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LX GUADELOUPE

Depuis 1884, la Guadeloupe traverse une crise économique extrêmement grave, causée par une succession de désastres (cyclone, tremblement de terre, sécheresse, incendie, inondation) et maintenue par la persistance d'autres facteurs défavorables, tels que la monoculture, la pénurie des capitaux en circulation dans le pays, l'insuffisance et l'instabilité de la main-d'œuvre, enfin l'inégalité de traitement devant le fisc métropolitain, qui frappe les produits de l'île, alors que l'île exempte les produits de la métropole. Le relèvement de l'agriculture et le développement de l'industrie demandent, pour les produits de la canne comme pour les produits de la betterave,une équivalence absolue de taxes, une caisse de prêts agricoles, une solution satisfaisante du problème de la maind'œuvre. L'avenir du pays est lié également aux cultures dites « secondaires », celles du café et du cacao, dont la consommalion va croissant dans le monde entier. L'esclavage étant aboli sans retour, on recruta successivement des ouvriers agricoles au Tonkin, en Chine, au Japon, dans l'Inde et à la Barbade, mais presque tous ces essais d'immigration, pour un motif ou pour un autre, ont abouti à un insuccès; seuls, les travailleurs hindous ont apporté une aide effective aux planteurs. Les engagements contractés par ces Asiatiques étaient soumis à un contrôle et à une réglementation. La condition de ces ouvriers était en réalité demi-servile. Aujourd'hui les règlements sont supprimés, et la question du recrutement des ouvriers agricoles dans la colonie reste ouverte. L'autre problème à résoudre, celui du crédit colonial, n'a pas une moindre importance. Toute crise sucrière fait baisser les recettes du budget local, et les salaires, déjà avilis jusqu'à une extrême limite, s'effondrent. Soucieux d'éviter une liquidation, le» producteurs ont alors recours à des expédients dangereux. L'élévation du change provoquée par des procédés arbitraires fait supporter à tous les consommateurs de l'île les effets de la crise. Depuis 1898, le change s'est maintenu à un taux encore très élevé (13 pour 100). Il faut enfin que, renonçant à la monoculture, la colonie produise elle-même une grande partie de ce qu'elle demande encore à rimportation.

Agriculture. — Le sol et le climat de la Guadeloupe permettent d'entreprendre toutes les cultures des pays chauds, en particulier celles des plantes déjà acclimatées : canne à sucre, café, cacao, vanille, rocou, coton, tabac, « vivres » et fruits divers. La canne à sucre, qui fut longtemps la principale richesse de l'île, occupe encore le premier rang. Mais son domaine, 10000 hectares, commence à se rétrécir, et la culture sucrière tend de plus en plus à s'accompagner de la fabrication du

La Guadeloupe. Récolte du manioc.

rhum, sinon à céder entièrement la place à cette industrie. Toute la Grande-Terre est couverte de plantations sucrières qui produisent 50000 barriques de sucre. Les usines centrales où le produit est obtenu (sucre blanc cristallisé, sauf deux exceptions) sont desservies par un réseau de voies ferrées (traction à vapeur) et même par des remorqueurs à vapeur sur les canaux. Ces usines centrales possèdent un outillage très perfectionné, La culture de la canne à sucre demande en temps opportun les travaux et les soins divers qui lui sont nécessaires. Le meilleur engrais, le fumier de ferme, n'étant pas fourni en quantité suffisante par les animaux élevés dans l'île, on a re-

cours aux engrais chimiques et au guano. Les petits domaines agricoles, imitant les centres usiniers, produisent aujourd'hui directement, par la distillation du vesou ou par celle des sirops, un rhum supérieur, qui se classe en deux catégories au point de vue de la valeur.

La Guadeloupe peut réserver des surfaces importantes aux cultures « secondaires », le café et le cacao, cultures qui ne donnent un rendement appréciable que six à sept ans après

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La Guadeloupe. Récolte de la canne à sucre.

leur début. Depuis quelques années, elles ont pris une extension pleine de promesses, grâce à l'appui des capitaux métropolitains. Le café de la colonie jouit d'une réputation incontestée : la production annuelle s'élève au chiffre de 700000 kilogrammes. Aux anciens plants, originaires d'Arabie, on a juxtaposé le café d'Abyssinie, heureuse innovation dont les colons ont toute raison de se féliciter. Le café très rustique de Libéria est aussi cultivé comme porte-greffe, mais sur une échelle restreinte. Le cacao a suivi une progression analogue à celle du café : 2000 hectares sont présentement consacrés à la culture du cacaoyer, qui porte sur les meilleures espèces, le

Colonies IL

trinidad et le caraque. Le kolatier pousse rapidement et donne des fruits de première qualité. Les arbres à épices (muscade, cannelle, girofle, poivre, bois d'Inde), la vanille, croissent à merveille sur le sol de la Guadeloupe et ne le cèdent en rien aux produits obtenus aux pays d'origine. La culture de la vanille demande des soins méthodiques, sous peine de graves mécomptes; elle devient rémunératrice dès la troisième année. La culture du cocotier, tenue en arrêt pendant quelques années par un parasite, a repris faveur; son fruit fait même l'objet d'une exportation encourageante. Les bananes de l'île, très fines et très savoureuses, alimenteraient un important mouvement d'affaires, concurremment avec d'autres fruits (mangues, sapotilles, avocats, ananas), si des navires spéciaux à chambres réfrigérantes fréquentaient le port de la Pointe-à-Pitre. La culture des féculents (manioc, patates, couscous, etc.), qui sont récoltés en abondance, peut se développer largement et créer par contre-coup une industrie nouvelle, la féculerie. L'abeille de la Guyane donne une cire et un miel de qualité supérieure : ces produits méritent de devenir une branche appréciable de l'exportation locale.

Enfin, les arbres à latex, gutta et caoutchouc, représentés par des semences et des plants des espèces les plus recherchées, ont fait concevoir des espérances légitimes : le sol et le climat sont favorables à ces végétaux exotiques, et leur acclimatation s'annonce bien.

Industrie. — L'industrie sucrière et la fabrication du rhum qui en dérive et, à leur suite, la préparation du rocou, le bonifiage du café, la tannerie, la fonderie, la carrosserie, la poterie, la chaufournerie , forment le cycle quelque peu étroit où s'exerce l'activité coloniale. Ce cercle s'agrandira si des hommes d'initiative se décident à utiliser pour l'ébénisterie et les constructions navales les bois variés qui peuplent les forêts de l'île et les plantes tannantes, tinctoriales, etc., qui abondent dans les mêmes forêts. On peut fabriquer un excellent acier avec le sable de Sainte-Marie, riche en fer titanique, et exploiter les gisements de phosphate de chaux de Saint-Martin, ainsi que les carrières de pierre calcaire de la Grande-Terre et les dépôts de pouzzolane de la Côte-sous-le-Vent.

Communications. — Le réseau de routes de la Guadeloupe assez complet et généralement bien entretenu comprend douze routes parcourues par des diligences et d'une longueur totale

de 248 kilomètres. Le réseau vicinal présente un développement de 670 kilomètres. Quelques beaux ponts, entre autres celui de la Grande-Rivière à Saint-Rose, sont jetés sur les rivières ou les ravins qui coupent ces routes.

Trop montueuse dans l'arrondissement de la Basse-Terre, trop sèche à la Grande-Terre, la Guadeloupe n'a que des tronçons de rivières navigables, comme la Goyave, qui porte des navires jusqu'à 7 kil. 500 de son embouchure. A part une courte ligne de chemin de fer ouverte régulièrement au public depuis 1898 entre le bourg de la Capesterre et le port de Sainte-Marie, la colonie ne possède que des chemins de fer industriels qui servent exclusivement à l'exploitation des usines à sucre.

Les communications par voie de mer sont assurées entre la Pointe et les principales communes maritimes, entre la Basse- Terre, Mai"ie-Galante, Saint-Martin et Saint-Barthélémy, par des services réguliers bihebdomadaire et bimensuel de vapeurs et de voiliers.

La Grande et la Basse-Terre possèdent un vaste réseau téléphonique. La Guadeloupe est reliée au réseau télégraphique universel par le câble de la Compagnie française des câbles, qui la réunit aux États-Unis et à la France d'une part, et de l'autre à la Martinique, à la Guyane et au Brésil. Un câble aboutit à Marie-Galante et aux Saintes.

Un sei-vice intermittent de steamers fonctionne entre la Pointe-à-Pitre et New-York. Deux lignes anglaises de steamers, partant de Southampton, et trois lignes françaises, notamment les paquebots de la Compagnie transatlantique, partant de Bordeaux, Saint-Nazaire et Marseille, mettent cinq fois par mois la colonie en communication avec l'Europe, ainsi qu'avec les Antilles et l'Amérique du Sud.

Commerce. — Pendant l'année 1899, la Guadeloupe a importé pour 18450551 francs de marchandises. Ce chiffre se décompose ainsi : de France, 896955 francs de marchandises étrangères; 8099 624 francs de marchandises françaises; des. colonies françaises, 36157 francs de marchandises étrangères; 881229 francs de marchandises françaises; des États-Unis, 5561 453 francs; des autres pays étrangers, 2975133 francs.

Les exportations ont atteint le chiffre global de 18 millions 251 342 francs, ainsi répartis : pour la France, 17 245 452 francs représentent presque en totalité des marchandises du cru ; pour les colonies françaises, 780 429 francs (même observation);

pour les États-Unis, 207417 francs; pour les autres pays étrangers, 18044 francs.

Le mouvement de la navigation a été, en 1900, aux entrées, de 454 navires avec un tonnage de 289 683. Le pavillon français a couvert 265 navires d'un tonnage de 122 731 tonneaux.

Le taux moyen du fret (ports français métropolitains) est de 36 à 39 francs le tonneau.

Travail et main-d'œuvre. — L'immigration des noirs africains a subi un arrêt définitif par suite de la suppression de la traite et de l'affranchissement des esclaves, les Africains restés dans la colonie la considèrent à bon droit comme leur patrie. Le nombre des coolies asiatiques diminue de plus en plus, l'Angleterre s'opposant au renouvellement de leur engagement, ce nombre se trouve réduit au chiffre de 14000 travailleurs hindous. A peine s'il reste quelques Japonais, tous domestiques à Pointe-à-Pitre, sur les 500 amenés en 1895. La main-d'œuvre incombe donc à l'élément créole; les îles anglaises voisines fournissent chaque année des essaims de travailleurs temporaires, qui repartent après la campagne agricole, sauf à revenir l'année suivante dans les exploitations. Le travail se fait à la tâche et à la journée. Les salaires, notoirement insuffisants, sont de 1 fr. 25 au maximum pour les hommes et de 0 fr. 75 ou 0 fr. 50 pour les femmes ; les vivres (morue et manioc) coûtent assez cher.

LA MARTINIQUE

La Martinique a subi, depuis le développement de l'industrie betteravière, une crise terrible, aggravée encore par la destruction des caféiers. Les denrées secondaires, le coton, le tabac, peuvent partiellement remplacer la canne à sucre et, grâce à ces produits, qui ne concurrencent pas en France les produits de la métropole, la colonie retrouvera sans doute son ancienne prospérité.

Deux causes s'opposent à l'utilisation complète des ressources de la Martinique, terre riche et féconde, dont la production doublerait peut-être si elle disposait des moyens nécessaires: le manque de capitaux, qui ne permet pas d'avoir l'outillage perfectionné avec lequel on obtiendrait un meilleur rendement des cultures actuelles, et l'insuffisance de la main-d'œuvre.

On peut remédier à la première cause d'infériorité en déve •

loppant les institutions de crédit et en organisant les syndicats agricoles, qui grouperont les petits propriétaires, leur faciliteront l'acquisition d'un matériel plus considérable, l'achat d'engrais à meilleur compte, leur procureront en un mot tous les bienfaits du crédit.

La situation de l'île est en somme assez prospère et peut s'améliorer encore, pourvu que les planteurs reprennent avec ténacité la culture du café et du coton, développent les cultures rémunératrices du cacao, de la vanille, quils se tiennent au courant des progrès de l'agriculture coloniale, qu'ils sachent enfin attirer les capitaux de la métropole. Elle s'améliorera surtout, si la France accorde enfin aux denrées secondaires venant des colonies la franchise, qui peut avoir deux bons effets, donner une vigoureuse impulsion à la production coloniale et abaisser le prix en France.

Avant la crise sucrière( 1884), les salaires s'élevaientà 2 francs, 2 fr. 50 ; depuis 1884, ils sont tombés jusqu'à 1 franc, 75 centimes même. Cette baisse était justifiée en grande partie par la baisse des prix du sucre, la mévente des sucres coloniaux. Mais quand la métropole se décida à accorder un traitement égal aux sucres coloniaux et aux sucres indigènes, la situation des propriétaires s'améliora : ils ne songèrent pas cependant à relever les salaires.

Les brillantes campagnes sucrières de 1898 et 1899 vinrent sans amener de changement pour les ouvriers agricoles. C'est alors qu'ils se mirent en grève (février 1900), et leurs revendications étaient si justes qu'on leur accorda très rapidement, ici 25, là 50 pour 100 d'augmentation.

La petite propriété est florissante, mais précisément parce que le noir, petit propriétaire, y apprend la valeur du travail. L'ouvrier agricole, au contraire, mal payé et ne trouvant pas son compte à travailler beaucoup, travaille tout juste assez pour vivre et croit mieux faire de se reposer le reste du temps que de peiner pour un salaire infime.

La grande propriété tend à diminuer à la Martinique : partout où le conseil général peut morceler la terre, il le fait, et les résullats en sont très heureux, même au point de vue de la production. Ils seront encore meilleurs si l'organisation des syndicats agricoles se produit, comme en France, dans tous les centres de culture.

Agriculture. — Les forêts, qui couvrent 23 000 hectares, restent inexploitées faute de routes : elles pourraient fournir des bois d'ébénisterie, de construction, de teinture. Certaines

hauteurs, par contre, ont été déboisées trop rapidement et sont ravinées par les torrents dans la saison des pluies.

La principale culture de l'île est celle de la canne à sucre. Elle occupe 21000 hectares se répartissant surtout en grandes propriétés; mais la récolte annuelle ne se fait que sur 13000 hectares. Malgré l'abaissement du prix du sucre, la culture de la canne, implantée dans l'île depuis très longtemps, reste stationnaire ou progresse encore. Elle a le bénéfice de la force acquise et de l'habitude. Elle peut, d'ailleurs, avec un outillage perfectionné et une exploitation rationnelle, donner des résultats assez satisfaisants.

La canne renferme 88 pour 100 de sucre : le premier broyage est insuffisant. La bagasse, ou résidu de la canne, est pressée à nouveau après ,avoir été humectée d'eau. On obtient, après les deux broyages, 70 à 75 pour 100 sur les 88 pour 100 du sucre de la canne.

La bagasse est utilisée par les usines comme combustible, et les cendres servent d'engrais.

Il existe à la Martinique un grand nombre de sucreries et « dix-neuf usines centrales. Les sucreries, insuffisamment outillées, produisent un sucre coloré et obtiennent un moindre rendement que les usines qui donnent un sucre turbiné parfaitement blanc.

Ainsi qu'à la Guadeloupe, le rhum est de deux sortes : il porte le nom de « grappe blanche » ou tafia quand il est obtenu par la fermentation immédiate du vesou (jus de canne); on en fait une consommation énorme dans les campagnes; il porte le nom de tafia « habitant » quand il provient d'un sirop (vesou cuit) étendu d'eau et ayant subi la fermentation sous l'action d'un corps chimique. Il est produit par les rhummeries agricoles. Il existe à Saint-Pierre des rhummeries industrielles qui traitent les mélasses de la Martinique et de la Guadeloupe et qui donnent un tafia supérieur, le tafia d'exportatioti. La production du rhum s'est élevée en 1899 à 9 388 000 francs.

Le cacaoyer fut introduit à la Martinique en 1661 par Benjamin Dacosta. Très prospère à la fin du xviiie siècle, la culture du cacaoyer fut quelque peu abandonnée pour celle de la canne. Depuis plusieurs années, cependant, on a repris assez activement cette exploitation, qui couvre environ 1 500 hectares. Cette reprise a été due surtout à une prime de 50 centimes par arbre accordée aux planteurs.

Le cacaoyer demande beaucoup de soins : il lui faut un abri contre le vent et une grande humidité; c'est pour ces raisons

que presque toutes les gorges et les ravins compris entre le Prêcheur, Macouba et l'Ajoupa-Bouillon sont plantés en cacaoyer. C'est une culture rémunératrice, et la Martinique peut arriver à en doubler le produit. Le cacao est exporté par Saint-Pierre, où il est apporté par sacs, puis trié et séché.

Le caféier fut introduit à la Martinique par le capitaine Desclieux en 1727. Jussieu lui avait confié au départ trois plants. Mais la traversée fut longue, on dut rationner l'eau. Desclieux utilisa sa ration à arroser ses plants et parvint à sauver l'un des trois: c'est ce plant unique qui donna naissance aux caféiers de l'île. En 1788, la culture du café avait si bien réussi que l'île produisait 3334000 kilogrammes de café, valant à cette époque 8315900 francs. Malheureusement les caféiers furent attaqués quarante ans plus tard par un insecte et disparurent presque complètement. A l'heure actuelle, chaque habitation a encore quelques pieds de caféiers, qui sont aussi fréquents que le rosier dans les jardins de France; mais il n'y a plus de grande exploitation. Cependant dans ces dernières années on a replanté des caféiers de Libéria qui ne souffrent pas de la maladie. On compte obtenir de bons résultats en greffant le caféier d'Arabie sur le caféier africain, dont le grain n'est pas très estimé.

La production du café, qui atteignait en 1820 le chiffre de 2581 OOO francs, est descendue à celui de 9C00 francs.

Le tabac donna au xviii' siècle d'excellents résultats. Sa culture fut abandonnée, puis reprise. Elle réussirait certainement avec des ouvriers sachant manipuler les feuilles et les sécher. La vanille de la Martinique est renommée et se vend en France de 60 à 80 francs le kilogramme. Sa culture prend quelque extension. L'indigo, le campêche, la casse, sont assez sérieusement exploités. Le coton, cultivé sur 2300 hectares, produisait pour 1 5UOO0O francs à la fin du xviii» siècle : il a été abandonné. La kola, dont les Anglais tirent de grands profits à la Grenade, en est à peine à son apparition.

Bien d'autres cultures coloniales seraient utilement introduites ou développées : à la Martinique, par exemple, le gingembre, le poivre, le quinquina. La ramie pourrait être l'objet d'une exploitation sérieuse. L'abondance des citronniers, dont plusieurs espèces donnent des fruits superbes, permettrait la production de l'acide citrique, comme à la Dominique.

La propriété est très morcelée à la Martinique. Plus de dix mille propriétés font des cultures variées et produisent du manioc, des patates, des ignames, des bananes, des légumes et des fruits.

Les cultures vivrières sont très avantageuses et pourraient s'étendre aux dépens des savanes et des terres en friche. La culture du manioc principalement a un grand intérêt : elle est peu coûteuse, peut être entreprise à toute époque de l'année et la farine de manioc a un écoulement assuré à un bon prix. Les légumes de France viennent bien à la Martinique sur les terrains un peu élevés et sont très recherchés sur les marchés de Fort-de-France et de Saint-Pierre.

Les petites propriétés ont toutes de la volaille. On y trouve en entre, suivant l'importance de l'habitation, vache laitière, moutons, porcs, cabris, cheval créole, mulet. Les bœufs et mulets servent d'animaux de travail sur les plantations. Ils sont malheureusement mal soignés et doivent être fréquemment remplacés, surtout par les animaux qu'envoient Porto-Rico et le Venezuela. Avec un peu de soin et si l'on faisait quelques cultures fourragères dans l'île, on arriverait à élever tous les animaux nécessaires à la consommation et à l'exploitation sans avoir recours à l'étranger.

Industrie. — La grande industrie est représentée par les usines à sucre et les distilleries de rhum. Ces établissements nécessitent de vastes hangars et un assez nombreux personnel. La canne arrive sans cesse, et des travailleurs l'emmènent par wagons et l'engouffrent devant le moulin qui la broie. Les fourneaux où cuisent les sirops, les chaudières, les malaxeuses, les cylindres emplissent l'établissement de bruit, pendant que de nombreux chariots emportent les boucauts de sucre. On sent là une grande activité et on retrouve l'usine de la métropole.

L'industrie des liqueurs, des confitures et des conserves de fruits est assez développée : ses produits sont le plus souvent exquis et méritent d'être mieux connus en Europe. Les petites industries fleurissent à la Martinique. On trouve à Saint-Pierre et à Fort-de-France les mêmes corps de métiers que dans les villes de France de même population.

Il existe des tonnelleries très importantes, annexées aux usines ou aux rhummeries, des tanneries, des scieries et des ébénisteries qui fabriquent tous les meubles de la colonie, des usines à glace qui la fournissent au détail à 10 centimes le kilogramme.

Communications. — Des bateaux à vapeur font deux fois par jour le service de Saint-Pierre à Fort-de-France, et des chaloupes vont plusieurs fois par semaine de Saint-Pierre et de

Fort-de-France au Lamentin et au Petit-Bourg. A l'intérieur de l'île, les routes coloniales forment un réseau de 490 kilomètres; la plupart longent la côte. Il faut y ajouter uu grand nombre de chemins vicinaux. Le réseau est encore défectueux et insuffisant, malgré les dépenses que la colonie fait pour l'augmenter et l'entretenir. Il n'y a d'autres canaux que ceux qui relient les communes du Lamentin et de la rivière Salée à la mer.

La Martinique est sillonnée par trente-deux routes qui présentent un développement total de 489 kilomètres. La principale relie Fort-de-France à Saint-Pierre. Dépourvue de plaines larges, la colonie n'a pas de rivière navigable. Les torrents qui tombent de ses montagnes ne sont même pas flottables.

Comme à la Guadeloupe, les chemins de fer à voie étroite sont exclusivement industriels et servent au transport des cannes à sucre du champ à l'usine ou de l'usine à la mer.

Les communications maritimes de la Martinique sont assurées : 1" par la Compagnie générale transatlantique avec le Havre, Bordeaux, Saint-Nazaire et Marseille, avec l'Amérique du centre, avec Cayenne (par une annexe) et avec Port-au- Prince (annexe) ; 2° par la Royal Mail Steam Packet Cy, avec les Antilles et Southampton; 3" par la Québec Steam Ship Cy avec New-York.

La Martinique est desservie, comme la Guadeloupe, par le câble de la Compagnie française, qui la met en relation avec New-York et la France d'une part, et de l'autre avec l'Amérique du Sud.

Commerce. — Presque tout le commerce de lîle a lieu à Saint-Pierre. Le commerce maritime se fait par l'intermédiaire de courtiers assermentés nommés par l'administration ou directement entre vendeurs et acheteurs. C'est à Saint-Pierre que résident les principaux négociants et les commissionnaires, courtiers et consignataires. Ceux-ci prélèvent environ 5 pour 100 de commission sur les marchandises d'exportation.

Les importations se sont élevées en 1900 à 2o millions de francs et les exportations à 27 millions de francs. En 1901, le commerce s'est élevé à 27 millions de francs à l'importation; les marchandises françaises importées se sont accrues de 2 millions de francs au détriment des autres colonies françaises pour 400,000 francs, des États-Unis pour 572,500 francs et des autres pays étrangers pour 1400000 francs. A la sortie, la moins-value a porté principalement sur les denrées du cru.

Le mouvement de la navigation martiniquaise a été en 1901 aux entrées de 322478 tonneaux, et à la sortie de 314 633 tonneaux, soit, comparativement à 1900, une diminution de 8771 tonneaux à l'entrée et de 8 343 tonneaux à la sortie.

Travail et main-d'œuvre. — L'insuffisance de la maind'œuvre est une question très discutée. Après l'abolition de l'esclavage, les noirs s'échappèrent des plantations ; ils devinrent petits propriétaires ou ne travaillèrent plus qu'à leur guise, faisant usage de la liberté enfin acquise. Les planteurs, qui ne comprirent pas la nécessité de leur offrir des salaires rémunérateurs, eurent alors recours successivement à l'immigration indienne, à l'immigration africaine, à l'immigration chinoise. En 1861, une convention entre la France et l'Angleterre régla les conditions de l'immigration des coolies indiens dans nos colonies. L'administration fournissait les immigrants aux colons moyennant une somme de 373 francs par tête. Les immigrants s'engageaient pour cinq ans et touchaient un salaire annuel de 144 francs pour les hommes et de 120 pour les femmes: ils avaient, en outre, la nourriture, le vêtement, le logement et les soins médicaux.

Malgré la surveillance, des abus se produisirent : l'introduction des immigrants indiens parmi les ouvriers de la Martinique bouleversait le régime du travail et du salaire, et les Indiens, en apparence bien payés, menaient une existence très pénible et étaient àpeine nourris. Si bien que l'immigration fut supprimée en 1885 par le conseil général.

G. Geryille-Réaghe.

RÉGIME DE LA PROPRIÉTÉ

Domaine national (V. t. I^f, pp.' 65-75). Domaine public. — Par suite dune interprétation abusive de l'ordonnance du 17 août 1825 qui faisait abandon aux colonies des propriétés domaniales, à la charge de les réparer et de les entretenir, le domaine de l'État aux Antilles s'est trouvé restreint aux bâtiments militaires de toute nature et à une réserve de cinquante pas géométriques. L'ordonnance organique du 9 février 1827, qui déclarait la réserve des cinquante pas inaliénable (article 34, § 5), fut modifiée sur ce point par un décret du 21 mars 1882, étendu à la Martinique par un décret du 4 juin 1887. Ces deux actes ont eu pour but de rendre irrévocables les concessions de terrains bâtis ou non bâtis faites dans les limites des villes ou villages sur la réserve et d'autoriser de nouvelles concessions de terrains non bâtis.

Voirie. — Les roules sont, aux Antilles, divisées en routes nationales, coloniales et vicinales. Les premières sont à la charge de la colonie; les autres à la charge des communes, d'après les dispositions du décret du 30 octobre I80O. La conservation des premières est confiée au service local des ponts et chaussées. Leur police est réglée par des décrets inspirés très nettement de la législation métropolitaine et dont le principal est le décret du 21 juillet 1842.

Régime des eaux. — Contrairement à la législation métropolitaine, les cours d'eau, même non navigables ni flottables, sont considérés comme une sorte de propriété domaniale, dont la jouissance n'est pas réservée exclusivement aux riverains.

A la Martinique, une ordonnance locale du 5 janvier 1788, encore en vigueur, permet à tout habitant de demander l'autorisation de jouir d'une source ou d'une rivière. Ces concessions d'eau sont accordées par le conseil du contentieux.

Domaine privé. — Comme il a été dit plus haut, par une interprétation abusive des ordonnances du 26 janvier et du 17 août 1826, on admit que l'ensemble du domaine avait été attribué aux colonies des Antilles. Les défenseurs de celte thèse ne donnent aucune raison propre à expliquer une cession à titre gratuit de pareille importance, et ils n'ont eu gain de cause que par suite de la négligence de l'État à faire valoir ses droits.

Forêts. — La législation forestière de la Réunion, constituée par une loi du 14 février 1872, a été étendue à la Martinique par un décret du 23 octobre 1872.

Concessions. — L'ordonnance du 9 février 1827 sur l'organisation des Antilles chargeait le gouverneur (art. 34), sur l'avis conforme -du conseil privé, de proposer au ministre de la Marine et des Colonies l'aliénation des terres vacantes. Cette aliénation ne pouvait être faite qu'à titre onéreux, avec concurrence et publicité. 11 veillait « à ce que des poursuites soient intentées pour la révocation des concessions et pour leur retour au domaine lorsque les concessionnaires n'ont pas rempli leurs obligations ».

L'organisation actuelle du régime des concessions agricoles, à la Guadeloupe, a sa source dans un règlement du 24 décembre 1898. Les concessions de terrains domaniaux, faites à des individus non propriétaires, comprennent des lots d'un à deux hectares et doivent être affectées pour les trois quarts à la culture des produits secondaires. Les demandes de concessions adressées au gouverneur et instruites par le service des domaines, sont accueillies par actes administratifs soumis à l'approbation du gouverneur, en conseil privé. La déchéance du concessionnaire qui ne paye pas. dans les trois mois, les frais de délimitation de sa concession, qui l'abandonne au bout d'un an, ou l'affecte dans une mesure insuffisante aux cultures secondaires, est prononcée en conseil de contentieux.

A la Martinique, une délibération du conseil général du 2 décembre 1866 a autorisé les concessions de terres jusqu'à concurrence de 6 hectares.

Ces concessions sont faites pour dix ans, sous condition que les cinq sixièmes des terres seront affectées aux cultures secondaires. L'arrêté du 18 avril 1877, portant règlement sur les concessions de terre du domaine colonial, n'a fait que reproduire les dispositions précédentes.

Dans le cas où le concessionnaire ne remplit pas les obligations qui lui sont imposées, il est déclaré déchu. Il ne lui reste que le droit d'enlever ses constructions et plantations. Au bout de dix ans, le concessionnaire loue les terres à la colonie, d'après un bail consenti à l'amiable. Les concessions accordées de terrains bâtis, pour la jouissance seulement, sur la réserve des cinquante pas géométriques, ont été rendues irrévocables, à la Guadeloupe, par un décret du 21 mars 1882 et à la Martinique par un décret du 4 juin 1887, qui autorisaient en outre, dans les limites des villes, bourgs et villages, les successions de terrains non bâtis.

IRégime de la propriété privée, — Depuis la promulgation du Code civil aux Antilles, le régime de la propriété privée est le même qu'en France, sauf en ce qui concerne les concessions vacantes. Des dispositions spéciales remplacent les articles 811 à 814 du Gode civil.

L'arrêté du 7 novembre 1805, promulguant aux Antilles le Gode civil, maintenait, en effet, l'édit du 24 novembre 1781 sur la matière. Depuis, le régime des successions vacantes a été organisé d'une manière uniforme dans toutes nos colonies par un décret du 14 mars 1890.

TRAVAUX PUBLICS

Personnel. — Le personnel des travaux publics a été organisé à la Guadeloupe par un arrêté du 8 septembre 1866. Il comprend un ingénieur chef de service, un ingénieur de première classe, onze conducteurs et trois agents secondaires, un chef de comptabilité et quatre commis. Organisé à la Martinique par un arrêté du 28 avril 1862, ce personnel comprend un ingénieur, un sous-ingénieur, treize conducteurs et sept commis. La direction du bassin de radoub de Fort-de-France est confiée à un conducteur qui a huit agents sous ses ordres.

Le personnel des ponts et chaussées veille à la confection et à l'entretien des voies de terre et des voies navigables, à l'établissement et à l'entretien des ouvrages d'art et des bâtiments civils.

^expropriation. — L'expropriation pour cause d'utilité publique est régie par les principes généraux de la loi du 3 mai 1841.

Cependant l'éloignement des Antilles a rendu nécessaires des modifications formulées dans le sénatus-consulte des 3-9 mai 1856, notamment en ce qui concerne la procédure de l'expropriation et l'autorité qui a qualité pour la décider.

Les différences principales sont au nombre de trois : l'acte déclaratif d'utilité publique n'a pas sa source dans le pouvoir législatif, comme en France. L'utilité publique est déclarée par arrêté du gouverneur, pris en

conseil privé. Le jury d'expropriation n'est pas non plus choisi comme en France. Le secrétaire général dresse une liste de soixante personnes 3ur laquelle le conseil général désigne annuellement trente membres. Le jury définitif est pris sur cette liste et ne comprend que dix jurés titulaires et deux suppléants. Enfin, en dernier lieu, le pourvoi en cassation contre le jugement d'expropriation et les décisions du jury a été remplacé par un recours en annulation devant la cour d'appel. On se reportera au chapitre la Réunion, dont le régime est, en l'espèce, identique à celui des Antilles.

Clieinins de fer. — 11 n'existe pas de chemins de fer de grande communication aux Antilles. Les seules voies ferrées que l'on trouve à la Guadeloupe, comme à la Martinique, sont destinées à l'exploitation des usines à sucre.

RÉGIME COMMERCIAL

Tarif douanier ('V. t. P', pp. 1O0-121). — Les Antilles furent soumises au pacte colonial pendant toute la période antérieure à la Révolution. Ce régime, modifié par la Convention, fut rétabli en 1815. L'ordonnance du 5 février 1826, exclusivement applicable aux Antilles, autorisa l'importation dans ces colonies de certaines marchandises étrangères et accorda une protection à leur industrie sucrière. Le sénatusconsulte du 4 juillet 1866 se montra beaucoup plus libéral envers les Antilles, dont les conseils généraux reçurent le droit de voter les droits de douane sur les produits d'importation étrangère. Dès 1867 à la Martinique, dès 1868 à la Guadeloupe, les droits de douane sur les produits étrangers furent supprimés.

A partir de 1884, on revient au régime protectionniste. En échange des avantages accordés aux sucres coloniaux par la loi du 29 juillet 1884, les conseils généraux des Antilles votèrent des droits différentiels sur les produits de provenance étrangère.

Aux termes de l'article 3 de la loi du 11 janvier 1892, la Martinique est comprise dans la catégorie des colonies soumises au tarif des douanes métropolitain. Les marchandises introduites dans ces colonies sont soumises, en principe, aux mêmes droits que si elles étaient importées en France, c'est-à-dire que celles originaires de pays jouissant du tarif minimum payent les droits de ce tarif; les autres supportent les droits du tarif général.

Les décrets du 29 novembre 1892, pour la Guadeloupe, et ceux des 30 mars 1893, 19 septembre 1897, 27 août 1898 et 18 mars 1899, pour la Martinique, ont modifié le tarif général.

En compensation des charges imposées aux Antilles par l'application du tarif général des douanes, qui a déterminé une élévation considérable du prix de toutes les denrées, il leur était accordé une détaxe de 50 p. 100 sur les denrées secondaires, telles que le café ou le cacao, frappées de

droits à l'entrée dans la métropole. Une loi du 11 juillet 1900 a élevé la détaxe dont bénéficiait le café des Antilles. A la suite d'une tension de nos rapports économiques avec le Brésil, les Chambres françaises ont, sur la proposition du gouvernement, abaissé le tarif minimum des cafés de 156 francs à 136 francs. Pour empêcher la concurrence brésilienne de s'exercer avec une plus grande vigueur, la loi du 11 juillet 1900 a accordé aux cafés provenant des colonies françaises le tarif minimum diminué de 78 francs, ce qui porte la détaxe à près de 60 pour 100.

Sanques des Antilles. — Les banques des Antilles ont été créées par la loi du 30 avril 1849 et organisées par la loi du 11 juillet1851.

La loi du 13 décembre 1901, prorogeant à nouveau leur privilège de dix années, a modifié en même temps leurs statuts ("V. t. l", p. 117).

Les opérations des banques des Antilles consistent à escompter les billets à ordre à deux signatures au moins, à négocier ou escompter des traites sur la métropole ou l'étranger, à faire des avances sur des obligations garanties notamment par des cessions de récoltes pendantes, à recevoir le dépôt des titres, lingots ou monnaies, à souscrire dans une mesure déterminée aux emprunts des colonies, enfin à émettre des billets de 100, 50, 25 et 5 francs, qui ont cours légal dans la colonie où ils sont émis.

Le capital des banques est fixé à 3 millions de francs, à la Guadeloupe comme à la Martinique, et divisé en actions de 500 francs.

Le siège de la banque de la Guadeloupe est à la Pointe-à-Pitre, celui de la banque de la Martinique est à Saint-Pierre.

La Guadeloupe possède en outre une agence du Crédit foncier colonial, société fondée à Paris en 1860 pour prêter sur hypothèques à long et à court terme aux particuliers, à la colonie et à ses communes. Cette agence exploite actuellement les propriétés saisies sur ses débiteurs, mais ne consent plus de prêts à l'agriculture. L'agence qui existait à la Martinique a disparu.

Poids, mesures, monnaies. — Les poids et mesures en usage aux Antilles sont les mêmes qu'en France. Des vérificateurs, nommés au concours par l'administration locale, sont chargés de les contrôler.

Les monnaies en cours sont les monnaies françaises. Il existe en outre du billon colonial datant de Charles X et de Louis-Philippe et des bons de caisse. A la Martinique, des bons de caisse en nickel, de 1 franc et de 0 fr. 50, ont été mis en circulation à la suite des arrêtés du 11 juillet et 11 août 1897.

A la Guadeloupe, à la suite d'une crise aiguë du change qui remonte à 1895, la monnaie s'est considérablement raréfiée. La banque, pour faciliter les petites transactions, a cru pouvoir concéder à quelques industriels le droit d'émettre des coupures de Ofr. 50, représentées par des dépôt:? dans ses caisses. On a donné à ces sortes d'assignats le nom de lown-black.

G. Gerville-Réache.

LE PAYS

IA Guyane française, notre seule colonie de terre ferme en Amérique, est située entre la Guyane hollandaise et la -i Guyane brésilienne; elle a la figure d'un triangle inscrit entre le 2* et le 6" degré de latitude nord, et le 52» et le Bl» degré de longitude ouest, triangle dont la base est représentée par la côte et dont les côtés sont formés par les fleuves Maroni et Oyapock, nés du même contrefort des monts Tumuc-Humac.

Le Maroni (continué par son affluent l'Awa) la sépare à l'ouest de la Guyane hollandaise; cette limite, en ce qui concerne l'Awa, lui a été donnée en 1891 par sentence arbitrale du tsar Alexandre III, et c'est par un second arbitrage du l*"" décembre 1900 que le Conseil fédéral suisse lui a assigné pour frontière au sud-est le fleuve Oyapock. Le troisième côté du triangle, le côté maritime, baigné par l'océan Atlantique, a une direction S.-E.-N.-O. et mesure environ 125 lieues d'étendue.

La superficie totale peut être évaluée à 87 000 kilomètres carrés.

Côtes. — La Guyane est presque entièrement couverte par la' forêt, l'unique et mystérieuse forêt vierge qui, venue des profondeurs du continent américain, s'avance superbe, immense et lourde, revêtant tous les sommets, descendant dans les plaines, bordant exactement les fleuves, enserrant les marécages, pour ne s'arrêter qu'à une petite distance de la côte.

Là se trouve la zone des savanes, sèches ou noyées, qui dans toutes les Guyanes s'étend parallèlement au rivage sur une profondeur moyenne de 50 kilomètres. Ce sont de vastes espaces ondulés, ravinés parfois, agréablement coupés de bouquets et de bandes de bois, le long desquels s'abritent des cases isolées ou de petits villages, tandis que des troupeaux de bœufs et quelques familles de chevaux demi-sauvages cherchent en toute liberté leur pâture dans ces grandes étendues.

Puis vient la zone littorale, parsemée de marécages sous forme de lais, qui alternent avec des dunes sèches, plantées d'arbres clairsemés et peu développés, de buissons épineux, d'opuntias, d'agaves. •

Les ondulations des savanes, les lais et les dunes sont parallèles au bord de mer, disposition qui indique leur mode de formation.

Enfin la côte, basse, presque de plain-pied avec l'Océan, comportant fréquemment des marigots, est dessinée seulement par la ligne monotone et interminable des palétuviers, caractéristiques des rivages tropicaux. Les embouchures interrompent seules ce cordon littoral et déversent des masses énormes de limon, qui donnent lieu dans ces parages à une immense formation alluvionnaire en cours de dépôt.

Nature et relief du soL — Le- sol de la Guyane, remarquable par l'absence totale de calcaires et de terrains secondaires et tertiaires, est formé exclusivement de terrains anciens qui appartiennent principalement à deux systèmes de roches : 1» roches cristallophylliennes (granits, granulites, diorites, diabases, gneiss) ; 2® roches schisteuses (schistes et micaschistes) et quartzites.

L'ensemble de cette formation, ainsi que la direction générale des ridements qu'elle a subis, est approximativement orientée de l'est à l'ouest. Aussi les fleuves, qui coulent tous du sud au nord pour gagner la mer, sont-ils obligés de se créer un passage à travers les barrages successifs de roches dures où dominent les diorites et surtout les granits, tandis que- les gneiss et les micaschistes occupent surtout ces sortes de terrasses qui séparent les barrages, terrasses où ils affleurent en bandes parallèles aux principales lignes de sauts.

C'est au niveau des lignes de contact entre le granit et les roches schisteuses micacées ou gneissiques que se rencontrent les zones aurifères qui font la fortune de la Guyane et le maximum d'enrichissement se trouve au voisinage des pointements de diorite ou de diabase qui recoupent les zones de contact entre granits et roches feuilletées.

Ces pointements de diorite et de diabase semblent appartenir à un soulèvement postérieur à la formation des ridements est-ouest et générateur des ondulations de terrrains qui ont formé les bassins fluviaux actuels, dont la direction se trouve ainsi perpendiculaire aux principales chaînes de montagnes.

Les diorites (pierres vertes de la Guyane), généralement bien cristallisées, avec larges cristaux de labradorite, sont ordinairement de couleur vert foncé ; elles contiennent presque constamment une abondante proportion de pyrites de fer, et l'amphibole y est généralement prédominante. Elles forment, avec

LE PAYS 625

les diabases, une infinité de bancs (dykes) qui se sont épanchés sur le sol et constituent généralement les hauteurs qui dominent le pays.

Ces roches dioritiques se décomposent facilement et les travaux de M. D. Levât, ingénieur des mines, ont montré que cette décomposition a donné naissance à la formation d'un vaste dépôt de roches ferrugineuses ayant l'aspect de la limonite ordinaire, qui recouvre d'un grand manteau superficiel presque continu les gneiss et les micaschistes sur lesquels il repose en stratification discordante. C'est ce qu'on appelle dans le pays la roche à ravets, si abondante, qui, toujours d'après M. D. Levât, est la matière première dont les agents d'érosion ont extrait par leur travail séculaire le métal précieux qui enrichit les placers.

Les roches schisteuses forment presque partout le sous-sol de cette formation et des alluvions qu'elle a fournies et le bedrock glaiseux des mineurs guyanais n'est autre chose que l'ancien bedrock schisteux décomposé grâce à la puissante influence des agents naturels sous ces climats tropicaux. . Les quartz que nous avons signalés se présentent principalement en filons nettement interstratifiés dans les roches feuilletées ou dans les gneiss; ce sont souvent des quartz aurifères, riches surtout au voisinage des épanchements dioritiques ou dans le sein de cette formation (D. Levât).

Trois chaînes de montagnes parcourent la Guyane du sudest au nord-ouest, parallèlement à la côte. Ce sont : 1° la chaîne des Tumuc-Humac, d'une hauteur moyenne de 400 à 800 mètres au dessus du niveau de la mer, qui, parmi ses nombreux sommets, comprend le pic Crevaux; 2»la chaîne centrale de 200 à 400 mètres d'altitude ; 3* la chaîne de la côte qui compte de 80 à 300 mètres d'élévation.

La seule qui mérite réellement le nom de chaîne est la première : ses massifs sont continus; mais à mesure que l'on descend vers la zone littorale, les groupes montagneux se séparent, deviennent de moins en moins ramifiés et se résolvent enfin en petits monts de plus en plus isolés, de moins en moins nombreux, mais toujours allongés du S.-O au N.-O et disposés en articulation longitudinale.

Ces petits monts ou mornes pointent encore au large de la côte, oîi ils forment des îlots boisés ou de gros rochers dénudés, comme le Connétable, point de repère pour les voiliers qui veulent atterrir.

Tel est le type orographique ; voici les caractères oroplastiques :

Colonies IL 40

les sommets sont rarement à arête taillante, si ce n'est au point de départ de deux torrents divergents; ils ont le plus souvent la forme de croupes dont la partie supérieure est parfois assez large pour mériter le nom de plateau ou de table et peut alors être occupée par un ou plusieurs lacs. Un bel exemple de cette disposition est fourni par la table de Rémire ou du Mahury, dont un des lacs, le Rorota, alimente d'eau la ville de Cayenne.

Ces lacs sont uniquement le produit de la colature des eaux pluviales. A la Guyane, il n'existe pour ainsi dire pas d'eaux d'infiltration; le sol étant presque partout imperméable, les sources véritables sont infiniment rares.

Les versants des montagnes guyanaises offrent des déclivités régulières ou irrégulières, quelquefois ravinées, généralement rapides, qui peuvent aller jusqu'à l'escarpement. Elles se terminent assez souvent à leur partie inférieure par un mur, produit de l'action érodante des eaux dans les grandes crues qui, très fréquentes pendant l'hivernage, inondent toute la largeur des vallées encaissées.

Climat. — Ainsi située, la Guyane est comprise entre la région des vents alizés nord et celles des vents alizés sud, dans cette bapde de calmes ou de pluies constantes qui, suivant le mouvement écliptique apparent du soleil, s'élève de quelques degrés dans l'hémisphère nord pendant l'été et descend de quelques degrés vers le sud pendant l'hiver.

C'est cette oscillation régulière de la zone des pluies équatoriales qui procure à la Guyane deux saisons bien tranchées : la saison sèche qui dure quatre mois (juillet, août, septembre et octobre) et la saison des pluies ou hivernage qui dure huit mois, interrompue d'une manière inconstante par l'été de mars.

La quantité d'eau qui tombe ainsi est énorme : la moyenne pluviométrique annuelle est de 3™,50 à Cayenne, chiffre qui doit être dépassé dans les forêts de l'intérieur.

L'humidité atmosphérique est , extrême, même pendant la saison dite sèche, et l'hygromètre, toujours très élevé, approche souvent du point de saturation.

L'évaporation constante que révèle cet état atmosphérique, en absorbant la chaleur solaire, maintient la constance de la température. Le thermomètre sur la côte indique de 27° à 30° pendant le jour et 20» à 28» pendant la nuit. Au fort de la saison sèche seulement, la température peut dépasser 30°. Dans l'intérieur le refroidissement nocturne est plus accentué; sur certains placers on a vu le thermomètre s'abaisser à 17° et même à 16°.

LE PAYS

Hydrographie. — Les fleuves de la Guyane sont nombreux (sur 500 kilomètres de côtes, on ne compte pas moins de quinze embouchures) et les affluents qu'ils reçoiventsont excessivement multipliés. L'Oyapock et le Maroni (ooO kilomètres) prennent seuls leur source au Tumuc-Humac. Les autres cours 'deau, dont la Mana ('250 kilomètres), sortent de la chaîne centrale; les moins

Rapide sur l'Approuague.

importants naissent de la troisième ligne de montagnes, plus près de la côte. Nous ne pouvons nous dispenser de donner les noms de quelques-uns des principaux de ces cours d'eau, auxquels se rattachent de nombreux souvenirs historiques : les estuaires de Mahury et de la rivière de Cayenne qui reçurent les premiers colons (1604), le Kourou, célèbre par la malheureuse expédition de 1763, le Counamama et le Sihamary, dont les bords furent assignés comme résidence aux déportés de fructidor; enfin l'Approuague, fleuve important, dont le bassin, après avoir possédé au beau temps de la culture les plus

riches plantations, eut encore le privilège d'être le théâtre des premières découvertes aurifères.

Les bassins ou les vallées de ces fleuves ne sont séparés que par des dos de pays peu élevés, et les origines de vallées divergentes sont souvent assez voisines pour qu'on puisse passer de l'une à l'autre par des portages faciles.

La direction générale des cours d'eau est S.-N. et par conséquent perpendiculaire aux principaux ridements montagneux. Dans leur course vers la mer, ils ont pu facilement creuser les micaschistes et les gneiss, roches relativement tendres, mais ils ont été arrêtés parles barrages de roches dures que nous avons signalés plus haut et ont dû s'y creuser pour les franchir des cluses étroites. Il s'ensuit que tous ces fleuves et leurs affluents sont coupés de rapides et de sauts nombreux et dangereux. Les espèces de gradins qui donnent lieu à ces chutes d'eau se prolongent au loin à travers le territoire sous forme de plaines hautes, dont le niveau s'abaisse successivement jusqu'aux terres alluviales qui vont se perdre dans la mer.

La pente générale est donc très rapide, excepté dans le cours inférieur, soumis d'ailleurs à l'influence des marées, qui remontent dans les mortes eaux jusqu'au pied des premiers sauts. Mais, à l'époque des doucins, c'est-à-dire à l'époque où les grandes pluies grossissent considérablement le débit, le courant fluvial repousse le flot marin, chasse ses bancs de sable et repousse sa barre plus au large.

Dans la dernière partie de leur cours, les fleuves traversent la zone des terres basses et des savanes, puis se jettent dans la mer en formant dans les marécages du littoral un réseau compliqué de canaux communicants, qui permettent souvent à des embarcations d'un certain tonnage de passer d'une rivière dans une autre en évitant la mer.

Le régime des fleuves et rivières est très variable. Démesurément grossis pendant la saison des pluies, ils laissent à découvert pendant la saison sèche la majeure partie de leur lit, ainsi que les marais qui les bordent et les marigots qui en dépendent. Les crues de l'hivernage produisent souvent des changements de niveau mesurables aux indices limoneux laissés sur les troncs d'arbres, atteignant 5 mètres, 8 mètres et davantage, et cela en quelques heures, conséquence fatale des barrages.

Au moment des doucins, les rapides sont infranchissables; pendant la saison sèche, les basses eaux obligent à des portages trop fréquents et trop pénibles pour franchir les sauts; le cours moyen et le cours supérieur ne sont donc praticables

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que pendant les moyennes eaux et pour des embarcations de petit tonnage. Le cours inférieur est navigable en tous temps et peut admettre de forts bâtiments jusqu'à une distance assez grande de l'embouchure.

Tous ces fleuves, avons-nous dit, se dirigent vers le nord; mais, sorti des embouchures, leur courant ne tarde pas à être dévié vers le nord-ouest, car il tombe dans le grand courant équatorial qui longe la côte à quelques milles de distance. Ce courant, violent, entraîne continuellement les vases déversées en quantité énorme par le gigantesque fleuve des Amazones et les autres fleuves, les dépose en bancs sur son parcours et modifie ainsi d'une façon permanente les fonds de ces parages.

Flore et faune. — Nulle part plus qu'en Guyane la végétation n'est robuste et vivace. Sous un climat constamment chaud et humide, le végétal exige peu du sol et puise dans l'atmosphère saturée d'eau, de lumière et de chaleur, la majeure partie de son alimentation. Les arbres poussent hauts et droits, luttant de rapidité d'accroissement pour se faire leur place au soleil au milieu de leurs aînés. Pour toutes les espèces les conditions de vitalité ont été nivelées de telle sorte par l'exceptionnelle uniformité du climat qu'aucune ne peut revendiquer pour elle seule le droit de cité et que l'immense forêt qui couvre la Guyane comprend, dispersés sans aucun ordre, à peu près tous les échantillons de la zone torride du nouveau monde, offrant partout au naturaliste la monotonie d'une infinie variété. Aux approches des côtes, elle perd un peu de son caractère grandiose; sans être rabougris, les arbres sont de plus modeste stature. La différence de constitution géologique, le voisinage de la mer et aussi la présence de l'homme ont concouru à ce résultat (D' Simond).

Les dicotylées coroUiflores, épicorolliflores, cupuliflores et thalamiflores dominent dans la flore guyanaise. Telles sont les légumineuses, extrêmement abondantes comme arbres de haute futaie, lianes de toutes forces, arbustes et plantes herbacées : wacapou, courbaril, jequirity, indigotier et quantité d'autres phaséolées; ainsi encore les euphorbiacées : arbre à caoutchouc [hevœa guianenais), manioc, etc.; les malvacées : fromager, cotonnier; les térébinthacées : arbre à encens, manguier; les sapotacées avec le balata, qui donne un produit concurrent de la gutta-percha ; lesrubiacées, dont le caféier; les rutacées avec les différents quassias; les artocarpées, dont l'arbre à pain et le bois de lettres; les apocynées; les bignoniacées, dont le cale-

bassier; les cucurbitacées , nombreuses; les composées, qui sont légion, etc.

Parmi les monocotylées, citons d'abord les palmiers, qui sont les rois des régions intertropicales; après eux viennent les aroïdées, dont quelques espèces acquièrent un développement inaccoutumé; les orchidées, dont l'histoire locale est encore à faire; les broméliacées, le plus souvent épiphytes; enfin les cypéracées, les joncées, les graminées, ces trois dernières familles constituant la végétation des savanes.

Les cryptogames, moins bien partagées que dans la zone tempérée, sauf pour les espèces microscopiques, sont surtout représentées par des fougères.

La faune, malgré la multiplicité de ses genres et de ses espèces, diffère néanmoins à son désavantage de celle de l'Afrique et de l'Asie tropicales par la taille moindre des échantillons.

Les mammifères sont représentés par de nombreuses espèces de singes : le singe rouge hurleur, le couata,le sapajou, le tamarin, etc.; des carnassiers : le jaguar, le chien sauvage; un jumenté, le tapir; des ruminants: cerfs et chevreuils; des suidés : le pécari; des rongeurs : le cabiaï, le pac, l'agouti, le porc-épic; des marsupiaux: la grande sarigue de Cayenne ou chien-crabier et autres sarigues ; des chéiroptères, parmi les- (juels les vampires, dangereux pour l'homme et les animaux domestiques; un sirénide d'eau douce, manatus guianensis, devenu fort rare ; des édentés : tamanoirs, tatous, et l'aï ou mouton paresseux.

Les oiseaux sont innombrables et remarquables par la beauté de leur plumage. Nous ne pouvons songer à en donner la plus courte énumération.

Les reptiles sont abondamment représentés : les crocodiliens par les caïmans, les chéloniens par les tortues de terre et de mer, les serpents par des espèces très venimeuses, bothrops, crotale, trigonocéphale, et des colubridés gigantesques, les eunectes (16 mètres) et les boas.

Les batraciens ont rencontré dans les régions marécageuses le milieu le plus favorable à leur développement; ils s'y sont multipliés d'une façon prodigieuse.

Parmi les poissons, citons rapidement le requin et divers squales, la scie, de nombreux silures, parmi lesquels le mâchoiran, dont la vessie natatoire fournit une ichtyocolle estimée; les gros-yeux, qui vivent en troupes innombrables à la surface de l'eau le long des côtes, remarquables parleurs yeux à double

prunelle, qui méritent d'être étudiés par un physiologiste, etc. Citons encore, dans les rivières, le palica, Taymara [malacoptérygien) et le coumarou [acanthoptérygien] et enfin la multitude des poissons de savanes, parmi lesquels le curieux atipa ou cuirassé, qui <« hiberne » pendant l'été dans une petite caverne qu'il a eu soin de se creuser et de tapisser de mucus, avant que le soleil ait desséché les marécages et durci la vase argileuse.

La Guyane est aussi le pays des insectes. Parmi les diptères, l'homme compte de cruels ennemis : la lucilie est connue par le ravage de ses larves, qui se multiplient dans le nez et les cavités de la face à l'entrée desquelles elle a déposé ses œufs; les larves d'un œstre {dermatobia hominis), désignées sous le nom de vers macaques, pénètrent profondément dans les chairs et produisent des abcès très douloureux; enfin, les moustiques {culex, anophèles et autres) sont répandus en abondance dans toute la région côtière. Quelques arachnides, comme l'araignée-crabe [mygale avicularia), sont très redoutées à cause de leurs piqûres. Citons encore au hasard le fulgor porte-lanterne, la puce chique ou puce pénétrante; les lucioles, l'arlequin de Cayenne, magnifique longicorne ; parmi les fourmis, la fourmi manioc , l'ennemi le plus redoutable des cultures, et enfin les abeilles sauvages [melipones et trigones) dont le miel est exquis.

Quant aux animaux inférieurs, l'étuds locale en est à peine ébauchée.

D' A. IIamon.

La population de notre Guyane se compose de quatre groupes ethniques d'inégale valeur numérique et sociale : les Indiens aborigènes, les nègres immigrés ou importés, enfin les blancs et les « créoles ». Nous ne parlons, bien entendu, que de la population libre. Les forçats, les relégués, les libérés, etc., n'entrent pas en ligne de compte.

La répartition numérique de la population libre par races est difficile à établir, les statistiques récentes ne tenant aucun compte de l'ethnographie. On peut présumer que les « créoles » forment à peu près les quatre cinquièmes de la population sédentaire; le reste se répartit presque également entre les nègres et les blancs. Quant aux Indiens, les statistiques officielles évaluent leur nombre à 1300 ou 2000 individus, mais ce chiffre ne se rapporte qu'à la région qui s'étend à peu près jusqu'au

4* degré de latitude sud, laissant de côté l'intérieur du pays, où les tribus indiennes sont plus nombreuses que l'on ne pense ordinairement.

Suivant Coudreau, il y a aujourd'hui dans notre colonie plus d'Indiens qu'au jour de la découverte. « Pas une seule tribu n'est totatement éteinte, dit-il ; seulement, les anciennes peuplades se sont plus ou moins fusionnées entre elles et se sont agrégées, décomposées, juxtaposées, superposées... Livrées complètement à elles-mêmes, les nations indiennes ont beau se faire la guerre tous les jours et se manger de temps à autre, elles ne diminuent pas en nombre. Seulement les tribus, fuyant les maîtres de la côte, d'abord leurs ennemis, puis leurs tuteurs, et finalement, depuis un siècle, leurs voisins dédaigneux ou hostiles, ont reflué vers les montagnes centrales et se sont réfugiées dans les vallées les plus inaccessibles des sous-affluents de grands fleuves. »

On connaît aujourd'hui l'emplacement approximatif et, en partie, la langue, l'aspect physique et les mœurs de sept ou huit « nations » ou tribus indiennes dans les limites actuelles (1900) de la Guyane française.

Deux de ces tribus, les Galibi et les Roucouyennes, appartiennent à celle grande famille caraïbe dont le berceau se trouve dans la région des sources du rio Xingu et dont une partie avait peuplé jadis les Antilles. Trois autres tribus, les Nouragues, les Émerillons, les Oyampis, parlent les dialectes classés dans la famille linguistique toupi ou toupi-guarani, dont la zone de dispersion s'étend jusque dans les Andes et le bassin du Paraguay.

Enfin il reste deux ou trois tribus, les Poupourouis, les Aramichaux, et peut-être les Acoquas, sur les affinités linguistiques et ethniques desquelles on n'a pas de renseignements précis. Il est fort probable qu'elles sont apparentées à celles qui parlent la langue toupi.

De toutes les tribus indiennes, les Galibi et les Roucouyennes sont les mieux connues. Les Galibi habitent au nombre de 300 environ le littoral de notre Guyane, entre les embouchures du Maroni et du Sinnamari. Au xvii* siècle, ils s'étendaient jusqu'à Gayenne et même plus à l'est, jusqu'à l'embouchure de l'Approuague. Il n'y a pas de Galibi sur la rive droite française du Maroni; mais sur la rive gauche, dans la Guyane hollandaise, ils forment une tribu forte de 500 individus.

Les Galibi sont de petite taille (ln»,58 pour 13 hommes, l'n,46 pour 8 femmes, mesurés par Maurel, Manouvrier et Deniker); la tête est modérément arrondie, la face plutôt ronde, avec le nez droit ou aquilin, les lèvres un peu grosses et les pommettes saillantes. Le cou, gros et court, est comme enfoncé dans un tronc long et cylindrique ; les bras et les jambes sont courts, les mains et les pieds petits. Le teint général de la peau est jaune brunâtre, les cheveux sont noirs, lisses, rarement ondulés; le corps est glabre, la barbe peu fournie. D'ailleurs, elle est épilée ainsi que les rares poils du corps.

Au moral, le Galibi est pacifique, bon, simple, timide, mais non sans fierté. Demandez-lui quelque service, il vous le rendra, mais sans jamais montrer la moindre servilité. Son amour de l'indépendance est tel, qu'il ne peut même pas supporter les liens qu'il se serait imposés lui-même. C'est ce qui le rend impropre à tout travail assidu et régulier. Versatile,

il ne peut s'arrêter longtemps à une besogne. Il ne tient presque jamais ses promesses, non par suite de manque de bonne foi, mais par excès de légèreté et de néglig:ence; la notion de la valeur du temps lui est inconnue. Ainsi, lorsque, après plusieurs jours d'oubli, sa promesse se présente à lui, il la lient s'il le peut et paraît étonné du mécontentement que vous a causé son retard. La prévoyance lui fait également défaut : il n'amasse rien et vit au jour le jour, sans préoccupation ni souci. La principale, presque l'unique occupation de l'homme galibi est la chasse ou la pêche; les femmes cultivent un peu de manioc et de bananes, préparent les aliments, soignent les enfants et font tous les travaux du ménage. Ce sont elles aussi qui enduisent le corps des hommes avec du rocou, substance colorante rouge tirée d'un arbuste et délayée dans de l'huile. C'est d'ailleurs le seul ornement que se permettent les hommes, quoiqu'on prétende que, ce faisant, ils poursuivent un but utilitaire : préserver leur corps des piqûres de moustiques. Les femmes portent des colliers en dents de cochon sauvage et des jarretières en graines rouges au-dessus et au-dessous du mollet. Jadis elles portaient un os pointu dans leur lèvre inférieure perforée à cet effet; aujourd'hui l'os est remplacé par une vulgaire épingle, dont la tête se trouve dans la bouche. Avec le bout de la langue, elles retirent et enfoncent très adroitement cette épingle; elles s'en st-rvent d'ailleurs pour enlever de leur corps les chiques {pulex penetrans) si communes dans ce pays. En dehors de ces « ornements »,il n'y a presque pas de vêlements. Parfois, autour des reins, une pièce d'étoffe (qui a remplacé chez les femmes l'antique tablier garni de perles en bois) et un cordonnet faisant le tour de la tête, dans lequel on ajuste des plumes dans les grandes occasions; voilà tout le costume.

Les habitations, toujours établies à proximité des cours d'eau, sur un terrain élevé et sablonneux, sont des cases légères, formées de quatre ou six montants qui supportent une charpente de toit recouverte de feuilles de palmier et descendant jusqu'à terre. C'est en somme une immense toiture à deux pentes, ouverte en avant et en arrière. Dans l'intérieur d'une pareille case, on trouve infailliblement, suspendus, quelques hamacs et des presses à cassave, objets qui caractérisent l'ethnographie caraïbe. La presse à cassave, appelée « couleuvre » dans le pays, est une invention bien ingénieuse. Elle sert à séparer le jus de manioc, qui est vénéneux, de la farine, qui constitue un bon aliment. C'est un cylindre ouvert d'un côté et fait avec une écorce d'arbre mise en lanières ; ces lanières sont tressées en spirale de façon à ce que l'on puisse, en rapprochant les deux bouts du cylindre, augmenter considérablement son calibre intérieur. Si dans cet état on le remplit de manioc râpé et si on le lire ensuite par un bout en fixant l'autre, le cylindre s'allonge, son calibre se rétrécit et le jus exprimé du manioc coule à travers les interstices des lanières. La farine de manioc ainsi préparée n'est pas la nourriture principale des Galibi ; la base de leur alimentation se compose du poisson et de la chair des «nimaux, porcs, singes, etc. lis fabriquent aus?i une boisson fermenlée, le cachiri, en mâchant certaines lianes et en rejetant le tout dans un grand vase. La salive joue le rùle de ferment dans cette opération.

Les armes des Galibi sont les arcs et les flèches, employés aussi bien à la guerre qu'à la chasse et à la pèche. La massue à section carrée, jadis si populaire, est devenue rare aujourd'hui. Les outils en pierre taillée et polie étaient en usage chez les Galibi encore au xvm« siècle, et Ion a

retrouvé dans une des îles du Salut des

^V ^^^^^^^^^^^^^^^^^^H||^Wki^^É| des haches ^ ^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^ "S fortes dimensions.

L'art de la poterie est très développé. On fabrique des vases en forme de bou teilles d'après la méthode primitive, qui consiste à superposer des boudins d'argile et à égaliser ensuite les parois ainsi formées. La cuisson des vases se fait à l'air libre. Comme tous les Caraïbes, les Galibi sont passionnés joueurs de flûte.

Parmi les usages particuliers, il faut noter la couvade, répandue chez tous les Caraïbes (voyez Guadeloupe), mais qui, chez les Galibi, est expliquée au point de vue utilitaire (nécessité de retenir l'homme k la maison pendant que la femme ne peut plus travailler) ; cependant on soumet l'homme à certaines pratiques qui ont pour but de préserver l'enfant de l'influence des esprits malfaisants.

Les Roucovyennes, qui vivent dans la haute vallée de l'Aoua (branche maîtresse du Maroni), se donnent à eux-mêmes le nom de « Ouayanes »; celui de Roucouyennes leur a été appliqué par les créoles de la Guyane française et accepté par les Brésiliens, car le gros de cette nation se trouve au Brésil.

Groupe d'Indiens galibi.

Par leur aspect physique comme par leurs mœurs, ils diffèrent peu des Galibi; ils paraissent cependant un peu plus grands et exhalent une odeur sui generïs qui rappelle celle du cuir neuf; serait-ce l'effet du tanin du « rocou » dont ils s'enduisent tout le corps plus abondamment que les Galibi? Ils sont d'ailleurs plus coquets que les Galibi et ajoutent même parfois sur le ton général rouge de leur corps peint des arabesques noires, faites avec le suc du fruit du genipa; quelques-uns se tatouent avec la même substance en l'introduisant sous la peau à l'aide d'une arête de poisson. Ils s'épilent aussi plus soigneusement, en arrachant même les cils et les sourcils « pour mieux voir », disent-ils. Par contre, leurs femmes ne portent ni os ni épingle dans la lèvre inférieure. Comme cert'jins Peaux-Rouges, les Roucouyennes ont les pieds tournés en dehors, les plantes dirigées presque parallèlement. Cette disposition est très favorable pour passer les ruisseaux sur des troncs d'arbres et pour marcher « la file indienne, posant le pied dans l'empreinte faite dans le sol par le pied de son prédécesseur, afin de ne point donner aux ennemis des renseignements sur le nombre de personnes de la caravane. Cet ordre de marche leur est si naturel qu'ils le conservent en allant d'une habitation à une autre à travers la place du village, qui est pourtant toujours vaste et en général bien dégagée (Crevaux).

Les cases sont les mêmes que chez les Galibi, mais les Roucouyennes ont conservé l'antique usage caraïbe de « maisons communes », situées ordinairement sur la place, au milieu du village. Les hommes s'y réunissent tous les jours pour manger en commun; les femmes les servent, mais ne partagent point leur repas. La réciproque n'est pas vraie, car souvent les hommes, rentrés chez eux, se remettent à table avec leurs femmes et leurs enfants. Les Roucouyennes ont la presse à cassave analogue à celle des Galibi. Pour la cuisson des galettes de farine de manioc (cassave), ils se servent simplement de pierres plates ou de larges plateaux en argile.

Ces Indiens ont des guérisseurs qu'ils appellent piays et qui, comme chez d'autres peuples incultes, cherchent toujours à « chasser » du corps du malade le mauvais esprit, cause de la maladie. Parmi les pratiques courantes de ces guérisseurs, il faut noter les insufflations de la fumée, la diète et surtout la succion du sang qui coule des incisions faites exprès sur les parties malades. Les piays sont fort respectés dans leurs tribus : cela tient sans doute à la difficulté des examens qu'ils sont obligés de subir pour arriver à cette position. Plus d'un candidat succombe, dit-on, aux terribles épreuves qu'il doit subir pendant plusieurs années de noviciat.

Les Roucouyennes brûlent leurs morts après les avoir revêtus de leurs meilleures parures.

Le groupe des Indiens toupi est beaucoup moins connu que celui des Caraïbes.

Les Nouragues ne sont représentés aujourd'hui que par quelques familles vivant dans le bas Oyapock, parmi les Indiens « mi-civilisés »; mais on dit qu'une tribu assez forte vit encore dans la vallée de l'Approuague. D'après le témoignage des missionnaires, c'est vers l'an 1673 que la

langue « galibi » a commencé à se répandre parmi les Nouragues, qui parlaient avant le toupi.

Les Emerillons purs (une centaine d'individus) ont été signalés récemment dans trois villages du Sai (haute vallée de l'inini, affluent de droite de l'Aoua); jadis ils s'étendaient dans l'inini, la haute Approuague, etc., mais là ils sont déjà « créolisés » par suite du contact avec les chercheurs d'or, et ont oublié leur langue et leurs mœurs. De Bauve décrit les Emerillons (en 1830) comme étant mous, paresseux, grands et maigres. Leurs hamacs sont faits de lanières d'écorce de «moho ». Les tabliers (tangues) des femmes sont confectionnés avec la même écorce entremêlée de certaines graines. Pressés par les nègres marrons, les Emerillons se sont réfugiés en grand nombre chez les Oyampis, qui les emploient aux différents travaux. D'après Leprieur (1832), la chasse est leur seule occupation; ils ne connaissent même pas la pêche. Ils portent, comme les Galibi, un os pointu dans la lèvre inférieure. Crevaux évalue les Emerillons à deux cents, et les habitants de l'Approuague les disent plus nombreux.

Les Oyampis, au nombre de trois cents environ, habitent quelques villages de la rive gauche (française) du haut Oyapock, au sud du 3« degré de latitude sud, ainsi que la partie orientale de la chaîne de Tumuc- Humac. Leur nombre diminue assez rapidement. Arrivés à la fin du xviiie siècle des bords de l'Amazone dans le Tumuc-Humac, fuyant les Portugais qui cherchaient à les réduire en captivité, ils se sont établis dans les vallées les plus reculées de ces montagnes. Ils étaient encore quelques milliers en 1831, mais les guerres avec les Roucouyennes ont sensiblement réduit leur nombre. Ils parlent la langue toupi pure, presque identique à celle que Jean de Lery recueillit en 1557 de la bouche des Toupinamba de la baie de Rio-Janeiro. Les Oyampis, dit de Bauve (1830), sont bien faits, de taille moyenne, très doux, quoique anthropophages. Ils sont polygames et pratiquent l'inceste à tous les degrés de parenté. Ils se peignent avec du genipa et se percent les oreilles pour y passer des os et des plumes.

Les « Indiens civilisés » du bas Oyapock, au nombre de deux cents environ, sont des descendants de plusieurs tribus détruites ou à peu près aujourd'hui : Caripounes, Pirious, Maraones, Nouragues, croisés avec les blancs, les noirs et les Brésiliens de toutes les races. Un petit nombre d'entre eux possèdent encore quelques mots des langues indiennes, quelques-uns entendent le portugais, mais leur langue est le créole de Gayenne. Ils sont d'ailleurs vêtus comme les créoles, dont ils ont pris complètement les mœurs, en y mêlant un peu de la nonchalance indienne. Ge sont d'excellents canotiers et de bons ouvriers pour les abatis dans les forêts.

Les Aramichaux paraissent habiter les vallées de l'Araoua, rivière qui se jette dans l'Aoua et la vallée de son affluent, l'Ouaqui, mais on n'a presque aucun renseignement ni sur leurs mœurs ni sur leur langue. Il en est de même de leurs voisins les Poupourouis et des Acoquas de la région des sources du Camopi.

Passons maintenant aux nègres de la Guyane. On peut les diviser en deux groupes. D'abord les descendants des esclaves importés depuis le

milieu du xyii* siècle jusqu'en 1862, qui vivent dans les villes et villages du littoral et qui ne diffèrent en rien des nègres des Antilles; puis les n nègres marrons», les « Bosch-neger» des Hollandais, anciens esclaves, réfugiés dans les forêts après la grande insurrection des noirs contre les Néerlandais en 1712. La plus grande partie de ceux-ci se trouve sur notre territoire, dans les vallées du Maroni et de l'Aoua. En remontant le Maroni. on rencontre d'abord les Bonis, dont le village d'Apatou est le centre le plus important, mais dont le gros vit dans la vallée moyenne de l'Aoua; puis les Paramacas, en face de l'îlot de Nassou; enfin, les Youcas, dans les îlots en amont de Monbin-Soula, et dans la basse Acua. En 1889, Coudreau comptait en tout 1 040 nègres marrons, dont 475 Bonis, 315 Youcas et 50 Paramacas.

La plupart de ces nègres réfugiés parlent le créole de Surinam (à base anglo-hollandaise), mais beaucoup d'entre eux se servent aussi du créole de Cayenne (à base française). Souvent les mots espagnols viennent se mêler à ce jargon. Par exemple : « Gui mi piquin casaba » veut dire : « Donne-moi un peu de cassave. »

Les nègres marrons pratiquent, comme leurs ancêtres africains, le tatouage par incision, qui laisse des cicatrices en relief et ne se peignent pas le corps : tout au plus se barbouillent-ils un peu le front avec de îargile blanche, pour certaines cérémonies religieuses. Les hommes et les femmes se font des tresses eu forme de couronne, et quelquefois leur coiffure affecte la forme de pyramide. Ils sont très propres et font plusieurs ablutions par jour.

Le costume de ces esclaves redevenus libres et « sauvages » est réduit à sa plus simple expression : pour les hommes, le calimhe, un linge passé entre les cuisses et fixé à une ceinture à l'avant et à l'arrière ; pour les femmes, un morceau d'étoffe d'un décimètre carré suspendu à une ficelle fixée autour de la ceinture et couvrant, tant bien que mal, le basventre.

Comme ornement, chez les deux sexes, des colliers, des bracelets et des jarretières en graines et en perles. Les maisons des Bonis sont carrées et fermées de tous les côtés; l'on ne peut y entrer que par un orifice étroit et très bas, qui est quelquefois fermé par une porte munie d'une serrure en bois. On trouve généralement, à côté des maisons, des calebasses coupées en deux et placées sur un trépied en bois élevé à un mètre du sol; elles contiennent une décoction d'herbes cuites à l'eau, qui possèdent des propriétés magiques. Les maisons sont disposées en cercle autour d'un espace libre où les femmes sèchent le riz, préparent le manioc, etc., et où les anciens délibèrent sur les questions intéressant la tribu. Parfois, il y a dans le village une petite case où se dresse la statue grossière, en argile, de la « raaman-groon » (mère de la terre).

Les Bonis s'occupent peu de la culture et passent leur temps à courir les rivières, « chassant » le poisson au moyen de leurs flèches, sur des pirogues légères faites d'un tronc d'arbre creusé. On choisit pour fabriquer les canots les essences appelées grignon et bamba, dont le bois est mauvais conducteur de l'électricité ; de cette façon, on évite les secousses produites par les gymnotes, très abondants dans le Maroni.

Comme tous les nègres, les Bonis et les Youcas sont grands amateurs de danse; souvent ils passent toute la nuit à se trémousser au son d'un tam-tam. Monogames en général, les nègres marrons ne reçoivent une femme que sur la décision du chef de la tribu et après avoir montré leurs dispositions pour le travail en plantant le manioc, en construisant une case, etc. Les paresseux et les incapables sont condamnés au célibat. Les mariages entre frère et sœur se pratiquent, mais sont généralement réprouvés.

Les croyances religieuses de ces nègres sont un mélange d'animisme avec quelques bribes de christianisme, qui leur sont restés des rapports avec leurs anciens maîtres les Hollandais. Il y a, suivant eux, un être suprême, « Gadou » (Gott), qui a une épouse, Maria, et un fils, « Jest-Kisti » . Le fait que ch aque famille adore un animal spécial, singe, tortue, caïman, indiquerait l'existence primitive du « totémisme » chez cette population. Les morts sont ^ ^. *, "^ M promenés pendant huit jours

^^''**^^'''*^^ ^'«SKp dans tous les villages de la

\ ^■P^^E I tribu avant l'inhumation. Les

, chefs de tribu, les « gran- >^^^ ' man », ont un pouvoir hérédi-

^Vjp taire et assez étendu ; la justice

' et les ordalies ou épreuves ju-

diciaires sont réglées par eux également.

Les métis nègres galibi sont assez fréquents.

Les blancs de la Guyane sont trop peu nombreux pour exercer une influence profonde sur la vi<; sociale de la colonie. La plupart sont des fonctionnaires et des marchands et ne séjournent pas longtemps dans le pays. Les colons sont peu nombreux. Les « créoles», qui forment la véritable population de la côte et des régions aurifères, ne diffèrent pas beaucoup des créoles des Antilles. Beaucoup sont métissés de sang nègre, d'autres de sang indien, mais la Guyane est heureusement exempte de préjugés de race qui rendent insupportable, même aux Européens, le séjour dans les Antilles. La découverte de l'or, en répartissant sans distinction ses richesses entre les diverses classes, a rapproché les distances et groupé plus intimement les familles, d'autant qu'à ce jeu de hasard les anciens privilégiés, moins actifs, moins entreprenants, ont été les moins favorisés.

On trouve encore dans la Guyane, en dehors des trois groupes ethniques décrits plus haut, un certain nombre d'Annamites (quelques centaines) importés comme coolies; quelques Chinois, coolies ou marchands, et des Hindous, reste des anciens coolies dont l'exportation a été interdite par le gouvernement britannique en 1876.

Métis de père nègre et de mère indienne galibi.

Dès leur arrivée à la Guyane, et avant même d'y être définilivemenl établis, les Français ont commencé l'exploration du pays avec le désir de se rendre compte de sa configuration et de ses ressources. Le sieur Duplessis est de ce côté le protagoniste des voyageurs français; il a d'abord visité l'île de Cayenne (1652;, puis, imitant l'exemple de quelques-uns de ses compagnons qui, dans le cours de la même année, avaient pénétré jusque chez les Aracarets en remontant la rivière d'Oyac, il suivit l'Oyapock dans le dessein de contracter alliance avec les Palicours et longea les côtes de la Guyane jusqu'au Mayacaré. Ces premiers voyages ne sont malheureusement connus que par de brefs récits du P. Biet; aucune relation détaillée n'en a subsisté.

Nous sommes plus au courant de ceux qui furent exécutés après l'occupation définitive de Cayenne par les Français. Le premier dont il importe de retenir la date fut accompli en l'année 1674 par deux missionnaires jésuites, les PP. Grillet et Béchamel, qui pénétrèrent jusque sur les bords du Camopi, affluent gauche de l'Oyapock, où ils furent très bien accueillis par les Indiens Acoquas. D'autres voyages, assez mal connus, eurent lieu dans le dernier quart du xvii» siècle, soit à l'intérieur de la Guyane à la recherche du lac Parime et de la fabuleuse demeure d'£/ Dorado, soit sur les rivages ou même à l'intérieur des terres qui constituèrent plus lard le « territoire contesté franco-brésilien ». Il en fut de même durant la première moitié du siècle suivant; à celte époque, le P. Fauque pénétra, en remontant l'Oyapock, jusque chez les Acoquas naguère visités par les PP.. Grillet et Béchamel, et plusieurs officiers ou traitants accomplirent diverses reconnaissances qui les menèrent, après avoir franchi les monts Tumuc-Humac, jusque dans le bassin de l'Amazone, sur les bords du Yary, ou qui leur firent faire, par l'Oyapock et ses affluents de gauche, puis par les affluents droits du Maroni et par ce dernier fleuve lui-même, un véritable voyage circulaire autour de la Guyane française. Ces explorations, très intéressantes à plus d'un point de vue, ne . furent pas connues en France, à l'époque même, comme elles méritaient de l'être; Bellin, par exemple, dans sa Description géographique de la Guyane, publiée en l'année 1763, n'y a fait aucune allusion.

Actuellement encore, on n'est pas exactement au courant des expédi- • lions qu'ont exécutées, dans la seconde moitié du xvni» siècle, après le lamentable échec de la tentative de colonisation du Kourou (1763-1765), différents voyageurs : le médecin botaniste Patris (reconnaissance de l'Oyapock jusque chez les Roucouyennes), Sonnini de Manoncourt, le géographe Mentelle (exploration du pays entre l'Oyapock et le Maroni), enfin et surtout le médecin Leblond, qui semble avoir exécuté à l'intérieur de la Guyane, vers la fin du règne de Louis X"VI, une œuvre très considérable, mais qui n'a malheureusement publié de ses voyages aucune relation quelque peu détaillée.

Dans la première moitié du xix» siècle, différents explorateurs ont contribué à rendre plus précise la connaissance géographique du pays;

en 1823, la Mana a été reconnue par un officier de marine nommé Galtier, et l'Oyapock l'a été par Bodin l'année suivante. Le point extrême atteint par ce voyageur fut bientôt dépassé par Adam de Bauve et Ferré, puis par Leprieur, qui, en 1830 et au cours des années suivantes, pénétrèrent jusque dans le bassin de l'Amazone. C'est sur l'autre frontière de la Guyane, sur le Maroni, que le lieutenant de vaisseau "Vidal a, en 1861-1862, porté son attention; à la tête d'une commission francohollandaise de délimilation, il a remonté le fleuve jusqu'à son confluent avec le Tapanahoni, puis cette dernière rivière pendant 172 kilomètres.

Henri COUDREAU (1859-1899).

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