TUNIS
Après le Caire, Tunis est la plus grande ville de l’Afrique tout entière. Elle renferme environ 200 000 habitants, dont 100 000 sont musulmans, 50 000 Israélites et les autres Européens.
Les Européens appartiennent à des nationalités très variées : à côté des colonies française et italienne, les plus connues et les plus importantes , on trouve une colonie grecque (composée surtout de banquiers et de négociants), une colonie espagnole (qui s’est recrutée jadis non pas en Espagne, mais parmi les juifs tunisiens désireux d’échapper par la protection consulaire à la ty.rannie beylicale), enfin une colonie maltaise, dont le langage, les mœurs et surtout l’activité commerciale sont dignes d’attirer l’attention. Si intéressantes que soient ces populations européennes, nous ne les décrirons pas et nous nous bornerons à signaler les particularités que présentent, à Tunis, la civilisation Israélite et surtout la civilisation musulmane. Femme de qualité à Tunis..
Au lieu d’être noyés, comme ' phot. Neurdein.
ailleurs, dans une population hétérogène, les Israélites forment,
à Tunis, une agglomération compacte, une sorte de petite cité. Les membres de cette cité appartiennent à deux variétés de la race juive : les uns descendent des Israélites qui , lors de la destruction de Jérusalem, sont venus directement de la Palestine dans le nord de l’Afrique ; les autres descendent de ceux qui n’ont abordé dans la Régence qu’après de plus longues pérégrinations : la plupart ont passé par l’Espagne, puis, chassés d’Espagne, ils se sont réfugiés en Italie, et c’est d’Italie, de Livourne en particulier, qu’ils sont venus à Tunis, d’où le nom de « Livournais » qu’on leur donne, tandis qu’on réserve aux plus anciens immigrés le nom de « Tunisiens ». La paix n’a pas toujours régné entre ces deux groupes, dont chacun conservait ses coutumes, ses
LA TUNISIE
institutions, ses rites. Mais aujourd’hui la communauté des juifs tunisiens a reconquis son unité morale. Elle n’en est pas moins divisée en classes nettement distinctes : elle a ses riches et ses pauvres, ses capitalistes et ses travailleurs; en grande majorité, les Israélites tunisiens travaillent de leurs mains. Sans doute leur goût naturel semble les attirer vers le commerce et, d’autre part, le commerce leur est réservé par cela même que les Arabes le dédaignent; il n’est donc pas étonnant que les juifs partagent avec les Européens, presque à l’exclusion des Arabes, le commerce de l’or et le commerce d’importation. Mais ce qui surprend parfois l’étranger, c’est de voir que les Israélites tunisiens ne répugnent pas à d’autres occupations ; des rues entières du Souk (ou Bazar) sont bordées d’échoppes juives où travaillent des tailleurs, des ferblantiers, des peintres, des vitriers, des bijoutiers israélites. Dans ces dernières années, des efforts ont même été faits pour amener le juif tunisien à cultiver la terre; une école d’agriculture juive a été fondée en Tunisie avant l’établissement de l’école française similaire. Par cela même quelle est considérable, la communauté des juifs tunisiens, à la différence des autres communautés israélites, possède tous les éléments d’une société complète : une classe de commerçants et une classe d’industriels; elle possédera demain une classe d’agriculteurs.
Pour la même raison, elle a conservé de véritables institutions politiques. Elle lève un impôt sur la viande sacrifiée selon le rite hébraïque ; le produit de cet impôt sert à secourir les six mille indigents israélites. Les juifs tunisiens ont donc leurs finances et leur assistance publique; ils ont aussi leur tribunal. A la vérité, le rôle de ce tribunal diminue de jour en jour; c’est un tribunal de rabbins qui se borne à régler le statut personnel de ses justiciables et à résoudre à l’amiable leurs différends ; il ne dispose pas de la force publique, ou du moins ses décisions ne sont-elles exécutoires que par l’intermédiaire du pouvoir beylical. Toutes les institutions juives de Tunis sont naturellement subordonnées à l’autorité musulmane; il n’en est pas moins curieux, étant données les habitudes des juifs depuis dix-huit siècles, de voir une société juive aussi régulièrement constituée.
Par les détails de leur vie privée et de leur vie religieuse, les israélites tunisiens ressemblent à tous les israélites du monde. Mais, tandis qu’ailleurs leurs cérémonies sont célébrées dans l’intérieur de leurs maisons, elles sont parfois publiques à Tunis. La fête du rabbin Simon donne lieu à de véritables processions sur la voie publique; à la fête des Cabanes, le quartier juif est illuminé; Pourim est l’occasion d’une foire. De même qu’ils ont des institutions régulières, les juifs tunisiens ont les allures normales d’un peuple organisé.
Pourtant, ce peuple vit au milieu d’une population toute différente; le dernier trait que nous ayons à noter, c’est l’effort fait par les juifs tunisiens pour s’assimiler aux musulmans. Entre ces deux variétés du genre humain, le contraste est presque absolu : l’Arabe est aussi imprévoyant que le juif est soucieux de l’avenir; PArabe se borne à récolter les richesses naturelles; il est pasteur et laboureur, tandis que le juif cherche surtout dans le commerce ses moyens d’existence; l’État musulman n’a
LA POPULATION
que deux fonctions : la guerre et la justice répressive; le juif ne demanderait à l’État que des secours contre l’infortune; l’Arabe aime la beauté qui laisse le juif indifférent; enfin les deux religions s’opposent comme les deux âmes et les deux civilisations. Pour que ces deux peuples vivent ensemble malgré leur hostilité naturelle, il faut donc qu’ils aient signé une sorte de compromis. Les musulmans auraient préféré une autre solution : volontiers ils auraient converti les juifs à l’islam comme ils convertissaient les chrétiens ou les nègres qui tombaient entre leurs mains. Mais la communauté juive était trop compacte pour être absorbée d’un coup ; elle conserva sa foi. En revanche, les juifs s’efforcèrent de dissimuler, dans la vie extérieure, les abîmes qui les séparaient des musulmans.
Ils adoptèrent leur langue, leur vêtement, leur maison.
Mais les Arabes, considérant les juifs comme des êtres inférieurs, leur défendirent de les imiter, c’est ainsi que les juifs furent relégués dans un quartier spécial qui conserve aujourd’hui encore sa physionomie, c’est ainsi qu’ils furent condamnés à porter ces vêtements de couleur sombre, ces chéchias noires, ces turbans bleus qu’on leur voit souvent encore. L’assimilation extérieure des israélites et des musulmans tunisiens
n’a donc jamais été complète; à plus forte raison n’y eut-il pas d’assimilation plus profonde; mais on voit que néanmoins la vie matérielle des juifs fut modifiée au contact des musulmans.
Puisque les musulmans constituent l’élément le plus important de la population tunisienne, c’est à leur portrait que nous devons surtout nous attacher. On pourrait distinguer, parmi les musulmans tunisiens, autant de groupes ethniques qu’il y eut de conquêtes; aux Berbères, souvent considérés comme les autochtones, se sont superposés les Arabes, puis les Turcs, et, comme le dernier conquérant prend la première place dans la hiérarchie sociale, le Turc occupe aujourd’hui encore les hautes fonctions gouvernementales; les Arabes, relégués au second rang, constituent la bourgeoisie; les Berbères sont les paysans. Entre ces trois races, des
Tunis. Musicien nègre.
Phot. Garrigues.
Colonies I.
LA TUNISIE '
croisements nombreux se sont faits : on appelle Courouglis les métis turco-arabes. Mais d'autres éléments entrent dans la composition de cette population étrange : les caravanes ont importé, à Tunis des milliers , de nègres, les corsaires ont ravi dans la Méditerranée des milliers de chrétiens; du Caucase au Maroc et de la Provence.au Soudan, toutes les races ont fourni des éléments à la race des musulmans tunisiens. Ces races n’ont pas toujours fait bon ménage : les Turcs et les Courouglis n’ont pas toujours été chers aux Arabes; mais, aujourd’hui, devant l'invasion européenne, les discussions entre musulmans se sont évanouies.
Juive de Tunis.
A celte hiérarchie ethnique correspond une hiérarchie sociale. La terre étant, aux yeux des musulmans, la richesse par excellence, les grands propriétaires fonciers constituent la classe la plus élevée de la socié-té, et les Turcs, les derniers conquérants, ont pris soin de s’attribuer de large» domaines. La seconde classe est composée de bourgeois arabes; tantôt ils se livrent aux métiers qu’ils ne jugent pas indignes d’eux, tantôt ils sont à la fois propriétaires et industriels ; c’est à cette classe qu’appartiennent en général les théologiens, qui sont en même temps professeurs et juges. Au-dessous vient le peuple des ouvriers, des petits commerçants; au-dessous encore les anciens esclaves, les domestiques nègres. D’ailleurs, malgré la différence des fortunes et des races, un souffle égalitaire passe sur cette société musulmane : les esclaves d’hier euxmêmes, en tant qu’ils sont musulmans, sont considérés comme des frères.
Quelles sont les coutumes et les mœurs des musulmans tunisiens? Ce
LA POPULATION
sont celles de tous les musulmans : nous nous bornerons donc à noter quelques particularités ou à rectifier quelques opinions traditionnelles : on connaît, en général, la famille musulmane, mais on se trompe souvent sur les institutions économiques, sur les institutions politiques et même sur les institutions religieuses des Arabes. On croit souvent, par exemple, qu’ils ont conservé la propriété collective ; mais si, en fait, les héritages demeurent souvent dans l’indivision, en droit, il est permis à tout héritier de réclamer sa part, et les Tunisiens usent de ce droit; la propriété individuelle est plus répandue en Tunisie qu’en Algérie. En revanche, les biens de mainmorte (habous) immobilisent une grande partie du sol de la Régence.
Mais les musulmans ont imaginé un moyen d’aliéner ces biens inaliénables : ils les cèdent à perpétuité sans les vendre : c’est ce qu’on appelle céder à enzel. L’enzéliste paye chaque année une redevance au propriétaire du habous. Ce contrat original a été utilisé par les colons français qui ont pu s’assurer la possession d’un domaine sans engager trop de capitaux. Il semble que toute l’ingéniosité des juristes arabes se soit dépensée dans la construction d’une théorie de la propriété; la cession à enzel n’est pas le seul exemple de leur subtilité; dans l’histoire du "protectorat, la « chefaâ », qui donne au propriétaire voisin d’un domaine un droit de préemption sur ce domaine, a joué un rôle important, puisque c’est au nom de ce droit qu’un Anglais voulait en 1881 occuper, au détriment d’une compagnie française, le domaine de l’Enfida. Et l’avenir du Sud tunisien dépend en partie du contrat de mhrarsa, qui, en donnant au planteur d’oliviers la moitié du sol qu’il cultive, favorise le développement de cette culture*
Mais si les juristes musulmans ont soigneusement réglé les rapports des propriétaires entre eux, ainsi que les rapports des propriétaires et des inventeurs a été moins heureuse; les instruments dont se servent les ouvriers arabes, à la ville comme à la campagne, sont, des instruments antiques ; c’est la charrue de Virgile qui gratte le sol tunisien ; c’est le métier des Phéniciens qui sert à tisser la laine. Aussi les produits de l’industrie sont-ils peu raffinés malgré le goût des artisans.
La vie politique, au temps des beys, n’était pas plus compliquée que la vie économique. Le gouvernement beylical réunissait tous les pouvoirs, mais n’avait pas su diviser les fonctions. Préoccupé surtout de faire la guerre, de juger les différends et de percevoir les impôts, le bey était à la fois soldat, juge et publicain ; c’est ’ une armée qui, chaque
Juif de Tunis.
Phot. Soler.
des travailleurs, l’activité
LA TUNISIE
année, allait dans les provinces lever les taxes, et les gouverneurs locaux ou caïds étaient revêtus du triple pouvoir militaire, judiciaire et fiscal. Mais, pas plus que le bey lui-même, les caïds n’avaient souci de l’instruction, de l’assistance ni même des travaux publics. Ces trois administrations sont entre les mains d’une société privée, la société des habous, qui centralise les legs charitables et bâtit les écoles, les hôpitaux, les mosquées ou les ponts que les particuliers veulent bien donner par testament à leurs concitoyens. Sans doute, depuis l’occupation française, la « société » des habous devient de plus en plus 1’ « administration » des habous, et ses directeurs deviennent des fonctionnaires. Mais il n’en était pas de même au temps des beys; ils n’ont jamais connu l’appareil compliqué de nos États modernes; quand ils cessèrent de guerroyer, ils ne tardèrent jas à oublier l’unique fonction qui leur restait, la fonction judiciaire, et ils ne songèrent plus qu’à lever des impôts ou à contracter des emprunts pour satisfaire leurs caprices. On sait que cette imprévoyance financière fut l’un des motifs de l’intervention de la France.
Selon l’opinion courante, la vie politique comme la vie domestique, comme la vie économique, comme toute la vie des musulmans s’explique par la religion. Cette opinion ne concorde pas avec les faits que révèle l’observation des musulmans tunisiens. Certaines de leurs pratiques ne sont prescrites ni par le Coran ni par les entretiens du Prophète : toute la jurisprudence de l’ouzara, tribunal administratif institué par les beys à côté du tribunal religieux (chara), se crée au jour le jour, et se modifie à mesure que se modifie l’état social connu par Mahomet. De même l’art arabe est indépendant de la religion : ses caractères se retrouvent dans des productions anté-islamiques; si l’artiste ne copie pas la figure vivante, c’est beaucoup plutôt en vertu de son goût pour l’infini des combinaisons géométriques qu’en vertu d’une prohibition du Coran. De même encore, le Coran règle moins qu’on ne pense la vie matérielle des musulmans; aucun texte n’ordonne aux femmes de se voiler; certains Arabes tunisiens estiment même que Mahomet n’a pas interdit l’usage, mais seulement l’abus des boissons fermentées. Mais il y a plus : certaines pratiques des musulmans tunisiens sont en contradiction formelle avec le Coran ; quatre mille personnes vivent à Tunis du tissage de la soie : or, le Coran prohibe les vêtements de soie. Le prêt à intérêt est dans les mœurs : il est réglé par des usages locaux, mais la loi le condamne. L’institution des habous privés est destinée à tourner la loi successorale établie par le Coran. Les beys imposaient à leurs sujets musulmans la capitation que Mahomet réservait aux infidèles. On voit donc que le rôle social de la religion musulmane est moins grand que ne le suppose l’opinion courante.
L’opinion se trompe également sur le caractère de cette religion et de ses prêtres. On se contente trop volontiers d’identifier islamisme et fatalisme. Le Coran lui-même hésite sur cette question du libre arbitre, et les théologiens tunisiens, sans s’accorder sur la dose exacte de liberté qu’il convient de laisser à l’homme, estiment tous qu’il faut prendre une attitude intermédiaire entre les deux doctrines extrêmes ; l’homme croit à la liberté, disent ceux qui se rapprochent le plus du fatalisme absolu; cette croyance, même illusoire, suffit à fonder la responsabilité. Quant
LA POPULATION
au prêtre musulman, on le représente souvent comme aussi puissant dans la société qu’Allah dans l’univers. Mais la société musulmane est si peu théocratique qu’elle ne connaît pas le prêtre. Il n’existe pas de sacerdoce musulman; les théologiens sont juges et professeurs; ils ne représentent pas Dieu sur la terre; celui qui se rapproche le plus du prêtre, c’est l’imam, mais l’imam n’est que le président des cérémonies religieuses, le représentant des fidèles, celui qui porte la parole en leur nom dans les prières. Aucun des événements de la vie privée, naissance, mariage ou mort, n’est sanctifié par la religion.
Telles sont les particularités de l’islam qu’on peut observer à Tunis.
Mais le grand intérêt que présente la population tunisienne résulte des contacts, des chocs, des influences que subissent réciproquement les éléments qui la composent.
Nous avons déjà vu comment les juifs ont cberché à s’assimiler extérieurement aux Arabes. Aujourd’hui, juifs et Arabes, volontairement ou non, rapidement ou lentement, tendent à imiter les Européens. Beaucoup de juifs savent le français, habitent des maisons européennes, abandonnent le turban pour le chapeau ; les écoles françaises sont peuplées d enfants Israélites; le Tunis. Type maure,
nombre de nos élèves musulmans est, relativement au
chiffre de la population, moins considérable. Pourtant les Arabes prennent aussi nos coutumes, mais ils restent plus fidèles à leurs croyances : bien que l’esclavage soit aboli depuis cinquante ans, les musulmans continuent à tenir pour légitime une pratique destinée à convertir les infidèles. Bien qu’en fait la polygamie disparaisse, peu d'Arabes la considèrent comme immorale. L’assimilation demeure superficielle entre Arabes et Européens.
Quoi qu’il en soit et quoi qu’on pense de l’avenir, les différentes populations de la ville de Tunis se heurtent et se pénètrent, s’opposent et se combinent suivant des modes infiniment variés, et c’est ce chaos de costumes, d’architectures, d’idées et de sentiments qui donne à la ville sa pittoresque originalité.
Paul Lapie.
LA TUNISIE