LA FRANCE ET LE SIAM
Rapports avec le Siam au xvn* siècle. — C'est en avril 1662 que, pour la première fois, un Français, M»' de La Mothe-Lambert , évêque de Bérythe, arriva, avec six missionnaires, dans la capitale du Siam, qui était alors Juihia, En 1673, M" d'Héliopolis, appelé à son tour par les missionnaires, apportait au roi de Siam des lettres du pape et de Louis XIV. En 1678, au moment de la conclusion de la paix de Nimègue, on comptait au Siam trente-six missionnaires français et un grand nombre de prêtres, de clercs et de catéchistes du pays.
A cette époque, les Hollandais, maîtres de la plus grande partie de la presqu'île de Malacca, étaient à l'apogée de leur puissance maritime et coloniale ; leurs flottes de commerce sillonnaient l'extrême Orient ; leurs agents exploraient la Chine et l'Indo-Chine. C'est ainsi qu'un agent hollandais remonta le Mé-Kong en 1641, pour visiter Vien-Chan, la capitale du royaume de Laos.
Le roi de Siam, qui redoutait beaucoup les Hollandais, voulait faire alliance avec
1} Ouan signifie baie.
le roi de France, qui venait de vaincre en Europe ceux que le souverain asiatique considérait comme ses plus menaçants ennemis. Il était persuadé que ceux-ci n'oseraient l'attaquer s'il était l'allié d'un monarque aussi puissant. Sur les avis pressants d'un Kuropéen appelé Constance Phalkon, dont il avait fait son
LAVDItNCE
Almanach pour l'année MDCLXXXVII. — « L'Audience donnée p»r le Roy aux ambassadeurs du Roy de Siam à Versailles, le 1" septembre 1686. a
(CoUectioQ Hennin.)
conseiller (on voit que la tradition de faire appel à des Européens pour diriger la politique extérieure du Siam ne date pas d'hier), le roi do Siam entra en relations avec la France. Dès I680, un vaisseau français était venu au Siam pour y établir une factorerie. Nos compatriotes avaient reçu le meilleur accueil; ils étaient repartis chargés de présents pour le roi do France et accompagnés de trois ambassadeurs siamois, avec une suite nombreuse. L'ambassade siamoise était chargée d'offrir à Louis XIV la cession de la ville de Singor et du
territoire avoisinant. Les alarmes causées par le Toisinage des Hollandais allant grandissant, une seconde ambassade siamoise Tint à Versailles en 1684. Cette fois, les envoyés du roi demandèrent à la France d'envoyer des troupes et de prendre le Siani sous sa protection. Leur offre fut acceptée et, en 1687, cinq navires transportèrent au Siam un régiment français, composé de douze compagnies et placé sous le commandement de M. Desfarges, maréchal de camp. Les troupes ne débarquèrent que lorsque le roi de Siam eut signé l'ordre de mettre en la possession des envoyés du roi de France les deux forts de Bang-Kok. En même temps, sur la demande de Phalkon, le chef de l'expédition française, M. Desfarges, était investi du commandement des iroupes siamoises, qui occupaient avec les troupes françaises la position de Bang-Kok.
Des questions de prosélytisme religieux vinrent promptement troubler la bonne harmonie qui existait entre le commandant français et les conseillers du roi de Siam. La conversion du roi au catholicisme fut exigée comme la condition préalable à toute intervention active de la France. La mésintelligence se mit entre les représentants de la France et Phalkon, que ses concessions premières avaient rendus suspect au parti national siamois. Un des grands du royaume, nommé Pitracha, fomenta une insurrection, s'empara de la personne du roi et se proclama régent. On contraignit M. Desfarges et les garnisons françaises à se retirer. Phalkon eut la tête tranchée par l'ordre de Pitracha, qui fit ensuite empoisonner le roi, ami de la France, et prit sa place.
En 1889, les derniers Français qui avaient occupé le Siam débarquaient à Pondichéry, et les Hollandais revenaient tout-puissants à Bang-Kok avec l'usurpateur qui s'était emparé du trône.
Rapports avec le Siam au XIX» siècle. — Jusqu'au milieu du xix* siècle, les missions catholiques, souvent inquiétées, ruinées à différentes reprises par les invasions birmanes ou par la persécution des Siamois eux-mêmes, représentent seules, avec une constance il laquelle il faut rendre hommage, l'influence française. La mission du Siam compte aujourd'hui 1 évoque, 32 missionnaires, 10 prêtres indigènes , 60 écoles fréquentées par près de 3 000 élèves et plus de 20 000 chrétiens.
Les empiétements de l'Angleterre devaient fournir une seconde fois à la France l'occasion, dont elle n'a pas tiré suffisamment parti, de reprendre vis-à-vis de la cour de Bang-Kok un rôle actif et prépondérant.
La Compagnie des Indes avait acquis Singapour en 1819 et le territoire de Malacca en 1821. Elle tenait ainsi le sud de la presqu'île de Malacca, sur laquelle le Siam avait, dans les siècles précédents, développé son influence. A l'ouest du Siam, la Compagnie anglaise avait, à la suite de guerres heureuses, enlevé à la Birmanie certaines provinces, entre autres celle de Tenasserim, qui, avant la fin du xvm» siècle, avait fait partie intégrante du royaume siamois.
En 1826, l'année même où elle procédait à un premier démembrement de la Birmanie, la Compagnie des Indes envoyait un délégué à Bang-Kok pour y signer un traité de commerce. Le roi de Siam accepta, mais sans grand enthousiasme, car dès 1840 des tentatives étaient faites dans le setis d'un rapprochement avec la France. Mais c'est seulement seize ans plus tard, à la suite d'un nouveau démembrement de la Birmanie et de l'annexion par l'Angleterre de la province de Pégou, que les dispositions favorables à l'influence française prirent corps par la signature
d'un traité de paix, de commerce et d'amitié. Le négociateur de cet arrangement diplomatique fut M. de Montigny, ancien consul de France en Chine. Grâce à son habileté et à sa grande connaissance des affaires de l'extrême Orient il obtint, en faveur de notre pays, de sérieux avantages commerciaux et politiques : du traité de 1856 date pour la France le droit, dont elle a eu à se prévaloir en 1893, de faire remonter ses navires de guerre dans le Mé-Nam jusqu'au mouillage de Pak-Nam.
Le gouvernement impérial, absorbé par d'autres soucis, ne prêta qu'une attention distraite aux avances qui lui étaient faites par le roi de Siam. Rien ne fut tenté pour tirer de la mission si brillamment remplie par M. de Montigny les avantages qui devaient tout naturellement en découler. C'est le titulaire du consulat de Portugal à Bang-Kok, gérant provisoire du consulat de France, qui fut chargé de présenter à la cour de Bang-Kok les pièces officielles constatant la ratilication définitive du traité. Pendant plus de cinq ans, au lendemain d'une négociation heureusement conduite qui aurait pu mettre définitivement le Siam sous notre influence, le consulat de France à Bang-Kok resta sans titulaire.
L'Angleterre ne manqua pas de tirer parti de cette négligence pour regagner tout le terrain qu'elle avait perdu.
Aussi bien, les événements qui se produisirent au cours des années suivantes en Indo-Chine ne pouvaient que favoriser ce revirement. Le hasard d'une campagne maritime destinée à protéger les missions catholiques d'Annam nous avait amenés en 1859 à occuper Saigon, et quatre ans plus tard, en avril 1863, le roi du Cambodge, Norodom, s'était placé sous le protectorat de la France.
Le Siajn et le Cambodge. — A l'époque oîi M. de Montigny signait à Bang-Kok le traité de 1856, le Cambodge, jadis prospère, autrefois le centre du bouddhisme en Indo-Chine, était tombé dans un tel état de faiblesse et d'anarchie qu'il était devenu le vassal de ses anciens vassaux.
Envahi, en 1842, par les Annamites, qui s'étaient annexé la basse Cochinchine, autrefois province cambodgienne, le Cambodge avait appelé le Siam à son secours. Les Siamois, race belliqueuse et envahissante, ne résistèrent pas à ces avances. Pendant plusieurs années le Cambodge fut le champ de bataille où ils guerroyèrent contre les Annamites. Mais, les hostilités cessant, ce fut le Cambodge qui paya les frais de cette amicale intervention. Le Siam s'annexa les riches provinces de Battambang et d'Angkor, dont la cession lui fut plus tard officiellement confirmée, en même temps que d'autres provinces sur lesquelles son droit d'occupation n'a jamais été ni établi ni reconnu.
Ang-Duong, roi du Cambodge, voyait ses États pris entre les deux branches d'un étau qui se resserraient sur lui : les Annamites, à Saigon, aux portes mêmes de sa capitale, et ses alliés de Bang-Kok, plus redoatables peut-être encore, qui, sous prétexte de le protéger, le dépouillaient de ses plus belles provinces. A la mort d'Ang-Duong, une nouvelle complication vint provoquer l'intervention du Siam. Norodom et Si- Votha, les deux fils d'Ang-Duong, se disputèrent la couronne. Norodom,
qui avait longtemps vécu à Bang-Kok, se voyant le plus faible, fit appel au concours de ses anciens hôtes. L'aide qu'il sollicitait lui fut accordée en échange de deux nouvelles provinces.
Les traités de 1863 et de ISe*?. — Le terrain, on le voit, était bien préparé pour jeter le roi du Cambodge dans les bras d'un nouveau protecteur. Mais, par une inconséquence qui n'est explicable que si l'on tient compte des influences contradictoires qui président aux résolutions des monarques asiatiques, l'année même où il signait avec la France le traité par lequel il se plaçait sous notre protectorat, il concluait avec le Siam un arrangement secret destiné à annuler tous les avantages qui nous étaient concédés. Cet arrangement fut signé au mois de décembre 1863.
Cet acte de duplicité nous dégageait de toute obligation vis-à-vis de Norodom. L'occasion eût peut-être été propice pour reprendre vis-à-vis de la cour de Bang-Kok la politique de bonne entente qu'avait consacrée le traité Montigny. Ou bien, s'il paraissait préférable de faire de Pnom- Penh le centre de notre rayonnement en Indo-Chine, une autre méthode eût consisté à substituer énergiquement notre action et nos revendications à celles du roi du Cambodge et à faire respecter l'intégrité des droits de notre protégé.
C'est à un moyen terme que s'arrêta notre diplomatie. Un arrangement fut conclu avec le Siam, par lequel notre protectorat sur le Cambodge était reconnu et le traité secret de décembre 1863, conclu par Norodom, déclaré nul et sans valeur; mais, en échange de ces satisfactions, nous reconnaissions bénévolement au Siam la possession des provinces de Battambang et d'Angkor, en renvoyant à une commission d'officiers des deux pays le soin de délimiter les frontières du Siam, du Cambodge et du Laos siamois.
Le texte primitif de cet accord, signé le 14 avril 1865 à Bang-Kok, par le consul de France, M. Aubaret, contenait, au sujet de la délimitation des possessions respectives du Siam et du Cambodge, une rédaction qui fut modifiée dans le traité définitif du 15 juillet 1867.
L'article 4 de l'arrangement provisoire du 14 avril 1865 était ainsi conçu : « Les frontières des provinces de Battambang et d'Angkor, ainsi que celles du Laos siamois, limitrophes du Cambodge, sont acceptées et reconnues par la France telles qu'elles existent au jour de la signature du présent arrangement. » Le ministre de la Marine et des Colonies, consulté sur celte rédaction, fit observer qu'en ce qui concernait le Laos siamois, elle ouvrait la voie aux empiétements du Siam dans des régions qu'il considérait comme indépendantes et que nous avions tout intérêt à maintenir telles. Il exprimait, en outre, la crainte que le Siam ne profitât des termes vagues de la convention pour pousser la délimitation au nord du Cambodge et nous barrer, à son profit et pour toujours, le cours du Mé-Kong. Il demandait donc qu'il fût stipulé expressément dans le traité à conclure « que les frontières du royaume de Siam et du Laos siamois s'arrêtassent à la vallée dans laquelle coule le Mé-Kong ».
Cette formule, qui eût évité, dans l'avenir, bien des difficultés, ne
prévalut pas. On crut plus simple ou plus habile de passer sous silence la question du Laos. L'accord se fit sur un texte qui consacra l'abandon, à jamais regrettable, des deux provinces de Battambang et d'Angkor, sans compensation d'aucune sorte pour le Cambodge ni pour la France. L'article 4 du traité du 15 juillet 1867 est ainsi conçu : « Les provinces de Battambang et d'Angkor resteront au royaume de Siam; leurs frontières, ainsi que celles des autres provinces siamoises limitrophes du Cambodge, telles qu'elles sont reconnues de nos jours de part et d'autre, seront, dans le plus bref délai, déterminées exactement à l'aide de poteaux ou autres marques, par une commission d'officiers siamois et cambodgiens, en présence et avec le concours d'officiers français désignés par le gouverneur de la Cochinchine. »
L'article suivant du traité ajoutait que les Siamois s'abstiendraient de tout empiétement sur le territoire du Cambodge, de même que les Cambodgiens s'abstiendraient de tout empiétement sur le territoire du Siam. On sait comment le Siam a observé cet engagement. Il est vrai que l'article précédent, qui contenait, au sujet de la délimitation, des dispositions précises, n'a pas davantage été suivi d'exécution. Dès le commencement de 1868, la commission mixte prévue par l'article 4 du traité avait bien été constituée; mais elle se heurtait, dès le début de ses travaux, au mauvais vouloir des officiers siamois, qui ne mettaient aucun empressement à discuter les revendications des représentants du Cambodge. C'est en vain que le président de la commission française, dans des rapports très documentés, établissait que les Siamois occupaient indûment plusieurs provinces cambodgiennes, dont les plus importantes étaient celles deMelou-Prey et de Touli-Repon, à cheval sur le Mé-Kong, à la hauteur de Stung-Treng et de Khong. Ces réclamations restèrent à l'état de lettre morte, de même que les protestations du roi Norodom contre l'abandon qui lui était imposé des provinces de Battambang et d'Angkor.
Les Siamois, faisant à leur profit l'application de l'adage Beati possidenfes, se contentèrent d'opposer l'inertie à ces revendications.
Dans le courant de 1869, quelques lettres sont encore échangées au sujet de la délimitation siamo-cambodgienne entre le ministre des Affaires étrangères, le consul de France à Bang-Kok et le ministre de la Marine. Puis le silence se fait sur cette question. C'est en 1885 seulement, lors de l'entrevue qui eut lieu dans la baie de Samit entre le gouverneur de la Cochinchine, M. Thomson, et le roi de Siam, que ce dernier manifesta le désir de voir régler définitivement et d'un commun accord la question de frontières entre le Cambodge et le Siam, « afin, disait-il, de rendre plus facile la répression de la piraterie ». M. Thomson en référa à son gouvernement; mais l'insurrection du Cambodge, qui suivit de près l'entrevue de la baie de Samit, fit ajourner tout pourparler à ce sujet.
Nous avons parlé avec quelques développements du règlement — ou plutôt de l'absence de tout règlement — de frontières entre le Cambodge et le Siam parce que, malgré les traités ultérieurs, cette question est toujours restée en suspens. L'abandon au Siam des provinces de
Battambang et d'Angkor, dont le commandant Doudart de Lagrée et Francis Garnier avaient signalé tout le danger, au moment môme oii il fut consenti, a été une faute lourde : elle n'a pu être qu'imparlaitement atténuée par le traité de 1893 qui a créé, ainsi que nous le dirons tout à l'heure, une situation spéciale pour ces deux provinces.
Les incidents qui se sont produits en 1893 et qui ont amené le Siam à si'^ner un nouveau traité avec la France auraient peut-être permis de rectifier plus complètement l'erreur commise en 1867. Notre diplomatie s'est contentée de réparations s'appliquant d'une façon immédiate au litige pendant avec le Siam. Les difficultés auxquelles mirent fin, en 1893, l'intervention de nos bâtiments de guerre et le traité conclu par M. Le Myre de Vilers avaient pour origine les empiétements du Siam dans le Laos, sur la rive gauche du Mé-Kong, et jusqu'au cœur des territoires revendiqués par l'Annam.
Prétentions siamoises sur le Laos central et la principauté de Louang-Prabang. — C'est seulement depuis le commencement du xix« siècle que les gouvernements de Bang-Kok ont établi leur domination dans la vallée du Mé-Kong. Auparavant, et à part quelques rapides incursions motivées par leurs luttes incessantes avec la Birmanie, les Siamois s'étaient bornés à occuper la vallée duMé-Nam. Au moment de la signature de la convention de 1865, qui précéda, ainsi que nous l'avons exposé plus haut, celle du traité de 1867, M. Aubaret, consul de France à Bang-Kok, affirmait que les prétentions du Siam n'allaient pas au delà de la vallée du Mé-Nam, ou tout au moins qu'elles ne dépasseraient, en aucun cas, la rive gauche du Mé-Kong.
A différentes reprises, toutefois, les Siamois avaient parcouru et dévasté le Laos. En 1779 d'abord, puis en 1827, ils étaient remontés jusqu'à Vien-Chan, capitale du Laos, et avaient imposé aux populations un tribut annuel, qu'elles payaient d'ailleurs également à l'Annam.
Mais ce n'est guère que depuis 1883, époque où les affaires du Tonkin absorbaient toute l'attention de la France, que le Siam a effectivement occupé le Laos central et commencé sa politique d'annexions successives sur la rive gauche du Mé-Kong. Cette orientation nouvelle de sa politique date de l'époque où l'influence des agents britanniques est devenue prédominante à Bang-Kok, et la poussée vers l'est du Siam a coïncidé avec l'annexion de la haute Birmanie par l'Angleterre.
La principauté de Louang-Prabang avait été constituée en État indépendant à la suite des incursions siamoises de 1827, qui avaient ruiné l'autorilé du roi du Laos, mis en cage et emmené en captivité, en même temps qu'elles détruisaient de fond en comble Vien-Chang, l'ancienne capitale du royaume laotien.
Protégé dans son indépendance relative par les hautes montagnes qui entourent sa capitale, et surtout par la distance qui le séparait de ses remuants voisins, le roi de Louang-Prabang s'était maintenu, jusqu'en 1883, dans un équilibre instable, payant simultanément tribut, pour vivre en paix, à Bang-Kok, à Hué et même à Pékin.
Mais, en 1883, le roi de Siam profita de l'arrivée à Louang-Prabang
d'une bande de Pavillons-Noirs, descendant du Tonkin, pour prendre au sérieux son rôle de protecteur et organiser une grande colonne, qui partit de Bang-Kok par le fleuve et arriva d'ailleurs à Louang-Prabang complètement désorganisée. Heureusement pour elle, l'ennemi avait luimême déguerpi sans l'altendre. Les Pavillons-Noirs ne revinrent que quatre ans après, en 1887. Le commissaire siamois et son escorte leur cédèrent prudemment la place. Quand les pillards eurent disparu, après avoir brûlé la ville, les troupes siamoises en reprirent possession et envoyèrent à Bang-Kok des bulletins de victoire.
Ce succès facile encouragea le roi de Siam à tenter de nouvelles conquêtes. Les commissaires siamois envahirent la r.ve frauche, et, profitant de notre indifférence, ils prirent possession avec une poignée d'hommes, sur l'autre rive du Mé-Kong, des districts annamites de Tranh-Ninh, de Kam-Mon, de Kam-Keut, de La-Khon, poussant Taudace jusqu'à installer leurs postes à quelques kilomètres seulement de Hué.
La cour d'Annam, qui, tout d'abord en proie aux révolutions de palais et aux guerres intestines, avait subi cette invasion sans résistance et sans protestation, s'émut enfin des progrès accomplis à ses dépens par son ennemi héréditaire. Elle adressa des doléances très vives au gouvernement français, et quand, au moment de l'Exposition de 1889, elle envoya des mandarins notables visiter Paris, elle chargea ces ambassadeurs officieux de signaler tout particulièrement au président de la République et à ses ministres l'urgence qu'il y avait à mettre un terme aux empiétements de la cour de Bang-Kok.
M. Pavie n'avait pas attendu ces réclamations officielles de la cour de Hué pour signaler les progrès incessants des Siamois et la nécessité d'y couper court. De Louang-Prabang, où il était titulaire du poste spécialement créé pour lui de vice-consul de France, il avait, en 1887, exploré les voies de communication qui relient la vallée du Mé-Kong à celle de la rivière Noire. Au cours de cette mission, où il fut secondé par le commandant Pennequin, il réussit à faire évacuer par les Siamois le poste de Dien-Bien-Phu, situé sur le Nàm-Ngoa, affluent du Nam-Hou, lequel débouche dans le Mé-Kong, non loin de Louang-Prabang,
Au commencement de 1889, M. Pavie revint à la côte par la route de La-Khon à "Vinh, après avoir déterminé, de concert avec les autorités siamoises, une ligne que les agents de la cour de Bang-Kok s'engagèrent à ne pas dépasser avant le règlement de* la question controversée des droits de l'Annam, du Cambodge et du Siam.
Malgré cette promesse, les Siamois n'en continuèrent pas moins à faire acte de possession définitive partout où ils purent pénétrer : ils lèvent l'impôt en nature, et les populations terrifiées se soumettent à toutes leurs exigences. Le gouverneur général de l'Indo-Chine, pour les arrêter dans leur marche vers l'est, est obligé de prescrire l'établissement d'un poste de garde civile à Napé (du côté de Kam-Mon), et d'un autre à Aïlao (du côté de Kam-Lô). A ces griefs, aux légitimes réclamations que motivaient, de la part de la France, l'annexion par le Siam d'un certain nombre de cantons dans la province cambodgienne de Kompong-Som, et de toute la province du Ko-Kong, dans le golfe de Siam, vinrent s'ajouter les pro-
testations de deux négociants français, agents du syndicat du Laos, qui furent bientôt, après mille vexations, mis en demeure de quitter Houtène, sous prétexte que leurs passeports n'étaient pas rés^uliers. Un autre Français avait également eu à se plaindre des autorités siamoises. Enfin, un fonctionnaire annamite, chargé, avec quelques miliciens indigènes, de la garde du poste de Tong-Xieng-Kham, dans la région de Kam-Mon (Annam), avait été attaqué de nuit par les Siamois, grièvement blessé et emmené prisonnier. Six de ses gens furent tués dans sa maison. Le pavillon français, arboré sur le poste, avait été arraché et remplacé par un drapeau siamois.
Ces incidents causèrent une assez vive émotion en France. A différentes reprises, le ministre des Affaires étrangères avait eu l'occasion d'affirmer à la tribune que les territoires situés entre la rive gauche du Mé-Kong et la mer appartenaient, sans qu'il fiît possible de les lui contester, à l'empire d'Annam, et que la France ferait respecter les droits de ses protégés, établis, d'une façon irréfutable, par les savantes recherches que le capitaine Luce avait faites dans les archives de Hué. Mais ces déclarations étaient restées dépourvues de sanction. L'infiltration siamoise pénétrait au cœur de l' Annam, et le gouvernement s'était contenté d'adresser à la cour de Bang-Kok des protestations platoniques. L'aventure de Tong-Xieng-Kham montrait d'ailleurs combien était insuffisante la barrière qu'opposaient aux empiétements du Siam les quelques postes de miliciens installés, non loin de Hué, par le gouvernement général de l'Indo-Chine.
Telle était la situation quand, au mois de janvier 1893, un remaniement du cabinet Ribot amena M. Develle au ministère des Affaires étrangères et M. Delcassé au sous-secrétariat d'État des Colonies. Appelé, à l'occasion de la discussion du budget, à s'expliquer devant la Chambre, sur la question du Siam, M. Delcassé affirmait la volonté bien arrêtée du gouvernement « de ne plus tolérer et, au besoin, de prévenir la violation des droits de la France », méconnus par le Siam. Cette déclaration n'était plus, cette fois, une simple revendication théorique de nos droits.
Des instructions, envoyées au gouverneur général de rindo-Ghine, lui prescrivirent d'occuper manu militari les territoires envahis par les Siamois. Une double opération devait amener ce résultat : d'une part, des miliciens, commandés par des agents européens, refouleraient les postes siamois au delà du Mé-Kong; d'autre part, une petite colonne formée à Saïgon recevait l'ordre de remonter le Mé-Kong, d'occuper l'île de Khône et de jalonner le fleuve des postes nécessaires pour y faire respecter notre autorité. Le capitaine Luce, résident de Vinh, était chargé de diriger les milices envoyées par TAnnam. Un administrateur de Cochinchine, M. Bastard, était envoyé comme commissaire du gouvernement à Khône.
En même temps, le sous-secrétaire d'État des Colonies, estimant avec raison que le meilleur moyen d'appuyer nos revendications sur le Mé-Kong, était de lancer sur le fleuve des canonnières qui y feraient la police et y montreraient notre pavillon, commandait deux chaloupes démontables, à faible tirant d'eau, qui pussent sans trop de difficulté être transportées
par tranches au-dessus des rapides de Khong. Une petite voie ferrée était construite dans l'Ile pour faciliter celte opération.
Ces instructions furent exécutées avec promptitude et précision. Sur aucun point, les Siamois n'opposèrent de résistance. Mais deux incidents vinrent ajouter de nouveaux griefs à ceux dont la France avait à demander des réparations à la cour de Bang-Kok.
Le premier fut l'enlèvement par surprise du capitaine Thoreux, commandant une compagnie de tirailleurs à Khong. Des dépêches de Bang- Kok, transmises par la voie anglaise vers le 20 mai, annoncèrent subitement que les troupes françaises occupant l'île de Khong, assaillies par les tribus laotiennes avaient subi un désastre. Plusieurs de nos officiers auraient été tués, ainsi que le résident M. Bastard. Nous ne mentionnons ces nouvelles, qui étaient fausies, qu'en raison de l'émotion qu'elles produisirent en France jusqu'à la réception du télégramme de Saigon qui rétablit la vérité. Par le fait, nos postes n'avaient pas été attaqués ; mais le capitaine Thoreux, s'étant égaré dans la brousse avec quelques tirailleurs, était tombé entre les mains des indigènes. 11 fut libéré peu de temps après, sans avoir subi de mauvais traitements.
Mais l'alarme avait été assez vive à Paris pour que le gouvernement eût décidé l'envoi à Saigon d'un renfort de 500 hommes pris dans la légion étrangère.
Le second incident eut de plus fâcheuses conséquences. L'inspecteur des milices Grosgurin, chargé dans la région de Kam-Mon de reconduire jusqu'à la frontière les postes siamois, qui n'avaient opposé aucune résistance, était traîtreusement assassiné par les Siamois dans la paillote où il était couché, souffrant d'un accès de fièvre. Plusieurs des miliciens annamites qui l'accompagnaient étaient en même temps massacrés, les autres maltraités et faits prisonniers. Dans les premiers jours de juillet, M. Le Myre de Vilers, député de Cochinchine, qui se rendait à Saigon pour le renouvellement de son mandat législatif, acceptait de s'arrêter à Bang-Kok, pour poursuivre, comme plénipotentiaire de la République française au Siam, le règlement des litiges pendants. En même temps, l'amiral Humann, commandant la division navale d'extrême Orient, recevait l'ordre de se rapprocher du golfe de Siam et d'envoyer devant Bang-Kok des navires pour renforcer le petit stationnaire français le Lutin et assurer la protection de nos nationaux.
Le gouvernement avait été avisé que l'Angleterre et d'autres puissances européennes se disposaient à augmenter le nombre de leurs bâtiments de guerre stationnés à Bang-Kok; il était essentiel que la France ne fût pas en état d'infériorité.
A dire vrai, dès que la cour de Bang-Kok eut été informée par M. Pavie, devenu ministre-résident de France au Siam, de la décision qui venait d'être prise à Paris, elle s'empressa de protester que ni l'Angleterre, ni aucune autre puissance européenne n'avait notifié l'intention d'envoyer des navires de guerre dans le Mé-Nam; le ministre des Affaires étrangères du Siam en concluait que la France n'insisterait pas pour augmenter le nombre de ses stationnaires.
Le gouvernement français, tout en maintenant que l'article 15 du
traité de 1856 lui donnait à cet égard une latitude dont il était libre d'user, consentait à ajourner l'exécution des instructions transmises à l'amiral Humann ; mais ce contre-ordre arrivait trop tard.
Hostilités avec le Siam. Traité du 3 octobre 1893. — 1^'lnconstant et la Comète, pilotés par le J.-B.-Say, paquebot de la Compagnie des Messageries fluviales de Cochinchiae qui faisait un service mensuel entre Saigon et Bang-Kok, franchissaient la barre du Mé-Nam le 13 juillet. Au moment où ils passaient devant Pak-Nam, les forts siamois, sans avertissement préalable, ouvraient le feu contre ces bâtiments. Après le dixième coup de canon, nos navires ripostaient, forçaient la passe et venaient mouiller devant la palais du roi à Bang-Kok. Trois de nos marins avaient été tués, deux avaient été blessés. Quant au J.-B.-Say, atteint par un projectile, il avait été obligé de s'échouer : les Siamois s'en étaient emparé, l'avaient pillé et ïlvaient fait l'équipage prisonnier.
Ce guet-apens, dont Vfticonstant et la Comète ne s'étaient tirés que grâce au sang-froid et à l'énergie de leurs commandants, comportait des réparations immédiates. Elles furent demandées par un ultimatum que M. Pavie fut chargé, le 19 juillet, de signifier au Siam et que la cour de Bang-Kok n'accepta, malgré son excessive modération, qu'au bout de dix jours de pourparlers et de faux-fuyants.
Le Siam reconnaissait les droits delà France sur la rive gauche du Mc-Kong, Il s'engageait à verser une indemnité de trois millions de francs en réparation des dommages causés à nos nationaux.
Enfin, comme garantie complémentaire, un arrangement, conclu à Paris entre M. Develle et le prince Vadhana, stipulait que des troupes françaises occuperaient la rivière et le port de Chantaboum jusqu'à la complète évacuation des postes établis par les Siamois sur la rive gauche du Mé-Kong et l'exécution pleine et entière de tous les engagements contractés par le Siam vis-à-vis de la France. Le gouvernement siamois s'engageait, en outre, à n'entretenir aucune force militaire à Battambang, à Siem-Reap et dans les localités situées dans un rayon de 25 kilomètres sur la rive droite du Mé-Kong à partir des frontières du Cambodge.
M. Le Myre de Vilers arrivait à Bang-Kok le i6 août 1893; le traité qu'il signait le 3 octobre suivant reproduisait les clauses de l'ultimatum et de la note du 30 juillet 1893, en les complétant par des dispositions relatives au commerce et à la protection des ressortissants français.
Délimitation avec l'Angleterre. La déclaration du 15 janvier 1896.
— Le traité du 3 octobre 1893 mettait fm aux litiges avec le Siam. Mais dans le haut Mé-Kong ce n'est pas avec le Siam seulement que la France, agissant au nom de l'Annam, se trouvait en contact. Elle se heurtait à des prétentions qui mettaient en ligne l'Angleterre. Le gouvernement britannique affirmait que les États chans, dépendant de la Birmanie, s'étendaient au delà de la rive gauche du Mé-Kong dans la région située entre ce fleuve et la rivière Nam-Hou. La possession de ces territoires avait pour l'Angleterre un intérêt tout particulier, parce que, d'après certains projets, ils devaient donner passage à la voie ferrée destinée à relier Moulmein et Rangoon aux provinces méridionales de la Chine. En 1893, les deux gouvernements avaient cru trouver un terrain d'entente en admettant le principe d'un territoire neutre intercalé entre la frontière anglobirmane dans la région du haut Mé-Kong. La question de VÉtat-iampou (V. t. 1", p. I54j passionna pendant quelques semaines l'opinion publique. Oubliant ou plutôt Ignorant que l'État-tampon n'était pas une conception anglaise, que c'était la France, au contxaire, qui, dès 1888, en avait proposé la constitution, et que l'Angleterre ne faisait qu'adhérer tardivement à une proposition qu'elle avait d'abord repoussée, une notable partie de la presse française accusa le gouvernement do
capituler, une fois de plus, devant les prétentions exorbitantes du cabinet britannique. En présence de cet émoi, le ministre des Affaires étrangères chercha une solution dilatoire : le principe de l'État-tampon était in«icrit dans les lettres échangées «ntre M. Develle et lord Dufferin, mais de quels territoires serait-il composé? Quelles étaient les limites exactes de ces États chans, le Xien-Kong, le Xien-Keng,le Xien-Sen. le Xien-Tong, le Xien-Hong. qui devaient contribuer, pour une part plus ou moins large, à la constitution du futur État neutre et dont quelques rares spécialistes pouvaient à peine déterminer vaguement l'étendue, la situation géographique et lorganisation politique? On s'arrêta donc à la résolution d'envoyer sur les lieux une commission mixte, chargée non pas de délimiter l'État-tampon, mais d'établir une carte, géographiquement et politiquement aussi exacte que possible, qui pût servir de base précise aux négociations futures. M. Pavie fut dc>jgné comme commissaire du gouvernement français. 11 avait comme second M. Lefèvre-Pontalis, secrétaire d'ambassade, qui avait déjà été son collaborateur dans des missions précédentes. Le gouverneur général de rindo-Chine lui fournissait, en outre, une escorte. Le commissaire anglais était M. Scott, ministre-résident à Bang-Kok. C'est vers le mois d'octobre 1894 que les commissaires se rencontrèrent dans la vallée du haut Mé-Kong.
Mais, dans l'intervalle, un incident nouveau s'était produit, qui ne devait pas faciliter l'entente entre les deux pays. Les Anglais avaient occupé, sur la rive gauche du Mé-Kong, le poste de Muong-Sing, que la France considérait comme faisant incontestablement partie des territoires lui appartenant. Les agents anglais répoadaient à nos revendications par ime affirmation contraire. De pan et d'autre, on en référa à Paris et à Londres. L'évacuation du poste de Muong-Sing fournit pendant plusieurs mois le thème des conversations diplomatiques entre les deux gouvernements. Ces négociations amenèrent un premier résultat : elles permirent de constater que le fameux Etat-tampon, qui avait soulevé tant de colères, ne passionnait et môme n'intéressait plus personne.
En supposant qu'on parvint à le former, qui en aurait l'administration ? La France ne supporterait pas que ce fût l'Angleterre, ni l'Angleterre que ce fût la France. Le Siam était hors de cause; restait la Chine, mais personne ne se souciait de restituer au Céleste-Empire des provinces dont la suzeraineté lui avait été pèniblsment contestée. Notre ministre des Affaires étrangères amena les représentants de l'Angleterre à déclarer qu'ils ne tenaient plus à l'État-tampon, qu'ils ne l'avaient admis que pour nous faire plaisir, et k diriger leur attention vers un autre projet, qui leur tenait fort à cœur, l'occupation de la presqu'île de Malacca.
L'entente se fit par un arrangement signé à Londres le 15 janvier 1896 sur Us bases suivantes :
En ce qui touche la délimitation du haut Mé-Kong, satisfaction complète était donnée à la France. Le poste de Muong-Sing était évacué par l'Angleterre; l'État-tampon disparaissait et le thalwegdu hautMé-Kong, à partir de l'embouchure de la rivière Nam-Huok, formait la frontière entre la Birmanie et l'Annam, autrement dit, entre les possessions françaises et britanniques. Voilà la première partie des résultats consacrés par l'arrangement du is janvier. C'est la partie la plus claire, la plus satisfaisante pour la France. Une seconde partie de l'arrangement — à dessein quelque peu obscure — visait l'indépendance du Siam. La France et la Grande-Bretagne s'engageaient, une fois de plus, à la respecter; > mais, si l'on va au fond des choses, cette clause signifiait qu'à l'ouest aussi bien qu'à l'eat la France et l'Angleterre ne feront plus d'objection si une forte atteinte est portée à lintégrité du royaume siamois, Ûmité, d'après la nouvelle définition qu'en donne l'arrangement, au seul bassin du Mé-Nam et de ses affluents.
Le traité de 1896, en fait, n'a rien changé aux relations respectives du Siam avec la France et avec l'Angleterre. La France en est aujourd'hui encore à réclamer de la cour de Bang-Kok la loyale observation du traité de 1S93, que les
agents siamois n'ont que trop souvent perdu de vue. A maintes reprises, des violations de territoire ont été commises dans les territoires restitués à Tlndo-Chine, sur la rive droite du Mé-Kong aussi bien que dans les provinces de Baltambang et de Siem-Réap, où le Siam s'est enjjagé à n'entretenir aucune force militaire et où la police doit être exercée par les autorités locales. D'autre part, les protégés français au Siam ont eu fréquemment à se plaindre des tracasseries ou des dénis de justice du gouvernement siamois. Enfin, il n'est que trop évident que la cour de Bang-Kok, qui a fait appel dans une large mesure, pour l'organisation de ses services administratifs, de sa flotte et de son armée, au concours de spécialistes ou d'officiers étrangers, a, comme par une sorte de parti pris, écarté nos nationaux de ses conseils. Sur 190 étrangers appelés au service du Siam, on compte, d'après l'annuaire officiel siamois, 95 Anglais, 42 Allemands, 35 Danois et seulement 2 Français, dont l'un est un ingénieur employé en sous-ordre et l'autre un simple subalterne. De plus, on constate ce fait anormal que la police de Bang-Kok est faite par un corps de i 500 sikhs, envoyés par le gouvernement des Indes et commandés par des officiers anglais du cadre régulier. Il est permis de se demander si une pareille situation est bien compatible avec l'esprit de l'arrangement francoanglais de 1896, par lequel les deux gouvernements s'engageaient à ne pas envoyer de forces, sans le consentement de l'autre partie, dans la vallée du Mé-Nam. Quoi qu'il en soit, la France n'a eu que trop de raisons pour prolonger jusqu'à ce jour l'onéreuse occupation de Chantaboum, et notre diplomatie ne pom'rail renoncer à ce gage qu'en échange de garanties sérieuses qui nous seraient consenties par le Siam. Des poui-parlers ont été engages à ce sujet, sur l'initiative du gouverneur général de l'Indo-Chine et de notre ministre de Bang-Kok. Ils viennent d'ttre repris par le nouveau titulaire de ce poste, M. Klobskowski. L'expérience et l'énergie de cet agent, qui a fait toute sa carrière en Indo-Chine et en extrême Orient, permettent d'espérer que les relations avec le Siam s'établiront, à brève échéance, dans des termes plus conformes qu'elles ne l'ont été jusqu'à ce jour aux légitimes revendications de notre pays et aux stipulations inscrites dans les traités.
Jacques Haussmann.
Les premières tentatives françaises de pénétration en Indo-Chine se rattachent beaucoup moins à l'histoire de son exploration qu'à son histoire politique (1).
Les Portugais avaient exploré dès le xv« siècle les côtes du Tonkin et de la Gochinchine : ce fut seulement au xvii« siècle que les Français commencèrent à jouer un rôle en Asie. Le premier d'entre eux qui ait visité FAnnam est le jésuite Alexandre de Rhodes ; après lui vint le P. Tissanier. Nos missionnaires s'installèrent surtout au Siam, et, dès le xvu» siècle, la France entretint des relations avec ce pays.
Au siècle suivant, un négociant, Pierre Poivre, vint débarquer à Tourane en 1749 et se dirigea sur Hué. Il obtint du roi d'Annam la liberté de commercer dans ses Etats (2).
(1) 'Voir le chapitre « Histoire », p. 370.
(2) "V. page 379.
Pendant que Poivre explorait la Cocbinchine, Dupleix envoyait des agents au Tonkin, mais nos désastres dans l'Inde empêchèrent le succès de ces tentatives.
L'œuvre de l'évêque d'Adran, Pigneau de Behaine, au xviii« siècle, la conquête de la Cocbinchine au xix» siècle, sont du domaine de l'histoire (1). C'est à partir du milieu du xix» siècle que de véritables explorations sont faites en Indo-Chine.
Xjes monuments klxmers (2). — Les ruines khmères paraissent avoir été signalées pour la première fois au xvi« siècle. Le P. Ribadeneyra pense qu'elles ont été découvertes en 1564 par les Portugais; il est probable qu'il entend parler non d'Angkor, mais de Pnom-Bachey. Le P. Christoval de Jacpie, contemporain de Ribadeneyra, mentionne aussi ces ruines, mais le nom d'Angkor paraît n'avoir été cité qu'en 1604, dans un ouvrage du dominicain espagnol G. de San Antonio.
La mission hollandaise du xvii» siècle ne nous apprend pas grand'chose sur les ruines khmères; au mois de mars 1641, des négociants du Laos se rendirent à Batavia sur un navire néerlandais partant du Cambodge. Le gouverneur général des Indes néerlandaises était alors le célèbre Antoine Van Diemen. Les récits faits par les Laotiens lui donnèrent l'idée d'entamer des relations avec leur pays. Aussi fit-il choix, pour diriger une exploration vers le centre de l'Indo-Chine, de Geraerd van Wusthof, assisté de Willem de Goyer et de Huybert Boudewj-nsz van Lochorst. Ils quittèrent le Cambodge le 20 juillet 1641 et arrivèrent le 3 novembre à Vien-Chan après avoir remonté le Mé-Kong. Wusthof en repartit le 16 novembre, laissant auprès du roi de Laos deux de ses compagnons de voyage. Il n'y eut aucun résultat pratique de cette tentative. Van Diemen la renouvela l'année suivante, et Pieter van Regemortes, le subrécargue envoyé de Batavia comme ambassadeur, fut assassiné au Cambodge.
De 1858 à 1861, Alexandre-Henri Mouhot explora le Siam et le Cambodge, et mourut à Louang-Prabang (octobre 1861). Il a décrit avec grand soin le monument d'Angkor-Vat et les autres provinces d'Angkor et de Battambang. Ses domestiques rapportèrent à Bang-Kok ses notes et ses collections. S'il ne fut pas le premier Européen qui visita Angkor au- XIX* siècle (3), le premier du moins il en donna une description fidèle et des dessins intéressants.
(i) Les ruines d'Angkor avaient, en effet, été de nouveau reconnues et visitées par le botaniste tourangeau Pierre Diard de issi à 1824, et par l'abbé Boaillevauz, missionnaire, en isso.
(2) Les monuments khmers sont dispersés dans une grande partie de l'Indo- Chine orientale, et on les rencontre depuis Pe-Nom, sur le Mé-Kong, dans le Laos, jusqu'à Thap-Muoi, non loin de My-Tho, dans la Cocbinchine; depuis Korat, en plein Siam, jusqu'à Qui-Nhone, sur le littoral annamite. Les deux groupes principaux se trouvent dans la province de Siem-Reap, cambodgienne, mais en territoire siamois, sur la rive droite du fleuve : Angkor-Vat, la pagode royale, et Angkor-Thôm, la ville royale, la capitale des Kbmers.
(3) V. page 387.
Après Mouhot, c'est à Doudart de Lagrée que revient le mérite de la première étude approfondie, appuyée de plans exacts et de renseignements précis, entreprise sur ces monuments (1). Peu de temps après son premier voyage, cet officier devait être mis à la tête de l'une des plus grandes explorations qui aient traversé l'Indo-Chine entière.
Doudairt de Lagrée. — Un jeune enseigne de vaisseau, Francis Garnier, avait, sous le titre de La Cocfnnchine française en 1864, publié une brochure signée G. Francis, qui eut un retentissement considérable ; il y donnait le plan d'un grand voyage d'exploration dans l'intérieur de rindo-Chine et montrait qu'il y avait lieu pour la France de maintenir et de développer notre colonie naissante, et de chercher, par la voie du Mé- Kong, à établir des communications commerciales entre la Gochinchine et la Chine méridionale.
Le ministre de la Marine, le marquis de Gbasseloup-Laubat, accueillit favorablement les projets de Francis Garnier. Le capitaine de frégate Doudart de Lagrée eut le commandement de l'expédition. On lui adjoignit le lieutenant de vaisseau Francis Garnier comme second, l'enseigne de vaisseau Delaporte, deux médecins de la marine, Joubert et Thorel, et un attaché au jnninistère des Affaires étrangères, de Carné.
La mission devait reconnaître la navigabilité du Mé-Kong, relever et sonder ses rapides, dresser la carte de son bassin et recueillir des renseignements sur ses sources, étudier l'histoire, l'ethnographie et les mœurs des populations riveraines, et en particulier de celles du Laos, qui se trouvaient sur le chemin de la Chine.
L'expédition quitta Saigon le 5 juin 1866 et gagna Pnom-Penh, oii elle fut re(;ue par le roi du Cambodge, Norodom, protégé de la France. Puis, par le Grand-Lac, elle se rendit à Angkor, dont elle fit une étude approfondie; de nouveaux monuments furent découverts.
Repassant par Pnom-Penh, la mission s'engagea dans le Mé-Kong; au delà de Kra-Tié, elle toucha aux premiers rapides à Samboc-Sombor. Sortis de cette première zone dangereuse, les voyageurs arrivèrent à la limite eu Cambodge et du Laos. Les rameurs ayant refusé de franchir le rapide de Préapatang, la mission dut suivre la rive.
Devant Stung-Treng, à l'embouchure duSé-Kong ou rivière d'Attopeu, elle trouva le premier fonctionnaire dépendant du Siam. De là, Francis Garnier fit en pirogue une descente hardie des rapides de Préapatang, tenant ses pagayeurs sous la menace de son revolver. Le 5 août, il était de retour à Stung-Treng, auprès de son chef, mais il fut atteint d'un grave accès de fièvre des bois.
Le 11 septembre, la mission parvint à Bassac, oii elle n'avait été précédée que par les voyageurs hollandais du xvii» siècle. Francis Garnier fut chargé de reconnaître le cours inférieur duSe-Don, affluent de gauche
(i) Les ruines d' Angkor ont été visitées aussi en 1865 par le D' Adoif Bastian, directeur du musée ethnographique de Berlin, et veirs la même époque par les Anglais Kennedy et Thomson, et pai- les Français Durand et Rondet.
du Mé-Kong et visita près de Bassac les ruines de Vat-Phou ; Doudart de Lagrée fit une excursion à Attopeu.
Laissant Bassac, la mission s'avança par le Se-Moun jusqu'à Oubôn, d'oii elle se rendit par terre à Kemmarat, cependant que l'enseigne de vaisseau Delaporte, après avoir descendu le Se-Moun, avait ensuite remonté le Mé-Kong jusqu'à ce même point.
Ayant franchi la région dangereuse des rapides ou « keng » qui barrent le fleuve au-dessus de Vien-Chan, on arriva le 28 avril 1867 à Louang- Prabang, qui était sous la tutelle de la cour de Bang-Kok. Les négociations entamées avec le premier
roi préparèrent l'établissement Ij
de notre influence dans ces ré- ^^^^^ \
gions.
Au delà de Louang-Prabang, le pays ofl^rait peu de sécurité, par suite d'une révolte des musulmans du Yun-Nan. Le chef de l'expédition, se ralliant à l'opinion émise par Francis Garnier, choisit la route du Mé-Kong pour continuer son voyage, bien qu'il eût préféré suivre le cours du Nam- Hu, pour atteindre plus directement le Yun-Nan. Le Xeng-Lé fut le seul rapide à afl'ronter avant d'arriver à Xieng-Khong (5 juin). Pendant que l'on négociait avec les petits rois tributaires de la Birmanie pour obtenir l'accès des provinces ob l'on allait entrer, Doudart de Lagrée se détacha de ses compagnons pour aller visiter le roi de Xieng- Tong.
Au delà de Xieng-Tong, la commission abandonna définitivement le Mé-Kong pour se diriger sur Se-Mao. Le IC octobre, elle pénétra en territoire chinois, dans la province du Yun-Nan. Francis Garnier avait insisté pour que la commission persistât à continuer l'exploration du Mé-Kong au-dessus de Xien-Ilong, point visité avant elle par l'Anglais Mac-Leod,mais son avis ne prévalut pas, et le commandant de l'expédition décida, pour éviter de traverser le territoire occupé, au nord, par les musulmans, de se porter au nord-est sur Pou-Eul-Fou.
Les voyageurs passèrent à Ta-Lan et arrivèrent à Yuen-Kiang, dans la vallée du Ho-Ti-Kiang. Francis Garnier fut autorisé, pendant que ses compagnons iraient à Lin'ngan, à descendre le Song-Koï ou ileuve Rouge. Mais ses bateliers ayant refusé, après un court trajet, de franchir un rapide plus dangereux que les autres, il dut revenir en arrière et rejoindre le
DOUDART DE LAGRÉE (1823-1868).
COLOMES IL
reste de la mission à Lin'ngan, sans avoir pu poursuivre la reconnaissance qu'il projetait.
La mission laissa Lin'ngan le 9 décembre et entra le 23 à Yun-Nan- Sen, oh les missionnaires français facilitèrent ses rapports avec les autorités. Elle laissa Yun-Nan-Sen le 8 janvier 1868 pour gagner Tong- Tchouen, où Doudart de Lagrée tomba gravement malade.
Le chef de la mission avait autorisé Francis Garnier à continuer sa route vers Ta-Li; le jeune explorateur voulait surtout retrouver le cours du Mé-Kong. Il partit le 30. janvier, laissant le D' Joubert auprès de son chef. Il s'avança bravement en plein pays de rebelles, et, guidé par un missionnaire, le P. Leguilcher, il put entrer à Ta-Li le 26 février.
Garnier obtint audience du sultan qui occupait la ville, mais au jour fixé, il reçut un ordre menaçafit de départ. Dès le lendemain, après une nuit passée en alertes, les explorateurs se dirigèrent vers le défilé par lequel ils avaient pénétré dans le pays et purent rejoindre Tong-Tchouen, où ils apprirent que leur chef avait succombé le 12 mars.
Doudart de Lagrée, arraché brutalement à sa tâche, laissait à ses compagnons le souvenir d'un chef particulièrement digne de les avoir conduits au succès ; il avait les qualités qui imposent le respect et l'affection : une volonté intelligente, la précision dans le commandement, l'esprit de prévoyance et la bonté.
Francis Garnier prit la direction de la mission qui, le 7 avril 1868, laissa Tong-Tchouen, accompagnée du P. Leguilcher; le 26 elle arriva à Sou-Tchéou-Fou, sur le fleuve Bleu, navigable à partir de ce point, et le descendit jusqu'à la mer. Le 12 juin, elle était à Chang-Haï, et le 29 à Saigon, où elle ramenait les restes de Doudart de Lagrée.
La commission française avait parcouru 9 960 kilomètres entre Kra-Tié et Chang-Haï et fait connaître toute la partie intérieure de rindo-Chine orientale. Du Mé-Kong, on ne connaissait jusque-là, outre les embouchures, que deux points, Xieng-Hong, où était parvenu en 1837 le lieutenant anglais Mac-Leod, et Louang-Prabang, visité par Mouhot en 1861.
Il résultait des études et des observations de la commission que le Mé-Kong ne pouvait être la voie de communication cherchée entre l'Indo- Chine française et la Chine. Francis Garnier crut la trouver dans le fleuve Rouge. S'il ne lui fut pas donné d'achever cette démonstration, il contribua beaucoup à encourager les études ultérieures faites dans le même but.
Mission Delaporte. — Francis Garnier appuya en effet la demande faite par un de ses anciens compagnons de voyage, Delaporte, d'explorer le fleuve Rouge. Il s'agissait de démontrer, par une reconnaissance complète du fleuve, que celui-ci présente bien la voie la plus courte et la plus facile de la Chine méridionale à la mer.
Francis Garnier avait trouvé établi à Han-Kéou, sur le fleuve Bleu, un négociant français, Jean Dupuis, auquel il avait communiqué ses observations sur le fleuve Rouge. Celui-ci en fit l'expérience et se rendit en barque de Man-Hao à Ha-Noï. Les incidents qui suivirent ses
lenlatives renouvelées à trois reprises de 1868 à 1873 amenèrent l'intervenlion de Francis Garnier au Tonkin (1).
Au retour de son voyage au Mé-Kong, M. Delaporle avait formé un double projet : faire connaître en Europe les arts de llndo-Chine en ' créant un musée à Paris et explorer le Tonkin. Il partit en 1873, avec un personnel de choix et procéda à la reconnaissance des ruines khmères. Tombé malade à la suite de cette mission scientifique, il fut renvoyé en France pendant que son personnel passait au Tonkin sous les ordres de Francis Garnier.
Il avait reconnu quarante-cinq monuments nouveaux, visité quarante-deux monuments déjà connus, et il rapportait de nombreux spé cimens de sculpture ou d'architeclure (2) qui servirent à l'établissement du musée khmer de Compiègne.
Le D' Harmand. — Le
traité du 15 mars 1874 signé par le gouvernement de Hué, en garantissant la liberté de circulation dans l'intérieur du pays, fut le signal de nouvelles explorations. Les cinq voyages entrepris par le D' Harmand, médecin de la marine, de 1875 à 1877, sont parmi les plus importants.
En mai 1875, le D"" Harmand alla faire une nouvelle étude des ruines d'Angkor où il avait précédemment accompagné M. Delaporte, mais la fièvre des bois l'obligea à interrompre son voyage. Reparti de Pnom-Penh, en novembre de la même année, il remonta le Mé-Kong, visita l'ile de Khône et explora à louest du fleuve le bassin du Stung-Sen, affluent du lac de Tonlé-Repou. H constata que la ligne de faîte séparant le bassin du grand fleuve de celui des lacs consiste en une immense forêt marécageuse.
Dans son troisième voyage, il longea le nord du Tonlé-Sap, visita le royaume d'Oubôn et, après avoir reconnu le cours de tous les affluents de droite du Se-Moun, descendit cette rivière, puis le Mé-Kong jusqu'à Bassac.