‹ Les colonies francaises; petite encyclopédie coloniale publiée sous la direction de M. MaximePetit;Chapitre 20 sur 62 · LES · texte numérisé non relu

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LE PAYS

Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie pris ensemble constituent, entre la Méditerranée et le Sahara, une unité géographique, sorte d’île montagneuse à laquelle on a donné le nom d’Afrique Mineure, de Maghreb ou de Berbérie. La partie occidentale de la Berbérie, le Maroc, est restée jusqu’ici en dehors de l’in- . fluence européenne; le Maroc a été préservé par les rivalités mêmes des puissances qui se disputent sa succession, succession que la France saura sans doute recueillir, car elle y a plus de droits que quiconque. Elle a déjà pris possession, à des titres divers, de la partie centrale, qui cor-

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respond à l’ancienne régence d’Alger et de la partie orientale, la régence de Tunis, dont elle exerce le protectorat.

L’Algérie fait face, de l’autre côté de la Méditerranée, aux rivages du Languedoc et de la Provence, à 600 kilomètres de Port-Vendres, à 770 kilomètres de Marseille. Elle n’est séparée de la Tunisie à l’est et du Maroc à l’ouest que par des frontières purement conventionnelles ; la limite avec le Maroc n’a été tracée que jusqu’au Teniet-es-Sassi. Vers le sud, l’Algérie se prolonge indéfiniment, si l’on tient compte de son hinterland saharien ; mais ce hinterland, dont la partie occupée est déjà aussi étendue que l’Algérie même, ne saurait en être considéré comme une annexe et doit être étudié à part. Envisagée dans ses limites naturelles, sans y comprendre le Sahara, l’Algérie a environ 300000 kilomètres carrés.

La Berbérie forme, relativement au continent africain, une sorte de hors-d’œuvre, que tous ses caractères, son relief, son climat, ses habitants, rattachent à l’Europe méridionale. Elle est couverte de plissements en partie récents, que leur constitution géologique relie aux plissements analogues qui bordent la Méditerranée occidentale, notamment à ceux de l’Apennin et de la Cordillère bétique. La limite naturelle de l’Europe est plutôt le Sahara que la Méditerranée.

Nature et relief du sol. — Les terrains anciens, gneiss, micaschistes, etc., occupent peu de place en Algérie. Ils sont, comme en Italie, situés sur le bord de la mer et, comme en Italie aussi, accompagnés de roches éruptives récentes; telle est la constitution de l’Edough, des massifs de Gollo et de Djidjelli, de la Grande-Kabylie. C’est contre ce massif ancien, en partie effondré, que se sont appuyées les couches des chaînes plissées, composées principalement de terrains jurassiques et crétacés. Le plissement des chaînes calcaires algériennes a été une œuvre de longue haleine et résulte de mouvements répétés ; mais ce sont les derniers, ceux de la période tertiaire (éocène et miocène supérieur) qui ont imposé à l’Atlas son orographie. Les dernières périodes géologiques ont surtout été marquées par une forte dénudation de la surface et l’amoncellement dans les parties basses des produits de cette destruction, qui, sur de vastes espaces, cachent l’ossature des chaînes.

L’Algérie, dans son ensemble, est très accidentée et d’un relief très tourmenté. C’est une haute terre comprise entre deux séries de plissements montagneux, de direction à peu près parallèle à la côte, et qu’on peut appeler l’Atlas Tellien et l’Atlas

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Gorges de la Chiffa. La cascade. — Phot. Neurdein.

Saharien. Il faut franchir ces bordures montagneuses lorsque, de l’intérieur de l’Algérie, on veut gagner soit la Méditerranée, soit le Sahara. Les plaines basses, Chéliff, Mitidja, voisines du

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littoral, ne couvrent qu’une superficie restreinte. Le reste est occupé par des saillies montagneuses, arêtes ou massifs, et par des plateaux à peine ondulés. Le pays se trouve ainsi divisé en une série de zones parallèles dans le sens de la latitude, en une succession de bandes longues et étroites. C’est le trait caractéristique de la configuration de la contrée; ses conséquences se font sentir sur le climat, sur les cultures, sur le genre de vie des habitants. Si l’on veut se faire une idée exacte de la structure de l’Algérie, il faut la rapprocher, non pas de la France, mais de l’Espagne, pays de montagnes et de hautes plaines intérieures comme l’Algérie, divisé, comme l’Algérie, en compartiments qui communiquent difficilement entre eux et avec le dehors. L’Atlas ïellien et l’Atlas Saharien, très écartés dans la province d’Oran, vont en se rapprochant l’un de Tautre vers l’est, de sorte qu’à partir d’une ligne passant approximativement par Batna, Guelma et Bône, c’est l’Atlas Saharien qui seul constitue le relief, ses plis venant relayer ceux de l’Atlas Tellien.

Les massifs littoraux sont extrêmement complexes. On peut y distinguer le massif des Traras, qui paraît être l’extrémité du Rif marocain (1159 mètres au Filhaoucen), le Sahel d’Oran et de Mostaganem, le Dahra, les massifs de Miliana (Zaccar, 1 579 mètres) et de Cherchell, l’Atlas de Blida (1) et le massif de Tablat au nord desquels s’étendent la plaine de la Mitidja et les collines du Sahel d’Alger. On rencontre ensuite la Grande- Kabylie, individualité géographique bien tranchée, vaste hémicycle montagneux dominé par la grande chaîne du Djurdjura (2 3Ü8 mètres au Lalla Khedidja), au nord de laquelle se succèdent la dépression de Dra-el-Mizan, le massif ancien et une chaîne littorale composée de terrains crétacés et éocènes. Puis viennent la chaîne des Babor ou Petite-Kabylie, les massifs de Djidjelli, de Gollo et de l’Edough, au sud desquels se trouvent la dépression de Constantine et la plaine de Bône.

Au sud des massifs littoraux se rencontre, du moins dansl’Algérie occidentale, une grande dépression miocène, composée pour la plus grande partie de plaines basses (sebkha d’Oran,

' plaine du Sig, vallée du Ghéliff), de quelques plaines plus hautes (plaines de Médéa, des Beni-Sliman, des Arib), et qui va se ter- ‘ miner au golfe de Bougie par la vallée de l’oued Sahel.

(i) où se trouvent les gorges, plus célèbres qu© vraiment pittoresques, de la Chiffa.

Le massif du Djurdjura. — Phot. Geiser.

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La grande chaîne, composée surtout de terrains crétacés et éocènes, qui se dresse au delà de cette dépression, aune individualité bien marquée. Elle comprend la chaîne du Tessala et des Beni-Ghougran, le massif de l’Ouarsenis, imposant par sa forme et par sa hauteur (1995 mètres), la chaîne du Dira, qui se bifurque, pour se continuer au nord dans les Bibans et les monts de Gonstantine, au sud dans la chaîne des Maadid et des Rirha; entre les deux s’étendent les plaines de Bordj-bou-Arreridj et de Sétif, zone intermédiaire « qui n’est plus la montagne et n’est pas encore le plateau » (I).

Une dépression tertiaire, d’une altitude de 500 mètres en moyenne, s’étend dans la province d’Oran et comprend les plaines de Tlemcen, de Sidi-bel -Abbés , de Mascara (plaine d’Eghris) et de la Mina. Elle est adossée au massif de Tlemcen, région très spéciale, sans analogue en Algérie, qui donne « le spectacle, rare à l’orient de l’Atlas Marocain, des eaux ruisselantes et des cascades ».

Les hautes plaines de l’Oranie et de la province d’Alger sont très caractéristiques du relief de l’Algérie. Elles sont creusées dans leur partie médiane et suivant l’axe de leur direction d’une série de dépressions salées sans écoulement : le chott Rarbi, le chott Ghergui (1 000 mètres), les Zahrez {840 mètres), le Hodna (400 mètres). Gomme l’indiquent ces altitudes, la hauteur de ces plaines diminue graduellement dans la direction de l’est.

L’Atlas Saharien a pour type orographique général de grandes plaines parallèles séparées par de longs et étroits reliefs, des crêtes arides d’une constitution simple. En beaucoup de points, où il atteint cependant plus de 1 500 mètres de hauteur absolue, il ne dépasse pas de plus de 200 mètres les hautes plaines qui s’y appuient au nord. En d’autres points, les chaînes sont plus nombreuses, plus ramifiées, gagnent en étendue et constituent de véritables massifs montagneux. On rencontre ainsi successivement, d’ouest en est, le massif de Figuig (2136 mètres au Ras-Touila), les monts des Ksours, le massif du Ksel, (2000 mètres), le Djebel-Amour, énorme pâté montagneux, d’accès pénible et de parcours difficile (1 707 mètres au Sidi-Okba), le Djebel-Lazereg, les monts des Ouled-Naïl et du Zab, enfin

(i) Le massif des Bibans (en arabe, les Portes), tire son nom des Portes de fer, sorte de murailles calcaires verticalement redressées, laissant entre elles d’étroits passages, et qu’il fauf franchir pour passer de la région d’Alger dans la région •de Gonstantine.

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l’Aürès, véritable Kabylie du sud (2328 mètres aü Chelia) avec ses prolongements, les chaînes de Tébessa. Par delà Batna, à mi-chemin entre cette ville et Biskra, se trouve la gorge d’El- Kantara (1).

La division usuelle de l’Algérie en trois régions (Tell, Hauts- Plateaux, Sahara) n’est qu’à moitié juste et ne tient pas compte d’un assez grand nombre de différences. En réalité, on peut distinguer : 1° les régions montagneuses du Tell ; 2» les plaines basses du littoral (Mitidja, Ghéliff) ; 3° les hautes plaines cultivables (plaines de Bel- Abbés, de Sétif) ; 4° les steppes; 5° l’Atlas Saharien.

Climat. — L’Algérie appartient à la zone du climat méditerranéen, caractérisée par la division de l’année en deux saisons : la saison des pluies, qui est en même temps la saison fraîche (automne-hiver-printemps), et la saison sèche, qui est en même temps la saison chaude (été). On sait que les mers s’échauffent et se refroidissent plus lentement que le continent. En été, la Méditerranée est donc relativement plus froide que la côte d’Afrique, qui elle-même est moins chaude que l’intérieur; il en résulte un appel d’air vers le sud, qui fait naître en été sur la côte africaine un régime de vents du nord et du nord-est. Ils apportent le beau temps et la sécheresse, car, à mesure qu’ils s’avancent vers des régions de plus en plus chaudes, ils s’éloignent de leur point de saturation. En hiver, au contraire, la mer étant plus chaude que le continent, les vents d’ouest dominent, et les nuages qu’ils apportent se condensent au contact froid des montagnes. Quant au sirocco , c’est un vent qui souffle du sud; l’air est alors très sec, le ciel terne et voilé par d’impalpables poussières qui donnent au ciel des teintes rouges d’incendie, et la température peut exceptionnellement dépasser 40® à l’ombre. Ce vent dessèche l’air et le sol; un vague malaise accable les hommes et les ani-

(i) « El-Kantara — le pont — garde le défilé par où l'on pénètre du Tell dans le Sahara. Ce passage est une déchirure étroite, qu'on dirait faite de main d’homme, dans une énorme muraille de rochers de trois à quatre cents pieds d’élévation. Le pont, de construction romaine, est jeté en travers de la coupure. C’est une croyance établie chez les Arabes que la montagne arrête à son sommet tous les nuages du Tell, que la pluie vient y mourir et que fhiver ne dépasse pas ce pont merveilleux, qui sépare ainsi deux saisons, l’hiver et l’été; deux pays, le Tell et le Sahara; et ils en donnent pour preuve que d’un côté la montagne est noire et couleur de pluie, et de l’autre rose et couleur de beau temps CFromentin). »

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maux ; les plantes souffrent et leurs feuilles sont brûlées comme par la gelée.

Tous les phénomènes du climat oscillent en Algérie entre deux influences : l’influence maritime de la Méditerranée, l’influence continentale du Sahara. L’Algérie subit ainsi l’action alternative d’un bassin d’évaporation et d’un foyer de chaleur. Ces influences se combinent très diversement, suivant la latitude, l’altitude, l’orientation, la proximité de la mer, etc. Tout ce qui peut faire varier le climat à courtes distances se trouve réuni : il en résulte une très grande diversité dans la température, l’humidité, la quantité de pluies, etc. Il n’y a pas un climat algérien, mais des climats algériens.

Les pluies se produisent en général sous forme d’averses violentes et soudaines; elles sont fort irrégulières. Leur quantité varie beaucoup d’un district à l’autre. Dans le Tell, elles sont supérieures en bien"des points à celles qui tombent dans la majeure partie de l’Europe, mais elles se produisent pendant une seule saison, au lieu de se répartir dans tout le cours de l’année, et l’évaporation est beaucoup plus forte. D’une manière générale, la tranche d’eau va en augmentant d’ouest en est et en diminuant du nord au sud; mais le relief surtout joue un grand rôle et amène dans les montagnes une recrudescence des précipitations atmosphériques, qui s’y produisent souvent sous forme de neige.

Sur le littoral, la quantité de pluie annuelle, qui n’est que de 48 centimètres à Oran, atteint 76 centimètres à Alger et 89 à Dellys. Les massifs Telliens participent aux pluies du littoral en raison directe de leur altitude et de leur exposition; la tranche de pluie est voisine de 40 centimètres dans les plaines (Bel- Abbès, Orléansville, Sétif), de 60 à 70 centimètres dans les montagnes. A Fort-National, il tombe jusqu’à 112 centimètres d’eau. Dans les steppes et dans l’Atlas Saharien, les moyennes varient de 40 à 20 centimètres. Au sud de l’Atlas Saharien, les moyennes sont en général inférieures à 20 centimètres.

Au point de vue de la température, les différences sont, également très grandes. Elle est très douce et très égale sur le littoral; à Alger, la moyenne du mois le plus chaud est de 24®, celle du mois le plus froid de 12®. La température, dans le Tell inférieur, descend rarement au-dessous de zéro et ne s’y maintient pas longtemps. La différence entre le jour et la nuit est faible, comme entre l’été et l’hiver. Mais l’air, saturé de vapeur d’eau au contact de la Méditerranée, est très humide, surtout pendant la saison sèche; aussi la chaleur

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y est pénible et déprimante, quoique le thermomètre ne s’élève pas beaucoup.

Heureusement, ce climat du littoral, si peu favorable à l’énergie et au travail, et qui rappelle par plus d’un trait le climat tropical, est loin d’être celui de l’Algérie tout entière. Dans les régions montagneuses et sur les plateaux, le climat n’est pas

Dans le Djurdjura. — Phot. Neurdeia.

seulement différent : il est exactement le contraire de celui de la côte. L’égalité caractéristique du climat maritime disparaît; la température s’élève bien davantage pendant l’été et descend souvent au-dessous de zéro pendant l’hiver. La chaleur, beaucoup plus élevée que sur le littoral, y est beaucoup plus supportable, parce qu’elle est plus sèche; la différence entre le Jour et la nuit est aussi plus tranchée. Or, le froid de l’hiver, la fraîcheur des nuits, sont sains et reconstituants pour l’organisme. Cet état de choses a certainement eu des conséquences très profondes sur l’histoire et l’évolution de l’Afrique du Nord, conséquences qu’il serait intéressant de rechercher.

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Hydrographie. — Le relief et le climat de l’Algérie expliquent l’absence de cours d’eau importants. Point de grandes vallées; les rivières ne sont que des torrents, le plus souvent à sec. On utilise les eaux de quelques-unes d’entre elles pour l’irrigation au moyen de barrages. Parmi les cours d’eau du versant méditerranéen, il suffît de mentionner les principaux. Tels sont la Macta, formée de l’Habra et du Sig; le Chéliff, seul cours d’eau qui, venu de l’Atlas Saharien, réussisse à traverser les plateaux et à atteindre la mer; c’est le fleuve le plus long de l’Algérie, il est formé par les cours intermittents de l’oued Touila et du Nalir-Ouassel, mais n’acquiert d’importance qu’après avoir traversé rOuarsenis par une brèche près de Boghar : il coule alors d’est en ouest, entre l’Ouarsenis et le Dahra. Citons encore Lisser, le Sébaou, l’oued Sahel, alimentés par les montagnes de la Grande-Kabylie ; l’oued el Kébir, formé de la réunion du Rummel, qui baigne le rocher de Constantine (1), et du Bou Merzoug; la Seybouse, qui se termine près de Bône. La Medjerda coule vers le nord-est dans une gorge étroite, jusqu’au moment où elle entre en Tunisie en aval de Souk-Ahras ; son principal affluent est l’oued Mellègue, né comme elle em Algérie.

Dans les steppes, les eaux courantes ont été en général impuissantes à achever le modelé du relief et à s’ouvrir une' issue vers la mer. Les chotts des platéaux ne sont que des basfonds où la neige et la pluie s’amassent en hiver; l’évaporation les transforme bientôt en couches de sel, et nulle part l’eau ne séjourne pendant toute l’année. Les principaux de ces chotts sont les chotts Rarbi et Chergui (occidental et oriental) dans la province d’Oran; les Zahrez dans la province d’Alger; le Hodna, dans la province de Constantine.

Côtes. — Les côtes de l’Algérie sont orientées à peu près est-ouest. Elles ont un développement d’environ 1100 kilomètres. Elles sont généralement élevées et montagneuses, les parties saillantes étant formées le plus souvent par des falaises à pic, et les parties rentrantes par des plages de sable ou de galets. Elles sont fort peu découpées, contrairement à ce que pourrait faire supposer la conformation montagneuse du Tell. On y rencontre cependant quelques larges baies semi-circulaires, abritées par des caps rocheux contre les vents d’ouest et de nord-ouest.

(1) Et l’entoure d’une gorge étroite et profonde.

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les plus mauvais sur cette côte; telles senties baies d’Oran, d’Arzeu, d’Alger, de Bougie, de Philippeville et de Bône (1).

Flore et faune. — La flore de l’Algérie est méditerranéenne comme son climat. « Un naturaliste brusquement transporté de Montpellier à Alger ne s’apercevrait guère du changement.

Gorges d’El-Kantara, près Biskra.

(Battandier et Trabut.) >> Les eucalyptus, les figuiers de Barbarie [opuntia ficus indica), les aloès [agave americana), sont des éléments d’emprunt et ne font pas partie de la flore indigène, quoiqu’ils' -contribuent à donner au pays sa physionomie actuelle. Sur le littoral, la saison des pluies d’hiver est celle pendant laquelle les plantes se développent, et l’été la période de repos de la végétation. Dans les régions élevées et froides.

(i) La baie de Bougie, abritée par les magnifiques rochers rouges du cap Carbon, qui tombent à pic dans les eaux d’un bleu sombre, est une des plus caractéristiques.

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l’hiver arrête aussi la végétation. Les arbres et les broussailles sont pour la plupart à feuilles persistantes. Sur la terre nue ou revêtue d’herbes sèches, on les voit trancher en vert sombre, donnant de loin l’aspect si caractéristique de peau de panthère que présentent tant de paysages algériens.

L’olivier est par excellence l’arbre caractéristique delà zone

Le cap Carbon. — Phot. Neurdein.

méditerranéenne ; il est très répandu dans presque tout le Tell, jusque vers 1 200 mètres d’altitude. Sur le littoral, on trouve en outre le lentisque, le chêne kermès, le palmier-nain, le myrte, le jujubier, l’arbousier, etc., entremêlés de cistes, d’asphodèles, de touffes de diss [ampelodesmos tenax)\ ces plantes et d autres encore constituent la brousse, assez analogue au maquis corse ; cette brousse couvrait les plaines et les coteaux avant la venue des Français, qui l'ont en partie défrichée pour mettre le sol en culture.

On passe de la brousse à la forêt par des transitions insensibles ; quoique l’Afrique du Nord, comme d’ailleurs tou^ les pays méditerranéens, soit dans son ensemble peu favorable à

Vue de l’oasis d’El-Kantara.

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la végétation forestière, quelques belles forêts subsistent cependant encore dans certaines régions de l’Algérie. Les massifs forestiers du Tell sont peuplés surtout de chênes-lièges, de chênes yeuses, de chênes verts, de pins d’Alep, de cèdres, de thuyas. Le chêne-liège, essentiellement silicicole, couvre environ 470 000 hectares et occupe principalement le littoral de l’Algérie orientale. Le cèdre ne couvre pas plus de 35 000 hectares. Il se tient à des altitudes variant de 1 300 à 1 800 mètres; remarquable par ses grandes nappes horizontales de feuillage à étages superposés, il forme des forêts majestueuses; la plus belle est celle de Teniet-el-Had. Le pin d’Alep est très rustique et vient dans presque tous les terrains perméables; il occupe en Algérie de vastes espaces.

Lorsque la quantité de pluie est trop faible pour nourrir la végétation forestière, le sol ne porte que des plantes bulbeuses et des graminées; le steppe, degré intermédiaire entre la terre cultivable et le désert, paraît s’établir dans l’Afrique du Nord là où la tranche d’eau annuelle est en moyenne de 20 à 35 ou 40 centimètres. La plante caractéristique du steppe algérien est l’alfa [stipa tenacissima), le chih {artemisia herba alba), le lygée sparte; d’autres espèces végétales encore occupent aussi de grandes surfaces. Le steppe, qui se relie au Tell par nombre d’intermédiaires, est lui-même interrompu par des îlots forestiers dans les montagnes où les précipitations atmosphériques sont plus abondantes. Les essences dominantes dans l’Atlas Saharien sont le térébinthe ou betoum {pistacia atlantica), le tamarix, le genévrier oxycèdre, le thuya.

La faune, comme la flore, a dans son ensemble un caractère méditerranéen. Les mollusques terrestres et les insectes notamment se rattachent à des espèces ou à des genres de la région méditerranéenne. Parmi les mammifères, l’ours et l’éléphant, qui ont été jadis abondants en Algérie, ont maintenant disparu. 11 existe encore quelques cerfs; les gazelles sont très répandues. Les canidés sont représentés par Tes chacals, très abondantsy les renards. La famille des félins est bien représentée ; si le lion a presque disparu, il n’en est pas de même de la panthère, à laquelle on peut joindre le serval, le chat sauvage, le caracal, le guépard. On rencontre un singe, le magot (pithecus innuus). Dans le sud, on trouve le bubale, l’addax, le mouflon à manchettes ou aroui, le fennec.

Telles sont les conditions naturelles dans lesquelles l’homme est appelé à vivre en Algérie.

Augustin Bernard,

LA POPULATION

Habitants primitifs. — L’Algérie a été habitée à une époque fort ancienne par une race qui ignorait l’usage des métaux et qui, comme nos ancêtres de l’époque quaternaire, se bornait à tailler la pierre pour en tirer des armes ou des outils. De nombreux gisements d’instruments de cette nature ont été fréquemment signalés en plein désert ; les grottes des trois provinces algériennes ont également fourni beaucoup d’armes en pierre rappelant d’une façon étonnante les haches amygdaloïdes des alluvions de la Somme.

A côté de ces instruments simplement taillés, l’Algérie livre, de temps à autre, d’élégantes pointes de flèches, des haches polies, entièrement analogues aux objets que nous recueillons dans nos stations néolithiques et qui se trouvent associés à de grossières poteries.

Les populations qui fabriquaient ces armes et ces outils en pierre étaient-elles autochtones? Il-est difficile de l’admettre. Le musée d’Oran possède quelques crânes recueillis par M. Pallary dans des cavernes renfermant en même temps des débris d’animaux aujourd’hui disparus de la contrée, et ces têtes offrent des ressemblances frappantes avec celles des hommes qui chassaient le renne dans le sud-ouest de la France à la fin des temps quaternaires. M. Verneau a montré qu’une grande migration de ces chasseurs, autrement dit des hommes de Gro-Magnon, avait dû se diriger vers le sud au commencement de notre époque géologique, traverser toute l’Espagne et atteindre le nord de l’Afrique. Les découvertes les plus récentes tendent à faire admettre qu’elle avait été précédée d’une autre migration, composée des mêmes éléments ethniques, qui aurait atteint l’Algérie à une époque plus ancienne. C’est vraisemblablement aux descendants de nos vieux chasseurs de renne, qui étaient de véritables artistes, qu’il faut attribuer les figures gravées sur les rochers du Sud algérien, figures représentant en général des scènes de chasse et souvent des animaux disparus de la région. Ce sont eux, selon toute apparence, qui ont constitué la race atlante dont parlent les légendes grecques et qui ont donné naissance à la race berbère. En effet, au temps des Romains, les Berbères enterraient encore souvent leurs morts dans des dolmens, et certains habitants du Djurdjura n’hésitent pas à affirmer que les restes que l’on retire des dolmens de Roknia sont ceux de leurs ancêtres. Or un grand nombre de sujets exhumés de ces antiques nécropoles présentent tous les caractères essentiels de la race qui vivait dans le sud-ouest de la France à la fin de l’époque quaternaire.

Néanmoins les Berbères modernes ne reproduisent pas tous les traits des hommes auxquels nous rattachons leur origine; divers éléments ethniques sont venus se mélanger aux premiers émigrants et en ont altéré le type. Certains faits ethnographiques ont conduit M. Hamy à penser que parmi ces envahisseurs avaient dû se trouver des Éthiopiens.

Dans le chapitre consacré à l’histoire de l’Algérie le lecteur trouvera

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des renseignements sur les races qui ont successivement envahi la contrée dont nous nous occupons. Il est donc inutile de parler ici de ces conquérants, qui ont tous contribué dans une certaine mesure à modifier les caractères des habitants primitifs. Toutefois il importe de faire remarquer que, sauf les Arabes, les envahisseurs n’ont pas eu, à ce point de vue, une influence bien notable. C’est à tort, notamment, que quelques auteurs ont attribué aux Vandales l’introduction de l’élément blond qu’on rencontre assez fréquemment dans certains groupes berbères. Ils n’ont jamais, en effet, dépassé le chiffre de 50 000 et ils se sont dispersés sur tout le territoire qui s’étend deCeuta à la Tripolitaine; leur nombre diminua avec tant de rapidité qu’en 534 il n’en restait que 1 000 et que ce chiffre se trouva réduit quelques années plus tard à 534. D’ailleurs nous savons qu’il existait des blonds dans le nord de l’Afrique longtemps avant l’arrivée des Vandales : les Egyptiens avaient eu à lutter contre ces hommes, auxquels ils attribuaient une origine septentrionale. Nous sommes tout disposé à les regarder comme les descendants des Gro-Magnons émigrés en Afrique.

Tout autre a été le rôle joué par les Arabes; ils ont modifié considérablement le type de l’ancienne population. A l’heure actuelle, les deux races qui comptent en Algérie sont les Berbères (300 000 environ), arabisés pour la plupart, et les Arabes, en grande partie berbérisés, dont le nombre dépasse un million.

Berbères. — Le type berbère est loin de présenter une homogénéité parfaite. En Algérie, les Berbères forment deux groupes principaux : les Kabyles et les Chaouias. Dans le désert, se rencontre les Touareg^ dont nous nous occuperons à propos du Sahara.

A. Kabyles. — Les Kabyles habitent surtout la Grande et la Petite Kabylie, c’est-à-dire, d’une part, la région montagneuse qui s’étend à l’est d’Alger, entre le littoral et les monts du Djurdjura, et, d’autre part, le pays très accidenté, compris entre Bougie, Philippeville et Sétif. Mais on en trouve aussi dans d’autres régions du Tell, notamment dans les montagnes cultivables à l’ouest d’Alger.

D’une taille au-dessus de la moyenne ('1™,68), le Kabyle est solidement charpenté. Il présente une tête allongée et, quand il n’est pas croisé d’Arabe, des traits qui rappellent ceux d’un grand nombre de nos paysans du centre de la France. Le climat communique à sa peau une teinte légèrement brune. Au point de vue de la couleur des cheveux, on observe deux types chez les Kabyles : la plupart les ont noirs, mais d’autres possèdent une chevelure blonde. Il est probable, comme nous l’avons dit, que ceux-ci reproduisent, sous ce rapport, les caractères des Berbères primitifs. En effet, à part les Vandales, dont l’influence a été presque nulle, tous les éléments ethniques qui sont venus se croiser avec l’ancienne population avaient les cheveux noirs.

Bruns ou blonds, les Kabyles ne se distinguent les uns des autres ni par le vêtement ni par le genre de vie. Le costume de l’homme se compose habituellement d’une sorte de chemise serrée à la taille, qui laisse à nu les bras et les jambes. Un ou deux burnous, parfois un petit tablier

LA POPULATION

de cuir complètent l’accoutrement. Quelques individus portent sous le burnous une chemise à larges manches qu’ils introduisent dans une ample culotte. La tête est souvent recouverte soit d’un foulard, soit d’un morceau d’étoffe enroulé à la façon d’un turban; mais, quand le Kabyle s’expose au soleil, il fait généralement usage d’un chapeau de paille à larges bords et à fond pointu. La chaussure qu’il préfère est la sandale de cuir. La femme se vêt d’une tunique agrafée sur l’épaule et serrée à

Kabyles de Sétif.

(A gauche, type pur; à droite, tj'pes métissés.) [Coll, du Muséum.]

la taille par une ceinture; sa tête est recouverte d’un capuchon. Quelquesunes ont adopté un costume beaucoup moins simple, copié en grande partie sur celui des Mauresques. « Tous les Kabyles, dit le colonel Duhousset, sont d’une saleté révoltante; il n’y a pas un établissement de bains dans toute la Kabylie du Djurdjura. »

Ces Berbères sont sédentaires et habitent des villages, souvent perchés sur le sommet des montagnes, qui, de loin, ont un aspect coquet. Lorsqu’on s’en approche, on voit que les maisons sont construlfes en pierre et que leurs toits à double plan incliné sont couverts en tuiles rouges. L’aspect de ces habitations fait songer aux demeures de nos paysans. L’intérieur des maisons et les rues du village laissent fortement à désirer au point de vue de la propreté. A côté des habitations se trouvent les meules

qui servent à moudre le grain ou à broyer les olives. Ce sont des meules à bras que les femmes sont chargées de mettre en mouvement.

Les Kabyles vivent sobrement, se nourrissant surtout de laitage, de fruits et de couscous, farine granulée qu’on cuit à la vapeur. Grâce à leur activité et à leur amour pour l’agriculture, ils se procurent facilement ce qui est nécessaire à leur existence. A l’aide d’une charrue primitive en bois,

ils mettent en culture les moindres parcelles de terre. Il n’est pas rare de voir un Kabyle suspendu sur le bord d'un précipice pour ensemencer un lambeau de terrain situé le long des parois du ravin. Les céréales, les arbres fruitiers poussent partout où se rencontre un peu d’humus, et les canaux d’irrigation qui sillonnent le pays amènent aux plantes l’eau dont elles ont besoin.

L’indigène de la Kabylie apprend avec une grande facilité tous les métiers manuels; il sait extraire les métaux des minerais, forger le fer, fabriquer des armes, travailler l’or et l’argent, tourner le bois, etc. Des potiers fabriquent une céramique extrêmement variée, notamment des vases à goulots multiples, des vases à fleurs surchargés de décors en creux, en relief ou ajourés, etc. Un grand nombre de ces poteries sont en terre rouge, assez mal cuite, et se brisent facilement ; cependant il en est qui sont recouvertes d’un brillant vernis et qui résistent beaucoup mieux que les premières. Ce qui caractérise d’une manière générale toute cette céramique, c’est le défaut de simplicité.

Il arrive au Kabyle de descendre dans la plaine et d’y exercer le métier de colporteur jusqu’au jour où il aura amassé un petit pécule. Le commerce est, d’ailleurs, une occupation à laquelle il se livre volontiers, et dans presque chaque centre de population se tient un marché qui, même en temps d’hostilité, constitue un terrain neutre. La plus entière bonne foi préside aijK transactions commerciales, et, lorsqu’un achat n’est pas payé au comptant, le créancier, même s’il est Arabe ou Français, peut avoir confiance en son débiteur. La coutume, en effet, autorise le créancier impayé à dépouiller un concitoyen du débiteur récalcitrant. C’est que les habitants d’un même village sont unis par un grand esprit de solida-

Village kabyle.

L’ALGÉRIE

rité et qu’ils encourent des responsabilités collectives. Ainsi, lorsqu’une femme mariée s’enfuit, sa famille doit verser entre les mains du mari abandonné la somme de 150 douros ; si elle ne le peut pas, son clan se cotise pour payer l’indemnité à sa place.

Il résulte de cet esprit de solidarité que les pauvres sont secourus fraternellement. L’hospitalité est regardée comme un devoir sacré, même à l’égard des étrangers. L’extradition est chose inconnue; dès qu’un hôte a été accueilli dans un village, il a droit à la protection de tous.

Ce qui caractérise avant tout le Kabyle, c’est son amour de l’indépendance et son sentiment de l’égalité. Chaque village, par l’intermédiaire de la djemâa^ c’est-à-dire de l’assemblée de tous les citoyens majeurs, élit son chef ou amin (vieillard); chaque quartier ou karouba est administré par un véritable conseil municipal. Le service militaire est obligatoire pour tous, à l’exception des marabouts (prêtres) qui en sont exemptés, sauf dans les cas de guerres saintes. Des dissensions perpétuelles troublent les sociétés kabyles. Les confédérations [khéla)^ embrassant un certain nombre de tribus, sont souvent en lutte les unes contre les autres, et il n’est pas rare de voir un village partagé en deux camps ou çof.

La justice est rendue d’après la coutume ou kanoun^ qui se conserve, non par écrit, mais par tradition ; et souvent les tribunaux français sont obligés d’en tenir compte. Dans les villages, la djemâa juge souverainement; mais l’assemblée des citoyens ne frappe pas à l’aveugle, elle tient compte des faits. Quand il s’agit de l’honneur des femmes, « tout est coupable et également coupable : an geste, un attouchement, etc. Un baiser se paye plus cher qu’un assassinat, et, appliqué sur la bouche, il équivaut à l’adultère ». Le vol est sévèrement puni; cependant un propriétaire n’a pas le droit de frapper des bestiaux qui détériorent ses récoltes « parce que ces bêtes n’ont pas conscience du dommage qu’elles causent ». Tout ce qui touche aux choses rurales est l’objet d’une tendre sollicitude; ainsi détruire un arbre est un grave délit.

A côté de la justice delà communauté se place celle de la famille; les parents peuvent mettre à mort la femme adultère ou lui pardonner. On cite le cas de fils qui ont exécuté leur père parce qu’il s’était dégradé en épousant une négresse.

Entre l’homme et la femme, les droits juridiques sont égaux. Celle-ci, néanmoins, a dans la famille une situation très inférieure : elle est traitée comme une véritable esclave et n’a, en somme, aucune personnalité. La jeune fille peut être vendue par son père, par un frère ou par un oncle, et l’achat de la femme est tellement dans les mœurs kabyles que, pour annoncer son mariage, un homme dit : « J’ai acheté une femme. » Il est des tribus dans lesquelles la jeune fille peut refuser deux fois le mari qu’on lui propose; mais, à la troisième fois. Une lui reste qu’à s’incliner. Une fois achetée, elle est à l’entière discrétion de son maître, qui peut la châtier, voire même la tuer. Le mari peut également répudier sa femme, et, dans les circonstances graves, il la renvoie à ses parents montée sur un âne et conduite par un domestique ou par un nègre, ce qui constitue le traitement le plus ignominieux qu’on puisse lui faire

LA POPULATION

subir. Si l’homme lui a rasé la tête, elle ne trouvera plus à se marier. Dans beaucoup de tribus, la veuve est « pendue » à son mari, ce qui veut dire qu’elle fait partie de sa succession. Toutefois, dans certains cas, la femme se relève aux yeux de la société : lorsqu’elle est mère, par exemple, et qu’elle ne peut allaiter son enfant, elle a droit à une nourrice; en temps de guerre, elle est respectée. Le sentiment inné de justice qui existe chez tous les Kabyles leur a fait accorder encore le droit d’insurrection à la femme mariée quand elle a subi certains outrages.

En somme , dans la communauté kabyle , la femme a surtout des devoirs, tandis que l’homme a presque tous les droits.

Lui seul reçoit quelque instruction dans les écoles dirigées par les marabouts, Ces écoles sont entretenues à l’aide d’un droit ( marnera ) perçu sur les marchés. Les garçons apprennent à lire et à écrire, on leur enseigne aussi quelques versets du Coran. L’instruction est toujours gratuite , parfois elle est obligatoire, mais elle va rarement au delà des limites que nous venons d’indiquer. Cependant un petit nombre d’étudiants, ou tolba^ reçoivent une sorte d’enseignement se- Chanteuse kabyle,

condaire et obtiennent, après cinq ou dix années

d’études un roseau en guise de diplôme ; en général, ce sont ceux Qui deviendront marabouts (prêtres).

Malgré l’insuffisance de ses connaissances, le Kabyle montre certain goût pour la poésie. On trouve en Kabylie des poètes de profession, qui pour la plupart sont en même temps chanteurs. Ces bardes appartiennent à deux catégories : la première comprend les poètes lyriques, qui chantent les louanges de la divinité, célèbrent les hauts faits des guerriers, conservent l’histoire de leur tribu; ils sont comblés de cadeaux et siègent dans les conseils. La seconde catégorie se compose de poètes légers, dont

L’ALGERIE

les chansons, d’une crudité absolue, dénotent une verve intarissable ; ils sont méprisés et ne prennent pas part à la discussion des affaires publiques.

Les bardes kabyles sont, nous venons de le dire, en même temps chanteurs. Ceux qui forment la catégorie de poètes sérieux accompagnent leurs chants du tambourin ; les autres ont recours au tambourin et au hautbois. Ces derniers voyagent en troupe et exécutent des danses, souvent lascives, qui semblent fort goûtées des assistants.

Les femmes elles-mêmes composent un grand nombre de chansons qu’elles débitent sur un air monotone en tournant leurs moulins à bras ou en exécutant leurs autres travaux. On rencontre même quelques chanteuses de profession qui, comme les hommes, s’accompagnent du tambourin. Vêtues bien plus richement que les autres femmes, elles sont aussi méprisées que les poètes légers.

Bien que les Kabyles écrivent aujourd’hui en caractères arabes, leur langue est restée berbère. Au point de vue religieux, ils ont aussi adopté les croyances des Arabes; mais, au fond, ils sont irréligieux et ne montrent aucun fanatisme. En justice, le Coran n’a pas force de loi, et nous avons vu qu’ils se règlent sur les kanoun^ c’est-à-dire sur les coutumes qui étaient en vigueur chez leurs pores à une époque où ils n’avaient pas encore reçu l’islamisme.

B. Chaouïas. — Dans les montagnes de l’Aurès vit une population de langue berbère qui présente de nombreuses traces de métissage; c’est celle des Chaouïas. Trois mille ans environ avant notre ère existaient déjà des bruns et des blonds dans le pays, et depuis cette époque une foule d’éléments ethniques sont venus mêler leur sang à celui de l’ancienne population. Les Chaouïas ont conservé notamment le souvenir de l’invasion latine. En effet, des tribus entières se disent Roumaniya^ et nous pouvons citer dans le nombre les Ouled-Abdi, les Ouled-Ameur-ben-Daoud, les Ouled-Ali-ben-Yousef, les Ouled-Msellem, les Ouled-Mahdi, ainsi que les habitants de Nara et de Manaa. D’une façon générale, ces tribus romanisées habitent le nord-ouest du massif montagneux. A leur suite, les Romains emmenaient des Germains, des Gaulois, des Espagnols. Ce fut surtout dans les montagnes de l’Aurès que leurs généraux du Bas- Empire refoulèrent les derniers Vandales. Enfin des Arabes, bientôt suivis de nègres, vinrent compliquer encore le mélange. Pendant longtemps, des conflits perpétuels existèrent entre les diverses tribus chaouïas, chacune d’elles s’efforçant, sous le prétexte le plus futile, de piller sa voisine.

Ces faits expliquent la diversité des caractères physiques des Chaouïas. Le plus grand nombre, cependant, offre les traits des Kabyles; mais, plus qu’en aucun autre pays berbère, les blonds sont nombreux dans l’Aurès, où ils forment environ le huitième de la population totale.

Les analogies qui existent à tous les points de vue entre les Chaouïas et les Kabyles sont si grandes qu’il nous faudrait répéter à propos des premiers tout ce que nous venons de dire de leurs voisins. Aussi nous bornerons-nous à signaler les caractères qui sont particuliers aux habitants de l’Aurès.

Quoique le mot chaoüia dérive de l’arabe chawi^ qui signifie pasteur,

LA POPULATION

les montagnards dont il s'agit ne se contentent pas d’élever des troupeaux, ils font aussi de l’agriculture et possèdent d’assez beaux jardins. Ils sont sédentaires et vivent dans des villages construits en amphithéâtre au sommet des éminences; mais les maisons, au lieu d’être en pierre, sont construites en pisé, et leurs toits forment terrasse. Des murs maintiennent les terres et assurent la solidité des gradins sur lesquels s’élèvent les habitations. Dans certaines régions, le massii' a été érodé par les eaux, qui ont fini par tailler dans la roche des gradins naturels et

Village chaouïa de Khirane (Aurès) vu de l’ouest.

par creuser de petites grottes qui servent de demeures aux indigènes. C’est ce qu’on voit, par exemple, à Tizigrarine, où les Chaouïas ont converti ces excavations en habitations au moyen de simples murs en pierres sèches qui en ferment l’entrée. On ne peut atteindre ces refuges troglodytiques qu’à l’aide de paliers et de plans inclinés jetés en encorbellement sur des perches horizontales fixées comme des consoles entre les assises du roc. Rien n’est plus curieux que ce village de Tizigrarine avec ses habitations souterraines desservies par des chemins aériens.

On retrouve chez les tribus qui prétendent descendre des Romains certaines coutumes rappelant des fêtes romaines ou chrétiennes. On fête la « fîoM Ini », c’est-à-dire la Noël, en changeant l’une des trois pierres du foyer avec la terre qui l’entoure. Huit jours après, c’est la fête de

L’ALGERIE

« Innar )>, le lei* janvier, dont le nom semble bien dériver de ianuarius; ce jour-là, on nettoie la maison et on remplace ce qui est vieux. Dans la nuit qui précède on mange de la viande et des œufs, et on se souhaite la bonne année. Au moment de nos Rogations, les Chaouïas de tout sexe et de tout âge partent de grand matin et vont, au son des flûtes, cueillir des branches vertes dans la montagne ; après le repas de midi, les femmes dansent et chantent pendant que les hommes jouent de la flûte ou font « parler la poudre » ; puis, tout le monde joue à la balle, et la fête se répète pendant trois jours consécutifs. Enfin, à l’automne, a lieu la fête des récoltes ; c’est l’époque des mariages et des achats.

Les Chaouïas ont, comme les Kabyles, leurs djemâa ou assemblées de notables, chargées d’appliquer les kanoun ou coutumes. Parfois un seul homme exerce le pouvoir dans un village à la façon d’un cheikh. A l’heure actuelle, les kanowi reculent de plus en plus devant le droit coutumier musulman, que notre administration impose aux montagnards de l’Aurès.

Bien moins intelligents, moins actifs, moins industrieux que leurs frères du Djurdjura, les Chaouïas possèdent dans le crâne, dit-on en Algérie, « de la viande au lieu de cervelle ». Il n’existe chez eux rien qu'on puisse comparer à la littérature kabyle. Toutefois, chez les Beni- Barbar, les Inoublen (nobles) font exception. Dans cette tribu presque tous les hommes sont médecins ; il est vrai qu’ils traitent les maladies par des procédés bizarres. Ainsi, pour guérir la fièvre, un lettré trace des signes cabalistiques sur des pelures d’oignon, et chaque jour le malade en jette une. Pour l’anémie, on promène pendant de longues heures une poule noire sur la tête du malade, et si le volatile meurt de convulsions, c’est que le mauvais esprit, cause du mal, s’est incarné dans son corps. Dans beaucoup d’affections, on se contente de placer sur le patient quelques versets du Coran. Les médecins chaouïas ne craignent pas de trépaner la tête de leurs clients, et, malgré l’étendue des ouvertures qu’ils pratiquent, la guérison est la règle générale (1). Aussi voit-on des gens réclamer les soins d’un trépaneur pour le plus petit malaise. On cite même des femmes qui, pour se séparer de leurs maris, n’hésitent pas à se faire enlever un fragment de crâne. Munies du précieux morceau, elles vont trouver le juge, alléguant qu’elles ont dû subir l’opération à la suite des sévices de leurs époux.

Deux dialectes berbères sont parlés par les Chaouïas : le zenalia dans l’Est, et le tmazirt {Vamazygh des Touareg) dans le reste du pays. La langue de l’Aurès abonde, d’ailleurs, en mots latins faciles à reconnaître sous leurs transformations ; ourtho (hortus, jardin); falcio (falco^ faucon); kerrouch {quercus, chêne); millie [mÜliarîum^ pierre milliaire, pierre debout) ; agrado [gradus, gradin) ; etc.

Nous avons vu que, malgré leur conversion forcée à l’islamisme, les Chaouïas ont conservé certaines fêtes anciennes, qui leur avaient été importés par des étrangers.

(i) Cf. Df H. Malbot et Dr R. Verneau, Les Chaouïas et la trépanation du crâne dans l'Aurès (« L’Anthropologie », t. VIII, i897).

LA POPULATION

iLrabes. — L’Arabe d’Algérie est loin d'avoir conservé la pureté de son type originel. Néanmoins, on le reconnaît aisément au milieu des autres races. C’est un homme de taille moyenne (1“,65), avec une peau blanche, des cheveux noirs et lisses, des yeux foncés et un corps maigre. Son crâne, allongé d’avant en arrière, dolichocéphale, présente une forme elliptique d’une régularité parfaite. Sa face, longue et étroite, est caractérisée par l’effacement des pommettes et par un nez mince, long, recourbé à la pointe, peu déprimé à la racine. Le général Faidherbe disait de cette face : « Elle est toute en nez. »

Le costume de l’homme comprend une sorte de longue chemise, un large pantalon serré à la taille, une couverture de laine ou un burnous. Sur la tête, il porte souvent une calotte rouge [chéchia) qu’il entoure d’un turban blanc, et il se chausse de babouches. Les chefs et les habitants des villes introduisent parfois la culotte dans des bottes, et assez fréquemment ils portent en dessous du burnous une petite veste courte.

Il n’est pas rare de voir la femme arabe sédentaire faire usage de vêtements de soie comprenant un ample pantalon et un corsage largement ouvert sur la poitrine, qui est à peine voilée Chef arabe,

par une gaze légère. Ses pieds sont chaussés de fines

babouches. Quand elle sort, elle se drape dans une sorte de châle ou hdik et se couvre la figure d’un voile. On se fait difficilement une idée du temps que les citadines riches consacrent à leur toilette. Elles se noircissent le bord des paupières avec du koheul; elles se rougissent les lèvres en mâchant du souak; elles se teignent les pieds et les mains avec du henna. Pour appliquer le henna il ne faut pas moins de deux ou trois jours, pendant lesquels la femme ne peut ni marcher ni se servir de ses mains; ses amies doivent lui donner à manger.

Dans les tribus nomades et chez les sédentaires pauvres, le costume de la femme est assez différent. On la voit vêtue d’un court corsage et

L’ALGÉRIE

d'une pièce d’étoffe de coton enroulée à la taille et formant jupe. Un châle, habituellement bariolé, est fixé sur ses épaules et vient recouvrir la tête. Un fichu, voire même un véritable turban, d’où pendent des chaînettes et des breloques en métal, complètent la coiffure. Les femmes nomades ne se voilent pas le visage.

Les Arabes se divisent en deux grandes catégories au point de vue du genre de vie. Les premiers [Ay^abes de grande tente ou Bédouins) sont nomades et mènent la même existence que letirs ancêtres d’autrefois ; ils vivent par groupes (rfoz/a?’), sous des tentes en tissu imperméable fait de laine et de poil de chameau, que l’on charge sur des bêtes de somme quand le douar change de place. Presque toujours, à l’intérieur de ces tentes, le sol est recouvert d’épais tapis, sur lesquels l’Arabe s’accroupit, les jambes croisées. Chaque douar peut ne comprendre que quatre ou cinq tentes ou en compter, au contraire, plusieurs centaines.

On a souvent répété que la tente est la seule habitation de l’Arabe. Cela n’est vrai, en Algérie, que pour les nomades, car une fraction extrêmement importante a adopté dans le nord la vie sédentaire. Ces sédentaires habitent généralement des maisons construites en pisé et réunies en villages [ksour) à ruelles étroites, qu’encombrent des immondices de toutes sortes. Dans les villes, les maisons arabes sont en pierre et se terminent par un toit en terrasse. Les murs ne présentent extérieurement aucune ornementation architecturale. A l’intérieur, ils offrent la même nudité dans leur partie basse; mais, chez les gens riches, ils sont recouverts de carreaux émaillés à partir d’une certaine hauteur. La partie supérieure de chaque pièce montre une frise en plâtre chargée d’inscriptions et d’arabesques, qui court tout autour de la chambre. Mais c’est le plafond qui est décoré avec un soin tout particulier, et on pourrait dire, avec Paul Arène , que « les habitations arabes , à l’intérieur bien entendu, sont combinées pour être vues de couché ». Toutes les maisons un peu confortables sont ornées, en dedans, de colonnettes élancées, souvent finement découpées en haut, et possèdent une cour intérieure entourée par une galerie à colonnade.

11 existe des habitations beaucoup plus simples, beaucoup plus primitives. Le gourbi d’un Arabe pauvre constitue une simple hutte en branchages, entourée d’une palissade et recouverte en diss^ c’est-à-dire en une sorte de roseau qu^on emploie également pour faire la sparterie.

Le genre de vie des nomades diffère de celui des sédentaires. Les premiers, pasteurs et guerriers, dédaignent absolument l’agriculture; ils ont conservé des mœurs patriarcales et vivent au milieu de nombreux troupeaux. Les sédentaires se livrent à l’agriculture et au commerce. A l’aide d’une charrue sans roue, que tirent des ânes ou des chameaux, ils labourent les terrains dans lesquels ils sèment de l’orge ou du blé. Ils récoltent aussi des fruits et des légumes, mais ils sont loin de donner à leurs champs les mêmes soins que les Kabyles ou les Chaouïas.

C’est dans les villes que l’Arabe peut donner une idée de ses aptitudes variées et de ses dispositions pour le commerce; il se montre assurément trafiquant aussi habile, aussi âpre au gain que le juif lui-même. Quand il s’agit de traiter une affaire, si minime qu’elle soit, cet homme,

Campement d’Arabes nomades, à Biskra.

L'ALGERIE

qui parle peu d’habitude, s’anime, gesticule et s’exprime avec une volubilité dont on ne se rend bien compte que lorsqu’on en a été témoin.

11 n’est guère de métiers qui soient dédaignés par l’Arabe. Ici, c’est un fabricant de babouches qui est installé dans un petit réduit; là, c’est un ferblantier ou un armurier; ailleurs, c’est un potier, un bijoutier, un ciseleur, un incrustateur, etc. Les individus qui n’ont pas appris de profession manuelle se font colporteurs, cireurs, commissionnaires. Sur le littoral, les étrangers sont assaillis par une foule d’êtres déguenillés qui s’offrent à eux comme ciceroni.

Nous ne saurions songer à passer en revue toutes les industries arabes ; nous nous bornerons donc à en esquisser les caractères généraux. L’ouvrier n’emploie guère que des procédés et des outils assez primitifs, et, cependant, à force de patience, il arrive souvent à produire des œuvres remarquables. Ainsi, avec de grossiers métiers en bambou, le tisserand fait, sans navette, des étoffes, des couvertures aux couleurs vives, des tentures et des tapis fort appréciés. Le potier fabrique des chefs-d’œuvre de céramique , aux formes élégantes, au décor souvent artistique. Les meubles incrustés, les armes damasquinées, les bijoux émaillés, les cuivres ciselés des Arabes d’Algérie ont à peine besoin d’être rappelés. Les broderies sur peaux et sur étoffes sont exécutées avec habileté, et les ouvrages en cuir sont habituellement d’une solidité remarquable.

L’Arabe a l’instinct artistique, et il décore souvent les objets les plus vulgaires; on pourrait même lui reprocher d’abuser des motifs décoratifs, comme il abuse des couleurs vives. Les prescriptions du Coran lui interdisant de représenter des êtres animés, il a adopté les arabesques^ capricieux assemblages de fleurs, de fruits, de feuillages et de rinceaux, parfois peints, parfois sculptés.

La musique jouit chez les Arabes d’une grande vogue, et elle s’associe presque toujours à la poésie. Toutefois leurs chants, qu’ils accompagnent sur le tambour de basque, le flageolet ou sur un tambourin composé d’un cylindre en terre cuite recouvert de peau à une extrémité, n’ont rien d’agréable pour nos oreilles européennes. Il existe en Algérie une foule de chanteuses de profession, qui exécutent des danses obscènes, telles que la danse du ventre. Ces femmes ne se voilent pas le visage; beaucoup d’entre elles appartiennent à la tribu des Ouled-Naïl.

Quel que soit le genre de vie qu’ils mènent, les Arabes ont un goût marqué pour les boissons et les mets excitants. Leur religion leur défendant l’usage des boissons alcooliques, ils les remplacent par le café.

La base de leur alimentation se compose de mouton et de couscous. On le mange généralement additionné d’une sauce fortement pimentée et on y ajoute souvent des morceaux de viande bouillie. Dulait, des dattes sèches, des galettes d’orge entrent dans l’alimentation de tous les Arabes, principalement des Bédouins. Au moment des repas, les hommes s’accroupissent autour du plat, se lavent la main droite et puisent le couscous avec les trois premiers doigts; ils le font sauter jusqu’à ce qu’il forme une boulette qu’ils avalent d’un seul coup. La viande se prend de la même manière. Une fois rassasié, on se lèche soigneusement les doigts et on boit

LA POPULATION

de l’eau en disant d’un ton solennel : Hamdoullah ! (louange à Dieu!); on termine par le lavage des mains. En général, les femmes ne mangent pas avec les hommes.

C’est que, dans la famille arabe, la femme est considérée comme un être inférieur. Achetée par le mari, à qui le Coran permet d’avoir plusieurs épouses, elle est soumise pendant toute sa vie à l'autorité absolue du chef de famille, qui possède sur ses enfants les mêmes droits que sur

Gourbi arabe en branchages recouvert en dis. (Forêt des Beni-Toufout,

près d’El-Milia).

ses femmes. Néanmoins, dans la plupart des cas, la fille ne peut être vendue sans son consentement. L’homme, tout en appréciant dans une certaine mesure la virginité, n’hésite nullement à acheter des femmes qui ont été déflorées. Il existe même une tribu entière, celle des Ouled-Naïl, chez laquelle aucune jeune fille ne trouvera un mari si elle n’a pas d’abord gagné une dot en se livrant à la prostitution régulière. Parées de nombreux bijoux, la tête entourée d’une sorte de volumineux turban, ces femmes occupent dans certaines villes des rues entières.

Dans la société arabe, où le mariage n’est sanctionné par aucun acte religieux, le divorce est facile, et il a lieu souvent par consentement mutuel, après que l’épouse a restitué au mari le prix qu’elle lui a coûté.

L’ALGERIE

Mais, en outre, l’homme a le droit de répudiation, et le Bédouin en use fréquemment. Il semblerait qu’avec de telles mœurs l’époux ne dût guère tenir à la fidélité conjugale de ses compagnes, et cependant il n’en est rien. Soigneusement surveillées, les femmes passent leur vie dans leurs maisons, et celles des villes ne sortent que pour aller au hammam ou pour visiter, le vendredi, le bazar et les tombeaux.

Chez les nomades, il n’en est pas de même : le voile n’est pas imposé aux femmes, qui jouissent d’une certaine liberté, mais qui sont chargées de tous les travaux pénibles. L’épouse qui oublie ses devoirs conjugaux reçoit publiquement cent coups de fouet, et le Coran prescrit de l’enfermer « jusqu’à ce que la mort la visite ou que Dieu lui procure un moyen de salut ».

La société est basée sur la famille, qui jouit d’une autonomie presque complète. Dès que plusieurs familles sont réunies par une communauté d’intérêts, la tribu se trouve constituée. Les notables choisissent des cheiks parmi les vieillards et nomment un cdid^ qui exerce tous les pouvoirs et devient responsable de la tribu entière vis-à-vis du gouvernement français. Le cadi rend la justice en s’inspirant du Coran, qui est à la fois la loi religieuse et la loi civile.

D’une intelligence vive, l’Arabe est égoïste, fourbe, indolent et souvent terrible dans sa colère. Il est également fataliste et d’un fanatisme qui le pousse aux entreprises les plus aventureuses. La bravoure, portée jusqu’à la témérité, se rencontre surtout chez les nomades, toujours prêts à la révolte. Les sédentaires n’ont pas accepté sans arrière-pensée notre domination, et ils ont besoin d’être surveillés de près, car leur religion leur permet toutes les trahisons à l’égard du chrétien. Néanmoins ils peuvent être pour nous d’excellents auxiliaires grâce à leur résistance à la fatigue, à leur mépris de la vie et à leur habileté à monter à cheval. Cet animal, regardé comme trop noble pour porter des fardeaux, fait presque partie de la famille. Mahomet, sentant l’importance de la cavalerie pour les conquêtes qu’il rêvait, a élevé les soins à donner au cheval à la hauteur d’un acte religieux. Aussi ses disciples sont-ils devenus les éleveurs les plus expérimentés des temps modernes.

Pour les transports, c’est le chameau, parfois l’âne, qui sert de bête de somme. Les femmes, considérées comme des êtres trop inférieurs pour pouvoir utiliser le cheval, montent le premier de ces animaux; mais, comme elles ne doivent pas se montrer, on place sur le dos de la bête une sorte de grande cage, recouverte d’étoffe bariolée, et c’est dans ces tentes aériennes qu’elles accomplissent leurs voyages.

Le Coran autorise toutes lés trahisons à l’égard du juif comme du chrétien. Le malheureux Israélite algérien est exposé à être dépouillé de tout dès qu’il se trouve privé de la protection des autorités françaises.

En 1899, nous avions pris comme guide un jeune Juif fort intelligent, que nous avions préféré à un grand Arabe. Dans un endroit écarté, ce dernier, dont nous n’avions pu nous débarrasser, sauta à la gorge de l’enfant et J’eût étranglé sans notre intervention. Nous avons su qu’il avait exigé de notre guide la moitié de la somme que nous lui avions remise.

LA POPULATION 193

On est tout étonné de voir des gens aussi fourbes pratiquer l’hospitalité la plus large. Dès qu’un étranger, fût-il un ennemi, est venu demander l’hospitalité à un Arabe, il est considéré comme sacré, et il n’a rien à redouter tant qu’il dormira sous la tente ou dans la maison de son hôte.

A l’heure actuelle, la race arabe est bien dégénérée. On chercherait en vain les successeurs de ces savants, de ces philosophes, de ces artistes qui, au xi® siècle, étendaient au loin leur réputation. Les universités sont mortes; les écoles sont dans le marasme, et le taleb ne connaît

La rue des Ouled-Na'ü, à Biskra. — (Coll, du Muséum.)

que ses livres religieux. Rares sont les fekig assez instruits pour rédiger des actes ou des lettres d’affaires. En revanche les sectes religieuses pullulent et contribuent dans une large mesure à entretenir le fanatisme musulman. Les cheurfa (pluriel de chérif) exercent une véritable influence parce qu’ils se disent les descendants du Prophète. Les marabouts^ dont la famille se rattache à quelque saint personnage, sont entourés de vénération; ils dirigent les zaouïa^ sortes de séminaires qui servent de lieux d’asile, d’hospices et de sanctuaires, et ils reçoivent des fidèles tout ce dont ils ont besoin. Quoiqu'il n’existe pas de clergé véritable dans la société arabe, les mam, c’est-à-dire les chefs de la prière, sont nombreux, car tout le monde peut remplir ces fonctions.

Nous avons déjà parlé du fatalisme de l’Arabe. Pour lui, rien n’arrive que par la volonté divine, et c’est se mettre en révolte contre Dieu

L’ALGERIE

que d’essayer de s’opposer à un événement quelconque. Si un incendie éclate, c'est que Dieu le veut, et le musulman doit regarder avec impassibilité le feu accomplir ses ravages. Il doit en tout se conformer aux prescriptions du Coran; c’est le livre saint qui règle toutes les relations sociales ; c’est lui qui impose au mahométan l’obligation de faire cinq fois par jour des ablutions, suivies de prières récitées en se tournant vers La Mecque et en appuyant fréquemment le front contre le sol. Mais le Coran est assez obscur et peut être interprété de diverses manières ; c’est ce qui explique qu’il existe tant de sectes en Algérie.

Tout bon musulman doit, autant que possible, faire au moins une fois dans sa vie le pèlerinage de La Mecque ; lorsqu’il revient, il prend le titre de elhadj (le pèlerin) et il se voit entouré de respect. Il exerce sur ses coreligionnaires la même action que les Aissaoua, ces jongleurs religieux qui, pour démontrer la puissance de l’islamisme et leur foi, s’enfoncent des aiguilles ou des poignards dans les bras, les joues, le cou et la langue, marchent sur du fer rouge, broient du verre entre leurs dents, ou bien avalent des feuilles de cactus. Ce sont ces fanatiques, pèlerins ou Aissaoua^ qui constituent l’obstacle le plus sérieux à l’extension de l’influence française ; ce sont eux qu’il faut surtout surveiller.

Nous ne dirons rien de la langue arabe, qui est de tous les dialectes sémitiques celui qui a atteint le plus haut degré de développement. L’écriture est élégamment contournée, de sorte que les devises inscrites sur certains monuments ont l’air de constituer des motifs décoratifs. L’alphabet se compose de vingt-huit lettres, toutes consonnes; les trois voyelles, a, z, ou, sont des signes adventices qu’on n’écrit que fort rarement.

Juifs. — Les Juifs d’Algérie présentent les mêmes caractères physiques que ceux des autres parties du monde.

Malgré les persécutions dont ils ont été et sont encore l’objet, les Juifs prospèrent en Algérie au point que leur nombre s’est élevé en onze ans (de 1881 à 1892) de 35 663 à 47 459. Naguère ils étaient parqués dans des quartiers spéciaux et astreints à porter des vêtements de couleur sombre. Cette persécution les a rendus obséquieux et dissimulés. Et cependant ils n’ont cessé de travailler, d’économiser, même en n’exerçant que des métiers inférieurs. Exposés à chaque instant à se voir dépouillés, ils ont cherché avant tout à accumuler des richesses faciles à cacher ; ils ont pratiqué l’usure et ont acquis ces habitudes que leur reprochent si âprement ceux qui les ont obligés à vivre d’une vie à part.

Nègres. — Des nègres du Soudan ont été importés en Algérie dès les époques les plus reculées. Depuis l’abolition de l’esclavage, la population noire diminue ; on en trouve, cependant, dans les villes européennes et parfois dans des villages d’Arabes sédentaires.

Les individus de race nigritique qu’on rencontre en Algérie appartenant presque exclusivement au groupe soudanien, on conçoit qu'ils présentent des traits extrêmement accusés. Il en est qui ont adopté complètement le costume arabe; mais souvent on les voit vêtus de loques

LA POPULATION

disparates, qu’ils se procurent où ils peuvent. Ils vivent, en général, misérablement, exerçant de petits métiers ou chantant dans les rues. Comme à tous les nègres, le sens musical leur fait absolument défaut. Véritables enfants, un rien les rend heureux et ils manifestent leur satisfaction d’une manière assourdissante. Quelques-uns sont chrétiens, beaucoup sont musulmans, mais il n’est pas rare d’observer chez ces convertis quelques pratiques fétichistes.

IWEétis. — Les Maiires sont les métis les plus largement représentés dans la population de l’Algérie. Issus 'du mélange des Berbères, des Européens et des Arabes, ils ont la peau blanche, les cheveux noirs et les traits réguliers; ils présentent fréquemmentune tendance marquée à l’embonpoint. On les voit, dans les villes, vêtus d’une culotte bouffante, d’une veste étroite qui ne dépasse pas la ceinture, la tête couverte d’un turban et les pieds chaussés de babouches. Ils passent leurs journées assis, les jambes croisées, devant des boutiques où ils vendent des étoffes, des bijoux ou des parfums. Malgré leurs habitudes d’indolence, ils savent déployer dans le négoce les ressources d’un véritable génie. Ils n’ont ni les sentiments généreux des Arabes,

ni leur bravoure, ni leur fierté. Pratiquant l’islamisme, ils sont polygames, et leurs femmes vivent à la façon des autres musulmanes, sans observer peut-être avec la même rigueur les prescriptions du Coran. Dans leur intérieur, elles portent un costume très léger qui leur laisse les bras entièrement à nu.

Les Coulougfilis ou Courouglis sont issus du croisement des Turcs avec des femmes arabes ou berbères, voire avec des négresses. Beaucoup ont servi comme auxiliaires dans nos rangs et ont fait preuve de bravoure. Leur nombre va en diminuant de jour en jour.

Mauresque en costume d’intérieur.

(Coll, du Muséum-)

Dr Verne AU.

LMIISTOIRE

L’Algérie sous les Romains. — La sorte de presqu’île dans la grande presqu’île africaine qu’en leur langage imagé les Arabes désignent sous le nom de Djézirat-el-Maghreb, l’île de l’Occident, par le climat comme par la configuration se rattache à la zone méditerranéenne bien plus qu’au reste dé l’Afrique.

Fertile surtout sur les pentes septentrionales de l’Atlas, cette riche contrée était bien faite pour tenter les conquérants. Rarement ses habitants primitifs jouirent en maîtres de leur sol. Sans parler des légendaires invasions, Phéniciens, Romains, Vandales, Arabes l’ont successivement occupée. Vainement les Grecs avaient essayé de s’y établir. Carthage leur ferma résolu ment le Maghreb. Après la chute de cette puissance, la civilisation et même la langue hellénique devaient prendre une éclatante revanche sous l’égide même de princes indigènes. Mais la seule conquête féconde et surtout complète fut celle des Romains. Les Phéniciens de Carthage, en effet, marins et commerçants, avaient occupé quelques points des côtes, cultivé avec science quelques grandes plaines. Leur influence avait pénétré dans l’intérieur avec les produits de leur négoce; leur langue s’y était répandue et était devenue officielle parmi les rois berbères et continua pendant de longs siècles à être comprise et parlée. Ils recrutèrent habituellement leurs soldats parmi les Maures et les Numides. Politiquement la constitution carthaginoise s’imposa en exemple à beaucoup de cités. Jamais ils ne tentèrent la conquête du pays.

Une fois Carthage détruite et la race punique politiquement abaissée, c’est donc aux anciennes populations indigènes que Rom.e eut directement affaire. Entre celles-ci, nulle cohésion. Sous des noms divers, elles n’étaient autres que ces Berbères dont les anciens avaient déjà reconnu la diversité de race. D’un antique lien politique et social, il ne subsistait qu’une langue commune, qu’un alphabet original employé de la Cyrénaïque aux Canaries. Mais alors un unique sentiment gouvernait toutes ces tribus : la haine du voisin, un amour farouche de l’indépendance.

Pourtant, lors des guerres puniques, des groupements se firent, et Rome, par politique, seconda ce mouvement. Quand Scipion aux États de Massinissa eut joint ceux de Scyphax, l’empire de Numidie atteignit une haute prospérité. L’agriculture s’y développa, les nomades se fixèrent en partie, le commerce

L’HISTOIRE

de l’intérieur, ouvert aux Italiens, prit une activité inconnue jusqu’alors. Girta, la capitale [Constantine), entre les mains des Grecs de Micipsa, brilla de tout l’éclat de la civilisation hellénistique. En même temps, sous l’œil bienveillant des Romains,, les rois numides harcelaient Carthage, mais ils ne s’apercevaient pas qu’en travaillant contre elle ils travaillaient contre euxmêmes, et que, Carthage disparue, ils ne seraient plus qu’un jouet aux mains du vainqueur. C’est ce que le génie de Jugurtha ne put empêcher. En vain, il tint longtemps en échec les meilleurs généraux de la République, Métellus, Marius, Sylla : la trahison de Bocchus le livra aux mains de ses ennemis. Et désormais les Romains surent de quelle tactique appropriée il fallait user contre cet ennemi nouveau.

Jugurtha vaincu, il semblait que ce fût pour Rome une occasion d’annexer la Numidie. Elle n’en fit rien. C’est à contrecœur, contrainte, forcée, que successivement elle agrandit lo faible domaine qu’elle s’était donné après la destruction de Carthage. A Jugurtha on fit succéder un de ses parents, Juba. Celui-ci ne craignit pas de se mêler aux discordes civiles de Rome. La défaite de Thapsus le mit aux mains de César. Il se donna la mort. Cette fois, Rome garda la Numidie. Élevé en Italie, Juba II reçut en partage la Mauritanie, c’est-à-dire l’Algérie et le Maroc.

Fin lettré, grand liseur, écrivain estimé à Rome, marié à Cléopâtre Séléné, fille d’Antoine et de la reine d’Égypte, il fait de sa capitale Gésarée [Cherchell) le centre d’une activité artistique dont témoignent encore un aqueduc, le mausolée des rois [Tombeau delà Chrétienne)^ beaucoup de statues et de magnifiques débris. Prospérité éphémère! Ptolémée, fils et successeur de Juba, appelé à Rome par Galigula, excite la jalousie du fou couronné. Il meurt assassiné. C’est fini de l’indépendance de l’Afrique ! Mais, par leur exemple, par leurs efforts, ces princes cultivés que Rome eut l’habileté de maintenir sur les trônes de Numidie ou de Mauritanie avaient de longue date préparé la population à une civilisation qui désormais venait à elle sans intermédiaire. Depuis Zama, plus de deux siècles s’étaient écoulés.

Ni les hésitations ni les lenteurs n’avaient manqué à l’œuvre de l’annexion. On s’était arrêté d’abord au système timide du protectorat. Mais la Numidie, Etat tampon constitué derrière le territoire romain de Carthage,, n’avait pu arrêter les attaques des Gétules soutenus par les Garamantes. Sous Claude, il avait fallu châtier les Maures de l’Ouest. Chaque expédition avait entraîné des annexions.

Colonies I.

L’ALGÉRIE

Du versant septentrional de l’Aurès, où elle courait de Théveste àLambèse, on dut un jour résolument rejeter la frontière sur l’autre versant, et partout des châteaux, des postes fortifiés la défendirent. Si loin que s’étendent nos possessions, on est surpris de trouver des traces de nos devanciers. Sous les Antonins et les Sévères, l’Afrique romaine comprenait la Tripolitaine, la Tunisie, l’Algérie et une partie du Maroc.

Pas davantage le système d’administration n’échappe aux tâtonnements. Chose étrange ! de la province proconsulaire, tou-

Tombeau de Juba II, dit « de la Chrétienne ».

jours exposée, de Carthage et de Numidie [Africa vêtus, Africa nova), Auguste fit une ^province sénatoriale. Plus rationnellement, à ce qu’il semble, Caligula décida que l’armée d’Afrique dépendrait de l’empereur. Mais alors la Numidie, où campait la légion, devint impériale et fut administrée par le légat, commandant des troupes, sans cesser toutefois d’appartenir à la Proconsulaire, dont elle forma une zone militaire. Voilà donc, nettement établie, la distinction du territoire civil et du territoire militaire.

Claude partagea la Mauritanie en deux provinces : la Césarienne, capitale Césarée, la Tingitane, capitale Tingis. Septime- Sévère constitua la Numidie en province distincte. Vers le temps de Dioclétien, de grands changements se produisirent, et c’est d’alors que date la Mauritanie Sitifienne. L’Afrique romaine est

L’HISTOIRE

divisée en six provinces : la Proconsulaire ou Zeugitane, la Byzacène, la Tripolitaine, la Numidie, la Mauritanie Césarienne, la Sitifienne. Quanta la Tingitane, elle fut légalement rattachée à l’Espagne, comme de tout temps elle l’avait été en fait. Seule, la Numidie eut une légion, la IIP, dont les inscriptions nous retracent l’histoire. Les deux Mauritanies ne possédaient que

Lambessa. — Le Pretorium. — Phot. Neurdeln.

des corps auxiliaires. En tout, l’armée d’occupation ne dépassait guère 27 000 hommes. Il faut, il est vrai, y ajouter les secours fournis par des goums, analogues aux nôtres. En cas de grave insurrection, on appelait des légions du dehors. Enfin, beaucoup de vétérans établis en Afrique prêtaient au besoin main forte à leurs camarades. De Théveste la légion fut, sous Adrien, transportée plus à l’ouest, à Lambèse, où, autour du camp dont les ruines s’imposent encore à l’admiration, toute une ville militaire s’éleva. Là vivaient les soldats, auxquels une sorte de mariage assurait une famille régulière ; là se retiraient beaucoup d’entre

L’ALGÉRIE

eux; là s’incorporaient un grand nombre de jeunes gens qui ne concevaient pas d’autre métier que celui de soldat. Tout était combiné à merveille pour faciliter sa tâche à cette petite armée. Aux frontières, aux abords des villes, aux points stratégiques, s’élevaient des fortins rapidement occupés, aisés à défendre. Des routes superbes, pourvues de citernes et d’hôtelleries, des tours à signaux assuraient les communications. Une cavalerie bien montée poursuivait l’assaillant jusque dans

Arc de Trajan, à Timgad (Algérie).

Phot. communiquée par M. A. Ballu.

le désert. Enfin, une escadre spéciale, détachée de la flotte d’Alexandrie, avait à Césarée son port d’attache et protégeait la côte contre les pirates.

Heureusement, les divisions des indigènes ne leur permirent que rarement des soulèvements d’ensemble.

Il y en eut de terribles pourtant. Tacfarinas et son lieutenant Mazippa sous Tibère, Lucius Quietus sous les Antonins, Firmus, fils du Maure Nabil (qui sous Valentinien I®^ tint trois ans en échec le comte Théodose), mirent successivement l’Afrique en feu. En 139, on vit des Maures jusques en Espagne. Cent ans plus tard, l’évêque Gyprien en était réduit à quêter pour le rachat des captifs. Mais, en outre, les razzias, les révoltes partielles.

L’HISTOIRE

les attaques du dehors tinrent sans cesse l’armée en haleine. Jusqu’à l’invasion des Vandales, toujours elle se maintint à la hauteur de sa tâche. Voyons ce que, sous sa protection, Rome Sut faire de l’Afrique.

Le voyageur est frappé de la multitude des ruines romaines qui subsistent même dans les lieux les plus sauvages. Sur d’immenses territoires où rien ne pousse aujourd’hui, des villes

Voie triomphale, entrée du Forum et arc de Trajan, à Timgad.

Phot. communiquée par M. A. Ballu.

s’élevaient en grand nombre, dont certaines comptaient jusqu’à 100000 habitants. Sans parler d’une foule de municipes secondaires, de bourgs fortifiés, de fermes isolées, Leptis, Oea, Hadrumète, Utique, Hippone, Rusicada, Thagaste, Madaure, Sétif, Théveste, Girta, Césarée, Lambèse, Timgad, VdPompéi africaine, Tingis (Tanger) et beaucoup d’autres villes témoignent, par l’abondance et quelquefois la beauté de leurs ruines, de la nombreuse population et de la prospérité du pays. Arcs triomphaux, statues, forums bordés de temples et de basiliques, thermes élégants, théâtres jusqu’aux portes de la barbarie, don-

L’ALGÉRIE

naient à ces villes, grâce à la munificence obligée des magistrats municipaux, un éclat et une beauté dont le plus grossier indigène ne pouvait manquer de subir l’étonnement. Là le Romain retrouvait ses habitudes et tout son luxe. Centres commerciaux pour l’agriculture locale comme pour les caravanes venues du Sud, les marchés y étaient vastes. L’eau coulait partout avec

une méthodique profusion. Tous les services publics satisfaits, on pouvait encore, par des concessions, la distribuer aux maisons particulières. Les fonctionnaires romains étaient peu nombreux, et les communes s’administraient ellesmêmes par les soins de leurs décurions et de leurs magistrats élus.

Le gouverneur exerçait seulement un contrôle financier et jugeait les causes criminelles ainsi que les procès importants. En Afrique, comme en Gaule et ailleurs, des assemblées provinciales réunies pour le culte de l’empereur pouvaient faire parvenir au souverain leurs réclamations contre les exactions, de même que les justiciables pouvaient faire appel au prince, juge suprême de l’Empire.

Tant de villes supposent une campagnê fertile, bien cultivée. L’Afrique, riche en phosphates, était si bien capable de nourrir ses citadins qu’elle fournissait en outre à Rome du blé pour un tiers de l’année. A Rusicada [Philippevüle) d’immenses greniers d’attente le recevaient de toutes parts. L’olivier, la vigne pro-

Arc de triomphe de Caracalla, à Théveste.

Phot. Neurdein.

L’HISTOIRE

(luisaient assez pour qu’on pût exporter l’huile et le vin. L’empereur accordait des exemptions d’impôts et divers avantages à ceux qui défrichaient de nouvelles terres ou plantaient des vignes et des oliviers. Les forêts, bien plus considérables qu’aujourd’hui, fournissaient à l’Italie une partie de ses bois de construction. Comment atteindre de pareils résultats si l’eau ne baigne partout cette terre brûlée du soleil? Une admirable utilisation des sources, des puits, de vastes citernes, surtout d’immenses réservoirs aménagés à la courbe des fleuves et dont les eaux étaient ensuite savamment distribuées à travers les campagnes, tels sont les travaux hydrauliques dont les ruines s’imposent à notre étude. Ils n’étaient pas l’ouvrage de l’État, mais des particuliers, des associations et des cités. Plus d’un était antérieur à l’occupation romaine.

Mieux que Masinissa les Romains avaient donc réussi à fixer les nomades. Peu de ces derniers, du reste, semblent avoir été propriétaires. Le régime de la grande, de la très grande propriété, fut celui de l’Afrique. Les grands domaines s’étaient formés par suite de la main-mise par l’État sur les biens des indigènes, après des révoltes. Six propriétaires, dit Pline, possédaient la moitié de l’Afrique. Il y a là peut-être un peu d’exagération. Nombreuses en effet sont encore les traces de vastes et beaux domaines, où le luxe des bâtiments s’affirme par leurs ruines, riches en colonnes et en mosaïques. En outre, d’immenses régions [saltus), morcelées entre de grands fermiers, étaient la propriété de l’État ou de l’empereur. Des colons utilisaient les parcelles de moindre importance. Tous ces cultivateurs se choisissaient des défenseurs qui, de degré en degré, pouvaient porter leurs réclamations jusqu’à l’empereur.

L’agriculture n’était pas la seule richesse naturelle dont on tirât parti. L’élevage du mouton, des bœufs, des ânes, des chevaux était pratiqué avec succès. Mines, carrières de marbre employaient une foule de fonctionnaires et d’ouvriers.

Qu’entre toutes les parties du vaste domaine africain de Rome il y ait eu des différences, des inégalités, cela va sans dire, nous nous hâtons d’en convenir. La différence même du régime militaire en est un indice certain. Si la Proconsulaire était une terre tout à fait romaine, si la Numidie ressemblait à la Proconsulaire, il n’en était pas entièrement de même des Mauritanies. Là, les côtes, colonisées déjà par les Carthaginois, d’un abord plus aisé, d’un séjour plus sûr, étaient plus habitées, plus romanisées que l’intérieur. Plus on s’éloigne de la Numidie, plus rares se font les établissements vers le sud. Dans les Mau-

L’ALGERIE

ritanies la frontière militaire suit assez régulièrement les pentes méridionales de l’Atlas. Même en Numidie, surtout dans la région des Ghotts, des îlots subsistent où la langue latine ne pénétra pas. A plus forte raison sans doute, dans les Mauritanies, sur les plateaux, des tribus restèrent indépendantes. Gomme celles de la frontière, on essaie de les parquer entre des limites fixes. Peut-être Rome intervenait-elle dans le choix de leurs chefs. En tout cas, elle donne à ceux-ci l’investiture, les autorise à porter une sorte de costume royal. En même temps elle place auprès d’eux un représentant de son autorité, Præfectus ou Procurator Augusti ad curam gentium. Ges fonctionnaires jouent un rôle analogue à celui de nos bureaux arabes. La grande affaire est de maintenir en paix les tribus et de prévenir leurs empiètements territoriaux. Un des principaux éléments d’assimilation dans les Mauritanies fut le service militaire, puisque les troupes d’occupation de ces deux provinces étaient surtout recrutées d’indigènes. Parfois même, des Maures servaient au loin dans les armées romaines. Gette confraternité d’armes ne devait pas être sans influence sur leurs sentiments. A bien des indices il semble que même après l’invasion des Vandales, quand il n’y eut plus en Afrique d’autorité impériale, Romains et indigènes continuèrent à vivre en bonne harmonie, et cela loin dans le sud-est. Les temps aussi sont à considérer : la fin du second siècle, la première moitié du troisième furent les époques les plus heureuses pour la Numidie et les Mauritanies. Les empereurs africains Septime-Sévère, Garacalla, comblèrent de bienfaits leur patrie. Mais dans la suite l’Afrique souffre plus que toute autre province des maux qui annoncent la désorganisation de l’Empire.

Une vie matérielle si active ne nuisait point à la vie intellectuelle. Sans qu’il soit possible de déterminer bien nettement en quoi elle se distingue des autres courants aux mêmes époques, toute une littérature répand sur l’Afrique un prestige nouveau. Florus, Manilius, Fronton, Aulu-Gelle, Apulée, Macrobe, Tertullien, saint Gyprien, Arnobe, Lactance, saint Augustin ne sont que les plus illustres d’une nombreuse phalange. Les études y sont populaires. Nutricula causidicarum Numidia, écrit Juvénal. Nulle partplus que dans cette bouillante Afrique on ne s’enflamme pour un rhéteur éloquent, nulle part surtout les esprits ne s’échauffent davantage aux luttes religieuses. Mais souvent, avec les donatistes et surtout les circoncellions, elles prennent un caractère social et révolutionnaire. Autour du drapeau religieux se groupent les éléments de sourde opposition qui, sous la

L’HISTOIRE

couche superficielle de la plus brillanté civilisation, ne cessèrent jamais de fermenter contre la puissance conquérante.

Bien en effet qu’elle n’eût pas à lutter comme nous contre le fanatisme musulman, bien que les vainqueurs d’hier, adoptant les dieux des vaincus, fussent devenus les plus fervents adorateurs de Tanit-Junon, de Baal-Saturne ou des Du bien, que

que le latin, obligatoire dans les relations officielles, répandît même dans le bas peuple, avec le langage, les idées de Rome, bien que les indigènes, affublés de noms romains, recherchassent avec avidité les honneurs municipaux et le droit de cité, il est certain cependant que Rome ne s’assimila jamais les couches profondes de la population indigène. Vainqueurs et vaincus eurent l’art et la prudence de vivre ensemble, mais quelques générations après l’invasion des Vandales, toute cette fleur de la civilisation antique était balayée au souffle de la vieille indépendance nomade : un à un les champs étaient délaissés, des tribus erraient de nouveau, le latin tombait dans l’oubli, et le temps n’était pas éloigné où la langue berbère serait seule comprise dans tout le nord de l’Afrique. Un peu plus tard encore, et du christianisme même nulle trace ne subsisterait.

Tel a été, successivement, le sort de tous les maîtres étrangers de l’Afrique. Serons-nous plus heureux? La parole est à l’avenir. Mais, ne l’oublions pas, ce magnifique tableau que nous offre l’Afrique romaine au temps de sa splendeur n’a pas été tracé en un jour : lentement et prudemment ébauché, il n’a fallu aux Romains rien moins que des siècles pour l’achever.

André Baudrillart.

La domination vandale et byzantine. — Par la supériorité de sa civilisation, Rome avait changé la face de l’Afrique : lorsque sa puissance déclina ou disparut, la décadence vint, rapide et irrémédiable. Dès la fin du iv® siècle, les incursions des nomades du Sud débordant les frontières, les soulèvements des tribus berbères mal pacifiées, l’âpreté des querelles religieuses nées de l’hérésie donatiste avaient gravement compromis la prospérité du pays. L’invasion vandale, à qui cette anarchie ouvrit la route, le ruina plus complètement encore. Sans doute, alors même, la vie romaine ne disparut point; en Afrique, comme en Gaule, les envahisseurs barbares subirent l’empreinte de la civilisation supérieure qu’ils rencontraient; mais en détruisant la forte barrière de citadelles dont Rome avait protégé sa conquête, les Vandales ouvrirent le pays aux attaques des

L’ALGÉRIE

nomades; en se jetant avec leur passion arienne dans les luttes religieuses, ils portèrent un coup également sensible à l’Église catholique et à la civilisation. Aussi l’élément indigène, moins solidement bridé par des maîtres moins forts, commence à relever la tête et à se reconstituer, surtout dans les Mauritanies plus lointaines, en États indépendants. Le territoire politiquement occupé par les Vandales se restreint, et avec lui

Tebeâsa. — Ruines de la basilique byzantine.

Phot. Neurdein.

la civilisation recule dans toute l’Algérie occidentale. Dans l’Aurès, l’ancienne vie berbère tend à renaître, et, dans cette dissolution, les cités demeurées romaines sont réduites à se mettre sous la protection des grands chefs indigènes.

La conquête de l’Afrique par Justinien fit pour une dernière fois rentrer, du moins en partie, le pays berbère dans le cercle de la civilisation romaine. Sans doute les ambitions grandioses de l’empereur ne se réalisèrent point complèl.ement ; de l’Algérie actuelle, Byzance ne domina effectivement que la province de Constantine (Numidie, Mauritanie Sitifienne) ; elle n’entama

L’HISTOIllE

sérieusement ni le massif de FAurès, ni les montagnes de la Grande Kabylie; au delà, elle occupa simplement quelques villes sur la côte. Mais, dans ces limites plus étroites, son œuvre ne fut point stérile. Aujourd’hui encore, l’Afrique est pleine des ruines imposantes des citadelles qu’élevèrent les généraux de Justinien pour défendre les provinces reconquises (Tébessa, Timgad, Mdaourouch, etc.); et, à l’abri de ces forteresses, l’Afrique byzantine, pendant plus d’un siècle et demi, connut, malgré de passagères misères, une réelle prospérité. Sans doute, si l’on compare cette civilisation expirante au brillant tableau qu’offre l’Afrique romaine, la décadence est réelle, incontestable. Pourtant le pays reste fertile : le bon aménagement des eaux, l’étendue de la végétation forestière attestent une prospérité rurale encore digne d’attention ; et, d’autre part, le nombre et parfois la splendeur des constructions religieuses (monastère de Tébessa, etc.), l’activité aussi de l’Église africaine prouvent un degré estimable encore de richesse et de culture intellectuelle.

Toutefois un phénomène se précise, que déjà nous avons signalé. Toute une partie de l’Afrique est maintenant soustraite à l’autorité directe de Byzance : dans FAurès, au Hodna, sur les plateaux du Tell oranais, ailleurs encore, des États indigènes grandissent sous des dynasties berbères. Certes, la diplomatie byzantine les retient encore dans des liens de vassalité : l’activité de la propagande chrétienne les maintient ou les introduit dans la communion catholique. Mais insensiblement la civilisation romaine s’efface ; la vie nomade reparaît, et, à mesure que s’affaiblira l’autorité byzantine, ces États berbères, toujours mal soumis, souvent insurgés, se feront de plus en plus indépendants. La lente renaissance de la nationalité berbère, demeurée vivante sous le vernis romain, tel est le fait essentiel qui marque l’histoire de l’Afrique entre la fin du iv® et la fin du vil® siècle : tous les efforts de Justinien, sa grande œuvre de restauration militaire, sa sollicitude réelle pour la prospérité matérielle du pays n’ont pu que retarder cette évolution. Au moment de l’invasion arabe, les Berbères, plus que les Byzantins, ont tenu en échec les Sidi Okba et les Hassan ibn Noman.

Pourtant et malgré les souffrances que connut le pays sous leur domination, le passage des Byzantins en Afrique n’a été ni inutile ni stérile ; ils y ont pendant deux siècles continué, non sans éclat, et prolongé l’œuvre de Rome ; ils y ont, à l’abri de leurs forteresses, maintenu les traditions de la civilisation antique et, par leur propagande religieuse, initié les Berbères à une culture

L’ALGERIE

plus haute. La conquête arabe ruina ces résultats : où s’élevaient ' des villes florissantes, elle fitle désert; où l’aménagement des eaux et les forêts assuraient la mise en valeur du sol, elle amena la négligence et l’abandon. C’est ce qui mérite d’autant plus d’attirer l’attention sur le dernier effort tenté, avant l’occupation française, pour garder ou rendre à l’Afrique quelque chose de son antique splendeur.

Ch. Die HL.

L’Algérie musulmane. — A peine installés en Égypte, les Arabes songèrent à la conquête de l’Afrique mineure. Ils avaient souvent entendu parler des merveilles accomplies par les « Roum » dans le lointain Maghreb, et le désir leur vint de connaître cette terre de légendes et de rêves, où les arbres chargés de fruits couvraient le sol de leur ombre, où les palais innombrables renfermaient de prestigieuses richesses. Mais c’était aussi, disaient leurs chroniqueurs, un pays où vivaient des bêtes dangereuses, des monstres aux formes étranges. On ne pouvait y parvenir qu’en traversant les sables brûlants des déserts de la Tripolitaine. L’attrait du butin fut plus fort que les craintes, et, en 647, une première troupe, conduite par Abdallah, vint razzier le Sud tunisien. Survenant en un moment où les Byzantins étaient en proie aux discordes civiles et résistaient péniblement aux tribus indigènes, les Arabes avaient la partie belle. Le patrice Grégoire, qui voulait se créer un royaume africain et venait de prendre la pourpre à Sufîetula (Sbeïtla), se porta cependant au-devant d’eux pour tenter de soustraire le pays aux horreurs du pillage. Battu, il ne put empêcher les envahisseurs de prélever une énorme contribution de guerre. Néanmoins sa résistance les décida à une prompte retraite vers l’Orient. Puis les guerres civiles qui désolaient l’empire des khalifes omeyyades laissèrent à « l’Ifrikïa » quelques années de répit. Mais ce n’était pas impunément que les Arabes avaient fait connaissance avec les riches campagnes de la Byzacène. Ils avaient trop gagné à la première expédition pour ne pas être tentés de revenir. Une nouvelle troupe accourut bientôt au pillage sous le commandement de Okba ben Nafî. Refoulant violemment vers le nord les Byzantins et leurs alliés indigènes, le vainqueur manifesta la volonté de prendre possession définitive de sa nouvelle conquête en fondant au centre même du pays une ville qui fut appelée Kairouan^ c’est-à-dire campement permanent, où les soldats de l’islam se trouveraient en sûreté avec leurs familles et leurs biens. De cette citadelle inexpugnable le général musulman porta

L’HISTOIRE

ses armes dans la région qui devait être plus tard l’Algérie. Les Romains l’avaient attaquée de front : Okba l’aborda par les Hauts Plateaux et, vainqueur à Bagaï, Lambèse, Tiaret et Fez, il n’arrêta sa course qu’au bord de l’Océan. Il devait périr, au retour, dans une embuscade que lui tendirent, près de Biskra, les Berbères et les Byzantins, unis pour la défense commune. Victoire inutile, car les Arabes étaient désormais trop fortement implantés dans le Maghreb pour songer à un nouveau mouvement de retraite vers l’Égypte. A la fin du vu® siècle, Carthage est entre leurs mains, et les Byzantins sont contraints d’évacuer l’Afrique en entraînant dans leur exode une grande partie des populations chrétiennes. En vain les tribus berbères du centre, avec Koceïlah d’abord, puis avec Kahena, la fameuse reine de l’Aurès, tentèrent de refouler les conquérants musulmans. Leurs efforts vinrent se briser contre les escadrons arabes.

Un brusque revirement s’opéra alors dans l’esprit des tribus indigènes, qui, faisant montre de leur habituelle inconstance, cessèrent de s’opposer à la prédication des doctrines du prophète Mohammed, puis enfin prêtèrent l’oreille à Renseignement du nouveau dogme. L’islamisation de l’Afrique fut si prompte que les armées musulmanes parties à la conquête du Maroc et de l’Espagne purent être presque exclusivement composées de soldats berbères, dont les Arabes utilisèrent habilement les qualités guerrières pour la propagation de la foi musulmane. Bientôt cependant se produisit un phénomène analogue à celui qu’on avait déjà pu observer lors de la diffusion du christianisme. L’islamisme, devenu religion officielle, cessa de plaire aux récents convertis. Et de même qu’au temps de Constantin un grand nombre de catholiques berbères s’étaient rangés sous la bannière de Donat, de même les Berbères musulmans se jetèrent dans l’hérésie kharedjite, se servant ainsi d’un prétexte religieux pour réaliser leur ardent désir d’indépendance nationale.

Ce mouvement de réaction, particulièrement violent dans rifrikïa, s’étendit à toute l’Algérie actuelle et eut pour conséquence un recul très marqué de la puissance arabe. Partout des dynasties berbères se créent. Figuig devient la capitale du royaume indépendant de Sidjelmassa, Tiaret est fondée par Abderrhaman ben Rostem, chef de la famille des Rostemides ; enfin les Beni-Ifren proclament roi de Tlemcen leur chef Abou Korra.

Tout le Maghreb est aux mains des Berbères qui parviennent, même sous les Edrisides, à constituer un vaste empire s’étendant de la Méditerranée au Sénégal et de l’océan à la vallée du Chéliff. La capitale en était Fez. C’était une ville florissante

« dans laquelle affluaient jusqu’aux habitants des cités éloignées ». Elle rivalisa avec Kairouan, où l’influence arabe était prépondérante, et quand les dissensions intestines eurent ruiné l’œuvre des Edrisides, elle constitua encore un puissant foyer d’attraction dans l’extrême Ouest.

C’est dans cette région marocaine que se cacha, défiant les poursuites, Obeïd Allah, le Mahdi, l’apôtre des doctrines chiites. C’est à Sidjelmassa que vinrent le chercher les Berbères Ketama pour le placer à leur tête et marcher sur l’Ifrikïa, dont ils avaient chassé le dernier des princes aghlebites. Ce mouvement de reflux des tribus berbères marque le triomphe définitif de l’élément indigène sur les conquérants arabes. Mais la dynastie des Fatemides, installée d’abord à Mehdia, puis au Caire, ne pourra longtemps maintenir son autorité sur le Maghreb. Un grand nombre de chefs berbères, notamment tous ceux qui appartenaient à la famille des Zenata, se tournent vers les Omeyyades de Cordoue. Seuls les Hammadites, branche des Zirides de rifrikïa, établie près de Msila, reconnaissent la suzeraineté des khalifes fatemides, dont ils se détacheront plus tard pour offrir hommage aux Abbassides. Et encore ces liens de vassalité furent toujours bien fragiles. Retranchés dans leur forteresse d’El-Kalaa (1), les princes berbères étaient de fait absolument indépendants. Habiles à profiter des rivalités de tribus, ils étendirent peu à peu leur autorité sur toute l’ancienne Numidie, reculant même les limites de leur royaume jusqu’au cours supérieur du Chéliff. Sans être parvenu au degré de prospérité que les historiens arabes attribuent à la Tunisie du xi® siècle, le domaine des Beni-Hammad paraît cependant avoir été sagement administré. L’agriculture et le commerce y prirent un développement assez grand pour assurer un fret de retour aux caravanes de l’Irak, du Hedjaz, d’Égypte, de la Syrie et de toutes les parties du Maghreb. Grand entrepôt de blés, El-Kalaa abritait aussi les trésors, les biens et les munitions des princes hammadites. L’excellence de sa situation ayant attiré les habitants de rifrikïa, elle devint la capitale de l’Occident et le siège d’une civilisation arabo-berbère dont les traces sont encore visibles sur les flancs de la montagne de Tagarboush. C’est là, dans une position inexpugnable, que se dressaient les murailles de la forteresse berbère, protégeant les mosquées, les caravansérails et les autres édifices publics dus à la munificence des souverains.

(1) Entre Sétif et Msila, dans le massif des Maadid.

L’HISTOIRE

L’historien Ibn-Khaldoun cite, parmi les beaux monuments, le palais du gouvernement, le palais du Fanal (Kasr el Menar), le palais de l’Étoile (el Kaukab) et le palais du Salut (es Selam). Ils n’ont pas entièrement disparu et l’on a pu récemment reconnaître les dimensions de quelques-uns d’entre eux. Le minaret de la Grande Mosquée, « la merveille du monde », disaient les musulmans, est toujours debout, aussi solide qu’il y a huit siècles. Çà et là apparaissent les débris d’un mur de marbre blanc, des fragments de mosaïque multicolores, les restes d’une corniche d’émail bleu turquoise. Plus loin, c’est une fontaine publique formée d’un grand bassin rectangulaire de 14 mètres sur 10. « La vasque qui recevait les eaux est une belle cuve de pierre blanche formée de huit demi-cercles soutenus par des colonnettes légères (1). » La tour carrée du minaret, la disposition des nefs de la mosquée, la décoration des créneaux et les dimensions des palais rappellent les formes robustes, mais un peu massives des monuments de Kairouan. On est cependant en présence d’un art plus perfectionné, dont l’évolution fut brusquement interrompue par la venue des Arabes bilaliens et soléimites.

C’est au milieu du xi® siècle que ces tribus pillardes, lancées à la conquête de l’Afrique par les khalifes fatemides, firent leur apparition dans le Maghreb. Les Beni-Hammad avaient alors un royaume prospère. Ils avaient porté leurs armes dans l’ouest jusqu’à Tlemcen et jusqu’à Fez; vers le sud ils dépassaient Ouargla; débordant sur Tlfrikia, ils occupèrent même Gabès, Kairouan et Tunis. Dans cette œuvre d’expansion, ils trouvèrent un appui chez les Arabes bilaliens et soléimites, mais leurs terribles alliés se retournèrent ensuite contre eux.

« Leurs coureurs coupèrent les routes de la Kalaa, le commerce s’arrêta et la ville se vida de ses habitants; l’émir, qui ne pouvait en sortir sans une armée, alla fonder une nouvelle capitale à l’abri des précipices de la Grande Kabylie : Bougie naquit, et la Kalaa commença son agonie (2). »

La fondation de la nouvelle capitale marque le début d’une ère nouvelle pour le territoire algérien. Après avoir détruit les vergers d’oliviers, coupé les arbres fruitiers, incendié les bourgades, les Arabes bilaliens se retirèrent sur les Hauts-Plateaux, où les appelaient leurs instincts nomades. Ils allaient désormais

(1) P. Blanchkt, La Kalaa des Beni-Hammad (Académie des inscriptions et belles-lettres, 3 sept. 1897).

(2) Id.^ ibidem.

L’ALGÉRIE

parcourir sans trêve ces vastes espaces et constituer dans l’intérieur du pays des groupements hostiles à toute forme stable de gouvernement. Les éléments de civilisation se réfugient sur le ‘ littoral. Bougie, au fond d’une excellente rade, favorablement située pour le commerce et les relations maritimes, devient « le siège et le boulevard de l’empire hammadite». Ses hautes murailles, escaladant les flancs du Gouraya, la protégeaient contre les brusques incursions des Arabes nomades. Rappelant ce glorieux passé, la porte « Sarrasine » dresse sur les quais de la ville actuelle sa lourde arcade de moellons et de briques. Une grande partie de l’enceinte est intacte, appuyée sur les hautes tours carrées qui surveillaient la vallée de la Soumann. Et l’on se rend compte que plus de cent mille habitants aient pu trouver un abri dans la nouvelle capitale des Beni-Hammad. Les palais ont disparu et les murs de la grande mosquée sont tombés, mais les historiens ont enregistré la construction de nombreux édifices d’utilité publique et les travaux exécutés pour la distribution des eaux dans les parcs et dans les jardins. Non seulement Bougie devint la plus belle cité du Maghreb, mais elle en fut aussi la plus lettrée. Un écrivain a laissé un monument curieux du mouvement intellectuel qui y régnait encore au xiii° siècle. C’est une sorte de catalogue intitulé Galerie des littérateurs de Bougie au VIB siècle de Vhégire, c'est-à-dire de 4203 à 4299. On y voit figurer des médecins, des jurisconsultes, des mathématiciens et des poètes dont la présence en grand nombre témoigne des ressources variées que la ville offrait à l’étude.

En revanche, l’intérieur du pays, bouleversé par d’incessantes révolutions, était resté en proie à la barbarie, A peine si dans la confusion des faits on parvient à préciser le rôle important joué par quelques grandes familles berbères telles que les Zenata, les Ketama, les Sanhadja, maîtresses tour à tour des diverses ' régions du Maghreb, agissant et réagissant sans cesse les unes sur les autres. Ces luttes, qui se poursuivent pendant tout le moyen âge entre les plus puissants éléments indigènes, eurent au moment de la venue des nomades arabes des conséquences assez inattendues. On vit, en effet, accourir brusquement des solitudes sahariennes une foule de guerriers portant le litham, c’est-à-dire le voile des Touareg actuels. Rejetés autrefois dans le désert par leurs frères du Tell, ils se portaient vers le nord pour réchauffer le zèle des musulmans peu fidèles. Ils s’appelaient entre eux el Morabethin, les marabouts, dont nous avons fait par corruption le moi A Imoravides. De conquête en conquête

L’HISTOIRE

ils parvinrent à la mer. Un de leurs chefs, Youssef ibn Tachfm, fonda Maroc, marcha sur Tlemcen et conquit presque toute l’Espagne musulmane jusqu’à Tolède. Empire éphémère qui allait tomber sous les coups d’une nouvelle secte, suscitée au début du XII® siècle par l’ardente prédication du marabout Ibn Tourner!, qui prit le titre de Mahdi. Professant l’unité absolue de Dieu dans son essence et dans sa nature, il donna à ses adeptes le nom d’Almohades {el Mowahaddin), les unitaires, par opposition aux tendances anthropomorphistes des Almoravides. La campagne contre ces derniers dura sept ans. Elle fut conduite par Abd-el-Moumen, le plus illustre des souverains almohades, qui devint non seulement maître du Maroc et de l’Espagne, mais réussit à asseoir solidement sa domination sur le Maghreb central et rifrikïa. Pour la deuxième fois, le mouvement de réaction berbère amenait la réunion entre les mains d’un seul homme de toutes les forces indigènes de l’Afrique du Nord. Cette rapide expansion a pour corollaire une transformation des mœurs administratives, car Abd-el-Moumen étend son autorité sur les provinces les plus éloignées et fait partout régner l’ordre. Il ne se contente pas d’être un grand justicier. Il montre de sérieuses qualités d’organisateur, en créant une flotte et une armée sur des bases nouvelles, ull renouvelle même les opérations cadastrales de l’empire romain en faisant arpenter l’Afrique depuis Sous jusqu’à Barka (Masqueray). » Puis, dans cet empire, où la sécurité est rétablie et le commerce florissant, l’émir crée des universités qui eurent en Europe un certain renom, spécialement au point de vue de l’enseignement des sciences.

Un siècle après rien ne subsistait plus de cette brillante organisation. Le fardeau était trop lourd pour les successeurs d’ Abd-el-Moumen. La défaite de Las Navas de Tolosa (1212) marque le commencement de cette décadence, que le génie d’El-Mamoun ne réussit pas à enrayer et qui aboutit à la division du Maghreb en trois États, dont les frontières ont varié, mais qui n’ont jamais été réunis depuis le xni® siècle sous un pouvoir unique. A Tunis les Hafsides se sont proclamés indépendants, au Maroc les Mérinides sont installés en maîtres, enfin en Algérie, Yaghmoracen ibn Zian et les Beni-Abd-el- Ouad régnent à Tlemcen.

De longues et sanglantes guerres mettront aux prises les Abd-el-Ouad avec leurs puissants voisins, dont ils seront tantôt les suzerains et tantôt les vassaux. Un des épisodes les plus connus de cette série de luttes fut le fameux siège de Tlemcen

Colonies I.

L’ALGÉRIE

par le sultan mérinide Youssef, qui tint la ville bloquée pendant huit ans (1299-1307) et construisit même en face de ses murailles une autre cité, El-Mansoura (la Victorieuse), destinée à lui servir de résidence durant cette campagne. Les débris de ses murs, de ses tours, de ses mosquées couvrent une superficie de plus de 100 hectares, formant des alignements extraordinaires que l’on a comparés à ceux de notre Garnac.

L’on s’explique cet effort colossal de l’assiégeant quand on songe à la valeur de la proie convoitée. Tlerncen était, en effet, devenue au xvi® siècle la ville splendide du Maghreb, la cité sainte vers laquelle se dirigeaient les longues caravanes de Soudaniens, le centre intellectuel où les noirs de Tombouctou et les Maures espagnols venaient glorifier les saints de l’Islam.

Cette prépondérance, elle la devait non seulement à l’excellence de sa situation au point de croisement des routes entre le Maroc, le Soudan et l’Algérie, mais encore aux efforts intelligents des princes zeyanites qui la gouvernaient. Ils peuplèrent de monuments les collines aux sources bruissantes si souvent chantées par les poètes arabes. Tlerncen, toute blanche dans sa verte parure d’oliviers, d’amandiers et d’orangers, pointa bientôt vers le ciel les minarets de plus de trente mosquées. L’un d’eux est construit en briques, sans faïences émaillées et couvert par des panneaux décorés d’arcades entrelacées. C’est toujours la tour carrée du Maghreb, mais plus sobre et plus élégante de lignes qu’à la Kalaa. Au reste la mosquée de la Medersa.avec ses ogives lancéolées, la grande mosquée avec ses plafonds en bois de cèdre sculpté sont toutes deux d’un art parfait. Dans le sanctuaire consacré à Sidi-Bou-Médine, les deux colonnes en onyx sur lesquelles repose l’arcade du mihrab sont aussi délicatement fouillées que les chefs-d’œuvre de l’Alhambra. Construite en 1338-1339, cette mosquée, toujours vénérée des Algériens, n’a pas cessé d’attirer les fervents de tous les points du monde islamique.

A côté des édifices religieux la muraille crénelée du Méchouar, citadelle de forme rectangulaire bâtie vers 1145, trahit les incessantes préoccupations militaires de souverains qui eurent presque toujours les armes à la main pour défendre leurs frontières menacées : d’autres monuments, comme le Sahridj, ce grand bassin de 220 mètres de long sur 150 mètres de large où venaient s’accumuler les eaux nécessaires à l’alimentation des habitants, attestent aussi le souci qu’ils avaient de conserver à leur ville les avantages qui contribuaient à son développement économique. Les habitants de Tlerncen étaient considérés

L’HISTOIRE

comme les plus industrieux, les plus commerçants et les plus riches du Maghreb. Comme à Tunis ils étaient répartis en quartiers distincts, les Israélites isolés dans leur ghetto et les chrétiens, Génois, Catalans et Provençaux, groupés dans la Kissaria, d’où ils pouvaient trafiquer en toute sûreté avec les musulmans. Ceux-ci habitaient de solides maisons en briques recouvertes en tuiles, et quelques-uns d’entre eux possédaient de véritables palais pour lesquels ils n’avaient épargné aucune dépense. Au XIV® siècle, Tlemcen comptait plus de 12o 000 habitants, et un historien contemporain la considérait comme la ville la plus importante du Maghreb. « On y cultiva avec succès les sciences et les arts, on y vit naître des savants et des hommes illustres dont la réputation s’étendit aux autres pays ; en un mot Tlemcen prit l’aspect d’une vraie capitale musulmane siège d’un khalifat. » Les plus rudes assauts ne parvinrent pas à l’abattre complètement, car elle eut le singulier privilège d’être soutenue par les Hafsides, quand les Mérinides triomphaient, ou de trouver au Maroc un appui contre les souverains de Tunis. Souvent contrainte à l’hommage, Tlemcen prit aussi sa revanche en portant la guerre sur le territoire ennemi, en occupant Miliana, Médéa, Bougie, Alger même.

Après les vicissitudes les plus diverses, le royaume de Tlemcen existait encore au xvi® siècle, mais depuis longtemps il n’y avait plus au Maghreb une autorité assez forte et assez respectée des populations. Or la prédominance des chrétiens en Espagne avait eu pour résultat de faire éclore parmi les populations musulmanes un sentiment de rancune et de vengeance inconnu aux anciennes tribus. La course et la piraterie devinrent pour beaucoup d’Arabes la continuation légitime d’une guerre de nationalité et de religion. De tous les ports du littoral africain, de légers vaisseaux coururent vers les côtes d’Europe, razziant les villes, enlevant les femmes et les enfants, jetant le trouble dans les relations commerciales des divers pays méditerranéens. Ces fréquentes apparitions entretenaient la longue résistance des musulmans de Grenade. Aussi l’Espagne, définitivement victorieuse à la fin du xv® siècle, eut-elle la pensée de punir ces dynasties du Maghreb qui avaient fait cause commune avec les Andalous. Le cardinal Xinienès allait jusqu’à vouloir relever le christianisme sur toute la côte d’Afrique. Ce ne fut donc pas une guerre d’expansion coloniale, mais une véritable croisade contre l’infidèle qui amena les Espagnols à Oran, à Bougie, au Penon d’Alger et les poussa vers le golfe de Gabès. Rapides succès, mais éphémères, car toutes les forces vives de

L’ALGÉRIE

la péninsule allaient être occupées au nouveau monde 'ou dans les campagnes d’Italie, tandis que de terribles adversaires se préparaient à marcher contre les chrétiens pour la défense de l’Islam.

En effet, sous prétexte de secourir les habitants de Bougie opprimés par les Espagnols et de rétablir à Tunis l’autorité des Hafsides, les pirates turcs Aroudj et Kheïr Eddine, déjà célèbres par leurs déprédations dans la Méditerranée orientale, jettent en Afrique quelques milliers d’hommes et parviennent à s’établir solidement sur divers points de la côte. La mauvaise administration des Espagnols et l’état d’anarchie des collectivités indigènes permirent aux Turcs de faire de rapides progrès dans l’intérieur. Aroudj réussit même à prendre Tlemcen, où il fit massacrer le vieux roi Abou-Zian avec tous ses enfants; mais, assiégé par les Espagnols dans le Méchouar, il fut tué, en essayant de fuir. Ainsi, dit le chroniqueur Haédo, périt le premier Barberousse avec ses grands projets; il fut le premier qui amena les Turcs en Barbarie et qui leur apprit à goûter les richesses de l’Occident ; doué d’une incroyable astuce et d’un caractère incontestablement valeureux, il commença la grande puissance d’Algérie et de Barbarie (1518). Cette mort ne découragea pas Kheïr Eddine, qui, resté à Alger, fît hommage de sa conquête au sultan de Constantinople. Pour punir l’hostilité des Hafsides de Tunis, il s’empara de leur ville et réalisa ainsi son rêve d’un grand empire maritime de l’Afrique du Nord. Chassé par Charles-Quint en 1535, il n’en reste pas moins en possession du littoral algérien. Son autorité est respectée au delà de Constantine jusque dans le Hodna, et les Kabyles, domptés, lui font leur soumission.

Rappelé à Constantinople en 1536, pour y exercer les hautes fonctions de grand amiral, Kheïr Eddine laissa le gouvernement de la Berbérie à Hasan-agha, un de ses officiers, et telle était la solidité de son œuvre que la toute-puissance de Charles-Quint ne réussit même pas à l’ébranler. Les 40 000 soldats et marins réunis par l’empereur pour opérer une descente à Alger furent taillés en pièces par les Turcs et les Algériens, tandis qu’une épouvantable tempête dispersait la flotte, jetant à la côte plus de cent cinquante bâtiments (25 octobre 1541). Ce désastre eut dans toute l’Europe un immense retentissement, et Alger passa dès lors pour invincible.

L’établissement de la puissance turque sur la côte d’Afrique, succédant à l’expulsion des Maures d’Espagne, vint faire de tous les Barbaresques une nation de pirates, en encourageant les

L’HISTOIRE

expéditions au lieu de les réprimer, en organisant la course comme une institution permanente, en facilitant les armements, en abritant les déprédations, en partageant les bénéfices (Mas-Latrie). Pendant trois siècles les corsaires d’Alger firent régner la terreur dans la Méditerranée, où ils poursuivaient et capturaient les navires de commerce, coulant impitoyablement ceux qui ne voulaient pas se rendre. Les captifs étaient vendus à l’encan ou maintenus comme rameurs sur les galères. Ce commerce de chair humaine constituait une des sources de profits les plus lucratifs de l’étrange gouvernement qui présidait aux destinées d’Alger.

Le pouvoir suprême fut d’abord aux mains d’un heglierhey ou bey desbeys des régences barbaresques portant aussi le titre de pacha, c’est-à-dire de représentant de la cour de Constantinople. Parfois cependant le beglierbey déléguait ce dernier titre à un de ses lieutenants. Kheïr Eddine, Hasan ben Kheïr Eddine, Sala-Reis et Euldj-Ali, qui gouvernèrent successivement la Régence, furent des hommes remarquables par leur énergie et leur bravoure. Ils réussirent à contenir les éléments turbulents de la milice et à rendre la ville d’Alger prospère.

Après eux les yoldachs ou janissaires envahirent de plus en plus le divan, qui, de simple conseil privé, devint peu à peu une véritable assemblée souveraine, lorsque les beglierbeys disparurent pour faire place à des pachas triennaux. Au milieu du xviie siècle, une révolte des janissaires enleva aux pachas le pouvoir exécutif qui passa aux mains de Vagha, chef de la milice, puis les reïs ou capitaines corsaires, intervenant à leur tour, mirent à la tête du gouvernement un des leurs, avec le titre de dey.

Ainsi se trouva constituée cette singulière république d’Alger où le pacha, représentant du grand seigneur de Constantinople, n’était plus qu’un fonctionnaire honoraire et dont les véritables maîtres étaient les janissaires ombrageux, tyranniques, toujours prêts à renverser celui d’entre eux qu’ils avaient investi de l’autorité suprême.

Cependant du fond de leur palais les pachas intriguaient sans cesse, suscitaient des conflits, fomentaient des révoltesc Le dey Ali supprima alors complètement ce rouage de gouvernement et prit pour lui-même ce titre (1710), que porteront tous ses successeurs jusqu’en 1830. Le dey-pacha, qui résidait au palais de la Djenina, avait au-dessous de lui quatre grands fonctionnaires : le ministre de la Marine, le grand trésorier, l’administrateur des domaines, et l'agha, ou commandant général de

L’ALGERIE

la milice à Alger; un gouverneur, le cheikh El-Medina, avait la charge de la justice et de la police.

En dehors de la capitale, le pays était divisé en districts [outhans ou caidats) formés de plusieurs tribus, elles-mêmes subdivisées en douars, ou réunions de plusieurs tentes. Les chefs chargés de l’administration étaient les caïds, au-dessous desquels étaient les cheikhs; les cadis rendaient la justice.

Pour imposer aux indigènes le respect de son autorité, le dey usait souvent des forces de la milice des janissaires, dont une partie allait tenir garnison dans les principales villes.

Les garnisons de janissaires dans l’intérieur (noubas) formaient des colonnes pour recouvrer l’impôt sur les tribus. Seules, les tribus qu’on appelait raias étaient astreintes à Vimpât (kharadj); les tribus jadis indépendantes, auxquelles on

laissait une partie de leur autonomie, en étaient exemptes et aidaient à son recouvrement.

Un corps de troupes kabyles, désignées sous le nom de zouaoua, fut aussi formé par les deys pour contrebalancer, dans une certaine mesure, l’influence de la milice; mais jusqu’au début du XIX® siècle les yoldachs restèrent les maîtres et firent trembler leurs chefs. L’autorité directe du dey ne s’exercait que sur le nord de la province d’Alger. Celles de Gonstantine, de Titeri, dont la capitale était Médéa, et d’Oran, que les Espagnols cédèrent aux Turcs en 1792, étaient gouvernées par trois beys nommés par le dey, auquel ils versaient deux fois par an un tribut et dont ils venaient en personne recevoir les ordres au moins une fois par an.

L’impôt prélevé sur les indigènes servait à payer les fantaisies des janissaires. Toute la politique des deys aura en effet pour but de contenter cette soldatesque et de lui fournir de l’argent. De là l’extension de la piraterie et les incessants conflits avec les grands États européens, puis la rupture des rapports de vassalité avec Constantinople, enfin un état permanent de troubles qui rendait à peu près impossible le développement économique de la Régence.

Aussi l’histoire intérieure de l’Algérie depuis la fin du XVII® siècle jusqu’en 1830 ne consiste guère que dans le récit des intrigues et des crimes des officiers de la milice désireux d’occuper le trône ou d’y faire monter un de leurs partisans. Il serait fastidieux d’énumérer la longue suite des deys qui se succédèrent au pouvoir depuis Hadj -Mohammed (1671-1681). Ce sont parfois de singuliers personnages, comme Hadj-Ahmed

L'HISTOIRE

(1693-1698), vieux janissaire que ses camarades avaient rencontré au seuil d’une porte raccommodant ses babouches et I dont ils firent le souverain d’Alger. Sous l’empire des transes continuelles dans lesquelles il vivait, sa raison faiblit et il devint féroce. Gur Abdi (1724-1732), au contraire, se contentait de chercher dans l’opium l’oubli de ses terreurs. On en vit un autre, Ali-Mehnouli, (1734-1766), ancien ânier, ignorant et brutal, répondre aux consuls qui se plaignaient des déprédations commises par les pirates : « Je suis le chef d’une bande de voleurs, et par conséquent mon métier est de prendre et non de rendre. » Tremblants devant les janissaires, auxquels ils devaient leur élection, les deys s’ingéniaient à avoir un trésor toujours bien garni qui leur permît le payement régulier de la solde de la milice et la distribution d’abondantes largesses. Mais parfois l’exploitation des étrangers et les résultats' de la course étaient insuffisants. Or il ne fallait pas songer aux produits du commerce, devenu à peu près impossible depuis que l’industrie du vol était la seule florissante. Force était alors au . dey de s’adresser aux juifs influents pour remplir ses caisses. C’est ainsi que Mustapha-dey (1798-1803) fut amené à abdiquer toute autorité entre les mains des prêteurs israélites, provoquant dans la population indigène un violent mouvement de réaction qui aboutit à un massacre des israélites et à un pillage de leurs boutiques. Faut-il ajouter qu’un grand nombre de deys ne surent ni lire ni écrire, et que, « serviteurs des janissaires, ils l’étaient encore des drogmans ». Tels étaient les souverains d’Alger, a dit justement E. Plantet : riches sans être maîtres de leurs trésors, rois d’esclaves, esclaves eux-mêmes.

La ville dont ils avaient la garde a été souvent décrite par les captifs et les voyageurs. Elle offrait, comme aujourd’hui, le merveilleux spectacle de ses maisons groupées en amphithéâtre sur le penchant d’une colline que dominait la kasbah. Toutefois ses remparts, flanqués de tours crénelées, n’abritaient plus une civilisation comparable à celle de Bougie ou de Tlemcen. Les hauts minarets de ses cent mosquées attestaient, il est vrai, qu’au point de vue de la religion et du culte les Algériens avaient conservé pour Informe l’ancien système des khalifes, mais les savants de l’Islam n’étaient plus écoutés, et les jeunes gens désertaient leur enseignement pour courir se ranger sous la bannière des reïs.

Car l’unique but de cette bizarre population de plus de 100 ÜÜO habitants, où se confondirent pêle-mêle les Berbères, les Turcs, les Arabes, les renégats et les juifs, était de s’enrichir ra-

L’ALGÉRIE

pidement parla course et la vente des esclaves. Entassés dans les bagnes, ces malheureux étaient si durement traités que toutes les nations chrétiennes interviendront tour à tour pour mettre un terme aux sinistres exploits des forbans d’Alger.

Dans les relations que les deys seront ainsi amenés à entretenir avec les souverains européens ils agiront de façon très diverse, bravant les grandes puissances et rançonnant les petits États, signant avec la France une série de traités sans cesse violés, attaquant les Espagnols avec furie pour leur enlever Oran et Mers-el-Kébir, obligeant la Hollande, le Portugal, Naples, la Suède, la Norvège et le Danemark, plus tard les États-Unis, à leur payer tous les deux ans un véritable tribut. Avec leurs voisins musulmans du Maroc et de la Tunisie, les Algériens eurent les même exigences. Ils profitèrent de toutes les circonstances pour intervenir dans les affaires des deux pays. Sur la frontière de l’Est, il y eut pendant tout le xviii® siècle un perpétuel va-et-vient de troupes chargées d’amener les beys de Tunis à reconnaître la suzeraineté des deys d’Alger. Ces expéditions ne payeront pas toujours leurs frais d’armements et auront pour conséquence la ruine économique du pays. Des pestes et des famines périodiques décimèrent en outre la population algérienne et provoquèrent chez les Kabyles de fréquentes insurrections.

Toutes ces causes, agissant à la longue, amenèrent la décadence du système de gouvernement imaginé par les janissaires. D’abord on put constater la diminution du nombre des reïs et par une conséquence toute naturelle la diminution du nombre des esclaves, puis la milice elle-même vit tarir les sources de son recrutement, jusqu’au jour où enfin le dey Ali-Khodja (1815-1818) avec l’appui des Koulourlis anéantit ce qui restait de cette fameuse troupe et la remplaça par des Kabyles enfermés avec lui dans la kasbah.

Quelque temps avant cette révolution de palais, les représentants de l’Europe, réunis en une série de congrès chargés de liquider la situation créée par les événements de la Révolution et de l'Empire, avaient décidé l’envoi d’un ambassadeur extraordinaire chargé d’imposer au dey d’Alger la suppression de la piraterie. Lord Exmouth, à qui fut confiée cette mission, dutbombarder la ville pour obtenir du dey Omar un traité abolissant l’esclavage et libérant les captifs (1816). Il avait à peine remis à la voile que les corsaires remontaient sur leurs vaisseaux et s’élançaient de nouveau à l’abordage des navires chrétiens. Pendant quatorze ans, les Algériens, bien affaiblis cependant, parcoururent là Méditerranée sans se soucier des menaces de l’Europe et sans sp

L’HISTOIRE

rendre compte que des temps nouveaux étaient venus. Leur fol orgueil s’accrut encore lorsqu’ils furent parvenus à éloigner une escadre anglaise forte de vingt-deux navires (1825). Privé de la milice qui avait fait la force de ses prédécesseurs et n’ayant plus que quelques capitaines corsaires à sa disposition, le dey Hussein se croira néanmoins invincible. Quand le consul Deval viendra lui faire des réclamations au nom de la France, il s’entêtera à ne pas donner satisfaction et provoquera par son attitude une crise dont le résultat sera l’établissement des Français en Algérie (1830).

E. Blochet.

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