Elisée Reclus, Géographie universelle, t. XII, p
LES RIVIÈRES DU SUD
Agées, on los consulto mî'iiie sur les affaires de l'Elat, et on leur accorde les honneurs d'un cinielii're parlicidier. A l'égard les uns des autres, les Sou-sou ont une cxli'ônie politesse. Ils ne s'abordent jamais sans s'informer de leur sanlô. Voient-ils un vieillard portant un fardeau, ils s'empressent de l'aider. Bien qu'ayant le respect de la dignité humaine, les Sou-sou se font aider par des esclaves. On réserve à ces esclaves toutes les professions et même le métier de la guerre, mais ils sont traités avec douceur, et les enfants (pii naissent d'eux, les captifs de case ou u-oidsoti, font partie inlégi'anle de la famille.
La justice au pays Sou-sou est rendue d'une façon originale. Les crimes et délits sont punis en vertu d'un code, qui est un mélange bizarre du Coran et des coutumes locales, dans les ■ quelles la sorcellerie joue un grand rôle. Deux épreuves judiciaires, par l'eau bouillante et le fer rouge, sont en usage. Quelques Sou-sou voleurs de profession sont parvenus à s'habituer à maintenir quelques instants dans leurs mains des morceaux de fer rougi. Aussi sont-ils toujours réputés innocents. La femme adultère est simplement répudiée, mais son complice devient pour quelque temps la propriété du mari trompé, qui l'emprisonne, l'enchaîne, et le laisse à peu près sans nourriture jusqu'à paiement d'une rançon qui augmente un peu tous les jours.
La religion des Sou-sou est un mélange singulier d'islamisme ■et de fétichisme, mais le fétichisme l'emporte, et les vendeurs do gris-gris sont toujours assurés de voir prospérer leurs affaires, surtout les vendeurs de gris-gris destinés à proléger les voleurs dans leurs exploits, à favoriser des vengeances, à sauvegarder •des criminels. Comme ces fétiches sont l'œuvre de mauvais félicheurs voués aux rites du mal, la vente ne doit en être faite ■qu'avec le plus grand mystère. Notons en passant qu'il n'est pas rare de voir sur la poitrine ou à la ceinture d'un Sou-sou, au milieu d'amulettes de diverses provenances, des chapelets, des scapulaires et des médailles catholiques, venant sans doute de la mission du rio Pongo.
En résumé, bien qu'ils aient un penchant décidé pour le vol et que leurs mœurs soient plus que légères, les Sou-sou sont au nombre des peuples qui entreront dans le courant des nations policées. Ils ont de vraies maisons, aux chambres séparées, galeries de ventilateurs, des coffres et des meubles. Ils ont même
adopté notre costume, surtout les bottes et les chapeaux mous. Ils savent d^jà réparer les armes et les machines. Ce sont des hommes de progrès et d'avenir. Ils ont même le grand avantage de parler une langue douce et chantante, très utile comme instrument commercial, car elle sapprend facilement, et on la comprend dans toute la région. Ce sont les futurs dominateurs de tout le territoire de Bas de Côte.
L'histoire des rivières du Bas de Côte n'est pas longue à raconter. Un des géographes qui au siècle dernier ont le plus contribué par leurs travaux à étendre les connaissances scientifiques, J. N. Buache, persuadé de la nécessité pour la France * d'augmenter son domaine colonial, avait, en 1790, composé un « projet d'établissement en Afrique », qu'il adressa au duc de Liancourt, membre de la Constituante, et dans lequel il préconisait l'occupation de l'archipel des Bissagots et de toutes les rivières du Sud. L'île de Boulam, à l'embouchure du rio Grande, lui semblait destinée à devenir la capitale de nos futurs établissements. « Cette colonie qui serait bientôt florissante, écrivait-il, fournirait ensuite de quoi former d'autres étabUssements le long des côtes d'Afrique, ou des comptoirs pour le commerce. On y trouverait des gens acclimatés qui connaissent les mœurs et usages des nègres, les productions du pays et les marchandises qu'il leur faut porter, pour faire un commerce avantageux. » Les propositions de Buache ne furent pas accueillies : aussi bien le moment était mal choisi pour les réaliser, et les comptoirs du Sud furent oubliés pour de longues années. Ils ne furent de nouveaux étudiés qu'il y a une vingtaine d'années, lorsque le gouvernement français se décida à contracter avec les souverains indigènes une série de traités qui peu à peu placèrent la région
1. Traités du 28 novembre 1865 avec les Nalous du rio Nunez, — du 21 janvier 1866 avec les Landoumans du rio Nuuez, — du 15 février 1866 avec le chef du rio Pongo, — du 15 février 1816 avec d'autres chefs du rio Pongo, — du 26 janvier 1884 avec les chefs du Lakata et des environs, — du 22 novembre 1865 avec l'almamy Malcguy-Touré, chef du Forécareah, — du 30 décembre 1806 avec l'almamy Bokary, chef des pays Moreah, comprenant la Mellacorée, le ïannah, le Bercire et le l<'orécareah, — du 3 avril 1819 avec Bey-Scherbro, roi du pays de Samo, — du 21 avril 1880 avec Moré-Sédou, chef de la contrée de Kaback, — du 20 juin 1880 avec Balé-Demba, chef de Manéah; — du 14 juin 1883 avec William Fernandez, roi du Bramaya. Le texte de ces traités a été donné par les Annales sénégalaises de 1854 à 18o5.
LES RIVIÈRES DU SUD
entière sous noire protectorat. Les indigènes se sont volontiers habitués à ce protectorat. De nombreuses conventions ont été signées avec les chefs pour régler les conditions de l'établissement officiel des Français, pour abroger certains usages entravant le commerce et pour assurer la paix entre les ditîérentes tribus. Peu après furent créés les postes do Boké sur le rio Nunez, de BolTa dans le rio Pongo et de Benty dans la Mellacorée. Ces postes furent tous établis afin de ménager la santé de nos soldats et aussi pour se rapprôcher du centre des opérations commerciales, non pas dans les deltas des rivières, mais dans leur partie haute relativement saine. Dès lors le Bas de Côte fut incorporé à notre vieille colonie du Sénégal sous le nom de Dépendances, et un lieutenant-gouverneur fut désigné pour administrer ces nouvelles possessions. Sous la protection efficace de notre gouvernement les rivières du Sud se sont rapidement développées. Un régime douanier, aussi simple qu'économique, fut institué; toutes les marchandises importées, quelle que fût leur origine, étaient admises en franchise, et les produits du sol étaient frappés à l'exportation d'un droit uniforme de 5 p. 100 ad valorem. La France a donc acquis des droits sérieux sur la région, et il semblait que nulle puissance ne pût seulement songer à les lui contester. L'Angleterre elle-même les avait reconnus par la convention de mai 1881 qui fixait la frontière de leurs possessions respectives à partir d'un point nommé Mailah, à égale distance des rivières Mellacorée et Scarcie : nous comptions sans l'Allemagne.
On sait que les Allemands ont résolu de fonder un empire colonial. En 1884, à l'instigation du chef d'une maison allemande qui venait de s'établir sur un pied très modeste à Tombe, en plein territoire français, une escadrille visita les embouchures de la Dubreka et de la Bramaya, et se mit en relations avec le principal chef de la contrée, un certain Balé-Demba. Le docteur Nachtigal, chef de l'expédition, reconnut aussitôt que Balé- Demba était lié par un traité avec la France, et informa son gouvernement qu'il n'y avait rien à faire au Bas de Côte. Sur de nouvelles instigations de la maison allemande, la corvette rAriadne, commandée par le capitaine Chuden, se présenta inopinément en décembre 1884 aux embouchures de la Dubreka et de la Bramaya, et finit par découvrir un roitelet du Yat'a, et
9'i LES COLONIES FRANÇAISES
quelques villages Bagas du Cobah, qui consentirent à arborer le drapeau allemand. L'Allemagne possédait une colonie de plus et les journaux allemands entamèrent aussitôt un chant de triomphe en l'honneur de cette nouvelle dépendance du Vaterland, si bien située à proximité du Fouta-Djallon et du Niger, et où des travailleurs européens pouvaient aisément s'établir.
La France, aussitôt avertie de cette usurpation, protesta avec énergie. Il n'était pas difficile de démontrer que le prétendu roi du Valia n'était que le vassal des souverains, beaucoup plus puissants, qui s'étaient liés à la France par des actes authentiques. En outre Taboria, un des villages allemands, se trouvait si bien en terre française qu'il était à portée de canon de notre poste de Boiïa. Cette prise de possession était donc une violation flagrante de nos droits, et elle pouvait devenir, dans un avenir plus ou moins éloigné, la source de complications graves et de conflits séi'ieux. L'Allemagne, mieux informée, a renoucé à ses prétentions de date récente, et la côte de Kerry, ainsi que l'ont dénommée nos remuants voisins, ne figure plus sur la liste oflicielle des colonies allemandes.
Le commerce français est donc prépondérant dans tout le Bas de Côte, et c'est à l'ombre de notre drapeau que prospèrent comptoirs ou factoreries européennes, y compris les factoreries allemandes. Boké sur le rio Nunez paraît être la capitale de la région. En dehors du blockaus, entouré de fossés, et des logements pour les cadres européens, qui encadrent une cour où s'élève le monument commémoratif du voyage de René Caillié, ont été dressées quelques cases pour les tirailleurs sénégalais et leur famille. Une route bordée de villas élégantes et de magasins de dépôt pour les marchandises conduit au fleuve. Boké est très animé au moment de la traite, de janvier à avril. C'est à Boké que se donnent rendez-vous de nombreuses caravanes venant de l'intérieur. Elles sont parfois très nombreuses, mais la valeur des produits est généralement minime. L'objet d'échange le plus précieux après la poudre et les armes est le sel blanc, très apprécié par les nègres venus des points les plus éloignés. Toutes les marchandises se portent à dos d'homme. Les porteurs se reposent deux ou trois jours dans des gourbis préparés à l'avance, refont leur charge, et reparlent, avec une calebasse pour puiser l'eau et quelques poignées de riz pour tout aliment.
LES RIVIÈRES DU SUD
A IVst de Bokt'î, sur la route du Foula-Djalinn, se succèdent les deux gros vdiages de Bamliaya ol de Koiisolonu, où coulent en abondance des sources limpides à travers des bosquets et des ■jardins. Vakaria et Kasasocobouli , les résidences dos chefs Landoumans cl Nalous, cl le poste français de Bel-Air sont les derniiires localités à signaler sur le rio Nunez. Les factoreries et les comptoirs sont nombreux sur le rio Pongo. La principale est BolTa. Sur la rive gauche de la Mellacorée on trouve Bcnty, où réside raihninislratcur général des rivières du Sud. Mentionnons enfin sur le promontoire de Tombe, en face de l'arcliipel de los Idolos, le village de Konakri, point d'attache du câble maritime d'Ein-ope à la Côte de l'or et au Gabon, et escale des bateaux à vapeur. C'est sans doute de Konakri que partira quelque jour une des lignes de chemin de fer, récemment étudiées, qui rejoindront la côte au bassin du Niger. A cinquante milles au large, à la hauteur des bouches du rio Nunez, s'étend une île fertile en guano, Alcatraz. Nous en avions pris possession le 22 octobre 1887, et la garde du drapeau avait été confiée à quelques noirs. Par une impardonnable négligence, ces malheureux ont été oubliés. Ils étaient morts de faim, quand on daigna se souvenir d'eux pour les ravitailler. De pareils actes ne sont pas faits pour relever notre prestige dans la région. Ce ne sont là, par bonheur, que de tristes exceptions.
En résumé, la région de Bas de Côte est appelée à un grand avenir. Dès l'année 1883 le mouvement commercial du rio Nunez était, à l'exportation, de 1 500 000 francs, celui du rio Pongo de 'à 300 000 et celui de la Mellacorée de 1 000 000. Ces chiiïres ne peuvent que s'augmenter. Ils étaient en 1805 de 5072 903 à l'importation, et de 5 230 376 à l'exportation. Une nouvelle ligne de navigation à vapeur a été créée, avec une subvention du gouvernement (janvier 4889), et de la sorte toutes ces nouvelles cités françaises seront directement reliées à la métropole. La France regrettera d'autant moins d'avoir mis la main sur ce magnifique domaine d'exploitation qu'il nous conduit directement à la contrée dont la possession consolidera et fondera définitivement notre puissance dans l'Afrique occidentale, au Fouta-Djallon.