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SIAM

Le Siam, dont il convient de dire accessoirement quelques mots, est compris environ entre les 5° et 21° de latitude nord, et les 95° et 103» de longitude est. Il se divise en deux parties : les plaines d'alluvions au sud, les hautes terres au nord. Entre le Mé-Nam et le moyen Mé-Kong, les altitudes ne sont pas très élevées et la circulation est facile, tandis qu'une barrière de 1 800 à 2 000 mètres, ébréchée de quelques mauvais cols, sépare nettement les domaines du Mé-Nam et du Salouen,

Le nord-est du Siam est couvert de montagnes élevées ; entre Pak-Laï et Louang-Prabang sur le haut Mé-Kong, d'une part, Outaradit et Muong- Nan sur le Mé-Nam supérieur, de l'autre, les communications régulières sont presque impossibles. Au sud-est, en bordure maritime des provinces de l'ancien Cambodge sur le golfe de Siam, les montagnes Bleues présentent un relief accidenté qui culmine entre 1 500 et 2 000 mètres.

Le Mé-Nam est le principal fleuve siamois : il prend sa source dans un massif montagneux, à l'ouest-sud-ouest de Louang-Prabang. Son cours supérieur est embarrassé de nombreux rapides jusqu'à Muong-Nan, capitale d'une principauté chan dépendante de Bang-Kok. Il arrose ensuite Outaradit, Pitchaï, Agulhia, Bang-Kok et finit sur une barre en aval de Pak-Nam; il est grossi à droite du Mé-Ping, qui passe à Xieng-Maï et Raheng, après avoir traversé de magnifiques forêts de bois de teck.

Au point de vue ethnique, l'Indo-Ghine française nous offre un tel mélange qu'il semble, de prime abord, impossible de s'y reconnaître. C'est qu'elle est habitée depuis de longs siècles, qu'elle a reçu de nombreuses migrations et que toutes les races qui y sont successivement arrivées ont laissé des traces dans la population moderne. Nous manquons encore de documents précis sur beaucoup des innombrables tribus dont les voyageurs nous ont fait connaître les noms ; toutefois, à l'heure actuelle, on peut diviser les Indo-Chinois en sept grands groupes, qui sont :

1« Les aborigènes ; 2» les Malais, les Tiams ou Chams; 3° les Cambodgiens ; 4° les Annamites; 5» les Thaïs (Laotiens, Siamois, Thaïs indépendants); 60 les Chinois; T» les métis.

A-borigènes. — Dans ce groupe, nous faisons rentrer les Négritos et la plupart des autres populatio is que les Annamites désignent sous le nom de Moïs, les Cambodgiens sous le nom de Penongs et les Thaïs sous celui de Khâs. Tous ces noms peuvent se traduire par le mot « sauvages ». Cependant, parmi ces sauvages, il en est qui, d'après le D' Harmand sont de véritables Malais ; nous les laisserons de côté pour le moment, nous bornant à ranger dans notre premier groupe les peuplades primitives qui présentent le type négrito et le type indonésien.

Il est bien difficile de savoir qu'elle est la race qui a primitivement peuplé rindo-Chine. Les découvertes faites sur les bords du lac Tonlé- Sap par MM. Moura, Roux, Corre, Jammes, nous ont appris que là a vécu jadis une race qui, à l'origine, se servait de la pierre pour fabriquer ses instruments et qui, plus tard, arriva à utiliser le bronze. Les restes de cette vieille race ont été rencontrés au milieu de monticules mesurant 8 à 10 mètres d'épaisseur et se composant surtout de coquilles comestibles et d'ossements d'animaux. A l'intérieur des monticules existent encore les pieux qui supportaient les habitations. Tout autour des demeures, on a recueilli des milliers de débris de poteries, des instruments en pierre, d'énormes bracelets en roches dures, des hameçons, etc. Il s'agissait évidemment d'une population de pêcheurs qui se livrait aussi à la chasse et qui bâtissait ses villages sur pilotis. Les squelettes ensevelis au milieu même des coquilles ont montré qu'elle était dolichocéphale. Cette race a laissé quelques traces dans la population actuelle.

Une autre race ancienne, dont on n'a signalé que peu de représentants dans rindo-Chine moderne, c'est celle des Négritos, Ces nègres de très petite taille, à crâne court, à cheveux très crépus, existent encore à l'état de groupes plus ou moins importants aux Philippines et dans quelques îles de la Malaisie, dans la péninsule de Malacca et dans les îles Andaman ; quelques-uns se retrouvent dans les contreforts méridionaux de l'Himalaya. Les ethnologues sont de plus en plus portés à croire que jadis les Négritos ont joué un rôle primordial dans le sud et lest de

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l'Asie et qu'ils constituaient alors le fond de la population, sinon la population entière de ces contrées. Si cette théorie est vraie, l'Indo-Chine se trouvait presque au centre de leur aire d'habitat, et il serait bien extraordinaire qu'ils en eussent complètement disparu, quand on en rencontre encore à l'est, au sud et à l'ouest. Néanmoins les voyageurs ne les mentionnent guère que dans le sud-ouest de l'Indo-Ciiine ; le groupe de Tchiongs dont M. Pavie a reproduit la photographie ne permet pas de douter que ces sauvages n'appartiennent à cette race.

Il en est tout autrement des tribus à type indonésien ; elles ont été signalées depuis l'Assam jusqu'à l'extrémité de la presqu'île de Malacca. C'est à l'élément indonésien qu'appartient la majorité des Mois, Penongs ou Khâs. Nous venons de dire que parmi les sauvages auxquels les Annamites, les Cambodgiens et les Thaïs appliquent ces appellations, il s'en trouve qui offrent un type différent. Par suite, c'est à tort que beaucoup d'auteurs parlent de la race moï. On ne saurait trop répéter que ce nom est un terme général employé par les Annamites pour désigner toutes les peuplades non civilisées de l'Indo-Chine et nullement un terme ethnique.

Étant donné le grand nombre de tribus moïs qui rentrent dans le type indonésien, il faut admettre que la race représentée de nos jours par les Battaks de Sumatra et par les Dayaits de Bornéo a joué autrefois un rôle très important en Indo-Chine. 11 est probable qu'elle formait un tout continu qui s'est fractionné en petits groupes lorsque des individus plus civilisés sont venus s'établir dans la contrée. Ceux-ci, mieux armés, se sont fixés dans les régions les plus favorisées, tandis que les Indonésiens se retiraient dans les montagnes d'un accès difficile et dans les forêts où ils ont pu échapper aux envahisseurs.

Les individus appartenant à ce groupe sont, en général, robustes et de taille plus élevée que leurs voisins. Ils ont le crâne dolichocéphale et haut, tandis que leur face est relativement large et peu élevée ; leurs mâchoires se projettent en avant d'une manière assez prononcée ; leurs pommettes sont assez accentuées, mais ils ont les yeux bien ouverts et parfaitement horizontaux. Le nez, étroit à sa racine, s'élargit à l'extrémité et fait une saillie plus notable que chez les autres Indo-Chinois. Les cheveux sont noirs, droits ou légèrement ondulés et moins gros que ceux des Annamites. Ce qui varie le plus, c'est la coloration de la peau, tantôt d'un blanc jaunâtre, tantôt assez foncée. Cette variabilité dans la coloration des téguments prouve que beaucoup de « sauvages » sont métissés, et le fait se trouve confirmé par la diversité qu'on observe dans leur physionomie. En effet, si les plus purs répondent au type que nous venons de décrire, il en est d'autres chez lesquels on voit la face s'allonger et se mettre en harmonie avec le crâne, comme chez les vieux indigènes dont on a retrouvé les restes sur les bords du Tonlé-Sap, Ce qui est démontré, nous le répétons, c'est que l'élément indonésien a dû jouer autrefois un rôle important dans la contrée puisqu'on en rencontre des traces nombreuses chez les Bah-Nars, les Sedangs, les Reungaos, les Halangs, les Bolovens, les Gna-Hœuns de l'Annam ; chez les Stiengs, les Roongs, les Quân-dès ou Badès, les Gnongs, les Onchos du Cam-

bodge; chez les Konïs qui s'étendent depuis le nord du Cambodge jusqu'aux confins du Yun-Nan : chez les Lolos qu'on rencontre dans le

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cercle de Tay-Niah, en Cochinchine, jusqu'au Tonkln, en passant par le Cambodge, etc. Il semble que cette race ait eu son centre primitif d'habitat vers le nord-ouest, s'il est vrai, comme on l'a prétendu,

que les Lolos et d'autres peuplades parlent un dialecte thibéto-birman.

Presque tous ces sauvages portent un costume des plus primitifs qui consiste, pour les hommes, en une étroite ceinture dont un des bouts passe entre les jambes et, pour les femmes, en une pièce de cotonnade enroulée à la taille. Ils font usage de colliers de verroteries, de coquillages ou de laiton, et parfois, comme les Dayaks de Bornéo, de bracelets de bras et de jambières formés d'un gros fil de laiton enroulé en spirale et emprisonnant tout le membre. Ils se percent largement les oreilles pour y introduire soit des cylindres de bois ou d'os, soit de petites branches d'arbre ; quelques femmes y suspendent de lourds anneaux d'étain qui finissent par allonger le lobule en minces lanières.

A demi sédentaires, les tribus dont nous parlons construisent leurs villages dans les clairières des forêts, sur les montagnes ou sur les berges des cours d'eau. Leurs cases, groupées en petit nombre, sont bâties sur des plates-formes auxquelles on accède à l'aide d'une échelle ou d'un tronc d'arbre muni d'encoches. En dessous les buffles se réfugient pendant la nuit. Pour le moindre motif, les villages sont abandonnés et leurs habitants transportent leurs pénates sur un autre point. Chaque agglomération est habituellement régie, non par un chef électif, mais par les plus riches, c'est-à-dire par les plus forts et les plus habiles. Pour cultiver le riz, le tabac, quelques légumes, quelques plantes tinctoriales ou textiles, les sauvages commencent par abattre les arbres avec une petite hachette en fer; ils brûlent ensuite les broussailles et déposent leurs semences dans des trous qu'ils creusent au milieu des cendres, avec un bâton pointu ou une sorte de lance. Lorsque les récoltes ne sont pas abondantes, ils mangent des végétaux sauvages, des racines, des lézards, des chauves-souris, des larves de scarabées, de grosses araignées, etc. Se tenant à l'écart des civilisés, les Mois, Penongs ou Khâs ne font guère de commerce avec leurs voisins, et cependant certaines tribus sont assez industrieuses : les Kouïs, par exemple (il est vrai qu'ils ne sont plus, à proprement parler, sauvages), déploient une grande habileté dans le travail des métaux. Comme beaucoup de leurs congénères, ils fabriquent les hachettes, les coutelas, les pointes de sagaie ou de flèche qui constituent leurs armes ordinaires. Dans certains villages on fait de la poterie, des étoffes, des cordes, des filets, des nattes, de la vannerie, mais ces produits ne sont presque jamais exportés. Les arts sont absolument dans l'enfance; toutefois on rencontre plusieurs instruments de musique, parmi lesquels les plus curieux sont un harmonica composé de pièces de bois sonores suspendues à la façon d'un trapèze, et un cerf-volant surmonté d'un arc de bambou, qui viJare en produisant des sons modulés lorsqu'il sélève en l'air.

Les sauvages de l'Indo-Chine sont généralement monogames, quoique la polygamie ne soit pas interdite par leurs coutumes. Le D'' Harmand a rencontré une femme qui, par contre, était en possession de deux maris. Il est bien difficile de se faire une idée des croyances religieuses de ces gens ; ils paraissent croire à une autre vie, mais ils n'ont ni idoles ni prêtres.

Malgré leur esprit d'indépendance, les peuplades dont il vient d'être

question payent pour la plupart un tribut en nature aux gouvernements civilisés de leur voisinage. Il en est même qui se sont laissé complètement absorber par les Annamites, les Cambodgiens ou les Thaïs, dont ils ont adopté les mœurs et le genre de vie.

Metlais. — Parmi les sauvages, il s'en trouve qui, tout en ofTrant à peu près les coutumes de ceux que nous venons de décrire sommairement, s'en distinguent complètement par leur type physique. Ils sont bien d'une taille au-dessous de la moyenne, comme les précédents ; ils sont aussi robustes et ont la peau d'un brun clair plus ou moins mêlé d'olivàlre. Mais leurs cheveux, noirs et raides, n'ont jamais de tendance à onduler, et leur crâne raccourci est taillé à pic en arrière. Leur face large, à pommettes saillantes, est surmontée par un front arrondi ; leurs yeux noirs sont à peine obliques ; leur nez est petit, droit, bien conformé, avec des narines un peu larges, et leur bouche est grande, entourée de lèvres épaisses, bien dessinées et non projetées en avant. En somme, ils offrent tous les caractères des Malais. Tels sont, entre autres, les Charaïs ou Khiereys qui vivent dans le Laos, sur la frontière du Cambodge, les Rodés ou Rœdehs, une des nations les plus considérables de la presqu'île, et peut-être les Penongs-Piaks. Nous verrons plus loin que les Chams, Khiams, Tiams, ou Tsiampas présentent à peu près les mêmes caractères physiques. Le D' Harmand, qui a appelé le premier l'attention sur ces ressemblances, a montré, en outre, que toutes ces tribus parlent des langues malaises, et il a été amené à en conclure que les Penongs du nord du Cambodge et beaucoup de Khâs du Laos sont, avec les Chams, les débris d'une grande nation malaise qui, avant les temps historiques, a joué un rôle important, dans l'Indo-Chine orientale tout au moins.Vaincue par les Annamites, la nation a disparu, et ses éléments se sont dispersés, presque tous refoulés vers l'ouest, soit dans les montagnes, soit dans les régions inexplorées et couvertes de forêts. Quelques Malais ont formé des centres isolés dans le sud ; d'autres, enfin, ont gagné les rives du Mé-Kong oii ils ont retrouvé des représentants de leur race établis là depuis longtemps.

A la suite de cette dispersion, certains débris de la puissante nation d'autrefois ont oublié leur civilisation ancienne, et beaucoup ont adopté la langue de leurs voisins. Pour M. Aymonier, presque tous les habitants des provinces de Qui-Nhon et de Binh-Thuan seraient des Tiams, bien que tous parlent l'annamite. Les vainqueurs ont si bien reconnu les droits des vaincus que pendant longtemps les .\nnamites ont payé une sorte de tribut dérisoire à un mystérieux personnage de la tribu des Cba-

Penong-Piak.

raïs appelé le « roi de l'eau et du feu », à qui les Cambodgiens envoyaient aussi des ambassadeurs.

Ces Charaïs, de même que les Rodehs, sont encore mal connus. Nous savons seulement qu'ils ont une grande habileté manuelle, qu'ils fabriquent des tissus plus fins que leurs voisins, qu'ils les enjolivent de dessins agréables, qu'ils forgent le fer et coulent eu cuivre d'élégants objets.

Avant que les Piaks ne se réfugiassent sur le territoire cambodgien, les 5^ b™™— M»^ —1 Charaïs faisaient chez eux de fré-

quentes incui'sions pour voler des enfants qu'ils vendaient comme esclaves.

Au Cambodge et dans la basse Cochinchine, on rencontre beaucoup d'autres Malais émigrés récemment et réunis en villages sur les bords des fleuves. Ils sont musulmans et font, au point de vue commercial, une concurrence sérieuse aux Chinois.

Tcliains. — Le groupe le plus intéressant que M. Harmand classe parmi les Malais est sans contredit le groupe des Chams, Tcliams, Khiams, Tiams, Tsiams, Chiampas ou Tsiampas (1), qui avait fondé dans l'ouest le grand royaume auquel nous avons fait allusion. Dès le premier siècle avant notre ère, la Chine, leur suzeraine, était obligée d'envoyer de fréquentes expéditions chez eux pour maintenir ses droits. En 26."?, ils se révoltèrent, mais ils eurent à lutter et contre les Chinois et contre les Annamites qui commençaient leur évolution, et contre les Cambodgiens déjà solidement établis dans la basse vallée du Mé-Kong. Nous ne saurions entrer dans le détail des luttes qui se poursuivirent jusqu'au xv* siècle; qu'il nous suffise de dire qu'en 420, à la suite d'une défaile, les Tiams offrirent à l'empereur de Chine des présents magnifiques en or et en argent, des éléphants, des écailles de tortue, etc. ; qu'en 605, les Chinois pillèrent la capitale du Ciampa et enlevèrent les dix-huit statues en or des prédécesseurs du roi vaincu; qu'en 981, le roi d'Annam enleva cent femmes à celui des Tiams;

-.i^Av

Femme tiam.

(i)Les mots Clian.s et rc/iams doivent se prononcer Tiams ou Tsiams.

qu'en 1285, lors du voyage de Marco Polo, le royaume était encore tîorissant et possédait des cités, « des castiaux qui moult estoient forts ». Malgré ses forteresses, malgré les quatorze mille éléphants du roi, le Ciampa succomba, en 1471, sous les coups des Annamites, qui étaient descendus graduellement du nord. 11 n'en reste pas moins acquis que les Tiams s'étaient élevés jadis à un haut degré de civilisation, qu'ils ont

Tiams du Cambodge.

dominé sur une étendue de 200 milles de longueur et un peu moins de largeur, jusque vers 18° de latitude N. Dans le pays qu'ils occupaient, on rencontre encore des ruines qui témoignent de leur ancienne splendeur : telles sont les tours, carrées ou rectangulaires, désignées sous les noms de tours d'argent, tours d'or, tours d'ivoire, tours de cuivre. Les monuments qu'ils nous ont laissés sont couverts d'inscriptions en sanscrit ou en tiam. Jusqu'au vni« siècle de l'ère çaka (1), ces inscriplions

(i) L'ère ç«ka avance de soixante-dix-buit années sur la n^tre.

sont généralement en prose ; du viii» au x^ siècle, elles sont en prose et en vers ; à partir du xv« siècle le sanscrit diminue de fréquence. Ces inscriptions, aussi bien que les statues trouvées à l'intérieur des monuments, dénotent que les Tiams rendaient un culte à Çiva et à Vichnou. Enfin l'architecture du Ciampa se rapproche à certains égards de l'architecture khmer dont nous parlerons, mais elle offre quelque chose de plus simple dans ses grandes lignes et fait songer à l'Inde du Sud. Tous ces faits tendraient à faire admettre que c'est vers l'Inde qu'il faut aller chercher l'origine de la civilisation des Tiams.

Voyons si l'examen des caractères physiques va confirmer celte hypothèse. Les Chams, en effet, n'ont pas été anéantis ; ils émigrèrent dans différentes directions, la majeure partie se dirigeant vers le Cambodge. A l'heure actuelle, ils sont encore au nombre de 130 000 environ, ainsi répartis: Cambodge, 60 000; Binh-Thuan, 50 000; Cochinchine, 10 000; Siam, 10 000.

Le type physique de ces individus est loin d'être homogène. En général, ils sont de taille assez élevée, sveltes, élancés, et, d'après M. Maurel, ils offriraient presque le même teint que les Français du Midi. Ils ont les cheveux noirs et droits, les pommettes fortes, les yeux horizontaux, le nez droit, un peu évasé du bout. Nous manquons de mensuralions pour apprécier leurs caractères céphaliques, mais il suffit d'examiner les photographies que nous en possédons pour se convaincre qu'ils ne ressemblent guère aux Hindous.

Que faut-il conclure de ces divergences entre les caractères physiques et les données ethnographiques? Deux hypothèses sont possibles : 1° les civilisateurs du Ciampa sont venus de l'Inde en petit nombre et ont été absorbés dans la masse d'une population de race différente; 2° la civilisation des Tiams, quoique procédant de l'Inde, est arrivée en Annam par ricochet, pour ainsi dire, et a été importée par des Malais de Java ou des îles voisines qui avaient subi l'influence des civilisations brahmaniques. Cette dernière hypothèse paraît la plus vraisemblable lorsqu'on tient compte des traits des Tiams et s'il est vrai, comme l'ont affirmé plusieurs auteurs, que leur langue soit malaise.

Quoi qu'il en soit, les Tiams sont aujourd'hui bien déchus de leur ancienne splendeur. Ils vivent volontiers dans les forêts, au milieu desquelles ils se construisent, sur pilotis, des cases propres, qu'on ne peut atteindre qu'au moyen d'une échelle. Ils ont une véritable passion pour les armes, mais ils ne peuvent guère se procurer que de mauvais fusils qui leur servent néanmoins à chasser l'éléphant et le rhinocéros. Grâce à leur bravoure, ils ne craignent pas d'approcher ces animaux presque à bout portant. Leur costume rappelle celui des Cambodgiens ou des Annamites. Ils portent habituellement une pièce d'étoffe pliée sur la tête.

Très probes, d'un caractère gai et ouvert, les Tiams sont toujours avides de s'instruire. Polygames, ils laissent une grande liberté à leurs femmes, qui, dit-on, sont d'une vertu farouche. Néanmoins, des croisements se produisent encore de nos jours, et, d'après le Dr Neiss, les Traos seraient une population formée de métis tiams. Beaucoup d'individus de ce groupe ont embrassé l'islamisme, et le D"" Morice attribue à

LES POPLLATIOiNS 351

leurs croyances la noblesse et la fierté de leur démarche, qui fait un contraste frappant avec l'allure hésitante des bouddhistes.

Cambodgiens. — Lorigine des Cambodgiens n'est pas plus éclaircie que celle des Tiams. Le D"" Harmand pense qu'ils descendent « dune ou plusieurs nations sauvages de l'Indo-Chine, ayant, sous l'influence de circonstances inconnues, pris plus d'importance que les autres ». Les Penongs-Piaks, par exemple, que cet auteur a si bien étudiés, seraient les frères restés sauvages des Cambodgiens civilisés; leur tête, notamment, est presque franchement brachycéphale, comme chez ceux-ci. Ce qui est incontestable, et ce qu'admet le D' Harmand lui-mêroe, c'est que les sauvages primitifs n'ont pas évolué sans l'aide d'une autre race.« Subjugués, dit-il, par une race supérieure qui a importé chez eux ses mœurs, son langage et son écriture, etqui s'est servi d'eux pour élever des monuments gigantesques dont les restes ne sont admirés que de nous. Européens, les Cambodgiens auraient absorbé à la longue leurs conquérants peu nombreux... » Cette théorie concorde avec les traditions cambodgiennes; les légendes racontent, en effet, que le pays était primitivement habité par les Nagas, puis qu'un prince, chassé de ses États situés au nord-ouest, arriva avec ses partisans, qu'il s'allia aux indigènes et qu'il les aida à refouler les Tiams vers l'est. Bientôt les alliés fondèrent un royaume puissant, le royaume khmer, qui passa à peu près par les mêmes péripéties que le Ciampa. A une époque, il s'étendait de 8°,30 à 20* de latitude nord et dominait le Laos et le Siam. Il y a un peu plus de trois siècles, harcelée par le Siam et la Cochinchine, la puissance khmère se mit à décliner rapidement. En 1863, le royaume allait disparaître quand le roi Norodom s'est placé sous le protectorat de la France.

Les anciens Khmers ont connu une civilisation qui ne le cédait en rien à celle des Tiams. On a découvert dans le pays des ruines imposantes dont les plus anciennes paraissent remonter aune date antérieure à l'ère chrétienne. Les plus connus de ces monuments, ceux d'Angkor- Vat et d'Angkor-Tom , comprenaient des constructions gigantesques, « quelque chose comme le Louvre réuni aux Tuileries et complété par le Panthéon, Notre-Dame et Saint-Sulpice..., avec un peu plus d'harmonie pourtant». La plupart sont des temples avec galeries concentriques et étagées, portiques, escaliers monumentaux, tours, etc. Tout cela est sculpté, couvert de bas-reliefs et d'inscriptions; chaque édifice est un véritable « palais des Mille et une nuits». Les inscriptions, toutes déchiffrées, sont de deux sortes : les unes sont en sanscrit, les autres en cambodgien archaïque. Les statues démontrent que, au Cambodge, florissait le culte de Çiva et de "Vichnou, mêlé au vu« siècle d'un peu de bouddhisme. C'est donc encore à l'Inde qu'il faut faire remonter cette civilisation si particulière : les traditions auxquelles nous avons fait allusion permettent de croire qu'elle a été importée directement de cette contrée.

Aujourd'hui, les Cambodgiens offrent un type complexe oii l'élément hindou ne fait plus que s'entrevoir. Plus grands que leurs voisins, quoique leur taille arrive à peine à la moyenne, ils ont la peau d'un rouge brun clair, les cheveux noirs et gros, la tète courte et la face large. Leurs

yeux sont peu bridés, leurs pommettes fortes quoique, par suite de l'empâtement du bas du visage, elles ne semblent pas faire une saillie exagérée. Le nez est un peu court, un peu large du bout; la bouche, habituellement grande, est entourée de lèvres assez volumineuses ; les membres inférieurs sont robustes et bien faits. 11 est rare de trouver des hommes gras, tandis que, dès l'âge de dix-huit ans, les femmes présentent une tendance marquée à l'embonpoint.

Les Cambodgiens portent une veste courte, étroite, avec bouton en or, en argent ou en verre, et un langouti; les riches y joignent une ceinture de soie ou d'or s'il s'agit de grands mandarins. Les femmes font usage d'une longue robe serrée à la taille, ouverte sur la poitrine, et d'un langouti. Souvent elles ont les bras nus et ^e contentent de s'enrouler autour du torse une étoffe de soie flottante. Dans les oreilles, elles s'introduisent un cylindre de bois ou d'ivoire de la grosseur d'un bouchon. Les deux sexes vont pieds nus et tête nue ; cependant, dans les grandes cérémonies, les personnages se coiffent d'une casquette dorée. Hommes et femmes se coupent les cheveux en brosse, tandis que les jeunes filles les laissent croître jusqu'à l'époque de leur mariage.

Extrêmement apathique, le Cambodgien est avant tout l'homme de la forêt; il est bûcheron ou chasseur. Pour la chasse, il se sert d'un mauvais fusil ou de l'arc. 11 est cependant intelligent et apprend avec une grande facilité les métiers manuels; ce sont surtout les orfèvres qui excellent dans leur profession. L'agriculture n'est pas entièrement dédaignée, mais elle est loin d'être aussi florissante que dans les pays annamites. En somme, le Cambodgien vit misérablement, mais, en dépit de sa misère, il est soigneux de sa personne, et sa propreté contraste avec la saleté de ses voisins de l'est.

Nous ne parlerons ici ni de la justice, ni de l'instruction publique, ni du régime forestier, ni de l'armée, ni de l'administration du Cambodge, tous ces sujets étant traités dans un autre chapitre. Dans la famille, la femme paraît occuper une position tout à fait subalterne. En présence d'étrangers, elle est traitée avec peu d'égards et ne mange pas avec son époux; mais, dans l'intimité, les choses se passent différemment et l'épouse exerce même une certaine autorité en l'absence du mari. Les enfants courent à peu près nus; souvent ils n'ont pour tout costume qu'une pendeloque d'argent en forme de cœur ou quelques amulettes pendues à leur cou. Leur tête est rasée, à l'exception du vertex sur lequel on laisse une touffe de cheveux. Les garçons apprennent de bonne heure h, manier le bâton, l'arc et la lance, à nager, à ramer, à monter à cheval; les bonzes leur enseignent à lire et à écrire. Quant aux filles, elles sont laissées dans une ignorance complète.

Les Cambodgiens aiment la danse, la musique et le théâtre. A la cour vivent les danseuses du roi, logées dans un appartement spécial et vêtues avec un véritable luxe. Elles sont surchargées de bijoux et portent sur la tête une sorte de tiare. Pour exécuter leurs danses, elles s'adaptent de grands ongles d'argent au bout des doigts. Le chant et la musique sont assez avancés et les artistes rendent d'une façon agréable les nuances les

plus variées. Dans les salles de spectacle, on rencontre des décors, et les trucs employés dénotent une certaine ingéniosité.

La langue khmère ou cambodgienne présente de curieuses particularités. « Tous les mots qui ont rapport à la religion, dit Mgr Pallegoix, sont dubali altéré, le reste est un langage particulier, un peu rude à cause de la multiplicité des consonnes, et qui n"a aucun rapport avec celui des peuples voisins.

La lettre r est très fréquente dans leur langue, et il la prononcent en grasseyant comme les Parisiens ; leur écriture est belle, mais trop compliquée et difficile à exécuter, aussi trouve -t- on malaisément parmi eux ào bons copistes. »

La religion des Cambodgiens est le bouddhisme, qui a été introduit il y a quinze cents ans par des prêtres venus de Ceylan.

Les bonzeries ou couvents, les pagodes, les temples foisonnent dans le pays, aussi bien que les prêtres, qui vivent de mendicité. Le respect des morts est érigé à la hauteur d'un véritable culte. Les cadavres sont conservés pendant un certain temps, puis brûlés en grande cérémonie, et les cendres en sont pieusement recueillies pour être inhumées dans les cimetières.

En somme, le Cambodgien parait au premier abord assez civilisé et il accepte facilement les produits européens et même notre costume; mais

Danseuse cambodgienne de la cour, faiiant le salut au roi.

Colonies II.

au fond il a un goût prononcé pour la vie sauvage, au milieu des forêts. Sombre, concentré, orgueilleux, il est à l'occasion susceptible de bravoure. Quoique d'humeur douce, il aime la guerre et, si on le pousse à bout, il devient extrêmement vindicatif. Il est donc de la plus haute importance de ne pas le brusquer, de ne pas heurter de front ses superstitions. Avec ses facultés d'imitation, il adoptera de lui-même une partie de nos mœurs et notre civilisation, et bien plus facilement que l'Annamite. Déjà le roi Norodom a fait l'acquisition d'une machine à balancier et d'un matériel qui a appartenu à l'hôtel des monnaies de Strasbourg; il fait frapper une monnaie de billon à son effigie, de la dimension et de la valeur de nos pièces de cinq et de dix centimes. Pour paraître tout à fait civilisé, il revêt, dans les grandes cérémonies, un brillant uniforme, mais il préfère encore le langouli au pantalon.

Annamites. — Les traditions et les documents historiques s'accordent pour faire descendre les Annamites des confins du Thibet. Mais, en s'avançant vers l'est, ils ont dû traverser lentement des territoires occupés par de nombreuses tribus sauvages avec lesquelles ils se sont croisés. Arrivés au Tonkin, ils eurent à lutter pendant plus de douze siècles contre les Tiams, qui infusèrent aussi de leur sang parmi les envahisseurs. Le type primitif s'altéra donc de plus en plus, et lorsque la nation se fut constituée, elle entra en lutte avec la Chine et se croisa avec l'élément chinois. Celui-ci non seulement contribua à modifier le type physique des Annamites, mais il leur inculqua peu à peu sa civilisation.

Malgré ces croisements multiples, la nation annamite forme aujourd'hui une véritable race, bien différente de ses premiers ancêtres, très métissée, mais pourtant fort caractérisée, et la plus homogène des populations indo-chinoises. Cette race comprend les Tonkinois, les Annamites proprement dits et les Cochinchinois.

De petite taille (in» 59 pour les hommes, 1» 52 pour les femmes), les Annamites ont des membres qui paraissent courts, un torse bien développé, mais disgracieux, des mains sèches avec de longs doigts, des pieds avec un gros orteil capable de s'écarter et de se rapprocher des autres doigts et, par suite, de saisir des objets. La couleur de la peau varie du brun au ton de la vieille cire. Les cheveux sont noirs, gros, raides, très longs, elles Annamites des deux sexes, qui relèvent leur chevelure en chignon, sont si fiers de la longueur de leur système capillaire qu'ils cherchent à tromper encore en y ajoutant de faux cheveux. La barbe est, en revanche, rare et raide. Le crâne est court, brachycéphale, avec des bosses pariétales très accusées et un front bombé. La face est large, les pommettes saillantes, le nez peu proéminent avec des narines un peu dilatées, les lèvres un peu grosses, le menton pas très robuste. Les yeux toujours très écartés l'un de l'autre, sont peu obliques, mais assez fortement bridés. Les paupières sont grosses et d'apparence bouffie. Beaucoup d'hommes ne laissent pas croître leur barbe, et, pour les deux sexes, le costume est identique; il comprend un large pantalon et une tunique. Sauf chez quelques femmes, la tête est couverte d'un turban noir ou

bleu sur lequel on place parfois un large chapeau en feuilles de palmier. Dans les campagnes, tous les gens vont pieds nus; dans les villes, on fait usage de sandales ou de bottes à la chinoise. Les jours de fêle, les Annamites sont heureux de sortir leurs habillements de soie, plus amples que le vêtement habituel. Les grands mandarins portent d'épaisses robes de soie brodée, serrées à la taille par une ceinture en laque rouge, et ils font usage d'une singulière coiffure, sorte de bonnet orné d'or mat, de pierres précieuses et de deux ailes maintenues par du fil de fer. Tous les Anna-

Coméaiens au TonKin.

miles mâchent du bétel, et quand ils n'obtiennent pas par ce procédé des dents assez noires, ils en augmentent la coloration avec un vernis spécial. Les ongles longs sont très appréciés de ceux qui ne se livrent à aucun travail manuel et qui, pour les empêcher de se casser, les entourent d'étuis en argent.

Les habitations sont tantôt de simples cases en feuilles de palmier posées sur la terre, sur pilotis ou sur des barques; tantôt des maisons en briques couvertes de tuiles et entourées de vérandas. Souvent de belles colonnes en bois dur supportent le toit. L'intérieur de chaque demeure comprend une grande pièce (salle à manger et salle de réception) et des chambres h coucher. Chez les riches, on trouve des bahuts sculptés, des brûle-parfums, une immense table garnie de coussins sur laquelle on

L'INDO-CIIINE FRANÇAISE

s'asseoit, des coffres pour les sapèques, des tableaux incrustés de nacre, des peintures, etc.

Essentiellement agriculteur, rAnnamite abat les forêts partout où il construit sa cas*?, afin de pouvoir cultiver le sol. Le riz forme la base de l'alimentation, mais on consomme aussi delà viande et surtout du poisson; dans beaucoup de contrées, l'habitant fait de la pisciculture. Le thé se

prend en dehors des repas, et on en offre à tout visiteur en même temps que de minces cigarettes. En mangeant, c'est de l'eau que l'on boit généralement ; mais le repas fini, on absorbe volontiers un verre d'arac ou eau-devie de riz, et tout le monde, hommes, femmes et enfants, se met à fumer.

L'Annamite n'est pas très commerçant; il laisse volontiers le négoce aux Chinois. Néanmoins , le petit commerce se fait par les femmes indigènes, qui achètent et revendent au comptant la marchandise, se payant au moyen de monnaies imitées de celles de la Chine. Quoique nous n'ayons pas à parler dans ce chapitre des industries de rindo- Chine, nous mentionnerons cependant les bijoux, qui dénotent souvent un réel sentiment artistique. Les Annamites sont d'admirables copistes et ont un véritable talent de décorateurs; les couleurs vives sont combinées de façon à ne rien présenter de criard.

L'instruction est assez répandue ; à la suite d'examens, on obtient des diplômes qui donnent accès aux fonctions publiques. L'écriture, empruntée à la Chine, comprend trente ou quarante mille signes, mais les lettrés eux-mêmes ne connaissent que les quatre ou cinq mille caractères usuels. La littérature se réduit à un code, à plusieurs livres historiques, à quelques poèmes et à quelques contes. Le livre le plus répandu est l'almanach, qui contient, outre le calendrier, des recettes de médecine populaire, des notions d'astrologie, de divination, de chiromancie, etc.

Famille tonkinoise.

Phot. Gaillard.

Tous les ouvrages étaient naguère imprimés au moyen de planches gravées sur bois et formant chacune une page entière; les feuillets ne portent de caractères que dun côté, et, pour les lire, on commence par le dernier et on va de droite à gauche et suivant la verticale.

L'Annamite a une véritable passion pour le jeu, les courses et le théâtre. Tout le monde connaît le jeu des trente-six bêtes, loterie dont le résultat est crié le soir dans les rues. Les dames, les échecs, sont aussi en faveur, et l'indigène joue son gain et jusqu'à ses vêtements; s'il a perdu tout son avoir, il se met à mendier. Les courses de pirogues, de chars attelés de bœufs, le jeu de volant lui-même, passionnent la foule. Mais le plus grand divertissement est sans contredit le théâtre. Tous les rôles sont tenus par des hommes, qui se peignent, se fardent, se griment et se donnent un aspect terrible. Les pièces sont des tragédies et des comédies accompagnées de chants, que les acteurs interprètent avec une voix de fausset et des cris de tête dont il est difficile de se faire une idée. Le plus souvent une représentation dure trois jours et trois nuits et n'est interrompue que pour les repas.

* Nous renvoyons le lecteur au chapitre « Administration » pour tout ce qui concerne les institutions et l'organisation civile ou militaire. Les coutumes accordent au mari une grande prépondérance dans la famille; il peut, dans beaucoup de cas, répudier sa femme ou même la vendre.

La polygamie existe en droit, mais beaucoup d'hommes n'ont qu'une épouse et, dans le cas contraire, l'une des femmes est toujours plus considérée que les autres. Les enfants sont chéris de leurs parents, qui ne les abandonnent jamais; néanmoins, si une mère na pas le moyen d'élever sa progéniture, elle peut la louer pour douze ou quinze ans à une famille aisée, qui la lui rendra lorsqu'elle aura restitué la somme qu'elle en a reçue. 11 n'est guère de pays au monde où le respect de l'âge soit poussé plus loin : jamais un vieillard n'est méprisé ou traité grossièrement.

Famille annamite.

Pbot. OaiU&rd.

358 L'INDO-GHINE FRANÇAISE

La religion du peuple est le bouddhisme, mais grâce à la philosophie chinoise, grâce également au scepticisme de sa race, l'Annamite n'a pas le moindre fanatisme. Les bonzes ou prêtres sont moins nombreux qu'en Chine et moins honorés que dans le reste de la péninsule. On les surnomme volontiers « têtes chauves », parce qu'ils ne portent pas l'habit jaune des religieux bouddhistes et qu'ils sortent déguenillés, sans autre marque distinclive que la tête rasée. Dans les contes, ils sont toujours traités comme des parasites et comme des êtres immoraux, ce qui, paraît-il, est assez mérité, car ils n'observent guère la chasteté. Cependant, les temples, les pagodes regorgent de richesses, parce que si le peuple n'est pas fanatique, il est profondément superstitieux. Un culte très vivace en pays annamite, c'est celui des ancêtres. Quand on veut faire un beau cadeau à un parent, on lui offre un riche cercueil, qui est précieusement conservé dans la maison. Lorsqu'un individu vient à mourir, on lui rend les honneurs funèbres et, chaque année, avant le jour de l'an, on nettoie et on répare sa tombe. Au renouvellement de l'année, à chaque nouvelle et à chaque pleine lune, on brûle des bâtons odoriférants sur l'autel des aïeux et on leur fait des offrandes. Ce sont là des coutumes empruntées encore à la Chine et qu'il serait imprudent de vouloir faire disparaître.

L'Annamite a des défauts, notamment une certaine immoralité, la passion du jeu et de l'opium, la vanité et la fourberie; mais il est intelligent, ambitieux, plus remuant, plus actif que tous ses voisins de l'Indo- Chine. « On peut tirer de lui, dit le D^ Harmand, quand on le connaît bien, un excellent parti, à la condition de ne se départir jamais à son égard d'une grande sévérité sans dureté, de le tenir toujours à distance. » Doué dune grande philosophie naturelle, qu'on a regardé comme de l'apathie, il ne demande qu'à vivre en paix, dans son village. Au fond, comme nation, les Annamites sont notablement supérieurs à leurs voisins du Siam, du Camdodge et du Laos, et il ne dépend que de l'administration française d'en tirer cet excellent parti dont parle le D' Harmand.

Tliaïs. — Les Thaïs, c'est-à-dire les « hommes libres », paraissent, comme les Annamites, être originaires des confins duThibet. En arrivant dans le pays qu'ils occupent actuellement, ils le trouvèrent occupé par les sauvages dont nous avons parlé plus haut et se croisèrent avec eux. De nombreuses alliances eurent lieu avec les Chinois, d'un côté, et les Birmans de l'autre. Par suite, il n'est pas surprenant que les Thaïs, ayant à peu près la même origine que les Annamites et ayant subi des mélanges très comparables, présentent avec ceux-ci de nombreux points de ressemblance. On peut les diviser en trois groupes : les Laotiens, les Siamois et les tribus indépendantes.

A. Laotiens. — Malgré la diversité de types qu'on rencontre dans le Laos, on peut dire que le Laotien est plus grand que l'Annamite, quoique sa taille reste inférieure à la moyenne; il est élancé et peu musclé. Sa coloration varie du brun rouge au blanc jaunâtre, mais ces différences tiennent surtout aux actions atmosphériques, car il est habituel de les trouver réunies sur la même personne, les parties couvertes par les vêle-

LES POPULATIONS 3o9

ments restant toujours beaucoup plus blanches que les autres. Les cheveux, droits, gros et noirs, sont rasés, sauf sur le sonumet de la tête, où ils sont portés courts. Le crâne est brachycéphale, mais il s'allonge chez les individus qui ont du sang des populations sauvages dans les veines. Le front, assez haut et un peu étroit, surmonte une face à ponomettes moins fortes que chez les Annamites, avec des yeux légèrement obliques et bridés, un nez concave, à extrémité assez large, une bouche moyenne entourée de lèvres d'une grosseur modérée. Tout le bas du visage est empâté et comme gonflé. Plastiquement, cette race est supérieure aux autres Indo- Chinois civilisés.

Les hommes portent le langouli et une veste courte , par-dessus laquelle ils jettent parfois une pièce d'étofl"e de coton rayée. Les femmes n'ont qu'une petite jupe et une écbârpe de soie sur la poitrine. Néanmoins, quand elles sortent de leurs villages, elles endossent une veste étroite et se jettent un petit fichu de soie rouge sur leurs épaules. Elles entortillent leurs cheveux et les retiennent au-dessus de la tète à l'aide de longues épingles. Les deux sexes vont les pieds nus ou bien font usage de simples semelles en cuir de buffle retenues par des lanières.

Les maisons laotiennes sont des cases en bois bâties sur pilotis et surmontées d'un toit pointu. La brique est réservée pour la construction des pagodes. Comme mobilier, on ne trouve guère que des nattes, qui servent de lit, de sièges et de table, des corbeilles en rotin ou en bamJ)ou et des caisses en bois pour les habits.

Les Laotiens forment une population douce, paisible, peu industrieuse, qui se livre à l'agriculture et à la chasse aux mammifères, aux oiseaux et aux reptiles. Leurs armes sont le fusil, l'arbalète et la sarbacane avec laquelle ils lancent de petites flèches. Leur nourriture se compose de riz, de poisson frais, de légumes et de viande.

La polygamie est en usage au Laos, mais elle est l'apanage des grands mandarins. Les femmes jouissent d'une certaine liberté et on voit des femmes du peuple passer une partie de leurs journées dans des tripots, où elles jouent et boivent de l'eau-de-vie de riz. Dans le nord, lorsque les jeunes gens arrivent à la puberté, on les laisse se promener ensemble les soirs de lune ; c'est dans ces promenades que les filles choisissent leurs fiancés.

Quoiqu'ils ne soient pas d'une force musculaire remarquable, les Laotiens sont susceptibles de se livrer à de très longs travaux, malgré leur alimentation souvent insuffisante. Quand ils ont le nécessaire, ils se reposent ou recherchent le plaisir. Ils aiment les fêtes, la musique, les cérémonies brillantes, les processions. Lorsqu'ils ont quelques économies, ils font volontiers des offrandes aux pagodes. Dans peu de pays de rindo-Chine les bonzes ont une vie plus facile que dans le Laos : ils passent leur temps à mendier, à regarder couler l'eau et quelquefois à copier des manuscrits ou à enseigner l'écriture aux enfants. Cette écriture est toute particulière et ressemble jusqu'à un certain point à celle des inscriptions khmers. La langue n'est pas riche et peut s'apprendre facilement; ainsi, au lieu de dire beau et laid, bon et méchant, on dit communément beau et pas beau, bon et pas bon. Les Laotiens

iàO

ne prononcent pas la lettre »•; ils la remplacent par une aspiration. Au fond, le peuple laotien est beaucoup plus près de l'état sauvage qu'on ne le croirait au premier abord. Peu industrieux, peu commerçant, il s'est trouvé dans des conditions d'infériorité qui ont permis à leurs frères du Siam de leur imposer leur suzeraineté. D'un caractère ouvert et confiant, les Laotiens sont disposés à la familiarité et ne montrent pas d'antipathie pour les étrangers. Leur indolence ne permet pas d'espérer

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Ils montrent même une certaine indifférence à l'égard de leurs morts : seuls les mandarins sont brûlés ; les gens du peuple sont enterrés dans les forêts et on ne leur élève pas de tombeaux; enfin les individus qui meurent de maladies épidémiques et les femmes qui succombent en couches sont simplement jetés à l'eau.

B. Siamois. — Les Siamois présentent les caractères physiques des Laotiens, mais leur peau est d'un ton plus foncé (brun rougeâtre). Mgr Pallegoix avait même cru que le mot thaï signifiait « couleur d'ocre » et que c'était à cause de leur teint que les Siamois portaient ce nom. Comme les Annamites, les Thaïs du Siam se colorent les dents avec du bétel et une poudre noire. Les riches aiment à avoir les ongles très longs et, pour les empêcher de se casser, ils les recouvrent d'étuis ; les jeunes gens des deux se.xes se les teignent en rouge. Le costume est ii peu près le même que celui du Laos, mais en hiver on fait usage d'une grande blouse japonaise.

La passion des bijoux d'or et d'argent est poussée à l'extrême par les Siamois : ils portent des anneaux aux chevilles et aux poignets, des mé-

Officier siamois, né i Bang-Kok.

(30 ans). — CoU. du Muséum.

dallions, des colliers, etc., sans compter les boucles que les femmes se mettent aux oreilles et les chaînes d'argent qu'elles disposent en sautoir. Les enfants, qui vont nus jusqu'à ce qu'ils puissent nouer eux-mêmes leur langouti, sont parfois chargés, les jours de fête, de plusieurs livres de bijoux.

Les habitations ressemblent à celles du Laos et elles sont généralement pourvues d'un plancher construit à 1 mètre do sol. Celles des gens riches sont faites en planches et recouvertes d'un toit eu tuile. Dans ces dernières, on rencontre souvent une foule d'objets luxueux qui proviennent de la Chine.

D'une douceur remarquable, les Siamois se font un scrupule de tuer un animal sans nécessité ; aussi leur alimentation est-elle surtout végétale. D'ailleurs l'agriculture est assez prospère pour fournir le nécessaire à toute la population. Toutefois les riches mangent de la viande de buffle, de porc, de cerf, de la volaille, des oiseaux, des tortues, des grenouilles, des rats, des crocodiles, des serpents et même des œufs de ïourmis. La cuisine siamoise est fortement épicée. On mange assis sur une natte et on se sert des doigts pour porter les aliments à sa bouche. Le temps des repas est tellement sacré qu'on ne dérange même pas un serviteur lorsqu'il prend sa nourriture.

Les boissons sont les mêmes

que chez les Annamites ; le tabac est d'un usage général et beaucoup de gens fument l'opium ou le chanvre.

La polygamie existe dans les classes riches, mais la première femme est seule considérée comme légitime. Dans la classe pauvre, la jeune fille est souvent vendue à celui qui la demande en mariage, quoiqu'elle n'en soit pas moins considérée comme épouse légitime. Habituellement le mariage ne s'accompagne d'aucune cérémonie religieuse. Pendant deux mois, les nouveaux mariés vivent dans une case construite par l'époux sur le terrain de son beau-père, puis le mari emmène sa femme où il veut. Celle-ci, au bout de deux ans de ménage, se dépouille de tous ses vêle-

Jeune Siamoise de 18 ans.

CoU. du Muséum.

L'INDO-CHirsE FRANÇAISE

ments dans sa maison et ne conserve même pas son langouli. Lorsque deux époux ne se conviennent pas, ils se séparent à l'amiable; s'ils ont eu des enfants, ils se les partagent.

Nous ne parlerons ici ni de l'organisation sociale, ni de l'administration, ni des institutions civiles et militaires, ni de l'industrie, ni de la religion des Siamois, toutes ces questions étant traitées dans d'autres chapitres. Nous noterons cependant que les arts, la peinture et la sculpture, en particulier, sont en honneur dans le royaume et que les temples sont décorés avec un luxe qui a attiré l'attention des Européens. Amis des fêtes et de la gaieté, les Sia- ^^i^ mois ont une passion pour la musique : chaque vil-

^^^■i^w lage possède son orchestre et les personnages onl

jaw^^fs leurs troupes de musiciens qui exécutent les mor-

— ' ceaux de leur répertoire avec un certain sentiment

des nuances.

L'écriture est connue au Siam, mais elle diffère de celle du Laos. La littérature comprend surtout des poèmes, car les ouvrages d'astronomie et de médecine ne sont que des traductions du bali. L'étude de l'histoire, de la géographie et des mathématiques est fortement négligée par les lettrés, qui laissent à leurs secrétaires le soin d'apprendre l'arithmétique et qui abandonnent le commerce aux Chinois. Les moi'ts sont brûlés en grande pompe, surtout s'il s'agit du souverain ou de quelque mandarin de haute classe. Parfois, avant de mourir, un Siamois ordonne que son corps sera jeté en pâture à des oiseaux de proie élevés dans les pagodes, et ses volontés sont toujours respectées.

C. Thaïs indépendants. — Au nord de la principauté laotienne de Luang-Prabang, dans l'intérieur du Tonkin, vivent de nombreuses tribus à peu près indépendantes, dont nous nous bornerons à énumérer les quatre principaux groupes : ce sont les Thôs, les Phou-Thaïs, les Nungs, Nongs ou Nûns et les Mans (Mâns-Cocs, Mâns-Thiens, Mâns-Méos, etc.). Refoulés sur les sommets des montagnes, ils ont longtemps échappé à des observations précises. Aussi les a-t-on rattachés tantôt aux Annamites, tantôt aux Thaïs, tantôt aux Chinois du Sud, voire même aux sauvages. Grâce aux recherches de divers savants, notamment du D"" Billet, nous savons que ce ne sont pas des sauvages, qu'ils s'habillent souvent comme des Annamites ou qu'ils portent des costumes ornés de broderies assez élégantes, qu'ils vivent en villages et se livrent à l'agriculture. La brièveté de leur crâne, la largeur de leur face, l'horizontalité de leurs yeux pourraient les faire classer soit parmi les Annamites, soit parmi les Thaïs. Le chercheur dont nous venons de citer le nom a montré que c'est à ces derniers qu'il faut les rattacher, car, non seulement ils ont les Annamites en horreur, mais encore ils parlent la langue des Siamois et des Laotiens.

Jeune ûlle tho.

Cliinois. — En Indo-Chine, le» Chinois sont nombreux, et cependant nous ne ferons que les mentionner, parce quils ne présentent aucune particularité remarquable. Ils sont coolies (hommes de peine), artisans, mais, avant tout, commerçants et usuriers.

Métis. — Nous avons vu que les métis sont peut-être en majorité dans toute la péninsule indo-chinoise.

La multiplicité des éléments ethniques qui interviennent dans les croisements ne permet pas de donner une description générale des individus de sang mêlé. D'un autre côté, il serait oiseu.v de décrire séparément chacune des catégories de métis, car elles rentrent toutes, au point de vue du genre de vie, des mœurs, des coutumes, dans un des groupes que nous venons de passer en revue. Néanmoins nous ne saurions nous dispenser de citer le nom d'une de ces catégories, à cause de son importance numérique dans rindo- Chine orientale :

nous voulons parler des Minuongs. Ce

sont des métis issus de père chinois et de mère annamite. Ils obéissent, d'ailleurs, à la règle générale au point de vue ethnographique, c'est-àdire qu'ils adoptent les coutumes d'une des races parentes. Tous ou presque tous ne se distinguent guère des véritables Annamites que par certains traits de leur physionomie.

D"" R. Verneau.

Femmes mâns. — Phot. Demorgny.

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