‹ Les colonies francaises; petite encyclopédie coloniale publiée sous la direction de M. MaximePetit;Chapitre 10 sur 62 · COLONISATION LIBRE · texte numérisé non relu

COLONISATION LIBRE

Un État ne fonde pas des colonies simplement dans le but d’étendre le champ de sa souveraineté. La mise en valeur d’une colonie est la raison d’être de sa création. Or, pour mettre en valeur une colonie, il faut avant tout des colons. Le colon n’est pas moins nécessaire que la colonie. Le prince de Bismarck avait le sentiment de cette vérité lorsqu’il disait dans une phrase souvent citée depuis : « L’Angleterre a des colonies et des colons, la France des colonies sans colons, et l’Allemagne des colons sans colonies. »

Le colon, cet être précieux et indispensable, n’est pas un être quelconque. Il ne faut pas croire que le premier venu, qui ne trouve pas à gagner sa vie dans la métropole, puisse s’improviser colon. La conception latine d’après laquelle un des avantages principaux de la colonisation serait d’être un remède au paupérisme doit être considérée aujourd’hui comme un point de vue dépassé. Pour réussir aux colonies, il faut des qualités sérieuses et variées, et le colon idéal est en un certain sens un homme d’élite.

En premier lieu, il faut au colon des qualités physiques, la santé et la jeunesse. C’est peine perdue que d’envoyer aux colonies des êtres usés ou alcooliques que le climat intertropical aura vite dévorés, oubien encore des individus trop avancés en âge qui s’acclimateront difficilement. Le nouveau colon ne doit être ni trop jeune ni trop vieux. Trop jeune, il n’a pas l’autorité et l’expérience des affaires nécessaires pour diriger une entreprise et réussir. Tout au plus sera-t-il susceptible d’être utilisé en sous-ordre dans une situation secondaire où il apprendra à connaître le pays et pourra se créer des relations utiles pour plus tard. Trop vieux, il se pliera difficilement à une vie nouvelle et n’aura plus le temps de ramasser une fortune pour revenir en jouir en France.

Il faut ensuite au colon de sérieuses qualités morales. Ne doit-il pas lutter contre l’ennui qui naît de l’isolement, résister au découragement qu’engendrent les premiers obstacles, avoir la volonté de s’astreindre à une hygiène rigoureuse et de maîtriser ses passions (1)? Les caractères faibles font mieux de rester en Europe. Aux colonies, plus encore qu’en France, il faut pour réussir de l’énergie et de l’activité.

En troisième lieu, le colon doit avoir des connaissances variées. Il lui faut connaitre un peu tous les métiers, être capable de se tirer d’affaire lui-même sans le secours d’autrui. On peut toujours en Europe recourir aux services d’un professionnel. Aux colonies, cela serait beaucoup trop onéreux et ne serait même pas toujours possible. En d’autres termes, l’individu doit être capable de s’adapter à un état de civilisation où la division du travail et des occupations est poussée moins loin que chez nous.

Il faut enfin que l’aspirant colon sache ce qu’il veut faire. On ne va

(1) Dr Treille, Principes d'hygiène coloniale (Paris, 1899, in-8®).

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pas aux colonies. On va exercer une certaine profession dans une colonie déterminée., et pour cela il faut commencer par étudier et le pays où l’on veut s’établir, et les conditions dans lesquelles on peut y exercer cette profession. Aux colonies, comme en Europe, rien ne s’acquiert sans élude préalable et sans peine.

Voilà le colon type, l’homme qu’il faut à nos colonies. Mais où le prendre ? On peut le rencontrer en France, aux colonies ou Ji l’étranger.

a) 11 peut d’abord venir de France. Quoi qu’on en dise? il ne faut pas considérer comme des obstacles insurmontables l’état stationnaire de la population française et ses habitudes casanières. Un nombre assez restreint d’émigrants — quelques milliers — suffirait à imprimer à l’activité économique de .nos colonies une impulsion décisive. Leur départ ne laisserait pas dans la métropole un vide sensible. Il suffirait même de détourner vers nos colonies une partie du courant d’émigration qui va se perdre chaque année dans l’Amérique du Sud.

Pendant longtemps, l’opinion publique en France est restée indifférente ou hostile à l’expansion coloniale.

C’est seulement depuis quelques années qu’une transformation notable a commencé à s’opérer. Un parti colonial s’est fondé, qui a multiplié les conférences, les brochures, les articles de journaux et de revues pour faire connaître nos colonies. Des associations ont été créées dans le but de renseigner et d’aider les futurs colons : la Société française de colonisation en 1883, le Comité Dupleix et V Union coloniale française en 1894. Cette dernière surtout, la plus riche et la plus puissante de toutes, a réuni de nombreux documents sur nos colonies; elle possède depuis 1897 un organe, La Quinzaine coloniale., qui abonde en renseignements précieux ; elle subventionne des cours libres d’enseignement colonial à la Sorbonne ; enfin elle a créé des filiales qui s’adressent à des catégories spéciales d’émigrants {Ligue coloniale de la jeunesse. Société française d'émigration des femmes). C’est grâce à l’aide réciproque que se sont prêtée l’Union coloniale et les autorités locales de la Nouvelle-Calédonie qu’un courant d’émigration libre, relativement important, a été dirigé depuis quelques années sur ce pays. Depuis le mois de juin 1895, trois cent soixante-dix-neuf familles d’émigrants ont été installées en Nouvelle-Calédonie (sans compter cent quarante-huit concessions accordées à des jeunes gens du pays), trente-neuf seulement sont reparties (1).

Mais la meilleure propagande est celle qui est faite par les colons euxmêmes, qui excitent leurs parents ou leurs amis restés en France à venir les rejoindre. Cet autorecrutement est le plus efficace de tous, et c’est celui qui exige le moins de peines. Malheureusement, il ne se produit d’ordinaire qu’assez tard, lorsque les premiers arrivés ont réussi. Néanmoins ce recrutement automatique a déjà attiré de nouveaux colons en Nouvelle- Calédonie et au Tonkin.

L’action du gouvernement en cette matière est assez limitée. On peut

(1) Discours de M. le gouverneur Feillet à l’ouverture du conseil général de la Nouvelle-Calédonie, juin 1899.

demander à l’État de renseigner ou d’aider les colons. Fournir des renseignements à tous ceux qui ont besoin de connaître nos colonies est un devoir pour l’administration des Colonies. Elle publie des statistiques, trop souvent d’ailleurs tardives ou irrégulières, mais cela ne suffit pas. Elle avait autrefois installé au Palais de l’Industrie une Exposition permanente dont les collections ont été dispersées en 1897, lorsque ce palais a été démoli. De là une lacune. Elle a été en partie comblée par la création d’un Office colonial (décret du 14 mars 1899).

Mais l’État doit-il aller plus loin et fournir aux émigrants une aide matérielle? C’est la question de la colonisation officielle. Elle a été surtout pratiquée en Algérie. D’après l’opinion des hommes les plus compétents, elle est aujourd’hui condamnée par l’expérience. Les passages gratuits sont souvent accordés à des personnes qui n’ont rien de ce qu’il faut pour réussir. Les vrais colons ne sont pas d’ordinaire ceux qui débutent par mendier les faveurs officielles. Le rôle de l’administration des Colonies est de mettre toute sa complaisance à renseigner avec exactitude et rapidité ceux qui s’adressent à elle. Mais cela fait, elle doit, sous peine d’engager lourdement sa responsabilité morale, laisser les émigrants se décider et partir à leurs risques et périls.

b) Les colons peuvent en second lieu se recruter dans les colonies elles-mêmes. L’élément français peut, en effet, se développer naturellement aux colonies par suite de l’excédent des naissances sur les décès. Puis, lorsque la population est ainsi devenue suffisamment dense, elle peut être ensuite tentée de se répandre dans les pays avoisinants. C’est ainsi que des créoles des Antilles françaises se sont établis à la Guyane, et des natifs de Bourbon à Madagascar et à la Nouvelle-Calédonie. Il serait sans doute illusoire de compter beaucoup sur cet élément. Les Antilles et la Réunion sont de bien petites îles, et, dans les autres colonies, l’infériorité numérique accentuée du sexe féminin constitue un obstacle des plus fâcheux à l’accroissement de la population. Mais il y a un autre élément qu’il ne faut pas oublier; des fonctionnaires ou des soldats que le gouvernement a envoyés aux colonies peuvent quitter le service de l’Etat et y rester comme colons. Le gouvernement général de Madagascar a ainsi essayé de retenir dans cette île par certains avantages les soldats arrivés à l’époque de leur libération.

(■) Enfin, le colon peut venir de l’étranger. Un certain nombre d’Anglais ou d’Allemands sont venus apporter leur travail et leurs capitaux dans nos colonies et contribuent ainsi à leur développement économique. Quelle politique suivre à leur égard? 11 faut ici se garder de deux écueils: le premier consistant à leur accorder des droits politiques et à leur donner une part quelconque dans la direction de nos affaires; le seconda les vexer et à les décourager par une politique tracassière. Mieux vaut les attirer vers nous. Les demandes de naturalisation ne se produiront jamais, sans doute, qu’à titre exceptionnel. Mais les enfants de ces étrangers, nés dans les colonies françaises, seront Français à leur majorité à défaut de réclamation contraire (décret du 7 février 1897 étendant aux colonies les dispositions de la loi de 1889 sur la nationalité).

Faisons un pas de plus. Un colon, quelle que soit son origine, Français

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d’Europe, créole ou étranger, veut s’établir. Que peut-il faire ? Comme partout ailleurs, il peut opter entre l’agriculture, le commerce ou l’industrie.

Abstraction faite des mines, qui constituent jusqu’ici la principale richesse de la Nouvelle-Calédonie et qui, ailleurs, au Tonkin, à Madagascar et en Guyane offrent de séduisantes perspectives d’avenir, l’industrie européenne est peu développée dans nos colonies, et il ne semble pas que l’on fasse grand’chose pour l’encourager. Les producteurs de la métropole lui sont même en général hostiles, redoutant la concurrence que pourraient leur faire des industries similaires établies dans des pays neufs et disposant d’une main-d’œuvre à bon marché.

Le commerce colonial paraissait autrefois particulièrement séduisant alors que l’on attachait une importance exagérée au taux élevé des profits. Encore aujourd’hui on présente assez volontiers les débouchés que les colonies peuvent offrir aux produits métropolitains comme une des raisons d’être de l’expansion coloniale. Cette manière de voir comporte une grande part d’illusion. En réalité, les indigènes de nos possessions sont trop pauvres ou trop peu nombreux pour pouvoir acheter des quantités importantes de produits français. Le petit commerce local, accaparé par les Chinois et les indigènes, échappe aux Européens. Il ne reste à ceux-ci que le grand commerce d’exportation dont le développement se trouve limité par les raisons que nous venons d’indiquer.

Enfin, le colon peut se faire agriculteur. M. Chailley-Bert a rendu à la cause coloniale un service inappréciable en faisant pénétrer dans l’esprit public cette vérité que nos colonies sont aujourd’hui dans Vâge de L'agriculture. Le développement de la production agricole coloniale est tout d’abord la condition nécessaire de l’expansion commerciale. La loi des débouchés de Jean-Baptiste Say est l’expression d’une vérité éternelle. Les habitants de nos colonies ne peuvent acheter des marchandises d’Europe que dans la mesure où ils vendent eux-mêmes leurs propres produits. Donc, l'agriculture d’abord ; le commerce et l’industrie viendront ensuite par voie de conséquence et par surcroît. D’un autre côté, l’agriculture est le véritable moyen d’asseoir définitivement notre domination pacifique dans le pays. Le commerçant et le fonctionnaire ne font que passer. Le colon propriétaire reste. Ses intérêts et ceux des indigènes sont solidaires, et, au bout de quelques années, ces derniers prennent confiance dans l’homme qui s’est installé- au milieu d’eux à titre définitif. Quant aux chances de gain, elles sont sérieuses et solides. La France fait venir aujourd’hui de l’étranger la presque totalité des denrées coloniales qu’elle consomme. Pourquoi ses colonies n’arriveraient -elles pas à les lui fournir (1)?

(i) En 1898, par exemple, l’étranger a fourni à la France 163 000 000 kilogrammes de café, 34 000 ooo kilogrammes de cacao, 2 090 ooo kilogrammes de thé, 200 000 000 kilogrammes de coton. La même année, nos colonies nous ont envoyé les quantités dérisoires de 13 000 OOo kilogrammes de café, i Ooo 000 kilogrammes de cacao, 20 000 kilogrammes de thé et 2 000 kilogrammes de coton. Ces chiffres montrent la marge énorme que la production coloniale a devant elle. (Cf. la circulaire du ministre des Colonies du ler août 1898.)

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Le gouvernement et les autorités locales commencent aujourd’hui à comprendre toute l’importance de l’agriculture coloniale. Des jardins d'essais ont été créés dans le but de répandre les meilleures semences et de vulgariser les méthodes de cultures perfectionnées. Des directions de l’agriculture ont été instituées dans plusieurs colonies. Les concours agricoles se sont multipliés. En même temps, les questions agricoles coloniales ont été traitées avec compétence dans des publications dont l’apparition est l’indice éclatant de cette tendance nouvelle (Revue des cultures coloniales^ fondée en juin 1897 ; Bulletin économique de V Indochine^ depuis le juillet 1898).

Supposons maintenant que notre colon ait fait son choix. Il veut être, par exemple, agriculteur. L’économie politique nous apprend que la production des richesses comporte trois facteurs : le travail, la nature et le capital. Appliquons à notre cas particulier cette vérité d’ordre général. Elle signifie qu’il faut au colon trois choses essentielles : de la maind'œuvre^ de la terre et du crédit. Gomment va-t-il se les procurer?

Sur ces deux derniers éléments, inutile d’insister ici. Il nous suffit de renvoyer aux chapitres où il est traité du régime des terres et du crédit colonial. Le problème de la main-d’œuvre, au contraire, appelle de plus amples développements. C’est, d’ailleurs, le point essentiel. Plus on étudie les questions coloniales, plus on se pénètre de cette vérité que la difficulté fondamentale, celle qui, par contre-coup, engendre toutes les autres, réside dans l’insuffisance radicale de la main-d’œuvre.

Où trouver, en effet, des travailleurs? S’adressera-t-on d’abord à des Européens? Mais, aux colonies, ils sont peu nombreux, et, d’un autre côté, ils ne peuvent pas, en général, se livrer aux travaux manuels sous les tropiques sans danger pour leur santé. La Nouvelle-Calédonie est à peu près la seule de nos colonies où l’Européen puisse travailler la terre lui-même. En dehors de cette île, on cite les points qui, grâce à leur altitude, pourraient être accessibles à la petite colonisation européenne. Dans nos colonies, l’Européen est chef d’entreprise, contremaître, surveillant, mais il ne loue pas ses bras. Il y a bien, il est vrai, la maind’œuvre pénale dans nos colonies pénitentiaires, mais nous verrons que les condamnés aux travaux forcés et les relégués ne rendent qu’un travail dérisoire. Quant aux forçats libérés, leur emploi présente des inconvénients de plus d’une sorte. Cette catégorie de travailleurs ne se rencontre d’ailleurs qu’en Guyane et en Nouvelle-Calédonie.

Ne pouvant guère compter sur la main-d’œuvre européenne, s’adressera-t-on aux indigènes? Le parti est tout indiqué, et c’est la solution la plus simple et la plus naturelle du problème de la main-d’œuvre. Il s’agit là d'individus qui se trouvent déjà dans le pays et qui sont faits au climat. On objecte, il est vrai, ordinairement la paresse naturelle de , l’indigène et la facilité avec laquelle il abandonne le travail. Mais les,' personnes qui ont le plus d’expérience en ces matières répondent qu’il' est toujours possible d’obtenir du travail de l’indigène à la condition de savoir le prendre. Il faut seulement se conduire loyalement à son égard, lui rendre l’existence supportable sur le chantier, eu égard à sa conception de la vie, en lui accordant même quelques douceurs, et, enfin.

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développer chez lui, si cela est nécessaire, le désir de gagner de l’argent en lui communiquant de nouveaux besoins (1). C’est l’affaire du colon. Au gouvernement de lui donner une bonne législation sur la main-d’œuvre lui offrant un recours rapide et efficace contre le travailleur indigène qui n’exécute pas ses engagements. Une procédure longue et coûteuse, aboutissant à une condamnation à des dommages-intérêts contre un travailleur insolvable qui ne remplit pas ses obligations est une ressource illusoire. Il faut une sanction sérieuse et immédiate. Et ici se pose la question de savoir s’il n’y a pas lieu d’aller jusqu’à considérer comme un délit pénal passible d’emprisonnement le fait du travailleur indigène qui se refuse à exécuter un contrat de travail. Des arrêtés sur le travail des indigènes pris par le géne'ral Gallieni à Madagascar et par M. Doumer en Indo-Chine se sont prononcés en ce sens.

Mais si recommandable que soit la main-d’éeuvre indigène, elle est malheureusement insuffisante. Et c’est là le grand mal dont souffrent nos colonies : les indigènes ne sont pas assez nombreux. Aux Antilles, les Caraïbes ont disparu bientôt après l’arrivée des Européens. A la Guyane, il est inutile de parler des rares bandes d’indiens qui errent dans les forêts. La population de l’Afrique occidentale, décimée par la traite et les cruautés des tyrans indigènes dans le genre de Samory et de Rabah, est très clairsemée. A Madagascar, on s’est aperçu que les indigènes sont sensiblement moins nombreux qu’on ne l’avait cru tout d’abord, et le manque de bras a été immédiatement la grosse pierre d’achoppement. En Nouvelle-Galédonie, le nombre des Canaques diminue presque à vue d’œil. Seul, le delta du Tonkin contient une population dense, où les colons européens peuvent venir recruter des travailleurs. Grâce à un système ingénieux de métayage, ils peuplent peu à peu les concessions qui leur ont été accordées dans les régions montagneuses à peu près désertes du haut Tonkin. Mais, sauf en Indo-Chine, partout la maind’œuvre indigène est tout à fait insuffisante.

En présence de cette situation, le gouvernement peut d’abord chercher à encourager l’accroissement de la population (et on peut citer en ce sens plusieurs mesures curieuses prises par le général Gallieni à Madagascar, entre autres, l’impôt sur les célibataires); il peut aussi, le cas échéant, prohiber ou soumettre à certaines conditions l’émigration des travailleurs indigènes hors de la colonie (2). Mais, souvent, force est de recourir à une mesure plus radicale, qui consiste à aller chercher au dehors, et quelquefois à l’autre bout du monde, les travailleurs qui ne se trouvent pas dans le pays. De là l’esclavage avant 1848 et, depuis, l’immigration des coolies.

Sous l’ancien régime, les colonies de plantations françaises, comme les colonies étrangères, avaient eu largement recours à la main-d’œuvre servile. La traite était non seulement autorisée, mais encouragée. Golbert

(1) Voir à ce sujet la très intéressante communication de M. le lieutenantcolonel Thys à l'Institut colonial international (session de Bruxelles, avril i899).

(2) Décret du 17 juin 1895 pour le Sénégal; arrêté local du 26 avril 1897 pour Madagascar; arrêté local du 7 juillet 1900 pour le Congo; arrêté local du 29 octobre 1900 pour les Comores.

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avait accordé une prime de 13 livres pour chaque tête de nègre introduit aux îles françaises. Néanmoins, les planteurs se plaignaient continuellement du petit nombre des nègres et de leur prix élevé. Une pïece d'Inde, c’est-à-dire un esclave de quinze à trente ans bien constitué, valait de 1 000 à 2 000 livres aux Antilles à la fin du xviii® siècle. Il y avait alors dans ces îles six ou huit esclaves contre un blanc. Un édit de mars 1685, célèbre sous le nom de Code noir, réglait leur situation. Entre les propriétaires blancs et les esclaves noirs, les mulâtres et les affranchis constituaient une classe intermédiaire méprisée par les uns et jalousée par les autres.

Les antagonismes sociaux engendrés par ces haines de race troublèrent profondément nos colonies à l’époque de la Révolution. La Convention supprima l’esclavage (décret du 16 pluviôse an II), et le premier consul le rétablit (loi du 30 floréal an Xj. Après 1815, le gouvernement français crut possible d’arriver à la disparition progressive de l’esclavage en supprimant la traite. Mais cette interdiction légale ne l’empêchait pas en fait, elle la rendait seulement plus atroce encore en lui imposant la nécessité de se dissimuler. Le gouvernement de Juillet changea de tactique en s’attaquant directement à l’esclavage : il prit toute une série de mesures préparatoires dans le but d’en faciliter l’abolition progressive. Le décret du 27 avril 1848 accomplit cette grande réforme sociale en proclamant la suppression immédiate et complète de l’esclavage. Une indemnité, d’ailleurs tardive et assez médiocre, fut accordée aux anciens propriétaires (loi du 30 avril 1849).

Malheureusement, les haines sociales ont survécu, particulièrement aux Antilles plus encore qu’à la Réunion, à cette mesure de réparation. Les anciens esclaves et leurs descendants ont montré une invincible répugnance à s’engager comme travailleurs libres chez les propriétaires blancs ou mulâtres. Formant la majorité de la population et armés du droit de suffrage, les hommes de couleur ont montré une tendance naturelle sans doute, mais qui n’en est pas moins fâcheuse, à abuser de leur pouvoir. Les idées subversives ont trouvé chez les noirs, vaniteux et crédules, un terrain admirablement préparé. Les incendies de la Guadeloupe en 1899, les troubles qui ont ensanglanté la Martinique au début de l’année 1900 montrent, hélas! que le mal tend à s’aggraver.

L’esclavage supprimé, les planteurs des Antilles et de la Réunion eurent recours à l’immigration réglementée, qui en est en quelque sorte un succédané. Voici en quoi elle consistait : on allait chercher en Afrique ou en Asie des convois entiers de nègres, de Chinois ou d’Hindous que l’on introduisait dans la colonie et qui s’engageaient à y travailler pendant un certain temps. Une fois arrivés à destination, ces travailleurs étaient répartis entre les différentes habitations. Des règles minutieuses réglaient la situation de ces immigrants pendant la traversée, ainsi que leurs droits et leurs obligations dans la colonie fl). Des fonctionnaires spéciaux (protecteurs des immigrants, syndics) étaient chargés de veiller

(i) Voir le décret du 27 mars 1852 et toute la série des textes postérieurs, arrêtés locaux, puis décrets qui se trouvent réunis dans la « Bibliothèque coloniale internationale » , ire série, La Alain-d’ œuvre aux colonies, t. III.

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sur eux. A l’expiration de leurs cinq ans, les immigrants pouvaient soit demander leur rapatriement, soit contracter un nouvel engagement. L’introduction et le rapatriement de ces engagés avaient lien, d’ordinaire, aux frais de la colonie, qui essayait ensuite de se faire rembourser, en partie au moins, par les planteurs intéressés.

Tel est, en quelques mots, ce système, qui a soulevé, au triple point de vue moral, politique et économique, des critiques vives et méritées, mais qui a eu, au point de vue pratique, l’avantage de fournir aux planteurs une main-d’œuvre assurée sans laquelle la production des îles n’aurait pas pu se soutenir. On s’adressa d’abord à l’Afrique; mais, en 1859, à la suite d’incidents scandaleux (le recrutement des travailleurs à la côte déguisait une véritable traite), l’immigration africaine fut prohibée. On se tourna alors vers la Chine d’abord, puis bientôt vers l’Hindoustan. Ce pays à population surabondante est le grand réservoir d’hommes où les colonies de toutes les puissances sont venues à la fois chercher des bras. Deux conventions ont été passées à cet effet par la France avec l’Angleterre le 23 août 1860 et le juillet 1861. Mais, dans la suite, le gouvernement des Indes anglaises a mis fin à cette immigration pour les colonies françaises, en invoquant comme motifs soit l’insalubrité du climat, soit Jes mauvais traitements infligés aux coolies et l’insuffisance des garanties qui leur étaient accordées dans nos colonies (Guyane, 1 876 ; Réunion, 1882 ; Antilles, 1888). A la Martinique, le conseil général, composé en majorité d’hommes de couleur, avait, d’ailleurs, déjà voté, le 18 décembre 1884, l’abolition du travail réglementé. Étant donné que les coolies sont considérés comme des concurrents à écarter par les noirs des Antilles, il n’est pas vraisemblable que la reprise de l’immigration soit demandée dans ces îles, qui, d’ailleurs, n’en auraient nullement besoin si leur population était plus laborieuse. La Réunion, au contraire, qui avait toujours eu recours dans une mesure beaucoup plus large à l’immigration, a souffert davantage de sa suppression.

Diverses colonies ont essayé à plusieurs reprises de trouver des travailleurs en dehors des Indes anglaises, mais elles n’ont jamais pu arriver à créer un courant de quelque durée. La Nouvelle-Calédonie a eu recours plusieurs fois à l’immigration néo-hébridaise, qui a été suspendue en 1882 et en 1885, à la suite des abus auxquels elle donnait lieu. En 1895, elle a fait venir un convoi de cent cinquante Tonkinois et, depuis, deux convois de Javanais. La Réunion a été autorisée en 1888 à recruter des travailleurs dans la colonie portugaise de Mozambique et a reçu, depuis la conquête de Madagascar, quelques Fahavalos. On s’est également préoccupé d’introduire dans cette île des Javanais, des Tonkinois et des Chinois. La Guadeloupe a fait venir en 1894 un convoi de cinq cents Japonais. A la même époque, la Guyane a demandé des Sénégalais. De petites îles peuvent ainsi trouver une aide appréciable. Mais où prendre jamais les bras nécessaires pour cultiver de grands pays comme Madagascar et exécuter tous les travaux publics dont ils ont besoin? L’œuvre coloniale se heurte sans cesse à cette difficulté insoluble : il n'y a pas sur la surface du globe assez d'habitants pour mettre en valeur tous les pays neufs.

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