ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS DANS L'INDE
L'Inde avant les Français. — Plusieurs peuples ont précédé les Français aux Indes dans les temps modernes. Les relations de l'Europe et de l'Inde, déjà rares et intermittentes dans l'antiquité, avaient complètement cessé au moyen âge, le monde musulman formant barrière; le commerce des épices, des étoffes et des pierreries asiatiques, était aux mains des Arabes, pourvoyeurs des marines italiennes. A la fin du XV» siècle, les Portugais rouvrirent les relations directes avec l'Inde, considérée jusque-là comme un pays fabuleux, et, très rapidement, évincèrent les Arabes : Vasco de Gama trouva la route au cours de son premier voyage (1497-1499), Albuquerque jeta les bases d'un vaste empire maritime : leurs compatriotes gardèrent le monopole du commerce dans les mers asiatiques jusqu'à la fin du xvi' siècle. Aux Portugais succéda un peuple de marchands plus souple et plus tenace; d'abord intermédiaires entre les entrepôts de Lisbonne et les divers marchés d'Europe, les Hollandais prirent eux-mêmes le chemin des Indes vers la fin du xvi« siècle, remplacèrent peu à peu les Portugais, et réussirent à se substituer à eux au cours du xvu* siècle. Mais les Portugais n'avaient établi leur domination que sur quelques points des côtes; les Hollandais, peu soucieux de conquêtes, et disposant, d'ailleurs de forces insuffisantes, n'exercèrent guère dans les mêmes régions qu'une influence commerciale; contents de tenir le commerce des épices, ni les uns ni les autres ne songèrent à tenter une emprise profonde et durable sur le pays même, à administrer, à coloniser. Entreprise d'ailleurs difficile, et qui pouvait paraître impossible; peuplée de plusieurs centaines de millions d'habitants de races et de religions diverses, morcelée en un nombre considérable d'États dont beaucoup semblaient posséder des ressources inépuisables, effrayante par sa masse et sa diversité, l'Inde subissait précisément aux xvi' et xvu» siècles une transformation politique de nature à accroître encore sa force de résistance : elle paraissait à la veille de s'unir sous une seule domination, celle des empereurs mogols, et, de fait, l'empire mogol s'étendit sous Aureng-Zeb (1638-1707) à presque toute la péninsule.
Pourtant les puissants mogols tolèrent au xvu« siècle de nouveaux venus, Anglais et Français, et se bornent à exercer une sorte de surveillance de police sur les turbulents étrangers, sans cesse en rivalité entre eux. L'empereur Djahan-Gîr (1605-1628) reçoit à sa cour des envoyés britanniques; la Compagnie anglaise des Indes orientales, fondée en 1599, crée dès 1610 un comptoir à Surate, puis multiplie ses établissements sur les côtes, Madras (1639), Hougly (1656), reçoit de Charles II Bombay, dot de
la reine d'Angleterre, Catherine de Bragance (1662). A la fin du xvii« siècle, les Anglais s'appuient sur deux forteresses. Madras et Bombay ; toutefois, ils possèdent moins d'établissements que les Hollandais, et ceux-ci dominent encore dans les Indes tous leurs concurrents européens.
Premiers établissements français. — Venus aux Indes presque en même temps que les Anglais, les Français s'étaient laissé distancer par leurs futurs rivaux.
En 1604, quelques armateurs français s'étaient groupés pour mieux résister à l'hostilité des marines étrangères; ils s'étaient assuré le concours du navigateur flamand Gérard Leroy, avaient reçu de Henri IV des lettres patentes, un privilège, deux canons. Cette société, réorganisée en 1615 sous le nom de Compagnie des Moluques, en 1642 sous celui de Compagnie des Indes orientales, donna peu de résultats. Ce sont d'autres initiatives qui frayèrent aux Français les routes de l'Inde. Soutenus par le père Joseph, les capucins s'établissent en Perse, pénètrent dans l'Inde, fondent une maison à Surate. Leur exemple est bientôt suivi par d'autres ordres religieux. Puis, ce sont des voyageursi aventuriers et marchands, qui rapportent de l'Inde de précieuses relations, de La BouUaye Le Gouz (1649), Jean Thévenot (1666), François Bernier (1670-1671), qui fut médecin du Grand Mogol, et porta à la cour d'Aureng- Zeb les œuvres de Descartes et de Gassendi, Chardin (1671), Tavernier (1679), etc.
En 1664, Colbert reconstitue la Compagnie sur des bases nouvelles, associe à une vaste souscription nationale le roi, la famille royale, les villes, les grands corps de l'État; la Compagnie reçoit l'autorisation d'entretenir des troupes, de faire la guerre et de signer des traités : elle semblé destinée à pratiquer une politique de conquête. L'édit qui formule les privilèges et les règles d'administration ne devait subir au cours du siècle suivant que des modifications de détail. Le premier effort fut absorbé par Madagascar et l'île Bourbon, mais en 1666-1667 les envoyés de la Compagnie, LaBoullaye Le Gouz etBeber, portent à Aureng-Zeb des lettres de Louis XIV; La BouUaye adresse à Colbert de précieux avis sur la conduite à tenir aux Indes, conseille d'envoyer une escadre, « de n'épargner ni poudre, ni boulets pour abattre l'orgueil des Hollandais ». Peu après arrivait aux Indes le directeur Caron.
Protestant, né à Bruxelles de parents français, François Caron s'était embarqué tout jeune sur un vaisseau de la Compagnie hollandaise des Indes en qualité de cuisinier; à force d'intelligence et de travail, il s'était instruit et poussé ; après vingt-deux ans de service, il était membre du conseil général et directeur du commerce de la Compagnie hollandaise, ^juand un accès de dépit, à la suite d'une faveur refusée, le jeta du côté français. Colbert lui fit bon accueil; la Compagnie française l'employa à Madagascar, et enfin l'envoya aux Indes. Il y fonda notre premier comptoir hindou, à Surate (1668), magnifique place de commerce, débouché naturel de l'empire mogol vers l'Occident, siège de factoreries hollandaises et anglaises.il envoya partout des « marchands » et « sousmarchands » ; son auxiliaire, l'Arménien Marcara, créa une factorerie à
Mazulipatam, nous gagna l'amitié du roi de Golconde. L'Inde s'ouvrit définitivement à notre commerce.
Les ambitions de Caron étaient grandes ; non content de ses premiers succès, il insistait pour que la Compagnie sassuràt un port de refuge et un territoire indépendants, conseillait un établissement à Ceylan dont les Hollandais n'occupaient point la rive orientale. Colbert lui envoya une forte escadre, « l'escadre de Perse », commandée par de La Haye (1671) ; mais, la même année, Caron, qui était en conflit avec les marchands de son entourage, se voyait adjoindre deux nouveaux directeurs,. Baron et Barthélémy Blot. Il ne s'entendit pas avec eux, et de plus en plus jaloux de son autorité, parait avoir fait volontairement échouer la campagne de La Haye à Ceylan. Au retour de cette expédition, notre escadre s'empara de San-Thomé (1672), qui avait été prise aux Portugais par les Hindous en 1660. Caron, accusé de relations coupables avec les Hollandais, fut rappelé; il périt dans un naufrage devant Lisbonne (1673).
La Haye demeuré seul, dut aussitôt défendre sa conquête contre le roi de Golconde; 200 Français mirent en déroute 2 500 indigènes (1672). La Haye tint tête (1673) à toute l'armée de Golconde, et la repoussa dans une série de brillants combats, puis il alla faire une démonstration devant Mazulipatam, que nous avions dû évacuer; la flotte hollandaise ayant attaqué San-Thomé, il y revint en hâte, fut bloqué et capitula avec les honneurs de la guerre, après un siège héroïque de vingt-six mois. Louis XIV, absorbé par les guerres européennes, n'avait envoyé aucun secours. Pourtant de La Haye écrivait (janvier 1674).: « Il serait facile d'établir la souveraineté de la France aux Indes : un petit effort suffirait pour cela. » La Haye rentra en France ayant perdu son escadre et les trois quarts de ses effectifs.
La perte de San-Thomé était un coup terrible; la- factorerie de Mazulipatam anéantie, les Hollandais allaient détruire l'établissement que nous avions fondé à Bantam, dans 111e de Java, nous contraindre à évacuer les comptoirs de Rahjapour et Tellichéry sur la côte de Malabar, de Bender Abâssi sur le golfe Persique. Mais presque aussitôt notre influence se relève : cette résurrection est l'œuvre de deux hommes, Baron et François Martin.
Fondation de l'Inde française : Mstrtin, Lenoir , Benoit Dumas. — Baron, ancien consul à Alep, l'un des directeurs adjoints à Caron, était arrivé à Surate en mai 1671 et avait trouvé l'administration en fort mauvais état. Il négocia avec Sivadji, qui fondait alors la puissance mahratte, l'achat d'un port. Faute d'argent, le projet échoua. Après la chute de San-Thomé, ses habiles négociations avec le roi de Golconde, puis avec un ennemi de celui-ci, le nabab Chirkhan- Loudi, nous offrirent à deux reprises le moyen de recouvrer la ville; Colbert refusa troupes et subsides; Baron mourut de chagrin et d'épuisement à Surate en 1683. Le premier, il avait entrevu la possibilité d'accroître les territoires de la Compagnie au moyen d'interventions entre princes indigènes.
François Martin fut plus heureux; comme tant d'autres aventuriers.
ce bâtard (1) d'un commerçant parisien, abandonné et longtemps misérable, avait débuté au service de la Compagnie dans les plus médiocres emplois. Caron discerna son intelligence, et, de Madagascar, l'amena aux Indes. Martin fut employé en 1663 à la factorerie de Mazulipatam, prit part aux expéditions de La Haye, s'échappa de San-Thomé bloqué, et se réfugia h Poudou-Tchéri (nouveau village, Pondichéry), oti des Français étaient établis depuis plus d'un an et où il reçut quelques réfugiés de San- Thomé. Grâce à ses efforts, quelques marchands indigènes consentirent à venir habiter les huttes de Pondichéry. Il prêta des capitaux à Chir- Khan, au taux fort modéré de 18 pour 100, prit part à ses guerres, obtint le droit de faire quelques travaux de défense et d'entretenir 300 soldats indigènes. En 1677, il sauve Pondichéry d'une invasion mahratte en achetant la retraite de Sivadji, et obtient de Chir-Khan, en retour de ses prêts, l'entière propriété de Pondichéry. Son futur gendre, Bourreau-Deslandes, s'était établi en 1673 à Chandernagor (Tchandannagara, village du sandal), et avait fortifié la ville en 1676. En 1681, Duplessis remonte le Gange, crée des comptoirs à Bahar et à Orissa. Martin relève Mazulipatam. Partout la douceur et la probité de nos agents nous assurent la sympathie des indigènes, projette la conquête de Ceylan.
Pourtant la Compagnie découragée, ruinée par des prohibitions douanières, sans crédit, ne le soutenait plus. La flotte de la Compagnie était tombée de 26 navires en 1671 à 12 en 1683. Quand éclate la guerre de la Ligue d'Augsbourg, Martin, abandonné par les souverains indigènes, est réduit à ses seules forces. Les escadres françaises ne font que de courtes apparitions dans les mers des Indes. En 1693, Martin, avec 200 Français, 300 indigènes et 6 canons, est assiégé par le Hollandais Laurent Pit à la tête d'une forte escadre et de nombreuses troupes de débarquement. Le fort de Pondichéry ruiné par un bombardement de cinq jours, Martin capitule avec les honneurs de la guerre ; il est conduit à Batavia d'oii il gagne le Bengale, tandis que les Hollandais s'empressent de reconstruire et de fortifier Pondichéry. Une seconde fois, les Français étaient chassés de l'Inde par les Hollandais.
Ils y reparaissent après la paix de Ryswick (1697). Ce traité nous restituait Pondichéry. Martin, qui avait trouvé en France un accueil enthousiaste, rentre à Pondichéry en 1699 avec une escadre, des canons, des soldats, des ingénieurs; une ville nouvelle s'improvise. Martin anobli (1692), chevalier de Saint-Lazare (1700), construit une forteresse plus grande et plus forte que l'ancienne, le fort Louis, et fait de Pondichéry, en 1701, notre capitale officielle aux Indes, le siège du conseil souverain, jusque-là établi à Surate. Martin est nommé gouverneur général. Il relève tous nos comptoirs, en crée un nouveau à Calicut. Pendant la guerre de succession d'Espagne, il sauve nos établissements en négociant leur neutralité. Quand il meurt en 1706, Pondichéry comptait plus de 40 000 habitants. François Martin est le véritable fondateur de l'Inde française.
(1) Né à Paris en 1634.
Les successeurs immédiats de Martin, Dulivier (gouverneur intérimaire, 1706-1708, puis gouverneur, 1713-1715), et Guillaume Hébert (1708-
1713, puis 1715-1718) ne surent malheureusement point continuer sa glorieuse tradition ; leur jalousie mesquine essaya de diminuer sa mémoire. Ils mécontentèrent les indigènes. Ils ne purent arrêter l'essor de Pondichéry, qui, en 1716, atteignait 60 000 habitants et faisait un important commerce de toiles peintes, mousselines, broderies, soieries, coton (exportation), vins, eau-de-vie, draps (importation). Mais nos autres comptoirs furent presque abandonnés, et la prospérité relative de Pondichéry offrait un singulier contraste avec la désastreuse situation financière de la Compagnie. En 1708, la Compagnie était dans l'impossibilité de payer ses dettes, qui s'élevaient, dans llnde seulement, à plus de quatre millions. Réduite aux expédients, elle vendit des licences à des particuliers. En
1714, elle obtenait la prorogation de son privilège pour dix ans, mais, malgré les efforts de l'honnête et incapable La Prevostière (1718-1721), la situation paraissait désespérée, et la faillite imminente, quand le système de Law entraîna une nouvelle réorganisation.
Un édit du régent (mai 1719) constata la décadence de la Compagnie, et transféra son privilège à la nouvelle et universelle Compagnie des Indes de Law. La chute du système parut ruiner nos établissements de l'Inde; toutefois la probité de Pierre Lenoir (1721-1723, 1727-1735) sauva notre crédit ; les premières cargaisons qu'il avait reçues de la Compagnie avaient été employées à payer les dettes; après le désastre, les indigènes patientèrent, se contentèrent de la parole de Lenoir. A Paris, de grands efforts furent faits pour relever la Compagnie; elle fut réorganisée (30 août 1723) sous la forme d'une société particulière au capital de 112 millions, et reprit aussitôt le cours régulier de ses opérations. Lenoir, obligé de se rendre à Paris (1723) pour se disculper de certaines accusations, succéda en 1727 à Beauvollier deCourchant; sous sa direction, les affaires de la Compagnie prirent à la faveur de la paix une extension nouvelle. En 1721, Mahé avait été occupé par Molandin; en dépit de grosses difficultés financières et militaires, Lenoir fit décider le maintien de cet établissement ; Deidier et Paradis y construisirent une forteresse, et notre influence s'étendit sur toute la côte de Malabar. Pondichéry se transforma complètement : avec sa double ville, ville blanche, et ville noire ou indigène, ses larges avenues, ses magasins, son jardin du roi, son palais des ambassadeurs, ses fortifications insuffisantes, mais en voie d'extension, elle faisait bientôt figure de capitale, atteignait en 1735 à 80 000 habitants. Le grand cabotage, ou commerce « d'Inde en Inde », devenait une importante source de profits. Allégée du commerce des côtes barbaresques et de la Louisiane (1730-1731), la Compagnie multipliait ses expéditions dans les mers des Indes; en di.\-neuf ans (1724-1743) elle achetait dans ses comptoirs 136104 522 livres de marchandises, vendues en France 262517 805 livres. En même temps un magnifique mouvement d'expansion poussait la France hors de ses frontières; les Anglais s'étonnaient de la résurrection de notre flotte marchande. Élargissant leurs entreprises, les Français substituaient partout au simple commerce la colonisation.
Le successeur de Lenoir, Pierre-Benoît Dumas (1735-1741,) était entré
au service de la Compagnie à dix-sept ans et avait gouverné de 1727 à 1728 les îles de France et Bourbon. Les choses de l'Inde lui étaient familières. Les circonstances l'amenèrent à s'immiscer dans les guerres que se faisaient alors les princes indigènes; toutefois, simple marchand, il n'eut point de véritable dessein politique. Par l'intermédiaire de son ami Dost-Mohamed, nabab d'Arcote, et à prix d'argent, il obtint le droit de battre monnaie (1736), et tira de gros bénéfices de la frappe des roupies. Il accorda des secours au prince mahratte Sahagy Marajou, possesseur du royaume de Tanjaour, et obtint en échange la cession de Karikal. Puis, Sahagy refusant d'exécuter ses promesses , Martin lança contre lui le gendre de Dost-Mohamed, Chanda-Sahib ; Karikal, conquis par 4 000 indigènes, nous fut remis (1739), et aussitôt fortifié. Une somme de 30 000 pagodes devait être payée au rajah de Tanjaour ; la Compagnie approuva le marché.
L'année suivante, le chef mahratte Ragodgi-Bhonsla envahissait tout à coup le Carnate avec 50 000 hommes, battait et tuait Dost-Mohamed, imposait un tribut à son fils Safter-Ali, faisait prisonnier Chanda-Sahib. Les familles des vaincus se réfugiaient à Pondichéry. Dumas et son conseil leur firent un magnifique accueil, et s'apprêtèrent à défendre la ville contre l'envahisseur mahratte. Dumas arma 1 200 Européens, leur adjoignit un corps de 4 500 auxiliaires indiens, origine de nos armées de cipayes. Pendant un an, il tint ses forces sous les armes (mai 1740-avril 1741), opposant de fières réponses aux sommations de Ragodgi, montrant à un envoyé mahratte ses fortifications, ses 400 bouches à feu. Enfin Ragodgi, intimidé, se retirait. Peu après La Bourdonnais arriva de l'île de France à la tête de 300 hommes. Il fut envoyé au secours de Mahé assiégé et délivra la ville.
De ces événements Dumas retirait une grande réputation de loyauté et de courage; un nouveau prestige militaire s'attachait au nom français. Dumas reçut des félicitations et de riches cadeaux du Nizam, de Saftan- Ali. Le Grand Mogol lui conféra le titre de nabab, celui de mansebdar qui emportait le commandement de 4 500 cavaliers. Ces titres étaient d'ailleurs purement honorifiques; et ne paraissent pas avoir apporté à la Compagnie un surcroît de force notable.
Dumas rentra en France comme directeur de la Compagnie des Indes en 1741.
Dupleix. — Quand Dupleix lui succéda, la situation de l'Inde était la suivante. L'anarchie régnait dans le monde indigène. L'empire mogol, en décadence depuis la mort d'Aureng-Zeb (1707), se morcelait; nababs et soubabs revendiquaient leur indépendance. L'empereur mogol, sans cesse en lutte contre des compétiteurs, contre les Afghans ou les Mahrattes, s'épuisait à maintenir son trône. En 1739, Nadir-Shah pille Delhi, la capitale mogole. Les établissements hollandais étaient en pleine décadence; les Hollandais concentraient leurs efforts sur les îles de la Sonde. Deux puissances en voie de transformation demeuraient seules en présence, les deux Compagnies française et anglaise.
Les Anglais possèdent Bombay, Madras, le fort Saint-David, Cal-
culla, des comptoirs à Surate, Calicut, Masulipatam, Hougly; les Français ont Pondichéry, Chandernagor, Mahé, Karilial, des comptoirs dans les mêmes villes que les Anglais, sauf à Hougly. Les rapports entre les deux Compagnies sont difficiles; des conflits éclatent fréquemment entre Français et Anglais. Les Anglais dédaignent la polillque, ignorent volontairement les divisions indigènes, se renferment dans une concurrence commerciale étroite et jalouse. La Compagnie française accuse une double tendance : le conseil des directeurs, qui réside en France, composé d'agioteurs enrichis, redoute les aventures, restreint les dépenses, n'entend faire dans l'Inde que de pures opérations commerciales; les gouverneurs, au contraire, mêlés directement aux choses de l'Inde, sont tentés d'élargir leur action, et de profiter des occasions qui s'ofTrent pour accroître les territoires et le pouvoir de la Compagnie; sous leur influence la Compagnie française tend de plus en plus à devenir une puissance politique. La Compagnie anglaise sera naturellement entraînée vers la même évolution.
La mauvaise organisation de la Compagnie française la rend d'ailleurs peu capable d'un effort sérieux : depuis la liquidation du système de Law elle n'a qu'un capital nominal : le gouvernement royal, incapable de rembourser 100 millions de billets d'État retirés par la Compagnie d'Occident, a fait abandon de la ferme des tabacs ; les revenus en sont affectés à payer un dividende régulier aux actionnaires. La Compagnie ne dispose d'aucun fonds de roulement ; elle organise ses expéditions annuelles à l'aide d'emprunts remboursés sur le produit des ventes. Elle est dirigée en apparence par des directeurs et des syndics nommés par le roi, en réalité par des commissaires royaux, dépendant directement du contrôleur général. Les premiers sont sans responsabilité, sans initiative, souvent incapables; les seconds, bons administrateurs dans la métropole, ignorent iout de l'Inde. Les actionnaires, vrais rentiers, se désintéressent, n'exercent aucun contrôle; ils redoutent l'instabilité du commerce asiatique. Le personnel, officiers et marins, agents commerciaux, en surnombre, mal recruté, est à tous les degrés de la hiérarchie inférieur préoccupé de fraudes lucratives. En dépit de la mauvaise gestion et des vols de ce per-