Actuellement, avec les blés venus de Trieste, elle est tombée à 22 francs; elle ne reviendra qu'à 14 francs lorsque l'achèvement du chemin de fer permettra d'uti-
LA MISE EN VALEUR 26o
liser les blés d'Abyssinie. Le prix de la viande de bœuf, par suite de l'arrivage des contingents abyssins, diminuera du même coup considérablement.
Industrie. — L'industrie indigène n'existe pas, la population autochtone étant essentiellement pastorale et nomade. Quant à l'industrie européenne, toute récente, elle a reçu le développement que comportent les ressources locales et les besoins locaux.
Le sous-sol de la colonie est incomplètement connu. Mais la nature du sol généralement volcanique, les prospections tentées en différents endroits, laissent peu d'espoir dans la découverte de richesses minières de quelque importance. Nulle part on n'a relevé de traces d'or ni de houille. Les seules ressources connues sont un gisement de fer oligiste, près du village de Boulaos, l'existence de bancs d'huîtres perlières dans la baie de Tadjoura, et, à quelque distance de la côte, les importants dépôts de sel du lac Assal qui donnent lieu à une exploitation. La colonie remplit, parfaitement les conditions requises pour rétablissement et la prospérité des salines : climat chaud et sec, grand vent.
Le territoire de l'Abyssinie semble mieux partagé en richesses minérales. On a découvert un gisement de charbon d'ancienne formation entre Harrar et Addis-Ababa, non loin du tracé du chemin de fer. D'autre part, deux gisements importants de lignite ont été reconnus au nord d'Addis-Ababa, et des quartz aurifères sont en exploitation. L'industrie de la colonie et le trafic du chemin de fer ont, sans doute, un accroissement à espérer de ces découvertes.
C'est à la satisfaction des besoins locaux que l'industrie européenne doit son principal développement. Grâce à la création d'une importante minoterie, munie de moulins Schweitzer, la population consomme à meilleur compie du pain de meilleure qualité et les bateaux peuvent s'approvisionner facilement de pain frais.
L'alimentation en eau a provoqué la création d'une autre entreprise : la Société industrielle de Djibouti. Par ses soins, un réservoir a été creusé !"i Amboulie à 7 kilomètres de ce point. Une machine élévatoire envoie l'eau vers la ville et des canalisations la distribuent dans les divers quartiers, d<ns les bornes-fontaines, chez les particuliers jusqu'à l'extrémité de la jetée. Là, des chalands-citernes la portent aux navires.
Une autre société, la Société industrielle d'Orient, semble s'être donné pour but de procurer aux Européens des logements appropriés au climat. Elle a construit quinze immeubles dont quelques-uns offrent de bonnes conditions d'habitabilité. Les matériaux sont fournis par les carriè es de pierres de Gahalmahen, une scierie de madrépores, une briqueterie, deux fours îi chaux. La mênie société a eu en vue de mettre en valeur le« vastes plateaux du Marabout et du Serpent; elle a établi entre eux, moyennant la concession d'un lot important de terrains, une route de 700 mètres et construit un pont en maçonnerie.
Enfin, la Compagnie de l'Afrique orientale s'est proposé de doter le port de Djibouti de moyens qui assurent sa suprématie dans cette partie de l'océan Indien. Dès 1884, elle établissait à Obock un dépôt de charbon
pour notre flotte de guerre. Transportant ensuite à Djibouti le centre de ses opérations, elle s'est vue obligée, par le développement du port, à augmenter considérablement Timpurtance de son dépôt. En même emps, ses navires de fort tonnage transportaient les matériaux destinés à la Compagnie des chemins de fer, ses chalands s'employaient à la fourniture du charbon aux bateaux et au transbordement des marchandises. Elle a étendu le cercle de ses opérations en établissant un service régulier de cabotage entre les divers ports du golfe Persique desservis auparavant d'une manière irrégulière et fort coûteuse par des boutres arabes. Un vapeur de 300 tonnes, le Binge7% met en communications régulif-res, Djibouti d'une part, de l'autre, Aden, Hodeidah, Zeila, Berbéra etPérim. Le mouvement de la navigation se porte de plus en plus vers le port de Djibouti, au détriment de ses concurrents anglais Aden et Périm. Trouvant à Djibouti une rade profonde, un outillage économique suffisant, de l'eau douce en abondance, de la glace, delà farine à bon compte, plusieurs lignes d'extrême Orient l'ont choisi comme port d'escale et de ravitaillement. Djibouti est le port officiel de la Russie pour ses expéditions en Abyssinie. Les relations avec l'extrême Orient vont grandissant; le chemin de fer va établir entre notre port et l'Abyssinie un courant commercial de plus en plus actif.
Communications avec l'A.byssinie. — Pendant longtemps, les communications de Djibouti avec l'intérieur n'étaient assurées que par un tronçon de route (7 kilomètres environ) entre le port et les jardins d'Amboulie, et par des sentiers ou pistes se dirigeant vers l'Abyssinie. Les caravanes qui se rendaient à Harrar traversaient le désert somali, par Sarman, Dalaimalay, Gueldeïssa, Belaoua. Le voyage, assez pénible, ne demandait pas moins de vingt jours, entre Djibouti et Harrar. Le transport des marchandises à dos de chameau revenait à 300 francs environ la tonne et excluait du trafic les marchandises lourdes ou encombrantes.
L'importance croissante de l'Abyssinie, la perspective de détourner vers notre port le courant des transactions commerciales abyssines devaient faire rechercher un moyen de communication moins suranné. En 1896, MM. Chefneux et Ilg obtenaient des gouvernements français et éthiopien la concession d'une ligne de chemin de fer de Djibouti à Harrar, puis à Addis-Ababa et à Kaffa, dans la région du Nil Blanc. La ligne devait être construite uniquement sur territoire français et éthiopien. Une partie du premier tronçon de 295 kilomètres entre Djibouti et Addis- Harrar, voisin de Harrar, est en exploitation jusqu'au kilomètre 163, et l'on prévoit pour 1903 l'achèvement de ce premier tronçon.
Le transport des marchandises est assuré par la voie ferrée jusqu'à Lassarat; de là des caravanes, organisées aux risques et périls de la Compagnie, leur font effectuer le reste du trajet (1).
(l) liO prix de transport est fixé de la manière suivante : De Djibouti à Harrar, 25 roupies par charge moyenne d'un chameau. D'Aden à Harrar, 28 roupies par charge moyenne d'un chameau. A «50 kil. la charge de
Les communications avec la France sont assurées par plusieurs lignes de navigation à service régulier. Trois bateaux des Messageries marilimes, ayant Marseille comme port d'attache, touchent chaque mois à Djibouti, à l'aller et au retour. La Compagnie Havraise Péninsulaire dessert Djibouti une fois par mois De même la Compagnie ^'alionale, dont un bateau, allant en Indo-Chine, s'arrête une fois par mois dans notre port, mais à l'aller seulement. L'Arabian Persian assure un service mensuel entre l'Angleterre et le golfe Persique, avec escale à Djibouti, mais à l'aller st-ulement. Les paquebots du Lloyd autrichien font escale à Djibouti pour un service mensuel.
Les paquebots de la Compagnie des Chargeurs Français, qui font le service entre Marseille et rindo-Chine, font leur charbon à Djibouti, à l'aller et au retour.
Obock est relié au réseau international par le câble d'Obock à Périm, qui appartient à l'Eastern Telegraph Company (loi du 9 juillet 1889, approuvant la convention du 17 mai 1889). Djibouti est relié à Obock par un câble franç-ais.
Coininerce. — Si l'agriculture n'existe pas dans la colonie, si l'industrie en est encore à ses débuts, par contre le commerce a déjà reçu un développement appréciable.
Djibouti compte en chiffres ronds 250 commerçants, hôteliers, restaurateurs ou boulangers. L'importance des intérêts engagés a provoqua (1900 la création d'un syndicat commercial pour l'élude et la défense des intérêts commerciaux et industriels de Djibouti. Outre les sociétés industrielles énumérées plus haut, et dont quelques-unes (telle la Compagnie de l'Afrique orientale) se livrent à des opérations commerciales, d'autres ont un caractère plus particulièrement commercial : tel le comptoir de Djibouti, qui s'occupe principalement d importation et d'exportation.
La population commerçante, très mêlée d'origine, se partage les différents articles. Les Arabes et les Indiens se livrent au commerce des denrées réservées aux indigènes : orge, dourah, riz, farine de Bombay, dattes, huiles d'Aden, beurre indigène. Les commerçants grecs tiennent des boutiques d'épicerie, des restaurants, des boulangeries, des débits de boissons et de tabac. Les négociants français s'adonnent de préférence au marché des étoffes et k la vente des articles pour Européens, denrées, boissons, vêtements, chaussures, etc.
L'importation comprend d'abord des articles d'alimentation, de con-
chamcau et i fr. 75 le taux moyen de la roupie, le prix de la tonne ressort à 250 X 4 X 1,75 = 175 fr. de Djibouti à Harrar.
Moyennant un supplément de 12 roupies par tonne, la Compagnie se charge du transport direct des marchandis-s d'Aden à Harrar. Le transport est assuré d'Aden à Djibouti par un vapeur à service régulier, le Binger. c'est une facilité qu'apprécient même les commerçants anglais. Peu à peu le courant commercial du golfe Persique s'étab.it vers notre port, et le port rival de Zeyla est menacé d'une prompte décadence.
sommation indigène ou européenne, dont les principaux sont, par ordre d'importance : riz, beurre indigène, farine, vins en fûts et en bouteilles, dourah, sucres, tabac en feuilles ou fabriqué, dattes, orge, eaux de-vie et alcool, huiles comestibles. Pour les autres articles, la première place appartient aux tissus de coton écrus ou teints et façonnés, et aux tissus de soie pure ou mélangée. I
Les principaux articles exportés sont, par ordre d'importance : dents d'éléphant, peaux de mouton, or d'Abyssinie, civette, café en fèves, animaux vivants, cire brute, gommes.
En ce qui concerne le commerce des ports de la côte des Somalis avec le Harrar, l'ensemble des exportations approche de 7 millions pour six articles seulement : or, ivoire, peaux, civette, cire et surtout café. Les importations, qui approchent de 14 millions, comprennent les objets d'alimentation (en particulier le sel), les cotonnades (américaines, indiennes, indo-hoUandaises), lainages, soieries, armes et munitions, verreries et verroteries.
En résumé. plus encore que par la valeur, l'importation européenne est mtéressante par la variété des produits qu'elle représente. 76 articles y figurent, témoignant que les indigènes ont quelques-uns des besoins, et apprécient déjà dans une certaine mesure les commodités de la vie européenne.
Avec l'Abyssinie, le commerce des établissements de la côte s'élève à plus de 20 millions, dont les deux tiers pour l'importation. 11 n'a pas atteint le maximum de son développement. L'Abyssinie offre des ressources naturelles immenses, matière inépuisable pour l'exportation européenne. L'agriculture, favorisée par un climat qui permet les cultures des latitudes les plus variées, l'élevage, facilité par un grand nombre de prairies où vit une race estimée de mulets et de chevaux, ne demandent, pour atteindre leur plein développement que des débouchés sur la côte. Quant à l'importation, son champ d'action peut s'étendre indéfiniment. L'industrie en Abyssinie n'existe pas et n'existera pas de longtemps encore. D'autre part, les besoins sont considérables, besoins essentiels, comme ceux du vêtement, de la vie courante, de l'armement, qu'il faut satisfaire dès à présent, besoins de luxe, encore rudimentaires, mais que le développement de la richesse nationale et le contact plus régulier des Européens doivent forcément accroître.
Magasins généraux. — Un décret du ler février 1901 autorise la création à Djibouti de magasins généraux destinés à opérer la garde, la conservation et la manutention des matières premières, objets fabriqués, marchandises et denrées que des négociants, industriels ou agriculteurs voudront y déposer; à favoriser la circulation des marchandises et le crédit basé sur leur nantissement par l'émission de récépissés et de warrants... «Les autorisations d'ouvrir ces magasins « sont accordées par arrêté du gouverneur, après avis du conseil d'administration et en vertu de contrats spéciaux à chaque entreprise, d'un commun accord entre le gouverneur et les intéressés ».
Entrepôt réel de douanes. — Un second décret du I»'' février 19' 1 accorde l'entrepôt réel de douanes à Djibonti ; il est ouvert aux marchandises soit tarifées, soit prohibées, soit passibles de taxes de consommation ; les lois et actes divers qui régissent les douanes françaises lui sont applicables, sauf en ce qui concerne le délai d'entrepôt (deux ans, au lieu de trois) et le mode de concession, qui pourra avoir lieu par un traité de gré à gré entre le concessionnaire et le ministre des Colonies.
Par application de cet acte, il a été fait concession à un pa'ticulier (convention du 18 avril 1901, approuvée par un décret de même date) :
Djibouti. Marché indigène.
10 d'un entrepôt réel de douanes; 2° de magasins généraux à Tusage du commerce.
Travail. Main-d'œuvre. — Les pays somalis, l'Égj-pte, le Yémen, la côte d'Arabie, l'Italie et la France fournissent la main-d'œuvre, mais dans des proportions différentes : peu de Français, d'Italiens et de Grecs sont occupés aux travaux.
A Djibouti, un indigène employé reçoit de 30 à 65 francs par mois; un ascari, 30 francs; un boy, un gardien, un muletier, 36 francs; un interprète, 65 francs.
Un coolie travaillant à la voie du chemin de fer est payé de 0 fr. 73 à 1 fr. 50 par jour; un chef d'équipe indigène touche 2 fr. 25. La nourriture est généralement donnée en plus.
Quant aux Européens, leur salaire varie de 5 à 9 francs, selon la nature des travaux : tranchée en terre ou en rocher. Un chef de chantier reçoit environ 10 francs par jour.
RÉGIME DE LA PROPRIÉTÉ
Domaine (V. t. I^r, pp. 66-75). — Dans quelques-unes de nos nouvelles colonies, des décrets ont déterminé le réginne de la propriété foncière, le domaine public, le régime des ferres domaniales. Hien n'a encore été fai de ce côté pour la Côte française des Somalis.
Le gouvernement local avait bien réglementé la propriété foncière par un arrêté du 12 février 1900, mais celui-ci n'a été rendu applicable qu'en ce qui concerne la régularisation des titres de propriété.
Aliénation des terres domaniales. — Concessions tei'riloriales. — Divers arrêtés locaux ont réglementé le régime des concessions territoriales : un premier texte du l*"" décembre 18«5 a été modifié par l'arrêté du l^' janvier 1892. Conformément à ce dernier arrêté, des concessions étaient données sous condition de mise en valeur dans un délai de six mois, soit pour une durée de 30 ans à titre renouvelable, soit à titre définitif. L'étendue maxima des lots comprenait un hectare dans les villes, deux sur les plateaux et dix partout ailleurs.
Un autre arrêté du 13 novembre 1899 établit un régime de concessions à titre onéreux pour les terrains urbains et permet aux concessionnaires d'acquérir à titre définitif ou de transformer leur concession provisoire en concession définitive en achetant le terrain.
Enfin, un dernier texte du 29 décembre 1899, maintient les dispositions de l'arrêté précité et divise les terres de la colonie en trois catégories : les teiTains urbains, comprenant les petits plateaux sur lesquels s'élève la ville de Djibouti ; les terrains suburbains, qui s'étendent sur environ six kilomètres de diamètre dans tous les sens à partir des limites mêmes du chef-lieu; les terrains ruraux, c'est-à-dire tout le reste de la colonie.
Les terrains suburbains et ruraux sont concédés gratuitement. Les premiers sont accordés pour 5, 10 ou 30 ans, en vue de constructions à y édifier (paillo! les, 5 ans; maisons en bois ou en terre, 10 ans; maisons en pierre, 30 ans), et pour 30 ans s'il s'agit de cultures ou d'industries. 11 n'est pas concédé plus d'un hectare. Quant aux seconds (les terrains rurau.x), ils sont accordés pour 50 ans et, par fraction de 250 hectares, jusqu'à concurrence de 1 000 hectares. L'acquisition de ces deux catégories de terrains peut également être effectuée conformément aux prescriptions de l'arrêté du 13 novembre 1899.
Terrains ruraux. — Les indigènes qui vivent au chef-lieu sont soumis au droit commun. Quant aux autres, ils ont à leur disposition l'immensité de la brousse (les terrains ruraux). Sans doute des concessions pourront être données sur cette partie du domaine; mais, à moins d'éventualités très problématiques, qui songera jamais à disputer aux indigènes la possession de terres désertiques et sans nul avenir?
En lait, donc, les indigènes danakii et somalis jouissent seuls des terrains ruraux que leurs tribus errantes parcourent en tous sens, en quête d'eau et d'herbe pour leurs troupeaux.
Concession du lac Assaf. — Un décret du 4 août 1892 a concédé à M. Chefneux, pour une période de cinquante années, et sous réserve de constituer une société au capital de un million, l'exploitation des salines du lac Assal, situées sur le territoire du Gubbet-Karab. Un second décret du 13 septembre 1897 a substitué à la précédente société la Compagnie impériale des chemins de fer éthiopiens. Enfin, un dernier acte, du 20 janvier 1899, a im osé au concessionnaire le versement d'un droit uniforme de i franc par tonne exportée du sel extrait du lac Assal.
Aux termes du cahier des charges annexé au décret du 4 août 1892, le concessionnaire ne peut pas s'opposer à l'exploitation du sel par les indigènes pour les besoins «les pays limitrophes et doit prendre toutes les mesures nécessaires à la sécurité de son personnel.
Concession de la pèche des huîtres perlières. — La matière est réglementée par un décret d» 3 septembre 1899. D'après ce décret, la pêche des huîtres perlières et de la nacre fait l'objet de conce^*sions accordées par le gouverneur en conseil d'adraini>tration. Les concessions sont attribuées pour dix et vingt ans à titre onéreux, et sont renouvelable». Elles sont portées de droit à vingt ans, quand les concessionnaires justifient de la création de parcs de culture; dans ce cas ils peuvent être exonérés de tout ou partie de leurs redevances pour une période à «lélerminer par le gouverneur. Seule, la pêche à la main ou à la plonge est autorisée.
TRAVAUX PUBLICS
Personnel. — Par décret du 2 juin 1899, applicable aux colonies autres que l'Indo-Chine, la Martinique, la Guadeloupe et la Réunion, le service des travaux publics est placé sous les ordres d'un chef de service relevant directement du gouverneur de la colonie. En outre, un arrêté ministériel du 10 juin 1899 fixe pour la côte des Somalis le grade de chef de service, qui est celui de conducteur. En dehors du conducteur, chef de service, le personnel des travaux publics dans notre colonie comprend : 1 commis de travaux publics, 1 surveillant européen, 2 surveillants indigènes.
Expropriation (V. t. I^r, p. 94). — La loi du 3 mai 1841 sur l'expropriation n'a pas été promulguée dans la colonie, et aucune réglementation locale na été établie sur la manière. La colonie a en effet peu d'expropriations à poursuivre, expropriations portant uniquement sur des pailloltes indigènes.
En fait, quand il y a lieu à expropriation, c'est un arrêté du gouverneur qui la prononce, après enquête, et l'indemnité est fixée par la commission de la propriété foncière, composée de fonctionnaires, de commerçants et d'indigènes. En cas de contestation, la décision est rendue parle conseil d'adminisiralion, constitué en conseil du contentieux administratif.
Chemins de fer. — La ligne de Djibouti à Harrar (298 kilomètres), avec prolongement prévu jusquà Addis-Ababa(400 kilomètres environ), a été concédée à une société privée, la Compagnie impériale des chemins de fer éthiopiens, qui a son siège à Paris. Constituée en 1896, au capital de 18 millions, elle a obienu une concession de quatre-vingt-dix ans. Ménélik s'est engagé à n'autoriser aucune ligne rivale (1).
IVIines et carrières. — Le régime des mines et carrières est fixé par un décret du 6 juillet 1899, applicable à toutes nos colonies de l'Afrique continentale (V. t. P', page 630).
RÉGIME ÉCONOMIQUE
Tarif douanier (V, t. !<"■, p. il 5). — L'article 3 de la loi du 11 janvier 1892 exclut les produits originaires de la côte des Somalis du régime de faveur fixé par le tableau E annexé à cette loi; ils sont soumis aux droits du tarif minimum, et le traitement privilégié spécial, institué pour les colonies exclues du tableau E, ne peut pas être appliqué dans notre possession, faute d'éléments. Quant aux produits étrangers exportés, ils ne sont frappés d'aucune taxe douanière : on veut laisser à Djibouti la faculté de détourner à son profit la plus grande partie du trafic qui se fait vers les établissements anglais et italiens de la côte des Somalis.
L'importation, la vente, le transport et la détention d'armes à feu, d'armes blanches et de munitions sont interdits, sauf exception. Le transit des mêmes articles n'est autorisé qu'à destination exclasive de l'empire éthiopien (Décret du 10 octobre 1894).
(1) La voie ferrée franchit la frontière au 90* kilomètre et s'avance sur les territoiras éthiopiens. Au I5û° kilomètre, l'argent vint à manquer et la Compagnie chercha vainement en France de nouveaux capitaux, mais elle en trouva en Angleterre. Un groupe de financiers se rendit acquéreur de il 000 actions sur 28 000 et de 9 000 obligations sur 56 400 ; de plus, la Compagnie contracta un emprunt de 3 millions auprès du trust anglais à qui elle roncéda la construction des 75 derniers kilomètres. L'objectif du trust était de substituer dans la direction de l'entreprise le point de vue anglais au point de vue français. Le point de vue français est que Djibouti reste le seul terminus du chemin de fer d'Abyssnie sur la mer ; le point de vue opposé est la construction d'un embranchement sur Zeila, port anglîds rival de Djibouti. Or l'Ethiopie, entourée de possessions anglaises, serait tout à fait cernée si son débouché sur la mer devait être également anglais. Le gouvernement français présenta donc un projet de loi approuvant une convention intervenue entre la colonie de la Côte française des Somalis et la Compagnie. La colonie assure pendant cinquante ans à la Compagnie une garantie d'intérêt de 500 000 francs avec aval de l'État français. Cette garantie permettra à la Compagnie de se procurer, par l'émission d'obligations privilégiées, un capital de 12 millions environ pour l'achèvement de la ligne et de consacrer les autres ressources au remboursement des créanciers étrangers, de manière que la ligne reste exclusivement française (1902).
RABIË