LES RELIGIONS
CocMnchine, Annam et Tonkin. — L'influence que dix siècles d'occupation suivis d'une longue période de vasselage ont acquis à la civilisation supérieure de la Chine sur les mœurs, les institutions sociales et politiques, les arts et les industries de l'empire d'Annam (comprenant l'Annam proprement dit, la Cochinchine et le Tonkin) devait fatalement s'exercer aussi au point de vue religieux, et de fait, depuis près de deux mille ans, les trois grandes religions chinoises — confucianisme, taôisme et bouddhisme — régnent en souveraines maîtresses sur cette contrée, dont les antiques croyances nationales ne sont plus représentées que par quelques pratiques et superstitions locales relatives au culte des esprits, génies ou démons généralement tenus pour malfaisants, aux présages et surtout aux maléfices attribués à la puissance des sorciers.
Le confucianisme, on le sait, est une doctrine philosophique plutôt que religieuse, un code de morale pratique basée sur les devoirs des hommes les uns envers les autres et envers l'État, le respect des ancêtres, des parents et des supérieurs ; il s'abstient systématiquement de toute spéculation sur la nature de l'âme, sa destinée future et ses rapports avec les dieux, et semble n'admettre l'existence et la puissance du dieu ou esprit du ciel, Chanq-Ti, de lesprit de la terre, Héou-Tou et autres esprits divinisés de la nature, ainsi que le culte qui leur est rendu, que comme une concession respectueuse aux croyances et aux usages de l'antiquité. Il n'a rien d'une religion, et cependant sa reconnaissance tacite de l'existence du Chang-Ti, des esprits et de leur intervention dans le gouvernement du monde, le soin avec lequel Confucius rétablit dans leurs formes antiques les sacrifices traditionnels que seul l'empereur avait qualité pour oiïrir au ciel, à la terre, aux astres, aux ancêtres impériaux, le pieux respect qu'il imposait à tout homme envers ses ancêtres, ont permis aux lettrés d'ériger la doctrine de leur maître vénéré en religion officielle de l'Empire. Le confucianisme a passé au même lilre dans l'Annam ; mais là, plus encore qu'en Chine, si par politique ou vanité les souverains de l'Annam ont jugé à propos de copier leur ancien suzerain, même au point de vue religieux, le peuple s'est refusé à adopter une religion trop froide qui ne répondait ni à ses aspirations ni à ses préjugés, et le système de Confucius est resté, en apparence plus encore qu'en réalité, la doctrine exclusive des lettrés.
Représentant de la religion primitive antérieure à la réforme de Confucius, un moment rajeunie et relevée par les hautes conceptions de Lao-Tseu et de quelques-uns de ses disciples, le taôisme avec ses pratiques d'astrologie, de divination, d'alchimie, de géomancie, de magie, de sorcellerie et d'exorcisme, avec sa multitude de dieux et d'esprits, semblait tout indiqué pour devenir la religion populaire, le réceptacle de toutes les superstitions indigènes de l'Annam, et peut-être le serait-il devenu s'il n'avait rencontré dans le bouddhisme un rival plus heureux, plus habile et surtout plus sympathique aux idées de la multitude. Ses
dieux, Ngoe-Hoang fOang-Thien-Cliang-Ti, « roi du ciel, empereur suprême »), les huit génies nommés Dat-Thien (Pa-Chen « Huit Esprits ») et la foule des esprits divinisés de la nature, de la contrée et des grands hommes, reçoivent à la vérité un culte et des offrandes, mais sont demeurés étrangers au pays. ^ t.. . j iiT
Le bouddhisme annamite appartient à la branche chinoise du Mahâyâna mvslique. Son culte s'adresse principalement aux Bouddhas A-Di- Da-Phat '(0-Mi-To-Fo, Amitâbha) et Sha-Ka-Mo-Ni (Çâkyamouni), au
Bodhisattva Quan-Am (Kou- An-Yin, Avalokitêçvara) et à la triade des Bouddhas du passé, du présent et de l'avenir; ses religieux passent pour être peu instruits et assez relâchés quant à la discipline. Il s'est érigé en religion populaire par excellence et a su attirer à lui, au moins dans certaines circonstances, la masse de la population, y compris les adeptes des deux autres confessions, par, la pompe séduisante de ses offices et de ses processions, par ses cérémonies et ses prières pour les morts, . par ses idées sur la rétribution des actes, sur la métempsycose et le salut, et par l'attrait de son paradis temporaire de Soukhâvati, grâce aussi à sa tolérance et à sa réceptivité toute particulière, qui lui ont permis de faire fraternellement place dans ses temples, aux côtés du Bouddha, à Confucius, à Lao-Tseu, ainsi qu'à presque tous les dieux des panthéons chinois et annamite, parmi lesquels figurent en première ligne Qouan-Dé iKouan-Ti, dieu chinois de la guerre) et Tran-Vu, dieu régent du nord, dont l'image est communément désignée sous le nom de « grand Bouddha de Ha-Noï ».
En somme, de même que les Chinois suivent simultanément leurs Irois grandes croyances nationales, la religion de l'Annam est un mélange intime de confucianisme (pour la morale), de taôisme (pour les besoins de la vie matérielle) et de bouddhisme (pour la métaphysique et les spéculations sur la vie future) sous une enveloppe de forme bouddhique, qui donne à première vue à cette dernière leligion une apparence d'univer?alilc. D'ailleurs elle, est en réalité celle de la majorité de la popula-
Statue du grand Bouddha, à Ha-Noï.