INTÉRIEUR
Presque toutes les nationalités représentées à Tunis se retrouvent par groupements plus ou moins considérables dans l’intérieur de la Régence. Les colonies française et italienne occupent le premier *rang, l’une commerçante et industrielle, mais plus particulièrement adonnée à l’agriculture et qui doit son influence à la prépondérance que lui donne le protectorat, à l’importance des capitaux qu’elle a engagés; la colonie italienne considérable depuis longtemps par sa situation commerciale et actuellement aussi par le chiffre de sa population agricole, qu’une immigration continue augmente de jour en jour. Les autres nationalités ne comprennent, en dehors de Tunis, que des éléments restreints, exception faite toutefois de la colonie maltaise, nombreuse dans les villes de l’intérieur, active et économe (1).
En dehors des Européens, des deux grandes races qui couvrent le sol de la Tunisie, israélites et arabes, seuls les Arabes occupent notre attention. Nous n’avons rien à dire, en effet, de particulier au sujet des israélites; qu’ils soient disséminés dans les grandes villes au milieu des autres populations, comme à Sousse, à Sfax, à Djerba, qu’ils forment l’élément prépondérant comme à Nabeul, adonnés au commerce et à l’industrie, ils présentent les mêmes traits distinctifs qu’à Tunis. Au contraire, les populations musulmanes de l’intérieur, sous l’unité de religion qui en fait le lien commun, présentent, avec des caractères ethnographiques variables, des mœurs, des coutumes, des conditions sociales fort différentes. L’indigène que l’on désigne communément sous le nom d’Arabe n’appartient pas, en effet, à une race unique; bien des peuples, à différentes époques, se sont mêlés ou simplement juxtaposés pour former l’élément indigène de la Tunisie. Le fond même de la population est la race berbère, vieille de milliers d’années, qui a survécu à toutes les révolutions politiques de ce pays et qui conserve dans ses mœurs, dans ses coutumes, dans ses croyances, plus d’un reste de son passé lointain.
Issue de la fusion d’une race aryenne et d’un élément sémitique, elle se retrouve à toutes les époques de l’histoire depuis Hérodote jusqu’à Corippe, sous le nom de Libyens, de Numides, de Massyles, avec un Jugurtha ou un Antalas pour chef. Devenue à peu près indépendante à la fin de la domination byzantine, elle ne fut pas profondément atteinte par les premières incursions arabes : il faut venir jusqu’à l’invasion hillalienne pour trouver de profonds changements dans les tribus berbères, sinon au point de vue ethnographique, du moins relativement à leur constitution politique : l’antique société berbère fut alors désorganisée ;
(i) Il semble toutefois que, depuis peu, le chiffre de la population maltaise tende à diminuer par suite de la concurrence que lui fait la main-d’œuvre italienne.
LA POPULATION
Femmes khroumirs. — Phot. Soler.
races berbère et arabe se superposent à des époques plus récentes, sans les modifier profondément, d’autres peuples : les Turcs d’abord, qui, venus en Tunisie en 1571, ne se sont pas mêlés aux races indigènes, se bornant à l’administration du pays, puis les Maures d’origine espagnole, qui, vers 1607, fondèrent des villages florissants dans le nord de la Régence, à Béjà, à Testour, à Tebourba, à Zaghouan et à Soliman.
Le caractère de chacune de ces races et les circonstances de leur histoire ont déterminé en grande partie leur condition sociale. Sans doute, il serait téméraire de répartir les populations indigènes en castes nettement séparées. En présence des Arabes, les Berbères, surtout dans les vastes plaines de l’intérieur où ils se trouvaient en contact immédiat avec eux, se sont mélangés aux vainqueurs ; de même qu’ils ont accepté leur langue
fuyant devant l’invasion, certaines tribus se retirèrent dans les montagnes et les régions arides, en Khroumirie, dont les hauteurs, coupées de profondes vallées, leur offraient un asile, dans le Sud qui se défendait luimême par ses sables ; quelques points difficiles d’accès furent également occupés ; les hauteurs de la Kessera et du Bargou, le Takroun, qui s’élève par des pentes si abruptes dans la plaine unie de l’Enfida. Seules, les régions du Sahel, celles de Djerba où les villes fortifiées étaient nombreuses et la population plus dense échappèrent à l’invasion. Aux
LA TUNISIE
et leur religion, ils ont souvent adopté leur genre de vie ; c’est ainsi que quelques tribus berbères sont devenues nomades ; cependant en général le Berbère a conservé ses traits distinctifs : c’est avant tout un sédentaire profondément attaché au sol, l’amour de la terre est aussi vif chez lui que chez le cultivateur français; son champ, il le cultive avec passion, l’améliore à force de patience et de travail; dans certaines régions du Sud, chez les Matmata, ou dans la région de Tozeur, il est merveilleux de voir de quelle ingéniosité, de quelle activité il a fait preuve pour aménager les sources, conduire les eaux à travers ses plantations, ne pas perdre enfin une seule goutte du précieux liquide*
Gourbi aux environs de Tunis. — Phot. Albert.
Il en est de même du Sahel; la forêt d’oliviers deSfax, cultivée avec tant de soin, fait à bon droit l’admiration de l’étranger. Riche ou pauvre, a dit le commandant Rinn, le Kabyle, et on pourrait dire aussi le Berbère tunisien, travaille en toute saison et tient la paresse pour une honte et une vie indigne d’un homme libre ; il est intéressé, économe, prévoyant et rangé comme tous ceux qui ne possèdent qu’à force de labeur et de peines.
L’activité du Berbère ne se manifeste pas seulement dans la vie agricole; il est également apte au négoce et aux occupations industrielles. L’habileté commerciale de cette race est connue ; nombreux sont dans les Souks en particulier les Djerbiens adonnés au commerce des étoffes et des tapis. Il est à noter aussi que c’est surtout dans les centres berbères, Sahel, Sud, Djerba que les industries diverses se sont le plus anciennement et le plus pleinement développées.
L’Arabe, qui, du reste, se rencontre presque toujours mélangé avec l'élément berbère, préfère à toute autre existence la vie nomade; il ne se
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construit pas de hutte en branchages ou gourbi, ni de maison en pierre, il vit sous la tente, du produit de ses troupeaux et de celui que lui donne le champ d’orge ou de blé qu’il a ensemencé.
La guerre autrefois, aujourd’hui les exercices du cheval, la fantasia, image de la guerre, sont ses plaisirs favoris. C’est surtout dans le Sud, vers la région de Gabès où les grands espaces abondent, que l’on rencontre les tribus d’origine arabe. Dans les villes, la population arabe forme, comme à Tunis, la classe bourgeoise, adonnée aux professions libé-
Notaire arabe dans son étude. — Pbot. Albert.
raies ou aux métiers peu fatigants, se bornant à faire cultiver par l’indigène son champ ou son verger.
Les Turcs, enfin, ou plus exactement les Courouglis, mélange de Turcs et d’indigènes, n’ont pas jeté de racines dans le pays, ils y sont très peu nombreux et n’ont guère eu de relations avec les tribus de l’intérieur qu’en qualité de fonctionnaires beylicaux.
La religion musulmane, qui s’est substituée de bonne heure aux religions chrétienne et juive pratiquées par les anciens Berbères, est connue dans ses lignes générales. Ce qu’il importe de faire remarquer ici, c’est le caractère très particulier de celte religion, qui renferme, outre un dogme, des prescriptions sociales, hygiéniques et dont le caractère si nettement formaliste rappelle par certains côtés les cultes antiques.
Le dogme se réduit, en effet, à des principes très simples, à des notions claires et précises, sans aucune des subtilités qu’on rencontre dans d’autres cultes. En revanche les prescriptions de détail, les règles pratiques sont nombreuses; telle est l’obligation du jeûne de rhamadan, de la prière, des ablutions, du voyage à La Mecque, Ainsi l’unité de foi est absolue, et la tradition est toute-puissante ; les seules divergences ont eu pour point de départ tel mode particulier dans l’exercice de la justice, ou telle prescription liturgique, c’est en particulier l’origine des deux rites hanefi et maleki qui encore une fois ne sont pas des schismes, mais des variantes dans le code.
11 faut faire toutefois une exception pour les habitants de Djerba, qui se rattachent au culte kharedjite et n’admettent pas la mission divine des prophètes, sans même excepter Mahomet.
La religion musulmane se complète par l’organisation de sectes religieuses, groupées autour du nom de quelque saint et qui exercent une influence religieuse, quelquefois aussi une action politique considérable. Les plus importantes de ces confréries sont, en Tunisie, les kaderias, les tijanias, les aïssaouas.
Si le Coran descend jusqu’aux prescriptions les plus minutieuses, il s’en faut de beaucoup cependant qu’il règle tout le détail de la vie de l’Arabe.
Il est même curieux de noter que les actes les plus importants, naissance, mariage, funérailles, consacrés par la plupart des autres religions, échappent presque entièrement à son autorité ; ces actes sont, pour l’Arabe, avant tout des cérémonies domestiques : c’est dans la famille qu’ils s’accomplissent, c’est à peine si l’iman intervient par la récita ion des prières; ainsi la naissance d’un enfant est l’occasion d’une fête intime qui réunit parents et amis ; le mariage, qui dure plusieurs jouVs, présente des particularités curieuses; il est précédé des fiançailles, où le jeune homme offre à la jeune fille que ses parents lui ont choisie des cadeaux de toute sorte, coffrets, bijoux, étoffes de soie ; souvent, surtout dans les tribus du Sud, ces cadeaux sont transportés à dos de mulet ou à dos de chameau, formant ainsi un long et pittoresque cortège.
Le jour du mariage, la jeune fille est conduite dans la maison paternelle du fiancé et doit franchir le seuil sans le toucher : pendant les fêtes, qui durent sept jours, le jeune homme n’a pas le droit de se présenter devant son père, il ne rentre dans la maison que la nuit. Une fois marié, il ne quitte plus la demeure paternelle, et l’épouse prend place parmi les autres femmes de la maison. Les cérémonies des funérailles sont fort simples : au moment de la mort, les membres de la famille font entendre des cris stridents, les enfants et la femme se meurtrissent la figure, les pleureuses viennent et poussent des gémissements déchirants. Puis le corps est lavé, parfumé, on l’enveloppe dans un linceul, il est transporté enfin sur une civière jusqu’à la tombe. Plus d’une coutume, comme on le voit par ce rapide exposé, rappelle l’antiquité. Si l’on jette un coup d’œil, en effet, sur les mœurs arabes, si l’on songe à l’autorité presque absolue du père dans la famille, à la condition de la femme, condamnée comme dans les tribus aux travaux les plus pénibles ou reléguée dans la maison comme dans les villes, si l’on se
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rappelle avec quelle persistance l’Arabe croit à la magie et aux sortilèges, quels soins il prend pour conjurer le sort, on est frappé de voir à quel point son existence est encore toute pénétrée de vie antique.
La persistance des souvenirs anciens chez cette race si attachée à la tradition est encore ce qui dorme à son industrie son caractère original. C’est aux Grecs, c’est peut-être aux Phéniciens qu’il faut remonter pour trouver le type de la charrue ou des métiers dont se sert l’Arabe; nulle part il n’a cherché à perfectionner l’outil, à multiplier sa puissance^de travail, à s’épargner à lui-même quelque fatigue. Le tour est celui dont se servaient les Ffomains, le four est resté tel qu’il était autrefois ; même
Tozeur. Le marché. — Phot. Soler.
fixité dans les procédés industriels, dans les formes et les dessins ; les étoffes de soie fabriquées au cap Bon, à Nabeul, à Beni-Khiar ou à Tunis présentent des bandes parallèles de diverses couleurs, comme les étoffes rayées des Égyptiens; les dessins des tapis fabriqués à Kairouan sont conservés par une tradition ininterrompue, chaque famille répétant le modèle transmis fidèlement de génération en génération. Le tannage des peaux, qui occupe à Tunis, à Kairouan et à Djerha de nombreux ouvriers, la fabrication des selles de luxe brodées d’or ou d’argent étaient des industries déjà florissantes au moyen âge; enfin les formes des vases que l’on fabrique actuellement à Nabeul ou à Djerba rappellent singulièrement les pures formes grecques ou romaines (1).
(i) Cette fixité des procédés est pour beaucoup certainement dans la décadence d un grand nombre de ces industries, très atteintes par la concurrence étrangère.
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De même que l’industrie, l'art arabe vit de tradition et semble actuellement atteint de décadence comme tout art qui ne se renouvelle plus. En architecture, aucune mosquée nouvelle n’a été créée, seul le minaret de la mosquée Es-Zitou.n, à Tunis, a été reconstruit, d’ailleurs sur les plans anciens. Les motifs décoratifs sculptés sur pierre ou sur bois, et qui donnaient à l’art arabe une si profonde originalité, n’offrent maintenant plus rien de personnel ; les fabriques de faïences décorées de Gamart et de Nabeul, jadis si renommées, n’existent plus aujourd’hui; seul l’art de travailler le plâtre et d’en tirer ces panneaux décoratifs dont le musée du Bardo nous offre de si merveilleux échantillons est encore vivant, grâce à l’heureuse initiative du directeur du service des antiquités, M. Gauckler, qui a sauvé de la ruine cet art qui disparaissait.
En littérature, enfin, Tunis, qui a eu autrefois son époque de prospérité au temps d’Ibn-Khaldoun, est loin de tenir le rang qu’elle a occupé jadis et que tendent à reprendre actuellement d’autres centres musulmans. Les seuls genres actuellement cultivés à Tunis sont les mémoires historiques, parmi lesquels il faut citer ceux de Khereddine, qui comprennent une histoire générale du monde suivie d’une histoire détaillée des beys; ceux de Ben-Diaf concernant particulièrement le bey Saddok. En vers, les œuvres les plus connues sont les Cassida^ poèmes en l’honneur de saints ou de personnages célèbres, quelquefois aussi poésies de circonstances composées à l’occasion d’un événement mémorable ou d’une fête. Ces poèmes, analogues, pour les circonstances où ils naissent, aux poésies si nombreuses où l’on célébrait sous l’ancien régime un mariage, une naissance dans la famille royale, n’ont pour le fond aucune originalité; ils ne sont qu’une réminiscence des poèmes ante-islamiques et valent surtout pour la versification, quelquefois singulièrement tourmentée. Si nous ajoutons à ces œuvres les Commentaires d’Aristote, inspirés par le livre de l’Isagogy, qui n’est autre chose qu’une traduction arabe de Vlntroduction de Porphyre au Traité des catégories d’Aristote, nous aurons indiqué en quelques mots le mouvement littéraire et philosophique de la Tunisie actuelle.
En somme, des deux grandes races qui forment l’élément dominant des populations tunisiennes, les Israélites se montrent curieux de progrès et de changements, ardents à s’assimiler, au moins extérieurement, les formes de notre civilisation ; les Arabes, au contraire, s’y montrent habituellement réfractaires, non pas peut-être qu’ils soient à tout jamais immobiles, mais leur évolution est lente et peu profonde. Fermement attachés au passé par leurs traditions, par la nature de leur esprit, ils sont sans doute soutenus puissamment dans ces tendances par leurs croyances religieuses, dont l’influence est profonde, sinon peut-être aussi décisive qu’on l’a prétendue. Ils nous apparaissent comme une société tournée presque exclusivement vers le passé, très dédaigneuse même de cet incessant mouvement de progrès qui anime nos sociétés modernes.
J. Alix.
L’HISTOIRE