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IV. — Géographie politique

Trois laces vivent à côté les unes des autres au Sénégal : les Noirs, les Maures et les Européens. Les premiers sont établis de toute antiquité dans la région qu'ils occupent; les seconds sont installés en Afrique seulement depuis les conquêtes arabes, c'est-à-dire depuis le viii^ siècle environ de l'ère chrétienne; les derniers, qui ne furent d'abord conduits au Sénégal que par les intérêts de leur commerce et n'y résidèrent pas à poste fixe, commencent depuis peu à cultiver la terre et à y fonder des industries : en un mot, ils s'habituent à le considérer comme une seconde patrie.

Race noire. — Il est peu de problème aussi ardu, aussi compliqué, aussi dangereux que celui de l'origine des espèces.

Sans essayer de le discuter ici, il nous sullira de rappeler que la race uoii'e, aussi haut que reniouteul les souvenirs historiques, paraît installée en Afrique. Elle serait donc autochtone. La majeure partie des trihus sénégalaises appai tient à cette race. Leurs termes sont pures et élégantes, et les proportions de leur corps vraiment admirahlcs. Bien que leur taille soit svelte et dégagée, le volume de la tète est généralement trop petit pour la ujassc du corps : il oat vrai que quelques tribus la ^grossissent en laissant pousser leurs cheveux crépus; elle est attachée à un cou flexible et bien planté dans les épaules; les reins sont cambrés, la cuisse arrondie, et le genou petit. Ce sont en un mot de beaux iiommes, et le type serait presque parlait s'il n'était déparé par une jambe sèche et un pied plat. \jiur peau est d'un noir de jais avec des reflets brillants qui dénotent la flncsse du derme.

Les tribus sont divivées en une multitude de groupes qui peuvent être ramenés à cinq variélés principales : Yolofs, Sévères, Sarakolès, Mandingues el Peuls. Les Peuls méritent une mention spéciale. A une époque qui n'est pas encore déterminée, mais que l'on fixe approximativement au xii^ siècle de notre ère, s'abattirent dans la vallée du Sénégal des hommes au teint rougeâtre, qui se rapprochaient du type sémitique par leur nez droit, leur front proéminent et surtout par l'énergie de leur intelligence. On les nommait Fellatahs, Foulas, Fouis et Peuls. Ils échappent, à vrai dire, à toute classification. D'après certains savants, ces Peuls viendraient de l'Abyssinie ; d'après certains autres, de la Malaisie. Si l'on n'étudiait que les traits du visage, ils se rapprocheraient, malgré leurs cheveux laineux, plutôt des Hindous et des Arabes que des Africains. Au début, ils se présentèrent comme conquérants, mais s'allièrent aux vaincus, et, de ce croisement, est résulté un type mixte, les Toiicouleurs, ou hommes de deux couleurs (Tvvocolours), désignation exotique empruntée à l'anglais. Gomme les Toucouleursont certainement du sang noir dans les veines, nous les rangerons provisoirement, tout en faisant nos réserves sur leur origine, parmi les tribus nègres. Ce qui augmente encore la diificulté de ce problème ethnographi(iue, c'est que ces noms de race ne correspondent nullement aux désignations politiques des tribus el des principautés nègres. De niêaie

qu'en France on peut rester Provençal tout en habitant Paris, ou Parisien en liabitant Marseille, ainsi les Sénégalais, qd'ils soient Yoloi's, Sérères, Mandingues, Sarakolès ou Peuls, se retrouvent dans le pays entier.

Ceci nous amène à indiquer les principales divisions politiques des pays compris sur la rive gauche du Sénégal, abstraction iaite des variétés de race. Le long de l'Océan, entre le Sénégal et ia Gambie, s'étendent le Oualo, le Cayor et le Baol, principautés soumises à la France et en partie administrées directement par elle. En remontant le Sénégal dans le vaste rectangle compris entre ce fleuve, la Falémé, la Gambie et la mer, nous trouvons le Foula-DJolof et le Bondon. La lerlile plaine à laquelle servent de limites la Falémé et le Sénégal se nomme le Bambouck. Dans la contrée récemment conquise par la France, on distingue enfin, entre le Tankisso et le BaOng, le Bouré et le Djallon-Kadou, et au nord de notre ligne de postes, entre le Niger et la Baoulé, le Bélédougou, le Bambara et le Kaarta.

Ce sont des régions encore peu connues, et dont nos vaillants officiers commencent à peine à esquisser la topographie.

Bien que depuis plusieurs siècles en contact avec les Européens, tous ces nègres ont conservé leurs mœurs, leurs coutumes et leurs dialectes. Orgueilleux, fourbes et paresseux, l'idéal de l'existence est pour eux de manger et de dormir. Insouciants de l'avenir, ils vivent au jour le jour. Rien ne les arrache à leur indolence, ni les encouragements, ni les menaces, ni même l'appât d'une forte rémunération. Quoique attachés à leur pays, ils n'en connaissent pas l'histoire. Aussi bien ils ignorent jusqu'à leur âge. Dans cette société primitive, la femme occupe un rang secondaire. La polygamie existe, et le divorce est permis. L'esclavage est également en honneur : seulement on distingue les captifs de case, qui sont bien traités et font presque partie de la famille, et les captifs ordinaires, pris à la guerre et soumis parfois à des traitements rigoureux. Les nègres vivent dans des cases grossièrement construites, basses, mal aérées, et qui ne tardent pas à exhaler des odeurs méphitiques. En dehors des nattes sur lesquelles ils couchent, d'un misérable coffre où ils ramassent leurs vêtements, et de quelques calebasses qui servent à tous les usages,

la Ccise est mio. Los villages n ol'iretit aucune symétrie, les cases étant consiruitos tout pi'ès les unes des autres et séfiarées seulement par de petites ruelles étroites et malpropres. Les costumes sont primitifs : un pantalon ou toubé, dont la ceinture est à coulisse et qui descend à peu près |us(|u'au genou; un boubou, sorte de grande chemise qui va jusipiaux chevilles et laisse les bras nus. Chez les femmes, le toubé est remplacé par le pagne, morceau d'étoffe dont elles s'entourent et qui reste fixé à la ceinture. Tous ces indigènes sont en- général sains et bien contormès. Exempts des maladies qui sévissent parfois si durement sur les Européens, ils en ont d'autres qui leur sont pour ainsi dire spéciales : la cécité partielle ou totale, le ver de Guinée, l'éléphantiasis, etc. La médecine leur est d'ailleurs inconnue. En résumé, ces tribus sénégalaises nous su hissent plutôt qu'elles ne nous acceptent. Elles ne sont cependant pas réfractaires à la civilisation. On dirait plutôt qu'elles n'ont pas atteint leur développement intellectuel, et sont encore dans la période de l'enfance.

Race maure. — Les Maures sont campés sur la rive droite du Sénégal. Ils sont formés par un mélange des tribus arabes et berbères, qui, poussées en Afrique par les grandes migrations du viP et du siècle, franchirent la barrière, réputée à tort infranchissable, du Sahara, et envahirent les vastes solitudes qui se prolongent jusqu'au Sénégal. Ces Maures ont la tête bien développée, le front bombé, les yeux à fleur de tête, le nez aquilin, la bouche large, les lèvres minces, les dents fortes et acérées, le menton prononcé et le cou dégagé. Ils portent fièrement la tête et marchent en général le ci âne nu. Les iemmes ont une grande délicatesse de formes et les attaches fines et gracieuses. Le modelé des pieds et des mains ne laisse rien à désirer. Par malheur, les grâces naturelles disparaissent sous les couches d'un embonpoint aussi précoce qu'excessif. Leur costume est le même que celui des noirs. Seulement, comme ils ne lavent jamais leurs vêtements et ne connaissent pas l'usage des bains, ils exhalent des senteurs peu aromatiques. En marche ou en guerre, ils relèvent leurs boubous et vont jambes et pieds nus. Plus rusés et plus intelligents que les noirs, ils poussent à l'extrême leurs défauts et regardent pourtant ces derniers comme leur étant de beaucoup inférieurs. Nomades

et pasteurs, ils vivent sous la tente et se déplacent avec l'acilité. Leur nourriture dilïère peu de celle des noirs, sauf qu'ils consomment plus de lait et de viande, ils supportent aisément la faim et la soif. Ils ont quelques petites industries, dont ils vendent les produits aux Européens. Leurs mœurs sont eileminées et dépravées. Les maladies vénériennes sont répandues parmi eux. Gomme les noirs, ils ignorent la médecine et n'usent que des remèdes et des invocations de leurs marabouts.

Les Maures se divisent en trois grandes tribus, réparties en une multitude de fractions commandées par des chedis. Ces cheiks obéissent à un chcik snpn'Mne que les Européens (|iiaiiiieut un peu Icgeremeut de roi. La plus impurldule de ces tribus majresques est celle des Trarzas, qui occupe le bas du fleuve, au voisinage immédiat de Saint-Louis. Les Trarzas s'appellent encore Abencerarzas, et quelques étymologistes prétendent reconnaître en eux les descendants des Abencérages de poétique mémoire. La seconde tribu est celle des Braknas, dans la région moyenne du fleuve, et la troisième celle des Donaïches, dans la région supérieure. Chez ces derniers se rencontrent les débris de la tribu Zénaga, qui a donné son nom au fleuve. Entre les Maures et les nègres, bien que déjà séparés par le fleuve, la haine est profonde et l'hostilité pour ainsi dire perpétuelle. Les nègres, qui avaient pour eux le droit de premier occupant et la supériorité du nombre, ont longtemps relégué les Maures dans le désert. Ils ne les toléraient qu'en leur imposant de lourds tributs; mais la race sémitique est entrepre- • nante et surtout persévérante. Elle attend tout du temps et de l'occasion. Fidèles à cet esprit d'expansion qui jadis conduisit leurs ancêtres depuis la Mecque jusqu'à Tours et jusqu'en Cliine, les Maures ont lini par s'avancer de proche en proche et par franchir le fleuve. Dès lors, enhardis par le succès, ils commencèrent contre les nègres une véritable guerre d'extermination, que nous avons eu trop longtemps l'imprudence de permettre et presque d'encourager. N'avons- nous pas, en Algérie, commis une faute semblable en protégeant les Arabes, envahisseurs et conquérants, aux dépens des Kabyles, qui constituent le fond de la population indigène? Cette impolitique faiblesse nous a aliéné les nègres, qui nous détestaient, sans nous attacher les Maures, qui nous méprisaient.. Nous avons fini par mieux corn-

prentlro nos inlcrôts. Le Sénégal est redevenu la limite des doux races, et les Maures refoulés et contenus par nos soldais, respectent aujourd'hui les nègres, qui, de leur côté, nous savent gré de notre intervention.

Jiace blanche. — Quelle est donc au Sénégal la silnation de- Européens vis-à-vis des autres tribus? Quels sont au juste les territoires occupés par nous? Les premiers Européens qui abordèrent au Sénégal ne cherchèrent d'abord qu'à exploiter des comptoirs, qu'ils croyaient fertiles. Si, par hasard, l'un d'entre eux s'enlonçait dans l'intérieur du pays et y résidait quelques années, ce colon improvisé ne songeait qu'à revenir au plus vite au pays natal. En 1817, sous la iie^'autation, on essaya de créer une colonie agricole dans le Oualo, mais celle tentative avorta misérablement. Ce n'est que depuis peu, une vingtaine d'années au plus, que des colons sérieux se sont décidés à tenter de nouveau la fortune du Sénégal. Ils ont réussi au delà de toute prévision. Aussi un véritable courant d'émigration est-il maintenant établi dans la direction du Sénégal. Ce courant est surtout alimenté par Bordeaux. Désormais, nous n'aurons plus dans cette fertile région seulement des fonctionnaires et des soldats, mais bien de véritables cultivateurs et des propriétaires, des industriels même, en un mot toutes les forces vives de la civilisation, qui jusqu'alors avaient fait défaut. Bientôt naîtront, ou plutôt déjà sont nés des Franco- Sénégalais, qui s'attacheront à leur pays natal par ces mêmes liens qui nous unissent à la patrie. Dès lors, par droit de conquête et d'assimilation, se développera une nouvelle race plus intelligente et mieux douée que les précédentes, qui, fatalement, lés absorbera ou les dominera. Il est donc nécessaire d'indiquer dès à présent les points principaux occupés par nos compatriotes et qui sont appelés à devenir d'importantes cités dans un avenir plus ou moins éloigné.

Saint-Louis est la capitale officielle du Sénégal et la plus ancienne ville fondée par les Français dans ces parages. Elle est bâtie sur une île formée [lar les alluvions du fleuve. Rien d'étonnant si nos compatriotes s'installèrent dans une île de préférence au continent. C'est une vieille habitude commerciale. Les Phéniciens, par exemple, ne s'aventuraient jamais dans une contrée nouvelle sans s'installer au préalable dans une île voi-

sine de la côte, car une île est de facile défense. Les Européens se conlbrmèrcnt à cet usage, assurément sans se douier qu'ils continuaient une tradition antique. Depuis 1GG7, époque de sa fondation, Saint-Louis est resté comme la clef de voûte de nos établissements à la côte occidentale d'Afrique. L'ancien fort, qui est situé dans l'île du même nom et qui est aujourd'hui converti en casernes et en magasins, servit de noyau à la ville. Bien que l'édilité ait fait depuis quelques années de grands progrès à Saint-Louis, que l îie ait été bordée de quais en brique, et que le niveau des rues ait été relevé afin de les mettre audessus de la crue du fleuve, il reste encore beaucoup à taire pour que la ville ressemble à une capitale. A l'exception de la c iîhédrale, qui n'a pas mauvaise apparence, et du couvent des dames de Saint- Joseph, aucun édifice n'est vraiment digne de ce nom, à commencer par le palais du gouverneur, qui réclame d'urgentes réparations. On a récemment construit le long des quais de vastes docks remplis de marchandises. Les navires de commerce mouillés en face de ces magasins ont ainsi toute facilité pour exécuter leur chargement et déchargement. Deux ponts fontcommuniiiuer Saint-Louis avec ies territoires voisins : celui de Guetdnar, qui est fixe, et le grand pont, qui est mobile, ce qui permet aux bâtiments de pénétrer dans le fleuve, Saint- Louis a beaucoup grandi dans ces dernières années et compte aujourd'hui de 18 à 20,000 âmes.

En remontant le fleuve, les principaux points occupés par nos troupes et dans lesquels a commencé la colonisation française sont Richard Toll, ou le jardin de Richard, établissement fondé par le jardinier Richard pour servir de jardin d'acclimatation, mais dont on détruisit, en 1840, les plantations, sous prétexte qu'elles pouvaient servir de retraite à l'ennemi. Quelques Français y ont essayé des plantai ions cotonnières, et tout fait espérer qu'elles réussiront. Dagana xu nt ensuite. Ce poste, qui commande le Oualo et le Fouta, est le grand marché des Maures Trarzas. Les Maures Braknas fréquentent Podor. Une petite ville s'est fondée non loin de ce point stratégique qui commande l'île à Morfil. Les promenades et les maisons à terrasse de Podor démontrent que la civilisation pénètre peu à peu dans le fleuve. Un pont a môme été .|elé pour faciliter l'entrée delà ville aux caravanes maures.

Voici que nous entrons en pleine barbarie. Nos colons deviennent rares. Loin de nos soldats, Maures et nègres s'etitreluent à loisir. Ce ne sont pas les deux garnisons de Matam et de Bakel qui suffisent à entrclciiir l'ordre; mais l'exemple de la civilisation est contagieux, et lientôt sans doute luiront des jours meilleurs pour ces pauvres Sénégalais, exposés depuis tant de siècles aux borreurs d'un brigandage interminable. Mentionnons encoi e dans le haut paysMc'dine, illustré par son héroï(iue défense, et Kenieba, dans le Bambouk, en pleine région aurifère. Lors(iue des tonimunications régulières seront établies entre le Sénégal et le Nigei-, lorsqu'une exploitation intelligente aura su tirer parti des ricliesses soutei luincs du Bambouk, Médine et Kenieba deviendront l'une et l'autre de grandes cités, Médine parce que c'est le point intermédiaire entre Saint-Louis d'un côté et de l'autre Ségou et Tombouctou, les deux capitales du Soudan; Kenieba parce qu'elle est au centre d'une région fertile, populeuse, que l'industrie métallurgique et les travaux agricoles enrichiront bien vite. Kita, Batbulabé, Niagassola, Koundou et Bamakou sont encore occupées depuis trop peu de temps pour qu'on en puisse parler avec quelque précision; mais il est évident que ces futures stations du grand chemin de ter sénégalais sont appelées à devenir d'importantes cités.

En revenant sur la côte et en descendant le rivage du nord au sud, non loin du cap Vert, se trouve dans une grande rade, qu'elle protège contre les vents du nord et de l'ouest, une île célèbre dans l'histoire militaire de la France, Gorée, qu'on a parfois appelée, mais bien à tort, le Gibraltar africain ; car ce Gibraltar ne commande qu'à un beau golfe et nullement à une mer intérieure. Une jolie ville a été bâtie dans cette île sous la protection des canons de la citadelle, mais elle ne progresse que lentement, d'abord par manque d'espace, et surtout à cause de la fondation de deux autres cités en face d'elle, sur le continent, dont les progrès au contraire n'ont jamais été interrompus. Ce sont les deux villes de Rufisque et de Dakar. Dakar n'a été fondée qu'en 1839. Deux jetées artificielles, défendues par de fortes batteries qui croisent leurs feux avec la citadelle de Gorée, défendent l'entrée de la rade. De nombreux phares et des balises permettent d'y entrer à toute heure, avantage inappréciable sur une côte encore mal connue.

Aussi les Messageries nationales onl-elles clioisi Daliar comme escale. La marine ch; l'État y a construit un petit arsenal pour l'entretien et la réparation de ses vaisseaux. Dakar a pris une / grande importance. C'est une véritable ville européenne. Rufis- (]ue est restée plus afiicaine; c'est là que se tiennent ciiaque semaine de grands marchés d'approvisionnements très fré(|uentés par les indigènes.

En suivant la côte dans la même direction, nous signalerons PorUidùl et Joal, fréquentés autrefois par les négriers, qui y faisaient trop facilement d'excellents marchés. KaoUick dans le Saloum. La seule ville à mentionner sur la côte, au nord de Saint-Louis, est PortendicJc. Ce petit port prendra de l'importance si le banc d'Arguin devient un second banc de Terre-Neuve.

En résumé, des trois races qui habitent le Sénégal, la première et la plus nombreuse, la race noire, occupe la région comprise entre la rive gauche du Sénégal, la Mellacorée et l'Atlantique; la seconde, la race des Maures, occupe la région comprise entre la rive droite du Sénégal, le Sahara et l'Océan; la troisième, la race blanche, est campée le long du Sénégal et sur le rivage de la mer, spécialement à l'embouchure des fleuves et aux environs du cap Vert.

Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de fixer le chilïre de la population, car, en pays musulman, les femmes vivent à l'écart et ne peuvent être comptées qu'approximativement. Quant au reste du pays, il est encore trop peu civilisé, les voies de communication et les moyens d'information sont encore trop imparfaits, pour qu'on se risque à donner un chiffre précis. D'après les évaluations officielles de 1885, la population immédiatement soumise à la France serait de 197,844 âmes; d'après le recensement de 1896, le chiffre de la population serait de 1,170,000, mais nous doutons très fort de l'authenticité de ce chilïre. Quant aux indigènes qui commercent avec nous ou reconnaissent notre influence et sont tout disposés à convertir cette vassaUté en sujétion, ils doivent atteindre le cliiffre de quatre à cinq millions.

Au point de vue administratif, et sans tenir compte de la ditîérence des races, le gouvernement a divisé le Sénégal en trois arrondissements : 1° celui de Saint-Louis, avec les quatre cercles de Saint-Louis, Podor, Dagana et Mérinaghen; 2" celui

de Gorée, avec les (|u;ilro cercles de Gorée, Méhid^^on, Kaohick ctSedhiou; 3° celui de Bakel, avec les ([iiaire cercles de Bakcl, Médiiie, Malam et Saldé. Ce sont là les jicrirics l'iilurs de ti'ols beaux déparlenieiils. Le Séiicgal est adniinisli'é par un gouverneur, assisté (Fun conseil privé et résidant à Saint-Louis, et d'uu conseil général, dont les membres sont élus par le sulïrage universel. La colonie nomme également un député. Cliaijue cercle est administré par un administrateur colonial ou par un oflicier qui a sous ses ordres des chefs de poste.

Nous connaissons les trois races qui vivent côte à côte au Sénégal. Essayons, sans nous targuer du don de prophétie, de deviner les destinées et l'avenir qui leur sont réservés.

Nous avons à lutter dans notre colonie contre trois ennemis dangereux, et, tant que nous n'aurons pas triomphé d'eux, nous n'aurons pas le droit de crier victoire ; mais la lutte est engagée, et tout nous porte à croire qu'elle se terminera à notre avantage. Ces trois ennemis sont : 1" l'ignorance des populations africaines; S» le fanatisme musulman; 3° les fautes administratives. Quelques mots d'explication sont ici nécessaires.

L'ignorance des Sénégalais est fabuleuse. Nègres ou Maures sont de véritables enfants disposés à croire aux absurdités les plus révoltantes, pourvu qu'elles leur soient débitées avec autorité. Or c''est sur l'éducation de la jeunesse, au Sénégal comme partout ailleurs, que repose l'avenir d'un pays. On a dit depuis longtemps, non sans raison, que le meilleur des instruments delà civilisation était l*instituteur. L'instruction publique, par malheur, est à peine organisée dans notre colonie. Quatre écoles primaires de garçons, dirigées par des congréganistes, à Saint-Louis , Gorée, Dakar et Joal , une seule école laïque à Saint-Louis, deux écoles de filles dirigées par les Dames de Saint-Joseph à Saint-Louis et à Gorée; rien pour l'instruction secondaire; moins que rien pour l'instruction supérieure: telle est la déplorable situation de l'enseignement au Sénégal. L'instruction ne figure que pour une centaine de mille francs au budget local, et n'est inscrite pour aucune somme au budget de l'Etat. Aussi nos ennemis ne manquent-ils pas d'exploiter contre nous cette indifférence. Instruisons donc, créons des écoles, répandons à flots la lumière. Le jour où tous les nègres de qqs

r.o LES COLONIES FRANÇAISES

établissements sauront le français, ils deviendront les propagateurs inconscients de nos idées et de notre civilisation. PLus(|ue l'ignorance s'oppose partout à nos efforts et à nos progrès, détruisons l'ignorance. De telles victoires ne coûtent de larmes à personne, et, plus sûrement que la conquête brutale, elles affermiront la sécurité de notre colonie.

Notre second ennemi, plus redoutable encore, est le fanatisme religieux. Deux religions se partagent les peuples du Sénégal : le fétichisme, pratiqué par la majorité des nègres, et le mahoméiisme, pratiqué par tous les Maures et la minorité des Nègres. Le fétichisme est une adoration des forces de la nature, un mélange abject de pratiques obscènes et de superstitions dégradantes. Les Nègres croient, il est vrai, à un principe créateur, mais qui ne se manifeste aux hommes que par des démons, bons ou méchants, méchants surtout, dont il faut détourner la colère. Ces divinitésintermédiaires se nomment ko fétiches. On les adore sous des formes humaines ou animales, et leurs prêtres exploitent à leur gré la crédulité niaise des Sénégalais. Ils cumulent les fonctions de médecin avec celles de prêtre, et leur ministère est requis dans toutes les grandes actions de la vie. Parfois même, ils interviennent dans les querelles de ménage, et alors se passent des scènes étranges où la ventriloquie et autres subterfuges du même ordre paraissent jouer un rôle important. A côté desféticheurs, il ne faudrait pas oublier les féticheuses, qui rappellent nos sorcières du moyen âge, car on les maltraite fort et on les redoute davantage. Les Sénégalais, bien que fort attachés à leurs fétiches, les vendent parfois aux Européens, car ils sont persuadés que leurs divinités n'éprouvent à notre égard que du mépris ou de l'indifférence.

Le mahométisme, avec ses principes politiques et son énergie active, est bien autrement dangereux que le féticinsme, que du reste il absorbe rapidement. Il suffit aux missionnaiies musulmans de se présenter pour obtenir des conversions étonnantes. D'ailleurs ils savent s'imposer par le fer et le feu tout aussi bien que par la persuasion moiale ou la prédication. Or, étant donnés d'un côté le fanatisme musulman et de l'autre la ferveur qui de tout temps a caractérisé les néophytes, il n'ai pas étonnant que les musulmans sénégalais soient nos ennemis

LE SÉNÉGAL Cl

les plus déclarés. Disciples du Christ ou sectateurs de Mahomet se sont toujours lait la guerre. Ces deux religions constiluent deux antinomies historiques. Ce sont deux civilisations qui s'excluent, deux morales qui se repoussent. Il est vrai que certains économistes, et parmi eux l'éminent Jules Duval, ont prétendu que les Musulmans du Sénégal étaient nos meilleurs amis, et que nous devions encoui .igi'r leurs progrès : celte opinion paraît aussi erronée que dai)gereuse. Pour rester les maîtres du Sénégal, nos auxiliaires les plus utiles, en nième temps que les instituteurs, seront les missionnaires. On a remarqué que les Nègres adonnés au fétichisme se convertissaient facilement au christianisme et devenaient par le tait nos partisans, tandis que jamais un Nègie converti au maliomélisme ou un musulman d'ancienne date ne se convertissaient, et restaient par conséiiuent nos ennemis. Dès lors il n'y a pas d'hésitation possihle. A la prédication musulmane opposons la prédication chrétienne, aux marabouts les missionnaires. C'est la condition de notre succès final.

Nous n'avons pas mission de discuter ici l^s mérites respectifs des deux religions rivales; mais le christianisme est tellement supérieur et comme doctrine, et comme enseignement, et comme morale, au Mahométisme, qu'il nous faut encourager par tous les moyens — nous parlons des moyens que ne réprouve pas la conscience — la propagation de notre culte, ne serait-ce qu'au point de vue purement humain de la civilisation. En effet, partout où les disciples du Prophète ont répandu ses doctrines, l'humanité semble avoir reculé; que sont aujourd'hui devenues les riches plaines de la Syrie, de l'Asie Mineure, les fertiles vallées du Nil ou de l'Euphrate, la Macédoine ou la Tunisie? Le mahométisme, c'est l'immobilité, et, en politique, qui n'avance pas recule. Il est vrai que les temps sont passés de l'intolérance et de la persécution; aussi nos missionnaires devront-ils recourir uniquement à la persuasion. Ils le font déjà; et, si nous en croyons quelques renseignements qui paraissent authentiques, les progrès du christianisme sont sérieux et continus. Du jour où les populations sénégalaises comprendront notre langue et pratiqueront notre religion, le Sénégal sera réellement une nouvelle France.

Nous avons à lutter encore contre un troisième ennemi,

LES COr.ONIES FRANÇAISES

plus dangereux que l'ignorance ou que le fanatisme, et cei ennemi, c'est nous-mêmes, ce sont nos fautes administratives, et surtout le changement perpétuel des gouverneurs. La plupart d'entre eux ne passent qu'une année ou deux dans la colonie. Ils arrivent sans en avoir piéalahlement étudié les alTaires; ils repartent au moment où ils commencent à les coiinaitre. Comme l'écrivait, en 1844, l'amiral Bouët, qui était lui-même gouverneur , « les gouverneurs se succèdent habituellement de deux ans en deux ans. C'est précisément à l'époque où ils commencent à s'identiher avec les aliaires et les chefs du pays qu'ils abandonnent la colonie, laissant leurs successeurs à la merci de tous ceux qui savent tirer parti de leur ignorance des localités. » Il n'y a guère eu qu'une exception à cette continuité d'un mal déjà ancien : le général Faidherbe a administré le Sénégal pendant dix années, et il a, pour ainsi dire, ressusciie uuuo cuiunic. Sans ûuule, il laut tenir compte des rigueurs du climat et ne pas oublier que, presque tous les gouverneurs appartenant à la marine de l'Etat, ce poste constituait dans leur carrière une étape, qui devait être courte pour ne pas dégénérer en disgrâce. Nous co!U)aissons le mal : ne serait- il pas facile d'appliquer le remède? Ou bien nommer des gouverneurs civils qui prendraient racine dans le pays, ou bien donner aux gouverneurs militaires la faculté d'avancer sur place et de recevoir, sans quitter leur poste, la récompense de leurs services.

Parmi les plus graves fautes que nous ayons commises au Sénégal, nous signalerons également la conduite maladroite de nos négociants. Uniquement préoccupés de leurs intérêts actuels, ils ont trop souvent gêné l'action du pouvoir central par des alliances intempestives avec les Maures et leur profond dédain des Nègres. De plus, ils se sont opposés avec une énergie regrettai)le à l'aijolition de l'esclavage, ce qui leur aliéna les populations indigènes. Heureusement pour l'avenir de la colonie, on a pris deux mesures d'une grande portée : la liberté du commerce a été proclamée, et l'esclavage aboli. Du jour 011 les négociants ont compris qu'ils ne pouvaient plus compter que sur eux-mêmes, et qu'ils ont eu à lutter contre la concurrence •étrangère, ils se sont déterminés à de sérieux efforts pour maintenir leur vieille supériorité.

LE SI'iNÉGAL

Telles étaient, telles sont encore en partie les canses qui arrêtent le développement du Sénégal. Mais signaler le mal, n'est-ce pas en triompher à deuii? et n'avons-nous pas le droit d'espérer que les progrès multiples que nous avons déjà signalés s'accentueront davantage? Que si, en effet, nous résumons celle étude, nous arriverons à la conclusion formelle qu'au triple point de vue politique, agricole et commercial, la France sénégalaise est en bonne voie.

Au point de vue politique, nous commençons à acquérir les synii)alliies des indigènes, et surtout des Nègres. Déjà, plusieurs provinces se sont volontairement annexées, l'Oualo, le Dimar, le Rio Nunez et la Mellacorée. Ce sont de beaux pays, l'Oualo surtout, qui devient un centre d'activité commerciale et sera quelque jour le principal marché d'approvisionnement de Saint- Louis. Le Gayor, qui nous fut si longtemps hostile, semble avoir reiioncé à ses haines. La culture et le commerce de l'ar achide ont contribué h cet apaisement. Derrière l'Oualo et le Gayor, le Fûuta-Djolof et le Fouta-Djalon promettent beaucoup. En remontant le Sénégal vers le Bambouck, des perspectives indéfinies s'ouvrent à l'activité européenne. Le bassin entier du fleuve est soumis à notre action immédiate". Dans celui du Niger pénètre notre influence. Peu à peu, nous nous acheminons vers l'Afrique centrale. Déjà même nous avons au Sénégal mieux que des alliés : nous avons des amis. Les Maures euxmêmes, si réfraclaires à notre civilisation, se rapprochent peu à peu. Bien que nous ne puissions attendre de ces populations fanatiques de bien solides alliances, toujours est-il que des villes s'élèvent sous la protection de nos canons , que nos comptoirs sont approvisionnés par leurs caravanes, et que nos intérêts immédiats sont sauvegardés.

Au point de vue agricole , mêmes espérances de progrès. L'introduction de la culture des plantes oléagineuses a été pour le Sénégal un coup de fortune. Les indigènes ont tout de suite apprécié les avantages d'un travail qui les enrichissait sûrement et sans fatigue. La culture maraîchère a également progressé, surtout autour de nos établissements. Une Société d'agriculture a été fondée en 1874, à Saint-Louis, et son créateur et président, M. Albert Merle, teruiinait son discours d'installation en affirmant qu'on obtiendrait par l'agriculture

la régénération du pays. Il avait certes raison, et ses espérances semblent l'ondées. A notre exemple et d'après nos conseils, les roitelets indigènes, au lieu de s'exterminer réciproquement, s'occupent de l'aire cultiver leurs immenses propsiétés. La population s'accroît, la sécurité grandit, et peu à peu le Sénégal se translorme.

Que dire du commerce? C'est surtout par le commerce que noire colonie est pleine d'avenir. Grâce à nos forts et à nos canonnières à vapeur qui remontent et surveillent les cours d'eau, les négociants n'ont désormais plus rien à craindre. Aussi les chiffres d'importation et d'exportation grandissent-ils chaque année d'après une progression continue. Dans la période décennale 18-26-1836, le commerce du Sénégal n'était que de 7 millions de francs. De 1836 à 1846, il était parvenu à 14 millions, de 1816 à 4856 à 20 millions; de 1856 à 1859, après la proclamc.tiop de la l-bcrté du comnrjice, il s'éleva brusquement de 20 à 33 millions. La progression a élé plus lente depuis; mais il dépasse aujourd'hui 45 millions. Ce u'eit pas tout : nos négociants songent à s'enfoncer dans l'Afrique centrale. Ils voudraient faire du Soudan comme un Hindoustan africain. Il ne fciudrait certes pas exagérer l'analogie, ni surtout oublier que l'Hindoustan, avec ses richesses et sa population de deux cents millions d'âmes pliées à la servitude depuis des siècles, est bien supérieur au Soudan, à peine peuplé, et par des populations qui n'ont ni l'habitude du commerce ni la mollesse indienne. Nous voici pourtant arrivés à Ségou et à Tombouctou. De là nous pouvons nous répandre dans des contrées vierges, qui nous ménagent sans doute plus d'une surprise. Ne sera-ce pas comme le couronnement de notre mission colonisatrice au Sénégal? Ainsi se trouveront réunies dans cette colonie, trop longtemps méconnue, toutes les causes de prospérité : sol fertile, facilité des échanges, territoire considérable et susceptible d'une grande extension, populations nombreuses et qui s'attacheront à nous lar la reconnaissance aussi bien que par l'intérêt. Peut-être n'est-il pas dans le domaine colonial de la France, à l'exception de l'Algérie, de la Tunisie et de l'Indo-Ghine, une province dont l'avenir autorise de plus brillantes prophéties.

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Lo Soudan est la plus récente, mais non la moins impoi-lanh; de nos acquisitions. L'idée de joindre le Sénégal au Niger par une série de postes à la fois commerciaux et politiques, et de faire rayonner au loin dans le Soudau, et par conséquent dans l'Afrique centi'ale, l inllnence et la civilisation françaises, n'est pas une idée nouvelle. André Bruc, au siècle dernier, avait essaye de la réaliser. Faidherbe avait également repris le grand

GAFl'AniîL. 5 •

€6 LES COLONIES JRANÇAISES

projet qu'il considérait comme le couronnement de ses entreprises antérieures. C'est seulement dans les quinze dernières années que du domaine tiiéorique ce projet passa dans la réalité, et qu'une succession d'explorations hardies et de campagnes lieureuses nous a permis de fonder en pleine Afrique un véritable empire, et peut-être de trouver sur les bords du Niger nos Indes africaines.

Il serait injuste d'oublier les ouvriers de la première heure, ceux de nos compatriotes qui ont frayé la voie aux tlé[)ens de leur santé et parfois de leur vie. Parmi ces pionniers de la civilisation brille au premier rang René Caillié. En 1827, un simple employé de l'administration à Saint-Louis, tout seul, sans ressources, n'ayant pour lui que son courage et une volonté à toute épreuve, s'était enfoncé, sous un déguisement musulman, à travers le Fouta-Djallon. Il était parvenu à Jenné, sur les bords du Niger, et de là était descendu jusqu'à Tombouctou. Malgré la maladie qui l'avait terrassé à diverses reprises, malgré les avanies et les soupçons, toujours en péril de mort à cause de son déguisement, il avait eniin r éussi à traverser le grand désert de Tombouctou à Tanger, et avait, le premier des Européens, rapporté des renseignements précis sur le Soudan.

Ce fut seulement en 1863 que deux envoyés de Faidherbe, Mage et Quinlin, revirent le grand fleuve. Le gouverneur du Sénégal, ainsi qu'il l'écrivait, voulait, pour s'emparer du commerce si important du Soudan, occuper le Haut-Niger en établissant une ligne de postes pour le rattacher au Sénégal entre Médine et Bamakou. Mage fut chargé de préparer l'exécution de ce projet hardi en allant reconnaître le pays, et en signant un traité d'alliance avec notre ancien adversaire, Al Hadji-Omar. Nous avons raconté plus haut le succès de cette mission.

En 1878, un digne sucesseur de Caillié et de Mage, Paul Soleillet, accomplit de nouveau le voyage au Niger. Soleillet avait consacré sa vie à la grande idée de reUer l'Algérie au Sénégal. Il avait échoué au nord : il espéra réussir à l'est, et se rendit à Saint-Louis (8 avril 1878), avec l'intention de gagner Alger en passant par le Niger. Il partait seul, sans autre escorte qu'un tirailleur, accompagné de trois bœufs pour transporter son bagage. Aucune arme, au moins apparente. Aucun appareil. Il poussait la simplicité jusiju'à adopter le cosUuue du

LE SOUDAN FRANÇAIS 07 pays, pcrsuadô que la coiilianco (ju'il lômoignait aux indigènes en veiianl ainsi au milieu d'eux (lallei-ail leur amour-propre et l'acililerail la làclie qu'il s'élaiL imposée. Ses prévisions se rèalisèrenl,. Paitoul il reçut un accueil empressé, même de la part de populations notoirement hostiles, mémo dans des contrées (pii ne reconnaissaient pas notre suprématie. On se i)ress;iit autour de lui; on le consultait, car tous les nègres croient à la supériorité médicale des Européens; on subvenait à tous ses besoins. Un seul jour, le 6 août, dans le village de Djiongo, il fut brutalement repoussé par le chef indigène qui ne voulut ni lui fournir une case, ni lui donner de vivres. Soleillet se dirigea trau(]uillement vers le tala du ciief, y choisit une case, qui lui pai'ul en bon état, donna Tordre de la balayer et s'y installa. Le chef surpris se rendit aussitôt près de lui, et dès ce moment se montra plein de prévenances. « Le Toubach, c'est-à-dire l'Européen, raconta-t-il plus tard aux notables, est un chef; vous l'avez vu sans armes agir comme s'il était chez lui; sans se fâcher, sans crier. Nous avons eu tort envers lui, et cependant il m"a bien reçu. »

Malgré la fatigue du voyage, malgré la hèvre qui brisait ses forces, malgré les lenteurs qui entravaient sa marche, Soleillet se rapprochait chaque jour de Ségou, la capitale d'Ahmadou. Le 30 septembre, il arriva sur le Niger, à Yamina et s'embarqua aussitôt pour descendre le fleuve. Le lendemain, il était eu vue de Ségou. « Je me préparai avec émotion, écrit Soleillet, à entrer dans cette grande ville. Je crus que le moment était venu de déployer le drapeau de la France sur un fleuve où aucun pavillon européen n'a encore été vu... Je fis donc arborer à l'arrière de ma barque un drapeau tricolore que mon interprète avait confectionné. On tire un coup de fusil pour le saluer et je m'incline avec respect et attendrissement devant le pavillon national. » Ahmadou, prévenu de son arrivée, envoya aussitôt « pour faire honneur au drapeau » 1 200 à 1 500 soldats qui le saluèrent en déchargeant leurs armes et en poussant des cris. Ce bon accueil dura les cent douze jours du séjour de notre voyageur à Ségou. Il est vrai qu' Ahmadou, jaloux de conserver dans tout le Soudan oriental le prestige que lui valaient ses relations avec la France, ne voulut pas lui permettre d'aller à Tombouctou, mais il le laissa librement circuler dans ses États, prendre

des notes, recueillir des observations, et former avec ses sujets des relations qui ne pourront être, un jour ou l'autre, que très ■j liles à nos négociants. Soleillet, en eiïet, est revenu de son voyage à Ségou, persuadé que rien ne sera plus facile que d'établir une roule entre les deux fleuves. « Le coût de l'établissement de cette route est insignifiant, écrivait-il; il n'y aurait qu'à débroussailler sur une largeur donnée. Les marcliandises pourraient arriver de Saint-Louis à Médine par eau; là, sans être obligé de rompre les balles, on les chargerait sur des chars, et on les transporterait à Bamakou, où on les embarquerait sur de nouveaux chalands. Le Niger, libre jusqu'à Boussa, offrirait en échange ses produits à nos négociants. »

Soleillet ne pensait encore qu'à une route ordinaire, mais il est probable qu'un chemin de fer sera construit avant cette route; de même que dans les États-Unis de l'Amérique du Nord, bien avant que des roules frayées traversassent les montagnes Rocheuses, le chemin de fer du Pacifique avait déjà réuni les deux océans.

En 1879, le gouvernement français chargea un capitaine d'infanterie de marine, Gallieni, d'étudier sérieusement le terrain, et de continuer ce qu'avait si bien commencé Soleillet. Gallieni devait, sur son chemin, pacifier les tribus du Logo et du Natiaga, tâcher de conclure avec leurs chefs des traités avantageux, et étudier le prochain emplacement de la voie. Le i2 octobre 1879, il arrivait à Bafoulabé, au confluent du Bakoy et du Bafing, et y trouvait tous les chefs Malinkès de la région, assemblés pour assiéger le château d'Ouliba, où était renfermé le renégat Tiecoro, vassal d'Ahmadou. Gallieni pria ces chefs de venir le trouver : ils répondirent à son appel. Le capitaine leur exposa ses projets, leur parla non seulement de s'établir à posie tixe, au milieu d'eux, à Bafoulabé même, mais aussi ne leur cacha pas qu'il s'agissait d'établir un chemin de fer entre Médine et le Niger. Les chefs Malinkès accueillirent avec empressement cette double proposition, quelques-uns d'entre eux s'offrirent même pour l'accompagner jusqu'au Niger. Gallieni accepta leurs offres et signa avec eux une série de traités, qui consolidaient noire domiiialion et préparaient notre puissance future.

En verlu de ces traités, le capitaine du génie Monnier, le lieu-

tenant Marclii, cin(|aante lii-aillcnrs sénégalais, HO ouvi'icrs venus (le Saint-Louis, et 40 ouvrici's Maliui^cs s'inslallcrcnt à Bafoula])6 le 21 décembre 1879, et commencèrent immédiatement les travaux de construction d'un fort. Ils furent poussés avec tant d'activité que, le 30 janvier 1880, tout était prêt : c'està-dire que les fossés étaient creusés, les murailles debout, les magasins et les casernes construits. Bafoulabé en un mot pouvait résister à une attaque de vive force. C'était une prise de possession complète; et nous nous trouvions, par cette rapide occupation, à mi-chemin du Niger.

Il fallait, avant tout, assurer les communications entre la nouvelle citadelle française et Médine; il fallait en un mot construire une route, et, en attendant le chemin de fer, installer un télégraphe. Le lieutenant Vallière avait, pendant la mission Gallieni, soigneusement étudié le terrain. Il avait même à peu près tracé la voie et constaté avec plaisir que, s'il fallait construire quelques travaux d'art, au moins on trouverait en abondance des matériaux de construction ; il avait même signalé près du mont Moumania des vestiges de mines de fer. Enfin le pays était fort peuplé : toutes circonstances précieuses pour le futur chemin de fer. Il nous faudra cependant reconnaître que les ouvriers indigènes ne nous seront pas d'une grande utilité. On a essayé d'utiliser leurs loisirs et de les intéresser à notre entreprise, mais ils sont d'une indolence inouïe. On a calculé que 71 journées d'indigènes valaient à peine une journée d'Européen. Après une campagne de six mois et un total de 16 000 journées d'ouvriers, on n'a réussi à construire que 4800 mètres de route. Il sera nécessaire, quand commenceront les vrais ti'avaux, de s'adresser aux ouvriers européens, et peut-être à ces fameux coolies chinois, si sobres, qui ont déjà construit tant de chemins de fer en Amérique et aux Indes. Quant au télégraphe, il a été installé rapidement. Les indigènes ont coupé et apitorté sur leurs têtes plus de 3 000 poteaux. La flottille du Sénégal en a amené 2 800. Le télégraphe s'enfoncera dans le Soudan, en même temps que nous. Seulement, par une anomalie singulière, si on peut aujourd'hui expédier une dépêche de Saint-Louis à Bafoulabé, on ne peut pas encore en expédier de Saint-Louis en France. Il n'est que temps de relier à la métropole cette capitale de nos établissements africains.

Ce n'tMail pas tout quo trotre installes à Bafoulabc. Il s'agissait mainlenant de gagnei' le Niger, et, sur le Niger, le point le plus rapproché, Bamakou. Gallieni avait si bien réussi dans sa première mission qu'on n'hésita pas à lui en confier une seconde. Pietri et Vallière, capitaine et lieutenant d'infanterie de marine, les docteurs Bayol et Taulain, 20 tirailleurs et 7 spahis lui furent adjoints. En outre un nombre assez considérable d'indigènes furent chargés de porter les bagages et, au besoin, de frayer la route. L'expédition comptait en tout 'loO personnes. Le ca|,itaine Pietri préparait le terrain, le lieutenant Vallière dirigeait l'itinéraire topographiiiue, le docteur Bayol était chargé de la météorologie et le docteur Taulain de l'astronomie. Le but de la mission était d'explorer le pays entre Bafoulabô et Bamakou, et de se mettre en relations avec les chefs indigènes, surtout avec Ahmadou.

Le 30 janvier 1880, départ de Saint-Louis; le 22 mars, arrivée à Médine, puis à Bafoulabé. Les chefs Malinkès paraissaient satisfaits de l'établissement du fort. Tous ils signèrent une série de traités qui les soumettaient au protectorat exclusif de la France. A partir de Baloulabé on entra en pays inconnu. A cause de la guerre qui la ravage depuis si longtemps, la contrée offrait peu de ressources : néanmoins les populations se montraient sympathiques, et partout nos compatriotes étaient les bienvenus. Che min faisant, ils étudiaient le futur tracé de la voie,"et signaient des traités avec les petits rois indigènes, ceux de Fangalla (10 avril), de Gouniokoro (f4 avril), et de Makadambougoa (19 avril). Sur le parcoufs on retrouvait les traces et le souvenir de l'expédition de Mungo-Park, en ISOo. Dans un de ces villages, le chef réclama un cadeau à Gallieni, sous prétexte que son père en avait jadis reçu un de l'illustre Écossais : c'était tout le contraire, comme Gallieni le découvrit en lisant l'itinéraire de Mungo-Park. Aussi les indigènes furent-ils stupéfaits de voir nos compatriotes si bien renseignés.

Le 20 avril, on arriva à Kita, C'est un poste stratégique et commercial, le point de convergence de toutes les routes de la contrée. Kita est bâti sur un plateau assez élevé, dont la température ressemble, à s'y méprendre, à celle du raidi de la France. Or, le principal obstacle à notre domination dans le Sénégal ayant été jusqu'à présent la rigueur du climat et la diflicuUé

pour nos foiiclionnaires et pour nos soldats de résister aux ardeurs dt"'voranlcs du soleil, il sera facile, dès que le clieniiu de fer sera (Mahli, de transporter en quel(iues heures nos malades h Kita. Un simple changement d'air les guérira sur-le-champ. C'est ainsi que les Anglais étahlis dans l'Hindoustan parviennent <à se maiiilenir en bonne santc"" en se transportant à l'Himalaya ou dans les monts Vindhya, dès qu'ils ressentent les premières atteintes de la maladie. Kita de la sorte deviendra le grand hôpital, le sanitarium du Sénégal. De plus, à cause de sa situation géographique, il sera facile d'y établir des marchés et des foires ; ce sera une ville de transit. Nous en ferons le centre de notre système d'approvisionnement et de défense dans la région. M. Gallieni ayant signé le 25 avril 1880, après force palabres, un traité avecle maître de Kita, il est probable que cette place va devenir entre nos mains une nouvelle étape vers le Soudan. On avance de la sorte lentement, mais sûrement.

L'expédition entra alors dans le Bambarra. Gallieni aurait voulu atteindre le Niger par Nioro, mais le pays était en guerre; il lui fallut se rabattre vers le sud-est, et se frayer un chemiû dans la vallée du Bandingo. Afm de ménager ses ressources, Gallieni détacha son lieutenant Vallière au sud, avec mission de reconnaître le cours du Bakoy. La population est en grande majorité composée de fétichistes, qui ont eu beaucoup à souffrir des musulmans et de leur chef Ahmadou. Or, les nègres, ainsi que tous les hommes primitifs, n'admettent ni tempéraments, ni accommodements; qui n'est pas pour eux, est contre eux. Ces Français qui entraient ainsi dans leur pays se prétendaient leurs amis, et pourtant ils avouaient que le but de leur voyage était la capitale d'Ahmadou. Était-il donc possible d'être à la fois leur ami et celui de leur ennemi? Bien évidemment ces étrangers étaient des traîtres ou des espions, et il fallait à tout prix s'en débarrasser. Peu à peu l'attitude des indigènes devint hostile. Le o mai, à Guisoumalé, ils ne consentirent à fournir des vivres que parce que le docteur Bayol leur donna des consultations gratuites et excita leur étonnement par les décharges d'une pile électrique. Le lendemain 6, à Ouoloni, l'accueil était froid et embarrassé. Le vieux chef aveugle — car, dans ce singulier canton, les indigènes, afm d'être plus hbres choisissent toujours pour roi des impotents — refusa des guides, et sur le

soir une rixo éclata entre les habitants du village et Tarrièregarde commandée par le docteur Tautain. Le 7, il fallut camper dans une forêt. Le 8, à Guinina, femmes et enfants avaient disparu. Seuls restaient les hommes, et ils étaient tons armés. Gallieni fit une reconnaissance pendant la nuit. Une attaque prochaine était imminente; mais elle n'eut pas lieu, tant nos compatriotes en imposèrent aux indigènes par la fermeté de leur attitude. Le H, ils venaient de quitter le village de Dio et de s'engager dans un terrain fourré. Le guide marchait en avant, mais on remarquait que souvent il faisait changer de direction à la colonne, contrairement h l'usage des nègres, qui vont toujours droit devant eux. De plus, un sourd grouillement sortait des villages, et des deux côtés de la colonnf^ en marche on voyait s'agiter les herbes. Tout à coup, sur les derrières des Français, alors espacés sur une longueur de 600 à 700 mètres, éclate une vive fusillade. C'étaient les gens de Dio, de Guinina d'Ouoloni et de vingt autres villages qui nous attaquaient dans l'espoir de nous exterminer et surtout de piller nos bagages. Le premier choc fut rude. Par bonheur Tautain, qui commandait l'arrièregarde, se réfugia dans des ruines, y organisa la résistance, parvint à rallier tout son monde et rejoignit Gallieni, mais quatorze hommes manquaient à l'appel, et presque tous les autres étaient blessés. On les hissa sur les hôtes de somme, au détriment des bagages, et on précipita la marche dans la direction du fleuve. On en était éloigné de 70 kilomètres, et la retraite était difficile dans un pays accidenté et peu connu. Parbonheuri les indigènes ne se battent pas pendant la nuit, mais ils suivirent la colonne jusqu'au moment où elle aperçut le Niger, et cela sans cesser de tii-ailler. Gallieni ne fut sauvé que par le dévouement des Sénégalais qui, à diverses reprises, le couvrirent de leurs corps. Pietri et Vallière étaient déjà arrivés à Bamakou. Ils coururent à la rencontre du chef de l'expédition. La colonne présentait alors un aspect peu triomphal. Tous les bagages étaient perdus. On n'avait plus de médicaments; plus de vêtements de rechange. Le docteur Bayol n'avait plus qu'un méchant canif pour extraire les projectiles. Il était donc nécessaire de hâter la marche sur Sêgou, puis de rentrer à Saint-Louis. Aussi bien, malgré la débandade de Dio, on avait de beaux résultats. Les vallées du Bakoy et de laBaoulé étaient reconnues, Kita avait accepté notre

protcclorat, et, jusqu'au dernier moment, la mission avait con servé son caractèi-o, paciUiiuc.

Ia) \r> mai, le Niger fut franclii, non loin de Nafadiô. CVsl alors un beau llcuve de 750 mètres de large, l'empli d'iles, et bordé sur les deux rives de niagiiili(|ues plantations. Gallieni espérait arriver jusqu'à Ségou, mais Ahmadou était prévenu contre lui : ne lui avait-on pas fait croire que le capitaine avait le mauvais œil! La jeltatura existe en effet sur le bord du Niger. Au moins si l'entrée de la capitale lui fut interdite, on lui donna tout ce dont il avait besoin, on le nourrit, lui et ses hommes. On ne lui refusa que du papier, car Ahmadou ne voulait pas que les Français prissent des notes ou des levés de terrain. C'est dans le village de Nangoque nos compatriotes furent obligés de passer l'hiver, et il fut terrible, à cause des fièvres el du dénuement général. Enfin après quatre mois d'hésitation, impressionné par la nouvelle que les Français s'établissaient décidément à Kita, Ahmadou se décida à signer avec notre représentant un traité, qui doit opérer une révolution dans la nature de nos relations avec les peuples du Niger. En voici les clauses principales :

1° Les Français auront le droit, à l'exclusion de toutes les nations européennes, de s'établir et de fonder des comptoirs dans tout l'empire de Ségou; 2° lis pourront améliorer les routes et ouvrir des voies commerciales vers le haut Niger; 3° Le Niger est placé sous le protectorat exclusif de la France depuis ses sources jusqu'à Tombouctou; 4° Les Français auront seuls le droit de naviguer et de créer des établissements sur le Niger; S° Après le payement de la première annuité de la rente, la France pourra, s'il lui convient, entretenir un résident à Ségou représentant du protectorat français; d'un autre côté, nous donnons à Ahmadou quatre pièces de canon de montagne, mille lusils à pierre, une rente annuelle d'environ 2o 000 francs.

C'était là un fait important et qui favorisa singulièrement notre inlluence et nos intérêts dans cette partie de l'Afrique.

<( C'est seulement guidés par l'intérêt du pays que nous avons pu franchir le Niger, s'écriait Gallieni dans la première conférence sur son voyage ciu'il lit à Boi dcaux en juin 1881. C'est en n'ayant en vue que la patrie que nous avons pu rendre nos efforts utiles. » Certes le capitaine a bien mérité de son pays, et lorsque le chemin de fer du Sénégal au Niger traversera les

pays qu'il a le premier explorés et signalés, ce ne sera que justice si la reconnaissance nationale conserve son nom.

Pendant que Gallieni s'efforçait d'arracher aux défiances d'Aiimadou un traité avantageux pour la France, nos soldats avançaient dans la direction du Niger. Le colonel Borgnis Deshordes, chargé du commandement d'une colonne expéditionnaire, exécutait trois campagnes successives, heureuses toutes les trois. Dans la première (1884), il s'établissat à Kita, où il commençait la construction d'un fort, brisait au village de Goubanko la résistance des indigènes, et rétablissait les communications avec Médine et Bakel, un instant interrompues par la révolte d'un certain Abdoul-Boubakar. Dans la seconde (1882), après avoir ravitaillé Kita, il so heurta contre Samory, le fondateur d'un véritable empire, l'Ouassoulou, régulièrement constitué avec de bons soldats, des finances bien administrées et même des institutions politiques. Les soldais de Samory furent une première fois défaits à Reniera au delà du Niger. Dans la troisième (1883), Borgnis Desbordes s'emparait de Mourgoula, une des dernières citadelles d'Ahmadou, vengeait par la prise et la destruction de Daba le pillage de la mission Gallieni, et arrivait enfin à Bamakou, sur le Niger. Il en prenait aussitôt possession (5 février 1883). Voici le texte de la patriotique allocution qu'il a prononcée à cette occasion :

« Je ne crains pas d'affirmer, a-t-il dit, que le chemin de fer du Sénégal est nécessaire, si l'on ne veut pas que le Soudan, dès aujourd'hui sous notre protectorat, soit un jour dévasté, brûlé, ruiné à tout jamais par quelque conquérant musulman. La France ne peut pas entretenir dans ce pays un millier d'hommes, dont la moitié de race française. Cela lui coûterait trop d'hommes et trop d'argent. Elle ne peut défendre économiquement et avec peu de combattants une pareille étendue de territoire qu'à la condition d'avoir des postes communiquant rapidement entre eux, et se prêtant appui mutuellement — J'ai foi dans l'œuvre entreprise. Nous tirerons onze coups de canon pour saluer les couleurs françaises flottant sur les bords du Niger. Le bruit que font nos petites bouches à feu ne dépassera pas les nionlagnes qui sont à nos pieds ; et cependant, soyez-en convaincus, on en entendra l'écho bien au delà du Sénégal. Tous les Fi-ançais, qui mettent au-dessus de tout la grandeur et l'honneur de leur pays.

applaudiront sans réserve à ceux de leurs conipalrioles qui, à force d'énergie, d'abnc'galion, de courage, de disciiiliiic, se sont raonlrès, malgré loules les difficultés ([u'ils ont rencontrées, à la hauteur de la grande œuvre de civilisation, dont l'exécution, décidée i)ai' le Parlement, leur a été conliée. »

Nous ne pouvons que nous associer à ces belles paroles. Aussi bien la prise de possession de Baniakou par la Fi'ance eut un grand retcnlisscnient. Le sultan de Segou n'osa protester, mais il excita sous main nos ennemis, surtout le maîti'e de i'Ouassonlou. Saniory en ell'ct forma contre nous une véritable coalition. Filant sur nos derrières et coupant nos communications il lança contre nous deux armées bien organisées. Elles furent battues à Oneyako (2 avril), et nos soldats, prenant hardiment l'offensive, repoussèrent les assaillants dans le sud, s'emparèrent de Nafadié, Kuna, Kroussalé, et l'établirent notre ligne de ravitaillement par les bataillles de Kassaba et de Doubougou. L'impression produite par ces victoires multipliées fut extraordinaire. Non seulement notre domination sur le haut Niger fut assurée, mais encore bon nombre d'indigènes se rapprochèrent de nous et le sultan Alimadou, dans son effroi, quitta Segou, sa. capitale, pour se retirer à Yamina.

Tout cependant n'était pas encore fini. Dans cette marche rapide de Médine à Bamakou, bien que les stations intermédiaires les plus importantes soient entre nos mains, la distance est tellement longue qu'il est à peu près impossible de maintenir sur tout ce parcours une sécurité absolue. On fut obligé d'expédier à des intervalles assez rapprochés des colonnes de ravitaillement. En avril 1884, le colonel Boilève alla construire à 110 kilomètres de Kita et à 120 de Bamakou le fort de Koundou. En 1885, le capitaine Louvel battait Samory près de Niagassola et le commandant Combes à Sidakoto. L'année suivante, Gallieni, revena sur le théâtre de ses exploits, fut assez heureux pour obtenir de Sainory, à Keniba-Koura, un traité de neutralité qui fut converti en 1887 en une reconnaissance formelle du protectorat français par le traité de Bissandougou, mais cette convention ne fut pas respectée, et le maître de l'Ouassoulo, pendant de longues années encore, lutta péniblement, mais avec persévérance, contre nos colonnes expéditionnaires.

Samory, comprenant qu'il ne pourrait briser notre résistance, avait songé à s'agrandir aux dépens de ses voisins, les souve-

rains indigènes dont les Étals s'étendaient à Test et au sud de rOuassoulou. Il ne put, il est vrai, s'emparer de Silcasso, éncrgiqueinent défendue par Ticlia, mais se retourna brusquement à l'est, du côté de Kong et de la Côte d'Ivoire, pays riches et peuplés où nous n'avions encore ni postes ni résidents, et où il espérait trouver une compensation à ses déboires, et peut-être même fonder un nouvel empire. Il l'éussit en effet à s'emparer du pays de Kong, battit à Séguela en 1892 notre allié Fakourou- Bamba, réussit ;i contenir en 1895 la colonne dirigée contre lui parle commandant IMontcil, et nous abusa par de prélenduts négociations. Poussés à Ijout par son manque de loyauté, exnspércs par l'assassinat du capitaine Braulot qui lui avait été envoyé pour négocier la paix, et comprenant le danger de manœuvrer, comme ils l'avaient fait jusqu'alors, par petits paquets, les Français résolurent enfin une manccuvre d'enscmlde qui aboutirait soit à la capture, soit à la mort de notre irréductible adversaire (1898).

Trois colonnes s'ébranlèrent à la fois. Le commandant Caudrelier reprenait Kong et rejetait Samory au nord-ouest. Il se heurtait contre le commandant Pineau, qui ne lui laissait plus d'autre ressource que de se jeter dans l'hinterland de la république de Liberia. Une troisième colonne, celle du commandant Lartiguc, l'avait déjà prévenu. Battu à Doué et Ngaoué (20 et 21 juillet), poursuivi à outrance par le lieutenant W((;lfell, qui lui infligea un nouveau désastre à Tiafeso (9 septembre), il fut atteint dans sa fuite éperdue à Guélémou (28 scplcmlire) par le capitaine Gouraud, et fait prisonnier par le lieutenant Jacquia et le sergent Bratières. C'était une grande victoire. Désormais la paix française allait régner au Soudan, et personne n'oserait plus nous résister en face dans l'Afrique occidentale.

Samory a depuis été conduit à Saint-Louis, et, bien ([u'il ait essaye de se dérober à la captivité par une tentative de suicide, il a été interné au Gabon, et a de la sorte grossi le nombre des princes dépossédés par nous, et que nous avons laissé vivre sons la protection de notre drapeau.

Noire autre ennemi soudanais, le fils d'Al-Hadji Ornai-, l'exsullan de Segou, Ahmadou, n'aurait pas mieux demandé qu";i continuer à nous disputer la domination du bassin du Niger. Si même il s'était concerté avec Samory, cette coalition aurait pu

devenir (laiigcreusc, mais il n'avait, ni l'éncrftic ni la persévêi-ancc (le l'alrnamy de rOuassouioii. Il proféra recoui'ir à la ruse cl excita sous main contre nous divei's soulèvements. Successivement chassé de tous les points qu'il occupait, grâce aux victorieuses campagnes des colonels Arcliinard et Humbert, abandonné par ses anciens lieutenants, il erre en ce moment, saus prestige et sans ressources, dans les états nigériens. Saus doute il ne tardera pas à tomber à son tour entre nos mains, mais dès atijourd'bui il est réduit à l'impuissance (18!)!)).

Au point de vue militaii'c la (piestion sembh; donc li-ancbée. Nous n'avons plus rien à craindre ni d'Ahmadou, ni de Samory, et les indigènes, découi-agés par leurs défaites répétées, se résignent à la perte de leur indépendance.

Nos progrès dans le Soudan ont été remarquables surtout dans la direction du nord. A peine installés à Bamakou, nos ofticiers cherchaient à descendre le Niger pour se rapprocher de cette mystérieuse Tom])Ouctou, qui les attirait comme l'aimant attire le fer. En juillet 1887, monté sur une canonnière construite à Bamakou, le Mage, le lieutenant Carou descendait le grand fleuve africain, et malgré l'hostilité des Toucouleurs et les déliances des Touaregs, alors les maîtres de Tombouctou, arrivait jusqu'à Kabarah, le port de cette capitale de l'Afrique soudanienne. Forcé de revenir sur ses pas, il rapportait une ample moisson de renseignements sur le commerce de la région, la faune, la flore, le régime des eaux, et pouvait se vanter d'avoir rempli sa mission sans tirer un coup de fusil. Deux ans plus tard, en 188!), le lieutenant Jayme descendait encore le Niger, cette fois avec deux canonnières, arrivait h Kabarah et revenait à son point de départ, après avoir parcouru 1G00 kiloinèti'es en 39 jours. C'était une prise de possession pacilique du pays qui préparait et annonçait la prise de possession définitive.

Ce temps d'arrêt fut heureux pour la France, car nous arrivâmes au moment opportun. Le pays était désorganisé et ruine, les Touaregs ne s'y maintenaient que par la terreur, et, à Tombouctou mémo, bon nombre d'indigènes s'étaient déclarés en notre faveur. En '189o on se décida à marcher sur cette capitale et à y installer une garnison française. Le colonel Archinard, chargé de conduire l'opération, combina une triple marche. Deux colonnes, commandées par Bonnier et Joffre, suivraient la

voie de terre, et la lloltillc, commandée par renseigne Boiteux, descendrait le Niger. Les marins arrivèrent les premiers à Kal)araii le S déccmlM'e. Assaillis par les Touaregs, ils n'hésitèrent pas il prendre rolTensive, et entrèrent à Tombouctou le 15 décembre. Ils s'y installèrent en attendant les colonnes de i-enfort. La colonne Bonnier arriva le 10 janvier 1896, mais pas assez tôt pour sauver l'enseigne Aube et dix-neuf soldats qui tombèrent dans une embuscade à Onroumaïra (2S décembre).

Ronnier prit aussitôt le commandement, déterminé à venger ses compagnons d'armes. Il eut le tort de dédaigner ses adversaires, et tomba lui aussi, à Tacoubao, dans une embuscade, où il fut pris et massacré avec quatre-vingt-deux de nos hommes (12 janvier). La vengeance ne se lit pas attendre. La colonne Jolïre arriva à son tour à Tombouctou, et (juelques jours après, le 14 février, surprit les Touaregs à Goundam. Dès lors, et sans doute parce que la leçon a été rude, les Touaregs n'ont plus reparu que de loin en loin dans la banlieue de Tombouctou et aucune défaillance n'a été signalée chez les habitants. Il est vrai que le sultan du Maroc, dont ils avaient réclamé l'appui, leur a fait savoir qu'ils n'avaient pas à compter sur lui. D'un autre côté nous avons bâti deux forts qui enserrent la cité comme dans un étau, et coupent court à toute velléité d'insurrection; mais les vaincus paraissent s'habituer à noire domination. On a eu le bon esprit de n'inquiéter personne dans ses convictions religieuses. Au lieu des exactions intolérables des Touaregs et des pillages qui constituaient leur système de perception, on s'est contenté d'étaijlir des impôts modérés et réguliers. Aussi l'ordre se rétablit. On commence à réparer les vieilles maisons et à en bâtir de nouvelles. De nouveau les marchés sont animés. C'est à Tombouctou que les lieutenants Hourst et Bluzet ont préparé leur beau voyage sur le Niger, qu'ils ont réussi à descendre jusqu'à son embouciuu'C, prouvant ainsi qu'il ne s'agissait que d(î vouloir pour faire de ce lleuve une artèi'e commerciale de premier ordre. En un mot la vie reprend, et un bel avenir se prépare.

L'occupation de Tombouctou été diversement jugée en France et à l'étranger. En France il ne nunuiue pas d'esprils timorés pour les([uels tout pas en avant, tout accroissement de territoire est considéré comme une calamité publique. Nous n'avons qu'à

les al)an(lonner à leurs siérilcs regrets. Aussi bien à l'élranger on ne s'est pas trompé sur les conséquences de cet acte vigoureux, et (le tous les côtés on nous a cons(Mllé Févacuation de la ville. Notre devoir n'est-il pas, dès lors, tout tracé, et ne devonsnous pas nous maintenir à tout prix à Tombouctou? Nous nous en U()uv(>rons bien, au triple poiut de vu(î commercial, militaire et poli[ii|ue. Tombouctou occupe une position conunerciale incomparable. De deux côtés à la fois, par le Sabara et par le Niger, arrivent dans celte ville des produits variés. Par la voie saliaricnne ce sont les étolTes d'Europe, le tlié, l'Iiuilc de rose, la poudre et surtout le sel. Par la voie fluviale les plumes d'autrucbc, l'ivoire. For, les peaux, le caoutcliouc, les laines, le coton et surtout les esclaves. Ce double commerce était en décadence à notre arrivée, mais il a repris avec intensité. Lorsque, d'un autre côté, le Sahara sera dompté par les locomotives, et les Touaregs transformés en hommes d'équipe ou en gendarmes, certes de grands progrès seront accomplis, et Tombouctou redeviendra la métropole commerciale du Soudan.

Au point de vue militaire, l'occupation de cette capitale nous assure une base d'opération dans tout le Soudan. De Tombouctou nos colonnes pourront rayonner, sans trop de fatigues, du lac Tchad à l'Atlantique et de l'Algérie au Congo. Au moyen de petits vapeurs nous pourrons tenir en respect tous les riverains du Niger. Les maîtres de Tombouctou, par le fait même de leur présence dans cette capitale, seront les maîtres du pays entier.

Au point de vue politique enfui, Tombouctou coupant en deux l'immense zone qui s'étend du Maroc au Soudan, il est probable que cette vieille cité verra renaître son antique prospérité. Les femmes de Tombouctou ont longtemps exercé dans toute l'Afrique l'empire de la mode. Légères et jolies, elles rendront bien vite à leur ville natale sou renom de courtoisie et d'urbanité. L'Université de Toml)ouc(ou, la Sonanké, exerçait jadis une grande inlluence. Encouragés et soutenus par nous, les professeurs et les marabouts de la Sonanké restaurée reprendront sans doute la direction intellectuelle de toute la région. Donc, ne nous faut-il pas rendre justice aux héros modestes qui augmentent notre domaine colonial et assurent ainsi à notre pays l'avenir auquel nous donne droit le rôle historique de la France dans le partage de l'Afrique contre les diverses races européennes?

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