‹ Les colonies françaisesChapitre 5 sur 99 · C. Bruno · texte numérisé non relu

C. Bruno

Madagascar est habitée par des groupes de populations indigènes à coup sûr différents. S'ils n'ont ni les mêmes caractères ni les mêmes affinités, il est difficile de prétendre qu'ils ont les mêmes origines. Ils parlent, il est vrai, à peu près la même langue, le hova, qu'on appelle en conséquence, le malgache. Du moins on l'admet généralement. Mais le phénomène du rapide abandon de leur langue par des peuples sans histoire et sans littérature, en contact et en relations d'échange avec un peuple plus développé, est assez ordinaire pour qu'il ait pu et dû se produire à Madagascar.

Nous tenons pour certain qu'à Madagascar des influences indomalaises, arabes et africaines se sont exercées simultanément et tour à tour. Quiconque met de côté Tune ou l'autre de ces influences néglige ou omet des catégories entières de caractères physiques et de mœurs.

Le plateau central est occupé par les Hovas dans sa partie nord et par les Belsiléos dans sa partie sud. En dehors de ces deux peuples, les seuls vraiment importants politiquement, bien que chacun d'eux soit numériquement inférieur aux Sakalaves, les groupes qui méritent d'être cités sont : les Antankares, dont le territoire s'étend de la pointe septentrionale jusqu'à la baie d'Antongil; les Betsimisarakas, qui occupent tout le littoral oriental; les .4?i/ano5r/ et les ^n/androy, qui occupent l'extrémité méridionale ; les Baras, qui occupent l'intérieur au sud du pays betsiléo, touchent au nord-ouest aux Sakalaves, à l'ouest et au sudouest aux Mahafaly, à l'est aux Tanalas, au sud comme à l'ouest à des Antanosy, au nord-est à des tribus intermédiaires aux Betsimisarakas ; les Tanalas sur le littoral du sud-est; les Mahafaly, immédiatement à l'ouest-nord-ouest des Antandroys, et enfin les Sakalaves, encore en possession de toute la région occidentale, des plateaux à la côte, depuis le voisinage de Tuléar jusqu'au pays des Antankares.

Hovas. — Le Hova pur se distingue à première vue de tous les autres Malgaches, et sa chevelure seule permet d'affirmer qu'il est d'une souche différente et nullement africaine. En effet, d'un noir luisant, elle est lisse et raide. Elle est caractéristique du groupe des races jaunes. Comme celles-ci, les Hovas ont peu de barbe, à la lèvre supérieure, autour du menton. Leur teint est olivâtre, souvent foncé, mais pas plus que ne l'est celui de bien des habitants de notre Midi. Ils ont la tête globuleuse, verticalement aplatie en arrière. Leur visage est rond, leur nez est court, élargi à son extrémité. Leurs yeux sont horizontaux, et sans bride apparente généralement. Ils diffèrent par ce dernier trait des Malais proprement dits, mais ils en diffèrent peu. Et du moment que leur langue est par son vocabulaire et sa grammaire essentiellement malaise, il est évident qu'ils se rattachent au groupe des populations sondaniennes oii l'élément malais domine. Grandidier les avait assimilés plus particulièrement aux Madurais. Des mesures rigoureuses de crânes m'ont auto-

risé à les rapprocher surtout des Nias brachycéphales. Ce sont des Indo- Malais.

Tout le monde a pu voir entre les mains des Hovas un instrument de musique dont ils jouent agréablement, la valiha.

Les Battaks de Sumatra ont un instrument tout semblable et ils le tiennent des Malais, d'après le nom qu'ils lui donnent. On en possède

Jeunes filies hovas.

des exemplaires qui viennent des Philippines, de Bornéo, de Timor. Harmand en a recueilli entre les mains des sauvages Mois au cœur de rindo-Ghine. C'est donc indubitablement de la région indo-malaise que la valiha a été transportée à Madagascar. Il en est de même du soufflet de forge des Betsimisarakas et des Hovas. Ceux-ci se donnent comme les introducteurs de la métallurgie du fer dans la grande île, d'après une de leurs traditions. Ils y ont introduit aussi le tissage de la soie, industrie qu leur était spéciale, et peut-être même le ver à soie. Ce ver, Bombyx cajani, a son existence liée à celle du cajan. Le cajan est un arbrisseau

que cultivent surtout les Betsiléos. 11 fournit un haricot aujourd'hui ré-

Deux joueurs de vallha. — Phot. de M. Delhorbe.

pandu en Amérique et en Afrique. Mais tous les noms de plantes cultivées sont indiens et malais. Dans les parties les plus élevées de

rimérina, on cultive le chanvre*. Lui aussi n'a pu y être apporté que de l'Inde ou de Java.

Les premiers Hovas qui s'établirent dans l'île, leur futur domaine, débarquèrent en naufragés sur la côte de Madagascar. Le climat leur était très défavorable et il le leur est encore, car ils ne supportent pas les fièvres de la côte, preuve de plus qu'ils n'en sont pas les indigènes. Ils s'y maintinrent cependant. Mais les tribus indigènes se réunirent pour les chasser. Ils furent non seulement battus, mais menacés d'extermination. Cent guerriers seulement purent gagner le plateau central.

Là, sous un climat salubre, les Hovas prospérèrent rapidement, et des guerres heureuses les rendirent maîtres de terres et de troupeaux. Ils furent aidés par des hommes sages (des blancs?), venus comme eux d'au delà des mers, et par des Karany, Indiens du pays, leurs compagnons et leurs amis.

Jusqu'à la date certaine de 1787, date historique, ils eurent treize souverains. Le premier d'entre eux, qui régna vers 1527 dans un bourg tout proche de l'emplacement actuel de Tananarive, est la reine Rafohy. Elle se fit ensevelir entre deux pirogues qu'on coula au fond d'un lac. L'eau de ce lac, au bord duquel les rois, à leur avènement, faisaient des sacrifices, est restée sacrée. Elle servit dans la suite à la fête nationale du bain, fandroana.

Sous le troisième souverain, Ralambo (1587), de chez les Betsiléos vaincus, les Hovas rapportèrent un puissant fétiche, Kelimalaza, « le petit fameux », qui fut, jusqu'à l'intronisation du protestantisme officiel, l'objet d'un culte fervent. Et la tradition veut aussi que ce soit avec ce fétiche bien indigène que fut précisément introduite la fête du bœuf et du fandroana. Le fusionnement ou la pénétration réciproque des Hovas et des Betsiléos date ainsi de plus de trois cents ans.

Un très grand nombre de Betsiléos furent à plusieurs reprises emmenés comme esclaves, et, dans cette situation, introduits par les Hovas euxmêmes dans leurs familles. La lutte de ceux-ci avec les Sakalaves, se considérant comme les maîtres légitimes de toute l'île, n'a pu leur procurer les mêmes profits, puisque d'ailleurs elle s'est prolongée jusqu'à nos jours. Les Sakalaves n'ont jamais été des travailleurs. Les Hovas ont cependant fait aussi des esclaves parmi eux ainsi que parmi les Baras, les Betsimisarakas, etc. Et toutes ces relations ont entraîné des mélanges du même genre qu'avec les Betsiléos. Sauf la caste aristocratique, le plus grand nombre des Hovas ont donc perdu plus ou moins complètement leurs caractères originaires.

On n'estimait pas à 300 000 (sur 850 000) le nombre des Hovas purs au moment de notre conquête. Et il n'est pas rare de voir dans la même famille les cheveux droits du Malais chez un individu et les cheveux crépus du nègre chez son propre frère. La facilité des unions est évidemment pour quelque chose dans ces combinaisons.

S'ils sont venus de quelque région des îles de la Sonde, il y a seulement quelques siècles, on ne s'étonnera pas de rencontrer dans leur organisation, comme dans leur outillage et leur industrie, des traces d'influences indo-chinoises.

Le mari pouvait avoir plusieurs femmes, grâce surtout à l'existence de l'esclavage. Le mariage n'en était pas moins un contrat sérieux. C'était d'ailleurs un contrat privé réglé entre les familles. Le père de la jeune flUe posait ses conditions, prenait des garanties pout que sa fille fût bien traitée et ses biens administrés convenablement. Il déterminait aussi les cas de divorce et la façon dont se ferait la séparation amiable s'il y avait mésintelligence entre les époux. Le culte des ancêtres et l'obligation morale et légale d'avoir des enfants maintenaient dans la famille une union solide. Dans chaque case il y avait « l'angle de la prière », qui était le coin des ancêtres. Et c'était un châtiment ou un malheur terrible pour le Hova que de n'avoir pas sa place réservée au tombeau des ancêtres. La malédiction paternelle pouvait l'en priver et cette malédiction le frappait jusque dans sa descendance. Comme dans la famille chinoise, d'ailleurs, si le père était le chef, le représentant légal des ancêtres, l'autorité était dans la coUec tivité même; et c'étaient les membres réunis de la famille qui prenaient les décisions touchant ses intérêts, conformément aux usages. Aussi a-t-on pu dire que toute famille malgache « forme au sein de l'État une sorte de petit État avec ses lois propres, et possède le droit de se régir selon les ordonnances des ancêtres transmises oralement. » Il en est ainsi en Chine et dans l'Annam. Le Hova, comme l'Annamite, voyait dans l'enfant plus que son héritier, son successeur matériel ; il voyait en lui le prolongement de son existence morale, l'être en qui passait l'esprit des ancêtres dont il était d'abord pénétré. Et ce sentiment se traduisait par un usage très gracieux : le père n'était plus désigné que par le nom de son propre enfant. Rakoto, du jour où il avait une fille, Kétaka, il n'était plus appelé que Rainikétaka (le père de Kétaka). Cet usage pourrait être d'origine javanaise. Lorsqu'un Hova mourait sans héritiers directs, ses biens passaient aux mains de la reine. Il en résultait pour le chef de famille une certaine obligation d'avoir des enfants afin de conserver aux siens son héritage. Le Hova ne répugnait donc pas à épouser une fille enceinte. Tout enfant était le bienvenu. Et dans presque toutes les familles on voyait quelque fille ou fils d'adoption. Un missionnaire qualifiait à'effréné le désir de

Homme du peuple hova.

postérité des Hovas. Il y avait quelques abus, assurément. De riches Hovas adoptaient des personnages importants pour s'assurer de puissants protecteurs. Il n'en est pas moins vrai que le rapide développement du petit peuple hova avait sa source dans ses mœurs, dans les règles de sa famille. Elles ont été altérées, en partie détruites par la propagande des missionnaires et par notre première action. Il en est résulté tout d'abord une diminution rapide, de près d'un huitième d'après le général Gallieni, du chiffre de la population.

Avant l'arrivée des Hovas à Madagascar, les Arabes y avaient depuis longtemps créé des colonies. Leur influence et celle même du mahométisme s'y étaient profondément exercées. Nous le savons par les Hovas, leurs traditions, leurs usages, par les usages d'autres Malgaches, par la découverte de tombeaux du x» siècle, ornés d'anciennes céramiques chinoises (île de Mendza), qui nous permettent d'affirmer que les Arabes fréquentaient les côtes de Madagascar au moins dès le vm« siècle de notre ère.

Les Hovas ne semblent pas avoir connu le mahométisme auparavant et ils lui étaient restés rebelles. Les Sakalaves les appelaient Amboalambo, chiens cochons, parce que, seuls, ils élevaient des porcs, malgré les prescriptions musulmanes. Néanmoins ils se servaient de l'année musulmane, qu'ils avaient donc empruntée aux Arabes ou trouvée déjà en usage à Madagascar. Bien plus, leurs noms des mois et des jours de la semaine sont de simples transcriptions des mots arabes.

Chose non moins curieuse, la fête nationale des Hovas, la fête du bain [fandroana) semble être presque entièrement d'origine arabe et juive. C'était une fête de la nouvelle année, de la purification, de la pâque, de caractère juif principalement. Sa date variait, parce que l'année musulmane étant lunaire, les saisons ne correspondent pas toujours aux mêmes mois^ et parce qu'elle était souvent subordonnée aux calculs de la politique du souverain. Mais en principe elle tombait à la fin de la saison sèche (novembre), à l'époque oii la terre était retournée pour la plantation du riz, c'est-à-dire au commencement de l'année agricole. Un décret en fixait le jour un mois à l'avance. 11 était défendu, pendant les cinq jours qui suivaient ou qui précédaient le fandroana, de mettre à mort aucun quadrupède. Il était enjoint aux parents brouillés, aux époux séparés de se réconcilier pendant la fête. Les femmes divorcées, très nombreuses, venaient rejoindre leurs anciens maris. Chacun payait un petit tribut d'allégeance, une offrande au souverain, très minime. Toutes les affaires étaient suspendues quinze jours avant et quinze jours après la fête. On engraissait des bœufs dans tous les villages de l'Imérina. On en réunissait cinq cents et un nombre incalculable de volailles dans l'enceinte du palais royal. Les bœufs ainsi rassemblés étaient, le malin de la fête, lâchés dans les rues de Tananarive, comme offrande au peuple. Ils appartenaient chacun à qui parvenait à le prendre. Tous les habitants procédaient à la toilette des maisons, et posaient des vases pleins d'eau aux portes. Ils se faisaient des cadeaux et des visites. Et chaque visiteur prenait de l'eau lustrale préparée à l'entrée, en y trempant ses doigts, et s'en mouillait la tête en exprimant des vœux de longue vie pour

ses hôtes. Au palais royal, plus ou moins secrètement, depuis radoption officielle du protestantisme, on égorgeait un coq rouge. Et son sang, recueilli dans une coupe, était présenté à la reine et aux principaux officiers du palais, qui y trempaient leurs doigts et s'en marquaient le front, le creux de l'estomac et les principales articulations. Vers huit heures du

Famille hova.

soir s'accomplissait la cérémonie du bain. Une assemblée nombreuse de gens de toutes les classes, réunie dans la grande salle du palais, psalmodiait l'éloge de la reine et lui présentait ses offrandes et ses vœux. Le premier ministre, dans un long discours, passait ensuite en revue les principaux événements de l'année, et célébrait les louanges de la reine en se congratulant lui-même. Aussitôt après, Yoncle de la reine, avec une suite de serviteurs, allait faire cuire le riz de la nouvelle année. La reine passait à sa baignoire, entourée d'un rideau rouge dans un coin de la salle. Son bain, réduit sans doute à un simulacre, était un acte de purifi-

Page 1