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CHEIKH-SAID

L'indiscrétion et la négligence d'un capitaine de la marine française firent manquer à notre pays, en Tannée 1840, l'occupation de l'île de Périm. L'intelligence et l'initiative de négociants français nous permirent de pallier en partie cet échec, et de nous installer en 1868 sur la côte d'Arabie, en face de cette même île. A cette époque, en effet, la maison Rabaud-Bazin, de Marseille, acheta en toute propriété, pour une somme de 80 000 thalaris, le territoire de Cheikh-Saïd au chef arabe Ali-Thabet-Dourem, qui en était le légitime propriétaire ; elle y installa ensuite des agents. Mais, dès le mois de juin 1869, le kaïmakam de Moka faisait occuper par des soldats turcs le territoire de Cheikh-Saïd. A la suite d'une protestation du consul de France à Aden au gouverneur général du Yémen, ce dernier reçut de la Sublime-Porte l'ordre « de ne rien entreprendre à Cheikh-Saïd, et de ne pas violer le slatuquo, tant que la question ne serait pas résolue entre les deu.x gouvernements ». Bien que rien n'eût été encore décidé à cet égard au début de la guerre franco-allemande, la marine française établit en 1870 à Cheikh- Saïd un dépôt de charbon, qui fut évacué à la fin des hostilités. En cette même année 1871, les armateurs marseillais, ayant sollicité sans succès la proleclion du gouvernement français, cessèrent d'occuper effectivement une localité oii ils ne pouvaient pas résister aux vexations des soldats turcs; mais, par patriotisme, ils refusèrent de vendre leurs droits sur le territoire de Cheikh-Saïd, soit à l'Allemagne, soit à la Russie, soit à l'Angleterre, et proposèrent au gouvernement français de se substituer à eux en leur remboursant le prix d'achat d'une place dont ils jugeaient considérable l'importance stratégique et commerciale. Leur requête ne fut pas écoutée, et la Porte fit, en 1890, occuper militairement Cheikh-Saïd, dont la baie fut un peu plus tard, disait-on, dominée par un fort qu'avaient construit les Anglais. Cette fausse nouvelle amena une affirmation solennelle, à la tribune du Parlement français, des droits de la France sur Cheikh-

Saïd, dont le député Deloncle demanda la réoccupation immédiate. Aucune nouvelle tentative d'établissement n'a cependant eu lieu depuis lors; mais Cheikh-Saïd, encore qu'il ne soit pas occupé d'une façon effective, doit néanmoins être tenu pour' une possession française.

C'est sur la rive orientale, la rive arabe, de la « Porte des Larmes», qu'est situé le territoire de Cheikh-Saïd, d'une étendue approximative de 145 000 hectares; il est baigné par les eaux de la mer Rouge et par celles du golfe d'Aden, enlre lesquelles s'avance dans la direction de lîlot anglais de Périm la petite péninsule montagneuse que termine le cap de Bab-el-Mandeb. Le petit hameau de Cheikh-Saïd — tel est le nom d'un saint musulman dont la koubba se trouve à peu de distance sur le rivage — est le seul endroit habité de la péninsule; il est occupé par des pêcheurs arabes et doit sa situation au nord du cap de pouvoir pendant huit mois de l'année offrir aux caboteurs d'excellents mouillages par des fonds variables de 5 à 13 mètres; il leur offre en même temps une assez bonne eau et du bois en abondance. C'est pourquoi, à l'époque des moussons du sud, tous les caboteurs viennent faire escale à Cheikh-Saïd, dont la situation entre Aden et Hodeida, presque aux portes de Moka, est très heureuse au point de vue commercial ; ce pourrait être, pour les caravanes descendant du Yémen, un port préférable à ceux dont il vient d'être question.

Le massif montagneux de la presqu'île de Cheikh-Saïd donne à ce point, à en croire certains voyageurs, une importance stratégique considérable; on pourrait y établir, a-t-on dit, des batteries qui domineraient celles de Périm. Cette opinion a été très discutée ; on a même prétendu que de Périm, il serait possible de détruire tout établissement créé sur la côt« arabe opposée. Il est certain, en tout cas, que les hauteurs de Cheikh-Saïd, s'élevant jusque vers 270 mètres d'altitude, commandent la côte de Périm, haute de 65 mètres seulement en face de la côte de l'Arabie ; mais peutêtre les batteries anglaises établies sur ce point peuvent-elles battre de leur côté la plage sablonneuse qui s'étend au pied même des hauteurs de Cheikh-Saïd; en tout cas, c'est par le phare de Périm qu'est éclairée la baie où s'étaient naguère établis les agents de la maison Rabaud-Bazin.

A la seule péninsule de Cheikh-Saïd ne se borne pas le territoire acquis en 1868 du chef Ali-Thabet-Dourem ; au delà d'une vallée ou ouadi qui sépare du Yémen la presqu'île — on pourrait, au pied même des hauteurs volcaniques, en draguant une lagune intérieure, y établir un excellent port— s'étend jusqu'au Djebel Bara au nord, et h perte de vue dans l'est, une plaine d'abord déserte et sablonneuse, d'une chaleur excessive, où s'élèvent seuls quelques chétifs palmiers, puis plus fertile, et se transformant en pâturages de plus en plus riches. Des Arabes sauvages et pillards occupaient naguère ces vastes espaces, délimités par un arc de 42 kilomètres de rayon, où il est possible de trouver de l'eau douce, et dont le climat est chaud et sain. On y a signalé des gisements houil- 1ers, et il serait facile, semble-t-il, sinon d'y fonder un établissement aussi considérable que le fut Okélis dans l'antiquité, du moins d'en tirer un excellent parti, profitable à l'influence française et au développement de notre commerce dans la mer Rouge.

Henri Froidevalx.

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