MONTCALM
attaques avec courage et succès, et leurs corsaires avaient causé des pertes sérieuses aux ennemis; mais en 1760 la Guadeloupe fut conquise après une lutte de trois mois, et tel fut également, soit cette année même, soit les années suivantes, le sort des autres petites Antilles sur lesquelles flottait le pavillon fleurdelisé. Au début de 1763, par suite de l'anéantissement de la marine française, la Louisiane, Saint-Domingue et la Guyane demeuraient seules terres françaises au nouveau monde, et le désastreux traité de Paris (10 février), que vint encore aggraver un traité particulier et d'abord secret avec l'Espagne, sanctionna la ruine de notre bel empire américain.
Tentatives de Choiseul pour développer nos dernières colonies américaines. — Toutefois sa déchéance ne parut pas irrémédiable à Choiseul, qui, dès l'année 1762, avait commencé à se préoccuper de compenser la perte, prévue par lui, du Canada et de la Louisiane, et avait songé à faire un grand effort à la Guyane. Aussitôt la paix signée, tout en travaillant à réformer l'administration et la législation coloniales, — tout en essayant de procurer à la France, aux îles Malouines, un point de relâche et un lieu d'établissement dans les mers du Sud, sur la route de l'océan Pacifique, — Choiseul entreprend de faire de la Guyane (la moins prospère des possessions françaises du nouveau monde) un établissement « aussi avantageux à l'état politique des colonies que fructueux et utile pour le commerce de la France ». Malheureusement, circonvenu de bonne heure par des chimériques et par des ambitieux, il développe hors de toutes proportions le plan fort sage qui lui a été d'abord soumis, et il fait passer en quelques mois (1763-1764) dans un pays à peine peuplé, dépourvu de ressources et même de vivres, de 12 000 à 15 000 immigrants recrutés un peu partout en France et dans l'Europe centrale. Mal conçue par le gouvernement central, encore plus mal dirigée par ceux auxquels en fut confiée l'exécution, la tentative de colonisation dite du Kourou se termina par un échec retentissant. C'est à peine si 2 000 ou 3 000 immigrants purent être rapatriés en 1766; presque tous les autres avaient succombé !
Néanmoins, la popularité, le prestige de la Guyane demeurèrent intacts, et une compagnie se fonda encore un peu plus tard, en 1768, dans le but de coloniser les rives de l'Approuague. Pour être moins considérable que celui de 1763, ce nouvel échec n'en fut pas moins complet.
Ainsi Choiseul n'est pas parvenu à donner à la Guyane française l'importance qu'il avait voulu lui donner; il a dû, en Amérique, se contenter de travailler à développer partout, et surtout aux Antilles, l'agriculture et le commerce ; mais il n'a pas pu créer la moindre colonie nouvelle.
Les colonies françaises d'Amérique entre l 'T'TO et 1T89. — Ses successeurs n'ont guère obtenu de meilleurs résultats, ni pendant les dernières années du règne de Louis XV, ni au début du règne de Louis XVI. La nouvelle tentative faite en 1777 par le chimérique baron de Bessner pour coloniser la Guyane n'a pas eu, en effet,
plus de succès que les précédentes, comme de très bonne heure Malouet l'avait annoncé à M. de Sartines; et si la colonie de Cayenne est alors entrée pour la première fois dans une certaine ère de prospérité, c'est grâce à ce même Malouet, qui en sut organiser avec prudence et méthode l'exploitation. Des sages mesures prises par cet administrateur, la Guyane a bénéficié jusqu'au moment où la Révolution s'y est fait sentir, sans que même la participation de la France à la guerre de l'indépendance américaine en soit venue arrêter un seul instant l'essor.
Rien qu'elle ait été assez mollement conduite par le gouvernement métropolitain, cette guerre nous valut quelques succès. Dès 1779, d'Estaing enlève Saint-Vincent et la Grenade aux Anglais, qui, en 1781, perdent encore Tabago, Montserrat et Saint-Christophe, tandis que l'Espagne conquiert la Floride et que Rouillé s'empare de la Guyane hollandaise. Ces succès contribuèrent avec ceux des Américains aux États- Unis et ceux du bailli de Suffren dans les mers de l'Inde, h décider l'Angleterre à traiter; le traité de "Versailles du 3 septembre 1783 remit la France en possession de Sainte-Lucie et de Saint-Pierre et Miquelon et lui valut Tabago, ainsi que le droit de pêche sur la côte occidentale et septentrionale de Terre-Neuve, mais elle restitua à l'Angleterre la Dominique, la Grenade, Saint-Vincent, Saint-Christophe, Montserrat, Névis. L'état déplorable de nos finances, le peu de stabilité de l'amitié des États-Unis obligèrent la France à ne pas tirer plus de profit de ses succès, et c'est surtout une satisfaction d'amour-propre que la nation obtint en 1783.
Les Antilles entre 1 783 et 1 TSO. — A ce moment déjà commençaient à poindre d'une manière menaçante, dans les possessions françaises des Antilles, les germes des discordes qui devaient amener un peu plus tard la perte de ces colonies. Dès lors, aux petites Antilles mêmes et non pas seulement à Saint-Domingue, se manifestaient des rivalités implacables entre le gouverneur et les colons, entre les blancs et les hommes de couleur, entré les maîtres et les esclaves. Rien que la prospérité économique et commerciale des îles soit parvenue entre 1783 et 1789 à son apogée, ces rivalités, loin de disparaître ou même sim-plement de s'atténuer, prirent au cours des années qui séparent le traité de Versailles des débuts de la Révolution française un caractère de gravité extrême; la question de l'esclavage surtout demandait à être promptement et délibérément résolue.
Il eût donc fallu que le gouvernement central se décidât à prendre une détermination ferme; effrayé des conséquences que pouvait entraîner cette détermination même, il recula devant une telle responsabilité et laissa sans aucune ligne de conduite l'administration coloniale, dont la création des assemblées provinciales venait d'affaiblir l'autorité à Saint- Domingue, à la Martinique et à la Guadeloupe. Celle-ci se trouva, malgré ses efforts, impuissante à réprimer à la fois et la barbarie des maîtres et l'audace croissante des esclaves; aussi l'agitation était-elle déjà très grande dans les Antilles françaises, quand l'annonce de la convocation des futurs États généraux vint, au mois de juin 1788, l'augmenter encore.
La Révolution à Saint-Domingue. — Les premières décisions prises par l'Assemblée constituante relativement aux colonies et les premières « journées » de la Révolution eurent presque immédiatement en Amérique une répercussion que personne en France n'avait prévue. Tandis qu'on discutait à Versailles dans la salle des Menus, puis à Paris, les principes et les théories, les Antilles françaises étaient en feu: dès la fin de 1789, aucun gouvernement n'existait plus ni à la Martinique, ni à la Guadeloupe, ni à Saint-Domingue, et partout les mulâtres se préparaient ouvertement à la lutte contre les blancs.
L'année suivante éclatait définitivement, à Saint-Domingue, la guerre civile; et dès 1791 elle se compliquait du soulèvement des esclaves de la province du Cap, qui ne tardaient pas à s'organiser en bandes régulières. « Les jours, les nuits, les heures sont remplis d'événements, » écrivait alors le gouverneur Blanchelande, impuissant à se faire écouter des blancs ni des mulâtres, et à rapprocher les partis les uns des autres. La confusion était absolue, et le décret du 24 mars 1792, accordant définitivement les droits politiques aux hommes de couleur libres, ne la diminua en aucune façon, malgré qu'il inVitât les habitants à se livrer « à la douceur d'une réunion franche et sincère ». Les nègres de la province du Sud, imitant ceux de la province du Nord, se mirent de leur côté à ravager les campagnes, et bientôt même à commencer le blocus des villes.
Mais ce danger commun aux blancs et aux mulâtres ne détermina aucun rappi'ochement entre eux, et les commissaires civils envoyés à Saint-Domingue par l'Assemblée législative ne réussirent pas mieux que Blanchelande à rétablir l'entente entre les deux partis; malgré leurs pouvoirs dictatoriaux, malgré l'appui des troupes venues de France avec eux, Polverel et Sonlhonax ne parvinrent pas à pacifier les différentes parties de la colonie. Bientôt la déclaration de guerre à l'Angleterre, à la Hollande et à l'Espagne compliqua encore la situation et eut pour conséquence l'intervention des étrangers. Alors, voyant Jean-François et Toussaint-Louverture occuper au nom de l'Espagne les deux tiers de la province du Cap et les Anglais maîtres de villes importantes que la trahison leur avait livrées, Sonthonax n'hésita pas à proclamer l'émancipation des noirs, à la condition qu'ils reconnaîtraient la République et qu'ils cultiveraient les terres moyennant salaire (29 aoiit 1793). Le décret du 16 pluviôse an II confirma cette mesure de Sonthonax, après le départ duquel (printemps de 1794) l'autorité militaire reprit sa liberté d'action, pacifia la province du Cap, gagna Toussaint-Louverture à la cause française et enleva aux Anglais certaines des places dont ils s'étaient emparés. La situation était donc vraiment meilleure au début de 1795, et les traites de Bile ne tardèrent pas à l'améliorer encore en donnant à la France la partie espagnole de Saint-Domingue.
La Révolution aux petites Antilles. — Si, aux petites Antilles, la lutte n'a pas été aussi violente qu'à Saint-Domingue, il faut l'attribuer d'abord à l'énergie de M. de Béhague, qui, dans le courant de 1792, maintint la tranquillité à la Guadeloupe et sut rétablir l'ordre à la Martinique, puis à la conquête de ces îles par les Anglais (1793-1794).
Sous celte domination étrangère, l'esclavage y fut maintenu, tandis qu'il était, dès la promulgation du décret de la Convention, aboli à la Guyane; un peu plus tard, il fut aboli dans les différentes îles dont s'empara successivement Victor Hugues (la Guadeloupe, Sainte-Lucie, Saint-Eustache et Saint-Martin) ; mais il subsista à la Martinique, que le commissaire de la Convention avait vainement essayé d'enlever aux Anglais en 1795, et qui ne redevint française qu'au traité d'Amiens (1802).
Xje I>irectoire et les colonies françaises d'Ajnérique. — Tant de commotions successives avaient singulièrement relâché les liens qui unissaient les colonies d'Amérique à la métropole; le premier souci du Directoire fut de resserrer ces liens. Des commissaires spéciaux se rendirent donc aux Antilles; les uns gravitèrent autour de Victor Hugues, alors occupé surtout à spéculer pour son propre compte ; les autres (Sonthonax) réussirent à continuer l'œuvre de pacification commencée à Saint-Domingue, ramenèrent — avec l'aide de Toussaint- Louverture — les noirs au travail, réprimèrent une révolte des mulâtres, étouffèrent les derniers restes de l'insurrection royaliste dans la province de rOuest.
Malheureusement, ce ne fut qu'une accalmie; dès 1798, de nouveaux troubles éclatèrent à Saint-Domingue, oii Toussaint-Louverture dominait en maître absolu; aussi le gouvernement et l'opinion publique commencèrent-ils à désespérer d'y rétablir jamais solidement la domination française. Au même moment, la Guyane achevait de perdre tout prestige et devenait absolument impopulaire. La mort de la plupart des prêtres réfractaires et des terroristes qui y avaient été précédemment déportés, celle d'un bon nombre des Jacobins qui, à la suite du coup d'Etat du 18 fructidor, furent envoyés à Sinnamari, lui assurèrent la mauvaise réputation qu'elle a conservée depuis lors. On cessa donc de nourrir des ambitions coloniales du côté du nouveau monde.
IjCS idées de Napoléon sur l'Amérique. — Seul, Napoléon a continué d'en garder de ce côté. Aussitôt revenu d'Egypte, il songe, tout en conservant le pays qu'il vient de quitter, à maintenir l'empire colonial français en Amérique et à rendre la France prépondérante dans cette partie du monde. 11 veut faire de l'île de Saint-Domingue, totalement française depuis 1795, la base de sa domination sur les rives occidentales de l'Atlantique; une fois soumise définitivement, elle sera le camp d'oil Napoléon pourra, à l'aide d'une armée, porter la guerre dans les colonies anglaises d'Amérique.
Dès 1800 et 1801,1e premier consul travaille à la réalisation de ce plan. Voilà pourquoi il s'efforce de conclure le traité d'Amiens, qui lui permettra d'agir comme il voudra à Saint-Domingue, pourquoi il négocie avec l'Espagne le traité secret de Saint-lldefonse, qui restitue à la France la Louisiane en échange de l'Étrurie. En même temps. Napoléon flatte Toussaint-Louverture, qui affecte toujours de gouverner Saint-Domingue pour le compte de la France; il approuve sa nomination comme gouverneur à vie et lui donne le titre de lieutenant général, mais détache de
son commandement la partie espagnole de l'île, et place au-dessus de lui un capitaine général, son beau-frère Leclerc.
Perte de Saint-Domingue (1803-1809). — Mais à
peine ce dernier était-il passé à Saint-Domingue avec une armée considérable (février 1802) que les noirs se soulevaient; poursuivis jusque dans les mornes du centre de l'île par les Français, ils se soumettaient bientôt, en attendant que des circonstances plus favorables leur permissent de recommencer la lutte. Encouragés en sous-main par l'Angleterre et par les États-Unis, irrités de l'arrestation de Toussaint-Louverture et par la promulgation du décret du 27 avril 1802 établissant l'esclavage et la traite à la Guadeloupe, à Sainte-Lucie et à Tabago, ils reprenaient les armes dès le mois de juin suivant et ne tardaient pas à chasser nos soldats de l'intérieur de Saint-Domingue ; dès juillet, Leclerc et son armée n'occupaient plus que les villes du littoral. En même temps, la fièvre jaune exerçait parmi les troupes métropolitaines les plus terribles ravages et enlevait Leclerc lui-même.
Son successeur, Rochambeau, commit maladresse sur maladresse, souleva les mulâtres conti-e lui, et acheva de ruiner la cause française à Saint-Domingue. Dès 1803, nous n'occupions plus dans l'île que le Cap, Port-au-Prince, Saint-Louis et la partie espagnole; le 18 novembre de cette même année, Rochambeau signait avec Dessalines une capitulation pour l'évacuation de la partie occidentale de Saint-Domingue, qui, le l»' janvier 1804, se séparait définitivement de la France en proclamant son indépendance et en égorgeant les blancs, que de fallacieuses promesses de Dessalines avaient retenus sur leur terres.
Quant à la partie espagnole de l'île, elle demeura française jusqu'au 6 juillet 1809. Alors seulement Napoléon cessa de s'intéresser à Saint- Domingue et renonça à en reconquérir la partie française.
Anéantissement de l'empire colonial français d'Amérique. — Tout en essayant de rétablir d'une manière solide la domination de la France à Saint-Domingue, Napoléon s'occupait avec un réel esprit de suite des autres colonies américaines. 11 prit, dans le courant de l'année 1802, possession de la Louisiane, que l'Espagne s'était engagée le l«f octobre 1800 à restituer à la France; mais les représentations et les menaces des États-Unis, et la crainte de les voir promptement tomber au pouvoir des Anglais amenèrent le premier consul, dès le 30 avril 1803, à vendre ce pays à la République américaine et à renoncer à tout espoir de reconstituer un empire français dans le continent américain du Nord.
Quant aux Antilles et à la Guyane, leur tranquillité ne fut pas troublée par le rétablissement (dès l'année 1802) de la traite et de l'esclavage. Elle ne le fut que par la lutte contre l'Angleterre, qui, dans le courant de 1803, s'empara successivement de Sainte-Lucie et de Tabago aux Antilles, de Saint-Pierre et Miquelon près de Terre-Neuve. Malgré la sollicitude de Napoléon pour la Martinique, cette île fut prise par les Anglais en 1809, après la mort de Richepanse; quelques mois plus tard succomba la
Guyane ; puis ce fut, Tannée suivante, le tour de la Guadeloupe, de Saint- Eustache, de Saint-Martin et de Saba,
A la fin de 1810, il ne restait donc plus à Napoléon !«' ni à son vassal et allié le roi de Hollande aucune possession territoriale au nouveau monde; et ce que l'Angleterre consentit à restituer à la France au traité de Paris de 1814 (Saint-Pierre et Miquelon, la Martinique, la Guadeloupe et ses dépendances, la Guyane) était si peu de chose que, depuis lors, les gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays ont tous renoncé à faire jouer à leur patrie un rôle important en Amérique.
La France coloniale d'Ajnérique au XIX^ siècle.
— Réduite ainsi à sa plus simple expression, puisqu'elle ne comprenait plus Saint-Domingue, Sainte-Lucie ni Tabago, la France coloniale américaine cesse vraiment, à partir du 30 mai 1814, d'avoir une histoire, ou du moins une histoire extérieure. Si les Anglais ont reparu un instant à la Guadeloupe et à la Martinique pendant les Cent-Jours, avant que le gouvernement français eût commencé de panser les blessures causées par vingt-cinq ans de guerre civile et étrangère, la tranquillité de nos possessions d'outre-mer n'a jamais depuis lors été troublée par aucune attaque venue du dehors ; des transformations intérieures, résultant de l'application des différents systèmes de gouvernement qui y furent introduits par la métropole, et des transformations économiques, voilà à peu près tout ce que l'historien peut alors y signaler.
Abolition de la traite et de l'esclavage. — La réforme la plus considérable qui ait été accomplie aux Antilles et à la Guyane au cours du xix« siècle est l'abolition définitive de la traite et de l'esclavage. Tolérée à l'époque de la Restauration, malgré le décret napoléonien du 29 mars 1815 en prononçant la suppression et malgré l'insistance de l'Angleterre (elle aurait été, prétend-on, en 1814 jusqu'à offrir à la France rile de la Trinité pour obtenir la cessation complète de cet odieux trafic), la traite ne disparut en réalité qu'avec l'esclavage. De ce côté, la monarchie de Juillet édicta de très sages mesures; elle améliora la situation des nègres esclaves et, en multipliant les cas d'affranchissement, commença à préparer la disparition graduelle de l'esclavage par extinction. Le décret du 27 avril 1848, rendu par le gouvernement provisoire sur la proposition de Victor Schœlcher sans le moindre souci des conséquences qui en pourraient résulter, proclama l'abolition complète et immédiate de l'esclavage. Plus de 180 000 esclaves (76 000 à la Martinique, 96 500 à la Guadeloupe, 14 500 à la Guyane) furent ainsi affranchis du jour au lendemain au grand préjudice de leurs propriétaires, qui se trouvèrent de la sorte dépossédés d'une partie de leur patrimoine, et au grand préjudice des colonies elles-mêmes, instantanément privées de la main-d'œuvre servile et même de toute main-d'œuvre. Il en résulta une crise économique
qui dura très longtemps et qui, sous des formes diverses, s'est prolongée jusqu'au début du xx® siècle.
A.cq.uisition de l'île Saint-Bartliéleiny (IS*?*?). —
Actuellement encore, la crise économique constitue, sous ses multiples aspects, le problème dont se préoccupent surtout ceux qui président aux destinées des Antilles françaises. Ils n'ont plus, en effet, à s'inquiéter de l'extension territoriale de la mère patrie dans les mers des Antilles, où, dès le 17 avril 1825, le gouvernement de Charles X a reconnu officiellement l'indépendance d'Haïti, et où l'acquisition de Saint-Barthélémy (traité franco-suédois du 10 août 1877) a constitué notre seul accroissement au cours du xix« siècle.
La Guyane française depuis 181 T. — Telle est également, depuis l'année 1900, l'unique tâche des gouverneurs de la Guyane française.
Jusqu'à cette date, il n'en a pas été ainsi, et il leur a fallu (à partir de 1817, date où les Portugais se décidèrent à évacuer le pays) s'occuper d'accroître la population, en introduisant dans la colonie soit des travailleurs exotiques (Chinois, Malais, Américains), soit des cultivateurs français, soit encore des enfants trouvés. Aucune de ces tentatives, dont les deux dernières furent faites sur les bords de la Mana, ne fut couronnée de succès. Les gouverneurs de la Guyane ont, d'autre part, essayé de reconstituer la fortune économique de la contrée, ruinée de fond en comble par l'affranchissement des esclaves; malheureusement, « aucun des moyens employés pour lui procurei- des travailleurs et des colons non volontaires n'a eu de succès : ni la déportation des condamnés politiques, ni la transportation des forçats, ni la relégation des récidivistes » (J. Leveillé). Ils ont également lutté contre la lièvre de l'or qui, depuis l'année 1854, a contribué à déplacer la population, à ruiner les cultures subsistantes et à ne plus faire envisager la Guyane que comme un placer. Ils ont enfin dû soutenir, de concert avec le gouvernement de la métropole, les prétentions françaises contre les revendications des Pays-Bas et du Brésil.
Détermination de la frontière franco-lioUandaise (1891). — C'est seulement au cours du xix» siècle que les gouverneurs des Guyane française et hollandaise se sont trouvés en désaccord sur le tracé de la frontière séparant les deux contrées; le 9 novembre 1836, ils signaient un arrangement reconnaissant le Maroni comme constituant depuis sa source cette frontière ; mais quelle était la véritable source du Maroni : l'Aoua ou le Tapanahoni ? C'est sur ce point qu'il y avait dissentiment. Une commission franco-hollandaise fut, en 1861, envoyée sur les lieux mêmes pour élucider la question ; elle recueillit des données en faveur de la reconnaissance de l'Aoua comme cours supérieur du Maroni, mais ne résolut cependant pas le problème, de telle sorte que le triangle compris entre les deux têtes du Maroni demeura territoire contesté. Les pourparlers furent repris sans succès en 1875; mais quelques
années plus tard (1887) la découverte de gisements aurifères considérables sur la rive gauche de l'Aoua ayant fait comprendre la nécessité de trancher le différend, les gouvernements français et hollandais, dans l'impossibilité de s'entendre, recoururent à un arbitrage. Le 25 mai 1891, le tsar Alexandre III a décidé que « l'Aoua doit être considéré comme fleuve limitrophe devant servir de frontière entre les deux possessions » et a déboulé par conséquent la France de ses prétentions sur le territoire situé en amont du confluent de l'Aoua et du Tapanahoni.
Détermi nation de la frontière franco-brésilienne (1900). — Beaucoup pius ancienne (encore que la France ait pu faire remonter à l'année 1713 l'origine du contesté franco-hollandais) est l'origine du contesté franco-brésilien ; dès le xvu« siècle, il y a eu contestation et lutte à main armée entre la France et le Portugal sur les limites brésiliennes de la Guyane française, et dès 1698 s'engagèrent à Lisbonne, pour régler ce différend, des négociations qui n'aboutirent pas à autre chose qu'à une solution provisoire de « l'affaire de la rivière des Amazones ». Par le traité de Lisbonne de 1700 fut neutralisée la zone contestée, la zone riveraine du fleuve au nord, autrement appelée Terres du Cap du Nord, et dont les Portugais avaient cherché à s'assurer la possession par la construction des deux forts de Macapa et d'Aragouari. L'article 8 du traité d'Utrecht régla, conformément aux prétentions antérieurement définies du Portugal, le litige demeuré jusqu'alors en suspens ; il éloigna définitivement la Guyane française de l'Amazone et des « terres appelées du Cap du Nord » et lui donna comme frontière la rivière « de Japoc ou de Vincent-Pinçon »; mais il ne détermina pas quel était l'emplacement de cette rivière, et les contestations recommencèrent à ce sujet aussitôt après le traité d'Utrecht, les Portugais prétendant que la rivière de Vincent-Pinçon était l'Oyapock et les Français l'assimilant avec l'Aragouari. La découverte faite en l'année 1723 sur les bords de ce fleuve, par 1°30' lat. N., des bornes de marbre que Charles-Quint avait fait ériger vers 1543 pour marquer la frontière entre les possessions espagnoles (on sait que l'Espagne et le Portugal étaient alors réunis sous une même domination) et les possessions françaises ne trancha pas le différend qu'elle eût dû résoudre; les fructueuses reconnaissances d'aventureux explorateurs guyanais ne le tranchèrent pas davantage ; et ce fut, pendant tout le cours du xviu« siècle, une longue série d'incursions et de razzias faites soit par des Portugais, soit par des Français dans le territoire contesté.
En 1732, une convention avait provisoirement neutralisé la zone comprise entre le Cachipour et le Cap du Nord, laissant par conséquent à la France le libre usage de l'espace qui s'étend du cap d'Orange au Cachipour.. C'est bien au sud de ce fleuve côtier que fut, en 1792, placée la frontière, au Carapaporis. Un peu plus tard, en 1797, à la suite de l'invasion du Contesté par les Brésiliens, la limite est reportée au Carsevenne; puis, le Directoire n'ayant pas accepté cette nouvelle convention, elle est fixée par le traité de Badajoz (6 juin 1801) à l'Aragouary, et remonte ce fleuve depuis sa grande bouche jusqu'à ses sources pour se prolonger
ensuite de ce point jusqu'au rio Branco. Quelques mois plus tard, le traité de Madrid ajoute encore aux concessions faites à Badajoz et fixe le point de départ de la frontière à l'embouchure du Carapapaluba, par OoiO' lat. N. ; de là, en suivant le cours de ce petit fleuve jusqu'à ses sources, la ligne de démarcation gagnait le rio Branco. Cette limite, la plus méridionale que la France ait obtenue au cours des longues et laborieuses négociations nécessitées par le Contesté franco-brésilien, fut reportée dès l'année suivante à l'Aragouary par le traité d'Amiens (25 mars 1802), dont les stipulations reproduisirent sur ce point celles du &juin 1801.
Lorsqu'en Tannée 1817, le Portugal évacua enfin, conformément aux stipulations du traité de Paris, la Guyane qu'il occupait depuis 1809, rien ne subsista de l'œuvre diplomatique du Directoire et du Consulat; la question du Contesté demeura pendante, mais il fut décidé qu'une commission mixte se réunirait pour étudier sur place le différend. Au moment où le Brésil secoua le joug du Portugal, cette commission ne s'était pas encore réunie. Les intéressantes explorations d'Adam de Bauve (de rOyapock au rio Negro et au rio Branco et à l'Aragouary) et de Leprieur (Oyapock-Ronapir-Yary), ayant vers celte même époque ajouté de nouveaux titres scientifiques à ceux que la France avait déjà sur le territoire Contesté, le gouvernement de Louis-Philippe fit établir en 1836 à Mapa un petit fort, et il l'évacua en 1840 sur les réclamations du Brésil, qui, au même instant, fondait sur la rive gauche de l'Aragouary la colonie militaire de Dom Pedro II. L'année suivante était signée une convention de non-action politique réciproque des Français et des Brésiliens dans le Contesté ; mais, contrairement à cette convention, le poste de Dom Pedro II fut maintenu jusqu'en l'année 1853. Alors seulement ce poste fut évacué, au moment où allaient commencer des pourparlers qui durèrent trois ans, mais qui n'aboutirent pas, le Brésil ayant fini par offrir comme limite le Carsevenne, tandis que la France réclamait l'extension de son territoire jusqu'au Tartarougal, au sud de l'île Maraca. Quelque temps après, le gouvernement brésilien, sans dénoncer la convention de 1841, mettait la main sur le district d'Apurema, le plus riche de tout le Contesté, sans que la France usât de représailles, et faisait avancer sa frontière sur la rive droite de lOyapock. Les pourparlers, repris en 1862, ne réglèrent que l'organisation de la police dans les territoires contestés, où les Brésiliens, profitant de nos préoccupations sur d'autres points et de notre longanimité, continuèrent à partir de 1890 leurs empiétements.
Alors que la France s'était contentée d'y envoyer des explorateurs (le D"- Crevaux en 1877-1879; Henri Coudreau, 1883-1891) et n'avait rien répondu aux sollicitations des vrais colons du Contesté, désireux de se placer sous notre autorité, le Brésil avait préparé les voies à une intervention future en installant des colons sédentaires au sud de l'Aragouary, en amnistiant ceux de ses criminels et de ses déserteurs qui allaient chercher refuge dans les parties plus septentrionales du pays. A partir du jour où y furent découverts d'importants gisements aurifères, le gouvernement républicain provisoire agit sans scrupules, avec décision et esprit de suite. En 1890, il décrète la formation de la commission de la Guyane
brésilienne, chargée d'investigations et au besoin d'annexions dans le pays litigieux; en 1890-1891, il envoie une expédition militaire conquérir Mapa et y fonder la colonie Ferreira Gomes ; bientôt après, la commission de la Guyane brésilienne, subventionnée par l'État et disposant de navires de guerre mis à sa disposition par le gouvernement, empiète sur le Contesté et détermine sur son littoral un exode de Brésiliens du Nord.
La rencontre de ces aventuriers avec les créoles émigrés de la Guyane et des Antilles françaises ne tarda pas à faire naître un conflit : un Brésilien nommé Cabrai interdit, sous peine de mort, aux Français l'accès du territoire de Mapa, où il exerçait une sorte de pouvoir dictatorial ; bientôt, des molestalions subies par des Guyanais nécessitèrent l'envoi, à Mapa, d'une compagnie d'infanterie de marine pour exercer une action de police militaire contre les bandits brésiliens qui interdisaient à nos nationaux l'entrée du pays. L'assassinat du capitaine Lunier (15 mai 1895) vint alors prouver la nécessité de trancher rapidement le litige existant depuis deux siècles, et le 10 avril 1897 un traité d arbitrage fut signé à Rio-de-Janeii"o entre le gouvernement de la République française et celui de la République des États-Unis du Brésil.
La Confédération suisse, de qui on a pu dire que » sa marine de guerre était l'arbitrage >> et dont les nationaux ont dans l'État du Para des intérêts considérables, fut désignée pour trancher le différend. Le 1*' décembre 1900, elle a prononcé sa sentence contre la France, après avoir retenu les seuls documents favorables au Brésil, sans tenir compte des cartes ni des textes produits par la France au débat ni du fait que, seule, une situation voisine de l'Amazone a été débattue à Utrecht, et qu'aux terres du Cap-Nord, bornées au nord par le fort d'Aragouari et la rivière de "Vincent-Pinçon, s'est limitée (conformément aux prétentions mêmes du Portugal et aux intentions de l'Angleterre, médiatrice entre les deux parties) la cession faite en 1713; elle a donc décidé que M conformément au sens précis de l'article 8 du traité d'Utrecht, la rivière Japoc ou "Vincent-Pinçon est l'Oyapock qui se jette dans l'Océan immédiatement à l'ouest du cap d'Orange et qui. par son thalweg, forme la ligne frontière (1). A partir de la source principale de celte rivière Oyapock jusqu'à la frontière hollandaise, la ligne de partage des eaux du bassin des Amazones, qui, dans cette région est constituée dans sa presque totalité par la ligne de faite des monts Tumuc-Humac, forme la limite intérieure. » Sur 400 000 kilomètres carrés que la France réclamait, la France en obtient donc environ 8 000, formant un petit triangle dont les côtés sont le cours supérieur de l'Oyapock, une partie de la chaîne des Tumuc-Humac et la ligne du traité d'Utrecht passant par le parallèle 2<»24'.
(1) Ainsi, en droit et politiquement, l'Oyapock se trouve maintenant identiflé avec la rivière designée par les anciens géographes sous le nom de Vincent-Pinçon; mais, en fait, au point de vue scientifique, l'Aragouary se trouve seul dans les conditions requises pour pouvoir être identifié avec ce cours d'eau. C'est ce qui ressort avec une netteté absolue des documents publiés par le gouvernement français et communiqués par lui au tribunal arbitral de Berne.
Colonies IL 35
Une telle sentence, qui atteint la Guyane dans son présent et dans son avenir, qui condamne cette colonie à une existence absolument précaire, consacre la déchéance de la France comme puissance américaine. Le malheur est très grand sans doute; mais plus grand encoi-e est le dis-
Territoire contesté franco-brésilien.
crédit qui en a rejailli sur l'arbitre qui l'a prononcée, et sur le principe même de l'arbitrage.
Actuellement, il ne reste donc plus à régler qu'une question relative aux colonies françaises d'Amérique : celle du French Shore, qu'on a fait remonter, comme la question du Contesté franco-brésilien, au début du xviii* siècle. '
Henri Froidevaux.
La question de Terre-Neuve. — Parmi les causes de conflit entre la France et l'Angleterre, la question de Terre-Neuve est peut-être celle dont les données apparaissent comme très simples et dont la discussion reste pourtant on ne peut plus laborieuse : il suffit
pour s'en convaincre de la suivre dans l'histoire et de l'étudier dans lés textes.
Historique de la question. — Découverte en 1496 par Jean et Sébastien Cabot, lile de Terre-Neuve fut, dès la fin du xvi» siècle, fréquentée par des marins anglais et français qui venaient, de mai à octobre, pêcher la morue, très abondante sur ses côtes. Tandis que les premiers y faisaient, en 1597 et en 1623, d'infructueux essais de colonisatioa, les seconds, pour la plupart originaires de Saint-Malo, obtenaient du pouvoir royal en 1613 une sorte de monopole pour l'exploitation de la pêche, en 1647 un navire de lÉtat pour protéger l'exercice de ce droit, en 1635 l'envoi d'un gouverneur français dans lile. Ils étaient donc solidement établis à Terre-Neuve, quand la guerre de la succession d'Espagne permit à l'Angleterre de revendiquer une île qui commandait les bouches du Saint-Laurent. Louis XIV voulant également conserver à ses sujets bretons leurs moyens d'existence et à ses peuples des « poissons secs et salés nécessaires à leurs abstinences », un compromis sortit de ce conflit d'intérêts ; l'article 13 du traité d'U-
trecht en est l'expression. Par cet article, le roi Très-Chrétien cède à la Grande-Bretagne la souveraineté de lile et des îles adjacentes. « Toutefois ii ne sera permis auxdils sujets de France de pêcher et de sécher le poisson en aucune partie que depuis le cap appelé cap de Bona-Vista jusqu'à l'extrémité septentrionale de ladite île, et de là en suivant la partie occidentale jusqu'au lieu appelé Pointe-Riche. » Ce privilège, d'ailleurs restreint à la saison de la pèche, ne comportait le droit de ne construire sur la côte que les « échafauds et cabanes nécessaires et usités pour sécher le poisson ».
Ce droit ainsi reconnu aux pêcheurs français était-il exclusif et cons-
Sébastien CABOT.
D'après la gravure d'un tableau attribué k Holbein.
tituait-il un monopole? On l'a contesté en Angleterre, et même en France, en faisant ressortir les obscurités et les équivoques que contient la rédaction de l'article 13. Sans recourir à ces subtiles et stériles discussions de textes, on peut répondre que les Anglais ont pendant très longtemps admis et reconnu l'interprétation française. Un fait le montre d'une façon caractéristique : en 1764, le Labrador fut adjoint à Terre- Neuve par le gouvernement anglais pour permettre aux sujets britanniques de pécher dans le détroit de Belle-Isle. Ce détroit étant bordé d'un côté par le French Shore, c'est-à-dire par la portion de la côte de Terre-Neuve réservée à la pêche française, cette mesure n'aurait pas eu de raison d'être si nos droits n'avaient pas été considérés comme exclusifs.
Les traités postérieurs devaient d'ailleurs être plus explicites encore. Tandis que celui de Paris (1763) nous donnait Saint-Pierre et Miquelon, celui de Versailles (1783) modifia notice situation. D'une part, l'article 5 déplace légèrement le French Shore, en le ramenant, sur la côte est, du cap Bona-Vista au cap Saint-Jean, en l'étendant, sur la côte ouest, de la pointe Riche au cap de Raye ; d'autre part, une déclaration annexe en précise le caractère, en stipulant que « Sa Majesté Britannique prendra les mesures les plus positives pour que ses sujets ne troublent en aucune manière par leur concurrence la pêche des Français, pendant l'exercice qui leur est accordé ». A partir de cette date, on n'a que l'embarras du choix entre les actes officiels qui reconnaissent le caractère exclusif de notre droit. C'est, en 1788, une loi aux termes de laquelle les vaisseaux anglais qui se trouveraient dans le French S/iore pourront en être expulsés de force par les autorités de Terre-Neuve. C'est, en 1822, une proclamation de sir Charles Hamilton, gouverneur de l'île, rappelant à ses administrés que « les sujets de S. M. Très-Chrétienne doivent avoir pleine et entière jouissance de la pèche... » dans les limites énoncées. C'est, en 1835, une déclaration formelle des jurisconsultes de la couronne d'Angleterre reconnaissant le droit exclusif des Français dans le French Shore. C'est enfin, en 1857, une nouvelle convention franco-anglaise délimitant avec la dernière précision l'étendue de notre champ de pêche et débutant par cet article : « Les sujets français auront le droit "exclusif de pêcher et de se servir du rivage pour les besoins de leur pêche. »
On le voit donc, pendant un siècle et demi, la question de Terre- Neuve a été posée par des actes bilatéraux ou unilatéraux, en termes si clairs qu'elle semble ne pouvoir prêter à un différend.
Le différend anglo-français ; ses causes. — Elle devait pourtant donner naissance à un conflit diplomatique qui dure depuis quarante ans et dont il faut rechercher les causes dans les intérêts qu'elle met enjeu, à Terre-Neuve ou en France.
\° A Terre-Neuve. — Au moment où l'île fut annexée à la France elle ne comptait que 7 000 ou 8 000 habitants, pour lesquels l'arrivée périodique d'une flotte de commerce française constituait une source importante de- revenus. Mais, en s'accroissant, la population, qui passa du chifl"re de 121000 en 1857 à 200 000 en 1890, dut chercher dans la richesse minière de l'île de nouveaux moyens d'existence. Or, une partie
de ces mines est située précisément sur les côtes où les traités assuraient aux pêcheurs français le droit de n'être pas dérangés dans l'exercice de la pêche. Il est donc impossible d'y fonder des établissements fixes et d'y construire des chemins de fer. Des régions qui pourraient devenir très productives restent forcément stériles, et le privilège des Français, après avoir été pour les Terre-Neuviens un avantage, est devenu la plus lourde des servitudes.
Si leur développement économique leur inspirait le désir de le supprimer, leur émancipation politique leur en donnait les moyens. Ils reçurent, en effet, de la métropole : en 1825, un conseil local adjoint au gouvernement ; en 1832, un parlement élu ; en 1834 enfin, un gouvernement responsable , exercé par un cabinet et par deux chambres. Leur souveraineté législative leur permet désormais de repousser ou de répudier les traités conclus parle ministère des Affaires étrangères anglais :
de là une nouvelle source de difficultés.
2" En France. — Mais la France a-telle autant d'intérêt à maintenir ses droits que les Terre-Neuviens prétendent en avoir à les annuler? D'après le rapport même da consul d'Angleterre à Bordeaux, 13 000 marins, montant 190 bateaux, vont chaque année à Terre-Neuve. Abandonner ses droits ou renoncer à leur plénitude, ce serait pour la France priver 13 000 matelots de leurs moyens d'existence, diminuer le trafic de ses ports et enlever à ses inscrits maritimes l'expérience de longues campagnes de mer.
La question de fond. — D'un côté comme de l'autre, de puissants intérêts sont donc engagés dans la question de Terre-Neuve. Ck>mment se sont-ils heurtés?
Le litige a d'abord porté sur l'existence même du privilège concédé à la France. A peine maîtres de leurs destinées, les Terre-Neuviens refu-
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Terre-Neuve
Carte de Terre-Neuve.
sèrent de reconnaître des engagements contractés sans leur assentiment, soutinrent que la seule politique logique était celle de la table rase, et poursuivirent la suppression pure et simple de la servitude qui pesait sur eux. L'Angleterre, qui ne pouvait les suivre sans manquer aux traités, se contenta de recueillir leurs plaintes et de représenter à la France ce qu'elles pouvaient avoir de légitime. Notre gouvernement crut faire œuvre de conciliation en leur donnant une satisfaction partielle par les conventions' du 26 avril 1884 et du 14 novembre 1885. Il s'engageait « à n'élever aucune protestation contre la création (sur ces côtes) des établissements nécessaires au développement de toute industrie autre que celle des pêcheries ». C'était lever tous les obstacles qui avaient jusqu'alors retardé l'essor économique de l'île. Cette concession parut pourtant insuffisante au parti qui avait pris pour devise : « Terre-Neuve aux Terre-Neuviens. » Le Parlement repoussa les deux arrangements et le cabinet inaugura à l'égard de la France une nouvelle tactique : ne pouvant contester ses droits, il chercha à en rendre l'application impossible en soulevant la question de la boette et des homarderies.
Question de la boette. — De temps immémorial, les pêcheurs français se servaient, pour attirer la morue, de poissons d'appât, harengs ou capalans, auxquels on donnait le nom générique de boette. Ils les achetaient aux habitants du pays, ainsi qu'un article formel (art. 5) du traité de 1857 leur en reconnaissait le droit. Les Terre-Neuviens pensèrent qu'en le leur retirant ils les mettraient dans l'impossibilité d'exercer leur industrie, et le 18 mai 1886 le premier ministre Thornburn faisait voter le bail bill, qui prohibait la vente de l'appât aux pêcheurs étrangers à partir du 31 décembre 1887.
Cette habile manœuvre trompa les espérances de ses auteurs. D'une part, la surveillance à exercer par les navires chargés de faire obstacle à la contrebande coûta au budget de l'île 700 000 francs par an. D'autre part la population, dont une partie vivait de la vente de la boette, éleva des plaintes très vives contre une interdiction qui lui enlevait un revenu annuel de un million. Enfin les pêcheurs français, poussés par la nécessité, en éludèrent les conséquences en employant comme appât le hareng conservé, le hareng de première saison péché dans la baie Saint-Georges, et un coquillage appelé bulot ou coucou. Le bill appauvrissait donc l'île sans en écarter nos navires. Aussi fut-il rapporté en 1890. Il fallait trouver un autre moyen de nous rendre impossible l'exercice de notre privilège.
Question des homards. — Quand le bait bill fut voté, nos matelots avaient essayé d'employer comme appât le homard, très abondant sur le French Shore. Ils s'étaient donc livrés à la pêche de cei animal et avaient fondé pour le conserver des « homarderies » semblables à celles qu'avaient déjà établies les Anglais. Il s'ensuivit un conflit diplomatique qui porta sur trois points principaux :
10 Le gouvernement britannique nous contesta le droit de créer des homarderies, établissements permanents alors que les traités ne nous permettent que de fonder des établissements temporaires, limités à la durée de la saison de pêche. Cette réclamation étant conforme à la lettre
du traité d'Utrecht, le gouvernement français crut devoir y faire droit.
2° Le Parlement terre-neuvien interdit pendant trois ans la pêche même du homard dans l'une des baies du Frencfi Shore. Aux réclamations, il répondit que le traité d'Utrecht nous donnait le droit de pêcher et sécher le poisson. Or, le homard n'est pas un poisson ; on le capture et on ne le pêche pas ; on le cuit et on ne le sèche pas.
A cette argumentation spécieuse, la réponse est facile.
Tout d'abord, il est plus que probable que les négociateurs d'Utrecht ont employé le mot « poisson » dans son sens le plus général, et comme synonyme d'animal vivant dans l'eau. S'ils n'ont pas fait allusion à la pêche du homard, c'est que cette industrie était peu développée à leur époque. En outre la science du xviii« siècle considérait les crustacés comme une des espèces du genre poisson : c'est du moins ce qui ressort des traités des naturalistes Belon et Rondelet, qui faisaient autorité à cette époque. Enfin, il convient de remarquer que le mot de « pêche • s'applique, même de nos jours, à des animaux autres que les poissons; on dit couramment : la pêche aux écrevisses, la pêche aux huîtres.
3° Non content d'avoir obtenu la suppression des homarderies françaises, le gouvernement terre-neuvien émit la prétention de maintenir celles qui étaient la propriété d'Anglais ou de Canadiens ; d'oii une nouvelle cause de contestations. Sur ce point encore, il semble pourtant que notre droit ne soit guère discutable. Le traité de Versailles stipule en effet, comme on l'a vu, que les pêcheurs français ne pourront être troublés dans leur industrie. Or l'existence des homarderies est de nature à en rendre l'exercice impossible. Elles se composent en effet de casiers à arêtes saillantes qu'on dépose au fond de la mer et dans lesquels on renferme les animaux ; les filets des pêcheurs s'y accrochent et s'y déchirent. Pendant la saison de pêche, il n'est pas de jour où cet accident ne se renouvelle et ne nécessite l'intervention des navires de l'Etat chargés d'assurer la police des côtes.
En 1890, cette situation était devenue à ce point intoléi'able que les cabinets de Paris et de Londres, désespérant de la trancher par une entente directe, recoururent à un arbitrage. Trois arbitres furent, le 11 mars 1891, désignés d'un commun accord : MM. de Martens, Rivier et Grain, tous trois reconnus comme de hautes autorités en matière de droit international. Ils devaient résoudre toutes les questions en litige, spécialement celles des homarderies. La commission d'arbitrage ne s'est jamais réunie, parce que le gouvernement terre-neuvien a contesté à l'Angleterre le droit de faire exécuter par ses vaisseaux de guerre les ' décisions qui seraient prises.
On dut adopter, pour régulariser la situation, une sorte de modus Vivendi qui reconnaissait les homarderies alors existantes, mais interdisait d'en créer de nouvelles. Ce compromis, d'un caractère essentiellement provisoire, a été conclu pour la première fois en 1890 et renouvelé depuis d'année en année.
Question des primes. — Une dernière chicane a été, à plusieurs reprises, faite à la France. Le gouvernement français accorde à ses pêcheurs de Terre-Neuve des primes qui atteignent près de 50 pour 100
de la valeur de la marchandise. La morue introduite en France ne paye pas de droits, et est transportée dans des entrepôts extrêmement favorables, comme Bordeaux, d'oii il est aisé de l'exporter. Les Terre-Neuviens se plaignent des avantages faits à nos nationaux, à qui leurs pêcheurs ne peuvent faire une concurrence utile.
11 est aisé de leur répondre : 1° que l'Angleterre elle-même a adopté un instant (en 1775) le système des primes ; 2° que la mesure prise par la France est essentiellement un fait d'administration intérieure, dans lequel ne peut intervenir un cabinet étranger.
Etat présent de la question. — Depuis 1890, la question est toujours soumise au régime provisoire qui avait été inauguré en 1870. Nos intérêts à Terre-Neuve, que la presse anglaise représentait comme décroissants, semblent au contraire prendre chaque jour plus d'importance. Il ressort du rapport du capitaine Faubournet de Montferrand, commandant de la division navale de Terre-Neuve, sur la campagne de 1901, que la pêche française au French Shore et spécialement celle du hareng, est en progrès marqués sur les années précédentes. Tout fait prévoir que ce mouvement s'accentuera encore l'année prochaine. D'autre part la campagne continue à Terre-Neuve contre notre privilège ; elle est même entretenue, dit-on, par quelques gros capitalistes, qui auraient acheté trois ou quatre millions d'acres renfermant des puits et des mines dont l'exploitation est entravée par le French Shore, leurs excitations multiplient les difficultés. 11 n'est pas de campagne où nos nationaux ne soient exposés à des vexations individuelles que nos stationnaires ne peuvent toujours prévenir. Le 12 novembre 1901, un incendie allumé par des mains criminelles a encore détruit les établissements fondés à Guérata par un armateur de Saint-Servan. Il est de l'intérêt des deux gouvernements français et anglais de ne pas prolonger plus longtemps cet état de choses.
On voit à quoi se réduisent les griefs des Terre-Neuviens. En réalité, la situation est plus simple qu'on ne l'a prétendu dans des milieux intéressés à l'obscurcir. Il y a d'un côté des droits que notre ministre des Affaires étrangères a déclarés, avec raison, incontestables et incontestés, et des traités que lors Salisbury lui-même a reconnus supérieurs aux convenances des habitants de Terre-Neuve (discours du 4 mai 1891) ; de l'autre côté, des prétentions que rien ne justifie au point de vue du droit international. Si l'Angleterre désire nous voir renoncer à notre privilège, ce n'est pas en le contestant qu'elle y parviendra ; c'est en nous proposant de l'échanger contre des avantages équivalents. Quels seront ces avantages ? Sera-ce une compensation territoriale ? Cette question est du ressort de la diplomatie. En tout cas, il importe de noter qu'en renonçant à notre privilège local, si jamais nous y renoncions, nous devrions exiger certaines concessions (suppression du bait bill, liberté de la pêche, indemnités pécuniaires), sans lesquelles nous ne pourrions l'abandonner qu'en compromettant du même coup la sécurité de Saint- Pierre et de Miquelon.
Albert Pin g au d.
Les explorateurs français dans les parages de Terre-Neuve. — S'il est loin d'être certain — en dépit de diverses traditions régionales ou simplement locales, que des documents positifs ne viennent malheureusement pas étayer — que les Français ont été les premiers découvreurs du groupe de Terre-Neuve, il est, par contre, absolument avéré que, dès le début du xvi« siècle, des pêcheurs partis des différentes provinces océaniques de la France en ont en très grand nombre fréquenté les parages. Un des plus illustres marins bretons du temps, Jacques Cartier, a un peu plus tard reconnu, au cours de son second voyage, les « îles de Saint-Pierre » (5 juin 1533), et c'est sur une carte dieppoise que, pour la première fois, Terre-Neuve apparut complètement séparée du Labrador (carte de Nicolas Desliens, 1541). Cette constatation géographique très importante n'est pas la seule que firent, vers la même époque, des pêcheurs français sur les côtes de l'île ; les progrès successifs réalisés par les cartes dieppoises en fournissent la preuve.
C'est seulement beaucoup plus tard, dans les trente dernières années du xvn" siècle, qu'ont été réalisés, dans les délinéations partielles, des progrès cartographiques notables. Alors, tandis que les cartes de Jean- Baptiste Franquelin (publiées de 1671 à 1701) figurent les abords de Terre- Neuve sous des traits arriérés et contradictoires, de réels progrès sont réalisés du côté du Petit-Nord par des Malouins (1675), dans les baies méridionales par des Basques (1674-1689). En même temps, le lieutenant de Courcelle entreprend une première exploration totale des côtes de l'île, trop courte malheureusement pour que la carte qu'il dressa ensuite ait eu pour base de véritables travaux hydrographiques (1675).
La cession de Terre-Neuve à l'Angleterre au traité d'Utrecht (1713) n'empêcha nullement les Français de continuer des travaux scientifiques sur les alentours de la grande île; c'est même à des marins et à des savants français que revient l'honneur d'avoir dressé de Terre-Neuve et de ses parages les premières cartes exactes et vraiment précises. Chargé par son gouvernement de rectifier les cartes de l'Acadie, de l'île du Cap- Breton et d'une partie de la côte méridionale de Terre-Neuve, le chevalier de Chahert exécuta en 1750-1751 une campagne astronomique et hydrographique au cours de laquelle il donna une base scientifique aux levés simplement approximatifs qui avaient été exécutés jusqu'alors. 11 détermina, en latitude et en longitude, la situation des principaux points du littoral d'une manière très remarquable pour l'époque.
Plus remarquable encore, toutefois, est la carte d'ensemble dressée par le célèbre capitaine anglais James Cook, qui établit, de 1765 à 1767,
5o4 SAINT-PIERRE ET MIQUELON
sur une base presque définitive, l'hydrographie générale de Terre-Neuve. Mais si cette carte fait encore autorité, elle ne donne pas autre chose que l'île même ; la représentation exacte des environs de cette terre, il faut l'aller chercher ailleurs. Dès l'année 1778, J.-D. Cassini IV, alors tout jeune, s'en est occupé ; envoyé par le gouvernement français au début des recherches que termina la célèbre campagne des montres, dans ces régions, il a déterminé astronomiquement la situation de certains points (celle de la ville de Saint-Pierre, par exemple) et a rapporté de son très court voyage une description assez détaillée des îles Saint-Pierre et Miquelon. Depuis lors, les mêmes parages, si fréquentés par nos terreneuviers et malheureusement si féconds en naufrages, n'ont cessé d'être relevés par nos officiers de marine, qui en ont sondé les bancs, observé les vents et les courants avec la plus grande attention. Il suffit, pour s'en rendre compte, d'examiner les cartes des abords de Terre-Neuve publiées par le service des cartes et plans de la Marine et de lire Le Pilote de Teri'e-Neuve publié en 1869 par le capitaine (plus tard amiral) G.-G. Cloué.
Plus récemment, un savant français, M. Julien Thoulet, reprenant au cours d'un voyage à bord de la Clorinde (1886) les études précédemment faites sur les bancs de Terre-Neuve, est arrive à des conclusions géographiques et océanographiques du plus vif intérêt. Il a constaté que les icebei'gs, constitués par de la glace parfaitement pure, ne contribuent (contrairement à l'opinion de l'illustre Maury) que pour une part infiniment petite a la formation des bancs sous-marins du sud de l'île, dont les matériaux, apportes par les glaces côlières, proviennent des côtes" du Labrador et de Terre-Neuve. Les bancs qui s'étendent depuis cette île jusqu'au cap Canaveral en Floride, le long de la côle des Etats- Unis, sont les dépôts d'estuaire d'un vaste fleuve d'eau salée constitué par la mer comprise entre la côte occidentale de Terre-Neuve et le continent américain. (3ette mer est formée par la réunion des eaux du fleuve Saint-Laurent et de celles de la branche occidentale du courant qui descend du pôle et arrive par le détroit de Belle-Isle; elle débouche dans l'océan Atlantique par le détroit de Cabot. Les glaces que charrient le fleuve de Cabot et le courant du Labrador — glaces qui se sont éloignées du littoral chargées de pierres — fondent alors au contact des eaux plus chaudes; et c'est de l'agglomération des matériaux qu'elles ont transportés, et de leur juxtaposition avec les débris plus légers apportés par la mer elle-même qu'ont été constitués les bancs de Terre-Neuve, véritables dépôts de sédiments. On y trouve soit des roches bleues arrachées à la côte occidentale de Terre-Neuve, soit des roches rouges du Labrador, et aussi (en moins grande quantité) des sables blancs venus de la côle orientale de l'île et entraînés par le courant du Labrador.
Telle est la séduisante théorie de M. Thoulet; elle a reçu confirmation grtlce aux sondages efl"ectués en 1899 par le steamer Britannia dans l'Atlantique nord. Ainsi, actuellement encore, les parages de Terre-Neuve .sont un des points du globe sur lesquels s'exercent avec succès l'activité et l'ingéniosité de nos savants, pour le plus grand bénéfice de nos pêcheurs.
Henri Froide vaux.
Du grand empire colonial que possédait naguère la France dans l'Amérique du Nord, il ne lui reste plus que les petites îles Saint-Pierre et Miquelon, abandonnées à l'Angleterre au traité d'Utrecht, ea même temps que Terre-Neuve, elles ont été restituées à la France en 1763 et constituent depuis cette date les seules épaves de l'antique puissance de notre pays dans la partie septentrionale du nouveau monde.
Les îles Saint-Pierre et Miquelon émergent dans l'océan Atlantique, à cinq ou six lieues de la côte méridionale de l'île de Terre-Neuve, et se composent de plusieurs îlots placés par 46° 46' de latitude nord et 58° 50' de longitude ouest du méridien de Paris, à savoir : Saint-Pierre, la grande et la petite Miquelon ou Langlade, l'île aux Chiens, le Grand- Colombier, l'île aux Vainqueurs, l'île Massacre, l'île aux Moules.
Saint-Pierre a 7 kilomètres et demi de long, 5 kilomètres de circonférence ; sa surface est de 2 600 hectares.
Miquelon, dont le territoire est plus étendu (18 423 hectares), se divise en deux parties, séparées par un fond de sable que les envasements ont couvert depuis 1783 et qui a reçu le surnom lugubre de nécropole des jiavires.
La petite Miquelon n'est guère séparée de Saint-Pierre que par une étendue de mer d'environ une lieue de largeur, improprement qualifiée de baie. Ce canal présente parfois de grosses difficultés pour la traversée, la houle y étant souvent très forte, plus particulièrement quand les vents souftlent du sud-est au nord-est, et fréquemment les communications sont interrompues.
De tous les îlots dépendant de Saint-Pierre, les deux plus importants sont le Grand-Colombier et l'île aux Chiens. Ce dernier, distant d'environ 900 mètres de la côte nord de Saint-Pierre, a environ 1 800 mètres de long, 400 mètres de large et 4 000 mètres de circonférence en suivant les sinuosités de ses contours. Tous ces îlots et rochers témoignent de la grande inégalité du fond de la mer, inégalité que viennent encore attester des basses on hauts fonds dangereux, qui rendent l'atterrissage très difficile.
Wature et relief du sol. — Les îles Saint-Pierre et Miquelon sont presque exclusivement formées par des porphyres pétro-siliceux, à pâte d'un brun violàtre, dont les fissures sont remplies par des injections de quartz, le plus souvent opaque, quelquefois limpide, vitreux et, dans ce cas, cristallisé. A peine peut-on voir sur quelques points les poudingues et grès appartenant à la formation houillère, au travers desquels a lieu l'éruption porphyrique, les brèches qui l'ont accompagnée et des roches verdàtres auxquelles il faudrait peut-être al-tribuer une origine trapéenne. Quant aux blocs erratiques que l'on rencontre en certains points du rivage, il est plus que probable qu'ils ont été apportés par des glaces flottantes.
L'île Miquelon renferme du minerai de fer; en certaines parties du
sol, le fer existe en si grande abondance que, lorsqu'on y pose une boussole, l'aiguille aimantée s'agite sans cesse en décrivant des arcs de cercle très étendus et quelquefois des cercles entiers. En 1814-1815, on a trouvé à Miquelon des minières de terre de Sienne ou ocre jaune. Des schistes ardoisiers ont été découverts aussi surLanglade. Les ardoises dures sont rouges], violettes et vertes, pareilles à celles de Fumay (Ardennes). En 1867, on découvrit au cap Miquelon des pyrites de fer et de cuivre : on crut à une mine d'or, en voyant certaines parcelles brillantes, mais
Vue prise à Langlade ou petite Miquelon.
l'analyse indiqua l'absence absolue de l'or et la simple présence de sulfate de cuivre et de sulfure de fer.
La constitution même du sol laisse prévoir l'aspect général de ces îles: ce sont, à proprement parler, des rochers dépourvus de terre végétale, et, si le roc ne se montre pas à nu dans toute son aridité, on ne peut appeler végétation la mince couche de verdure dont il est revêtu. Ces divers îlots sont, en général, hérissés de montagnes abruptes, que l'on ne peut escalader sans danger, et dans le creux desquelles se trouvent quelques étangs ; cette orographie particulière — si le mot n'est pas déplacé pour ces chaînes mal connues — donne à l'île Saint-Pierre l'aspect d'une masse noire, bordée de hautes falaises, pour ainsi dire inabordables. En somme, la première impression est pénible, et tous les récits de voyageurs, en particulier ceux du comte de Gobineau, nous dépeignent «un ciel gris, une mer sauvage et désolée; dans cette mer, une roche sombre, grise sur laquelle la neige met une teinte plus claire; sur cette roche, la brume froide et sinistre; des cadavres, des squelettes de navires faisant à cet écueil une lugubre ceinture. »
LE PAYS hbl
Climat. — Le climat de ces régions est par contre excellent. Situées sous une latitude moins septentrionale qu'une grande partie de la France, les îles Saint-Pierre et Miquelon se trouvent, au point de vue météorologique, dans la zone froide, qui, passant au nord des Feroë, a pour moyenne annuelle 5° au-dessus de zéro. Les froids sont assez rigoureux : mais ils coïncident généralement avec le beau temps. Le thermomètre varie entre 21° au-dessus et 20° au-dessous; ces oscillations sont parfois très brusques, et on cite des journées où il y eut un écart de — 15° à 3°. En somme, le climat est froid, assez rigoureux par suite de la longueur des hivers et du peu de chaleur des étés : si la latitude est celle d'une partie de la France, il faut tenir compte, en effet, qu'au lieu du « gulfstream », c'est le courant polaire qui déverse ici ses eaux. Au reste, les habitants ne sont pas sans connaître les grands et clairs soleils et les beaux clairs de lune, et depuis quelques années on signale une notable diminution du froid. Le climat est en somme très sain, et le chiffre de la mortalité est moins élevé qu'en France.
C'est dans la dernière moitié du mois de novembre que la neige commence à tomber et à couvrir la terre d'une couche permanente. Comme dans tous les pays froids, elle est un bienfait pour le règne végétal et forme, dans tous les endroits où le tassement et une fusion partielle lui font prendre l'état de névé, un manteau protecteur défendant contre la mort les plantes engourdies dans leur sommeil hivernal. Les vents du nord et du nord-est occasionnent ce que dans les Alpes on appelle la tourmente, ce qu'à Saint-Pierre on nomme le poudrin : ils tamisent la neige, la lancent des hauteurs dans la plaine. Impossible de voir, impossible de respirer au milieu de celle poussière glacée : les jours de poudrin consignent les habitants chez eux.
Presque tous les ans, en février et en mars, les îles sont enfermées dans un cercle de glaces s'étendant à perte de vue ; quand ces glaces ne se relient pas, elles constituent du « crémi ».
Si les neiges sont fréquentes, les orages sont rares (un par dix années en moyennej, et la grôle est complètement inconnue. En revanche, les aurores boréales sont souvent observées : mars, avril et mai, septembre et octobre sont les mois où elles sont le plus communes.
Les vents sont très irréguliers et font souvent le tour du compas dans une même journée. Cependant les vents d'ouest dominent. Les grands vents de l'est au sud-ouest par le sud portent le nom d'assiiétie, et ceux du nord-ouest par le nord sont les anordies. Quand les vents passent à l'ouest, le ciel s'éclaire et devient très beau; cela dure deux ou trois jours, quelquefois moins, rarement plus, et le vent, en mollissant, continue à hâler le nord, le ciel restant clair.
La brume est à peu près constante avec les vents du sud-est au sudouest; s'il y a petite brise, pendant une semaine, on peut rester enveloppé dans un brouillard épais ; si le vent est fort, la brume ne persiste pas et dure d'autant moins que les vents sont plus tournés vers le nord, on a même de la brume avec les petits vents d'ouest et de nord-ouest; Ce sont les mois de juin et juillet qui amènent le plus de brumes. En août et septembre, cet état est rare.
b58 SAINT-PIERRE ET MIQUELON
Les moyennes pluviométriques accusent de 1 000 à 1 200 millimètres d'eau; les pluies font leur apparition au mois d'avril pour cesser en novembre, époque à laquelle surviennent les neiges.
L'humidité est, en somme, grande pendant le temps où la terre est découverte et le ciel le- plus souvent sombre, ce qui diminue l'insolation et explique la faiblesse de la moyenne de la température de l'été.
Hydrographie. — Si l'on considère que, par suite du relief du terrain et de sa constitution physique, l'eau est constamment maintenue à la surface du sol, on se rendra facilement compte de l'abondance des tourbières qui trouvent là les conditions les plus propres à leur développement et de la grande quantité des étangs, dont les plus importants sont, dans l'île Saint-Pierre, le réservoir du Pain de Sucre, le Grand-Étang, nommé l'étang de Savoyard, les Sept-Étangs et la Vigie, qui est relativement considérable. La constitution du sol explique également l'absence complète de rivières : tout au plus signale-t-on de simples ruisseaux sans importance.
Hiittoral. — Les côtes de Terre-Neuve avoisinant Saint-Pierre et Miquelon sont maussades et désolées. A l'est de la baie de Saint-Georges, s'élèvent quelques maisonnettes de bois, munies généralement de débarcadères chargés de tonneaux. Ces cabanes sont propres au dehors et au dedans, garnies de meubles d'une certaine élégance, fournies de bons poêles.
La navigation est difficile dans les eaux de Saint-Pierre et Miquelon, et l'abordage n'est souvent pas sans danger. Si l'on met le cap sur Saint- Pierre, on passe devant l'île aux Vainqueurs, dont le lazaret se détache en relief sur ce décor un peu terne. L'extrémité nord-ouest de l'île aux Chiens, faisant face au cap Rouge de l'ile Saint-Pierre, est le commencement de la rade, dans laquelle on pénètre par trois passes : nord-est, les Flétans et sud-est. On mouille sur la rade de Saint-Pierre, le long de la haute terre de l'île, ayant l'île Massacre du sud au sud-est par 12 ou 17 mètres d'eau. On aiïourche sud-est et nord-ouest, les vents les plus dangereux étant ceux du nord-est. La rade s'arrondit à l'extrémité sud et prend fin à l'île aux Moules. C'est entre cette petite île et la pointe aux Canons que commence le port de Saint-Pierre, dit Barachois. Ce port est grand et spacieux, deux cents goélettes peuvent s'y abriter l'hiver ; mais il y a peu de fond et seuls les navires calant 3™, 50 peuvent y entrer à mer haute. Une digue destinée à protéger les navires contre les vents du sud-est est restée inachevée, malgré l'utilité qu'elle présente pour la sûreté du port. L'approfondissement du Barachois devient une nécessité pressante.
Le seul port de la grande Miquelon se trouve à la partie sud de Tîle et porte le nom de Grand-Barachois ou Havre des Dunes. La mer battant son plat, il représente une vaste nappe d'eau bornée du côté de Miquelon par une série de contreforts abrupts pour expirer vers Langlade en une ligne indécise sur un terrain plein d'alluvion. C'est un vaste étang de 2 milles de large, s'étranglant en un chenal fort étroit qu'on désigne
LE PAYS
S0U3 le nom de goulet el dont l'orifice ne dépasse pas 25 à 30 mètres. Quand les eaux rétrogradent, l'efTet est admirable; il ne faut pas moins de trois heures pour vider cette immense cuvette; mais le désemplissage se fait graduellement et par phases successives. Quoique fort belle, l'anse de Miquelon est ouverte et peu sûre.
Il n'existe le long des côtes de Langlade que des mouillages accidentels.
En somme, sur toute la côte, il n'y a guère que Saint-Pierre dont la rade présente quelque sûreté.
Aux côtes, il convient de rattacher les bancs, dont les principaux
La Pointa aux Canons, h Saint-Pierre.
sont : le Grand-Banc, le Banquereau, le banc de Saint-Pierre, d'Armi-. ton, le banc à Vert, le banc de Misaine, le banc Flamand. Le plus étendu est le Grand-Banc, dont la superficie égale celle de nos trois départements des Côtes-du-Nord, du Morbihan, du Finistère.
Flore et faune. — Le sol, rocailleux, est peu propice au développement de la flore. En dehors de la ville de Saint-Pierre, le sol de l'île de Saint-Pierre est en friche; lîle serait improductive si les efforts des habitants n'avaient vaincu la nature. Toute maison a maintenant son jardinet, oh croissent les légumes de France, et le marché de Saint-Pierre est pendant six mois aussi bien approvisionné que les marchés de nos grands centres. En quatre mois, d'ailleurs, les plantes légumineuses de France (choux, oignons, carottes, radis, navets, etc.) arrivent à maturité, et cette fertilité est d'un puissant secours pour les familles peu aisées des marins et des pêcheurs.
La Grande-Mi quelon, montagneuse, ravinée, coupée de marécages et de tourbières, a une flore insignifiante. Tout autre est l'aspect de Langlade ou Petite-Miquelon. Ce sont ici coteaux boisés, prairies émaillées de boulons d'or, bouquets de bois (sapin, bambou, if, érable, sorbier, néflier, noisetier, rosier, poirier, groseillier, fraisier). Les herbages y sont hauts et drus et servent de foin pour le bétail.
•Aux îles Saint-Pierre et Miquelon, où toute récolte, même insignifiante, est à considérer, il faut signaler encore les graines qui, par endroits, tapissent le sol, les pommes de pré, les plates-bière, dont on fait des confitures, quelque peu acides du reste.
Parmi les plantes, il faut ciler la violette des champs, inodore et à fleurs pâles, dite violette de chien; un petit arbuste rampant au ras du sol et dont les brindilles sont garnies de petites feuilles vertes, produisant, en infusion, une boisson très parfumée ; et enfin, une variété de pin, dite spruce, avec laquelle est fabriquée la bièi'e dite sapinetle, qui est la boisson habituelle des habitants et entre dans la composition de la ration des équipages des bâtiments de guerre, son prix de revient ne dépassant pas 2 centimes le litre.
La faune est assez variée ; les quadrupèdes, les oiseaux, les amphibies, les poissons, les crustacés y sont représentés par des types très divers. Les quadrupèdes comportent principalement des chevaux, juments, bœufs, vaches, béliers, brebis, porcs, renards, belettes, mulots et surtout ces fameux chiens de Terre-Neuve dont on connaît la réputation d'adresse et de courage. Parmi les oiseaux, l'aigle, le hibou, le merle, la grive, le pivert, la perdrix, l'outarde, la bécasse, le cal culot (sorte de perroquet de mer), le bec-de-scie, le garrot, le coco des îles, le béjaune, etc. Des poissons, la morue vient en tête, mais il y a encore bien d'autres variétés : le hareng, le capelan, l'encornet, le maquereau, le saumon, la truite, le turbot, Tanguille, le requin, la raie, la lamproie. Parmi les amphibies, les principaux sont le veau marin, la baleine et le marsouin, et, parmi les crustacés, le homard, les crabes, les moules, les bigorneaux, appelés encore bulots ou coucous.
Quelques-uns de ces animaux servent à l'alimentation des habitants. Les marins pêcheurs s'adonnent volontiers pendant l'hiver à la chasse des oiseaux de mer qui se fait au moyen de statues, destinées à appeler le gibier, et avec le concours des chiens de Terre-Neuve. Le gibier à plume se rencontre en assez grande quantité, et depuis quelques années Miquelon s'est enrichie d'un nouvel hôte, le lapin, dont l'espèce se rapproche beaucoup plus du lièvre que du lapin d'Europe. Dans les plaines campent les courlieux, de capture difficile, les pluviers dorés, les pluviers à colliers, les ortolans, qui ne sont en réalité que des alouettes ,et, aux alentours des étangs, les outardes, qui ne sont que des canards sauvages- Le veau marin {phoca vitulina) est très recherché; mais, malgré son humeur sédentaire et ses mœurs indolentes, il se laisse prendre avec beaucoup de peine et ne peut guère être capturé qu'au moyen de filets tendus ou en lançant contre lui des chiens de Terre-Neuve spécialement dressés.
Sur 6 332 habitants, la population sédentaire (1) compte environ 4 700 individus; les fonctionnaires, les pêcheurs, les gendarmes, les agents divers et les étrangers constituent la population flottante.
On retrouve chez les insulaires de Saint-Pierre et Miquelon les mœurs, les habitudes, les allures, le caractère des habitants de nos petites villes de France. Ni le voisinage de Terre-Neuve et de l'Amérique, ni la cohabitation avec les Anglais fixés dans la colonie n'ont pu enlever aux iles leur cachet exclusivement français.
Les intérieurs sont propres et confortables, et Ton y sent quelquefois la recherche de l'élégance. Les exigences du climat imposent le bois comme élément de construction.
Les Basques ont joué un grand rôle aux îles Saint-Pierre et Miquelon. Ils prétendent même y avoir les premiers péché la morue. Ce qu'il y a de certain, c'est que 982 marins pêcheurs s'embarquèrent en 1695 des divers ports du pays basque, Urrugue, Hendaye, Ascain, Sare, Bidart, Biarritz, etc., à destination de Terre-Neuve (2). En 1711, Bayonne, Saint- Jean-de-Luz et Ciboure expédient à Terre-Neuve pour la pêche à la morue dix-huit navires. Déjà, à cette époque, les Anglais commençaient à créer des difficultés aux marins français, à entraver leurs opérations : la Sainte-Ursule, le Saint-Jean et le Saint-Nicolas de Saint-Jean-de-Luz furent illégalement saisis en 1712. En 1784, Bayonne, Saint-Jean-de-Luz et Ciboure comptaient encore 2 210 marins pêcheurs allant à Terre-Neuve. L'immigration basque, sans avoir complètement disparu, a très sensiblement diminué.
La population est répartie presque tout entière en trois centres différents : Saint-Pierre, chef-lieu de la colonie; l'île aux Chiens, section de la commune Saint-Pierre; enfin Miquelon-Langlade (novembre 1897) :
Saint-Pierre 5 239
Ile aux Chiens 594
Miquelon-Langlade sio
Saint-Pierre, dont la rade peut abriter les grands navires, paraît seul appelé à prendre de l'extension. Non seulement Miquelon n'a jamais progressé, mais ce bourg, habité par des pêcheurs pauvres, sans travail l'hiver, perd chaque année de sa population et ne constitue qu'une commune privée de toute ressource, qui tombe de plus en plus à la charge de la colonie.
(1) Au 28 septembre 1897, la population des îles Saint-Pierre et Miquelon se décomposait comme suit : Anglais, 983; Espagnols, 55; Syrien, l; Chilien, l; Italiens, 2; Suisses, 8; Américains, 6; Français, 5 302.
(2) Arch. œinist. Colonies, série Cil, Terre-Neuve, 8, 7050.
Colonies IL S8
L'île aux Chiens paraît avoir atteint son complet développement. Les habitants sont actifs et laborieux; ils ne pourront guère devenir plus nombreux; mais leur sort s'améliorera sans doute grâce au voisinage de Saint-Pierre et aux relations commerciales qu'ils y entretiennent.
C'est donc sur Saint-Pierre que doivent se concentrer tous les efforts tendant à faciliter le mouvement de la navigation et à favoriser l'essor
commercial de la colo-