‹ Les colonies francaises; petite encyclopédie coloniale publiée sous la direction de M. MaximePetit;Chapitre 28 sur 62 · LA TUNISIE AVANT LA CONQUÊTE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA TUNISIE AVANT LA CONQUÊTE FRANÇAISE

La grande majorité des Tunisiens est composée de Berbères. De taille moyenne, les Berbères sont, en général, bien proportionnés, mais de formes plus massives cependant dans la Tunisie du Nord que sur la lisière du désert. Selon certains historiens, ils seraient venus d’Asie, selon d’autres ils seraient autochtones et appartiendraient à la race qui couvrit l’Afrique du Nord de monuments mégalithiques. En réalité, nous ne connaissons guère l’origine de ces premiers habitants de la Tunisie; mais, sous les dénominations diverses de Lydiens, Numides, Maures, Barbari, Berbères, nous les retrouvons à toutes les époques de l’histoire, toujours semblables à eux-mêmes, formant le fond du pays, parfois libres, le plus souvent en puissance de maîtres étrangers. Nomades au désert, agriculteurs dans la montagne, marins dans les îles, ils sont encore là, ruines vivantes permettant d’étudier sur place leur ancienne civilisation. Une promenade dans la Régence et toute leur histoire se déroule à nos yeux. Sur un sol fractionné en une multitude de petits cantons géographiques, les Berbères devaient forcément vivre en tribus isolées les unes des autres; les divisions intestines seront la règle, l’entente sera l’exception. Ainsi s’explique la série des dominations successives, la violence des mouvements de réaction, le. caractère éphémère des victoires nationales.

Aux âges lointains apparaissent les pharaons égyptiens dont la légende, à défaut de l’histoire, signale la domination sur le Djerid, le pays des dattiers d’El-Faraoun.

Les Phéniciens viennent ensuite et couvrent la côte tunisienne de comptoirs [emporia) protégés par des campements fortifiés. Telle est l’origine de Tunis, Sousse, Bizerte. Des Tyriens exilés fondèrent au ix® siècle Carthage, la ville nouvelle, qui commença l’exploitation méthodique du pays. Au vi® siècle elle dominait déjà le bassin de la Méditerranée occidentale, et son nom était connu au delà du détroit de Gibraltar.

Le trait essentiel de cette expansion est la conquête à main armée. Les Carthaginois ne se bornent plus, comme les premiers colonisateurs phéniciens, à établir pacifiquement des comptoirs le lông du littoral et à vivre au mieux avec les popu-

LA TUNISIE

]ations indigènes. Menacés par le développement de la race grecque, obligés de lutter pour vivre et pour s’étendre, ils s’avancent l’épée à la main, forcent leurs concurrents à leur faire place en Cyrénaïque et à abandonner la Bétique, les poursuivent dans le golfe du Lion, à Marseille, s’installent en maîtres absolus

aux Baléares et en Sardaigne, conservent une situation prépondérante en Sicile, monopolisent le commerce des Syrtes et de tous les produits venus du Soudan jusqu’à la mer.

Les bénéfices obtenus furent employés à transformer la Tunisie du Nord en une vaste ferme où les Berbères travaillaient, sous le bâton du maître, à accroître la puissance économique de Carthage. Bois de construction ou de luxe, fruits, vins et céréales étaient T, . • ' O les principaux

Tombsau punique, a Carthage. ^

éléments du commerce d’exportation. Plus tard, quand Annibal eut propagé la culture de l’olivier, la production agricole devint encore plus intense et le négoce plus actif. De leurs voyages en Égypte et aux îles grecques, les marins carthaginois rapportaient volontiers de beaux vases corinthiens, des statuettes finement découpées, des parures d’or et d’argent. Le goût s’en répandit de bonne heure dans la société punique. Bientôt les artisans locaux se mirent à fabriquer euxmêmes des bijoux, des bagues, des colliers en or, des figurines et des masques. Ils imitaient les formes égyptiennes et grec-

L’HISTOIRE

ques. La bimbeloterie devint à Carthage une industrie nationale. On retrouve aujourd’hui tous ces objets en fouillant les abords de la colline de Byrsa; ce sont les seuls spécimens de l’art plastique chez les Phéniciens de l’Afrique du Nord. Nous ne savons pas si ces lointains devanciers ont sculpté de grandes et belles statues, nous ne connaissons pas l’ornementation de leurs palais. L’œuvre de destruction des Romains a été si com-

Ci^ernes de Carthage avant leur restauration.

plète qu’on n’aperçoit même plus les assises de la triple rangée de fortifications dont parlent les historiens. Non loin des deux flaques d’eau connues sous le nom de ports de Carthage, quelques traces de quais sont encore visibles, mais on chercherait vainement l’arsenal d’où sortirent les flottes de la grande ville. Un pendant de collier en or, trouvé dans une tombe, porte, gravée en fins caractères phéniciens, une dédicace à Astarté-Pygmalion ; d’autres inscriptions en l’honneur de Tanit ou de Baal ont été mises au jour, mais plus rien ne subsiste des temples immenses évoqués par Flaubert. Periere etiam ruinæl II a fallu creuser profondément les nécropoles pour pouvoir se rendre

372 LA TUNISIE

compte des conditions d’existence de la société punique. Avec le mobilier des morts on a pu reconstituer l’histoire des vivants. Les tombes sont, il est vrai, singulièrement riches, renfermant des bagues, des colliers en or, des bracelets, vrais trésors où

Endijmion et Séléné, mosaïque d’Oudna (Tunisie).

Phot. communiquée par M.Gauckler.

apparaît tout le réalisme de cette race de marchands cossus, dépourvus d’un génie créateur puissant, mais merveilleusement aptes à imiter les types de l’Orient égyptien ou grec. Leur unique préoccupation était évidemment de fabriquer tout ce qui était d’une bonne vente et répondait au goût dominant de ceux avec lesquels ils faisaient commerce.

L’HISTOIRE

Et c’est ainsi que l’esprit d’aventure de ses commandants d’escadres, le souple génie de ses commerçants et de ses industriels firent peu à peu de Carthage la première puissance maritime du monde ancien. Pour être durable, cette prospérité aurait eu besoin d’être étayée par un gouvernement solidement cons-

Virgile composant l’Enéide, mosaïque de Sousse.

titué. Or l’autorité des deux suffètes assistés du Sénat et du conseil des Centumvirs ne fut jamais assez forte pour empêcher les émeutes populaires et mettre un terme aux rivalités de puissantes familles telles que les Hannon et les Barca. D’autre part les troupes mercenaires pouvaient être un excellent instrument de conquêtes entre les mains d’un chef habile, mais en cas de péril, au dedans comme au dehors, elles étaient souvent plus dangereuses qu’utiles. Enfin les dures conditions qu’elle avait

Colonies 1. ‘-6

LA TUNISIE

imposées à ses sujets berbères ne permettaient pas à Carthage de compter sur leur fidélité.

Quand les rudes agriculteurs du Latium se présenteront pour disputer aux Phéniciens l’empire de la Méditerranée, toutes ces causes de faiblesse agiront. Un siècle de luttes (264-146) et le génie d’Annibal ne pourront avoir raison de la patiente obstination des Romains. Carthage sera détruite et les vainqueurs, « s’emparant de ce coin du globe, le marqueront d’une empreinte ineffaçable (1) ».

Les indigènes avaient pris une part active aux guerres puniques. Un grand nombre d’entre eux avaient même suivi Amilcar et Annibal dans leurs lointaines expéditions, mais le sentiment qui dominait toujours dans les campagnes africaines, c’était la haine de Carthage. On le vit bien lors de la révolte des mercenaires, peut-être fomentée par des chefs berbères et qui fut, en tout cas, encouragée et soutenue par les guerriers des tribus. Dans leur désir de ruiner la cité détestée, ils suivirent avec enthousiasme Masinissa, qui parvint à établir son empire sur une grande partie de la Tunisie actuelle. Rome encouragea le prince indigène et lui donna les États de Syphax, sachant bien qu’il lui sera toujours facile, après la chute de Carthage, de faire renaître les vieilles rivalités des tribus berbères. Jugurtha comprit la tactique des nouveaux maîtres de l’Afrique et fît tous ses efforts pour maintenir les indigènes de l’Est unis sous son autorité. A force d’énergie, il parvint à retarder pendant quelque temps les progrès de généraux habiles, comme Métellus, Marius et Sylla ; puis, livré à ses adversaires par la trahison de Bocchus, il périt misérablement dans les cachots du Tullianum. Les vainqueurs hésitaient cependant à s’enfoncer plus avant dans cette montueuse Numidie où les légions avaient eu tant de peine à triompher d’un insaisissable ennemi, mais la nécessité de protéger les premières conquêtes amena une série d’expéditions invariablement terminées par un agrandissement territorial. Bientôt les princes berbères eux-mêmes devinrent les principaux instruments de l’expansion latine. Le plus célèbre d’entre eux, Juba II, fut chargé de gouverner au nom de Rome l’immense territoire correspondant à l’Algérie et au Maroc actuels.

Trop voisine de l’Italie pour ne pas subir le contre-coup des événements politiques qui bouleversaient la péninsule, l’Afrique

(l) Nos Devanciers en Tunisie (« Revue des Deux Mondes », 1898).

L’HISTOIRE

fut comme un champ clos où les partisans de Marins et de Sylla, de Pompée et de César vinrent vider leurs querelles. Avec Auguste, le calme se rétablit, et l’œuvre de colonisation fut poursuivie désormais sans interruption. Carthage redevint plus belle que jamais, et pendant deux cents ans la tranquillité de la Tunisie romaine fut à peine troublée par quelques révoltes de montagnards berbères ou de nomades sahariens. Les grands coups d’épée se donnent au pays des Maures de l’ouest, sur les Hauts-

Pont et barrage romains sur la Medjerda, à Tébourba. — Phot. Soler.

Plateaux algériens, dans les vallées tourmentées de la Numidie. C’est là, du reste, que campaient les soldats de la ni® légion Augusta et les troupes auxiliaires chargées d’assurer aux Africains les bienfaits de la paix romaine.

A l’abri d’une zone militaire aussi fortement constituée, la province Proconsulaire se développait saris être inquiétée, et, quand l’empereur Hadrien vint la visiter, en 129, il put constater combien elle était prospère. Sous la haute surveillance du proconsul résidant à Carthage, les chefs indigènes continuaient à diriger leurs tribus, et dans les villes, peuplées surtout de Romains et d’hommes de race punique, fonctionnait une administration analogue au système actuellement en usage dans la Régence. C’était un véritable protectorat. Partout, dans les campagnes, des travaux d’irrigation entretenaient le bon état des

LA TUNISIE

cultures, et la Tunisie avait vraiment un aspect riant avec sa capitale peuplée de cinq cent mille habitants, ses nombreuses villes et villages, ses grandes cultures de céréales et de vignes dans le nord, son immense jardin d’oliviers dans le centre, ses vertes oasis dans le sud (1). Plus de six millions d’habitants vivaient sur le sol ainsi transformé.

Ouvriers au service de l’empereur, grands propriétaires ayant à leur disposition une armée d’esclaves, vétérans et auxiliaires

Dougga, ruines romaines.

des légions, tous contribuaient au bien-être général. Les produits de la colonisation agricole parvenaient au littoral par l’admirable réseau des voies tracées dans le triangle Carthage, Tebessa, Sfax. La bourgeoisie des villes, enrichie par cet incessant mouvement d’échanges, consacrait à Pembellissement des cités une partie de ses richesses. Partout la vie municipale brillait d’un vif éclat. Carthage faisait bâtir l’immense aqueduc qui devait lui amener les eaux de Zaghouan et ornait ses places publiques de statues et de monuments divers. Sbeïtla nous offre encore le spectacle de son temple trigéminé, et Dougga (autrefois Thugga) son théâtre, remarquable par l’élégance de ses propor-

(i) Paul Gauckler, L’Archéologie de la (Paris, 1808, in-sq.

L’HISTOIRE

lions. L’amphithéâtre d’El-Djem, rendez-vous de fêtes pour les habitants d’un grand nombre de villages voisins, étonne par sa massive ampleur. Enfin, la maison princière des Laberii, découverte à Oudna, montre quel souci d’éléganceavaient les riches citoyens de l’Afrique romaine. On a transporté au musée du Bardo un grand nombre de mosaïques, statues, motifs divers de décoration attestant les goûts artistiques des Africains. On sait aussi que Carthage devint un centre d’études littéraires et scientifiques d’une grande réputation. La poésie y fut représentée par Manilius, auteur des A stronomiques ; l’éloquence par Fronton de Cirta, l’histoire par Florus, la critique par Apollinaire de Carthage, les mémoires par Aulu- Gelle , le célèbre auteur des Nuits attiques. Apulée de Madaura résumera par l’universalité de ses connaissances tous les défauts et toutes les qualités du génie africain. Au ni® siècle, avec le poète Némésien de Carthage, les grammairiens Térentien le Maure, Juba, Nonius de Thubursicum, on sent déjà la décadence.

La yicfoire, statue romaine. (Musée de Carihage.)

LA TUNISIE

Amphithéâtre d’El-Djem. — Phot. Garrigues, Tunis.

viennent compliquer une situation déjà difflcile, et l’on voit par exemple l’élection d’un évêque de Carthage (311) donner naissance à l’hérésie des donatistes, qui provoque en Afrique une effroyable crise. Les fanatiques du parti, sous le nom de Circoncellions, rêvent l’égalité complète entre les hommes et parcourent les campagnes en détruisant les propriétés et en égorgeant les catholiques. La querelle religieuse, transformée en une guerre sociale, dura pendant tout le iv® siècle. Puis le triomphe de la monarchie absolue porta un coup terrible au protectorat romain en ruinant l’autonomie des cités et en accablant de charges fiscales les propriétaires fonciers.

Au début du v® siècle, l’invasion des Vandales, appelés d’Espagne par le propre gouverneur de Carthage, le comte Boniface, achève cette œuvre de ruine, marquée par la prise d’Hippone et la mort de saint Augustin (23 août 430). Les persécutions contre

Les rhéteurs du iv® siècle, Victorin, Servius le Maure, Aurélien Victor n’ont plus les grands succès des précédents orateurs. Les deux noms de Macrobe, poète et grammairien, et de Martianus Capella, qui exagère tous les procédés oratoires d’Apulée, ferment la série des auteurs païens d’Afrique. Du côté des chrétiens, quelques noms aussi ont survécu : Tertullien, saint Cyprien et surtout saint Augustin, le grand évêque d’Hippone.

L’apparition de ces docteurs de l’Église coïncide avec la décadence du régime administratif romain. Les querelles de religion

L’HISTOIRE

les catholiques redoublèrent d’intensité. Pourtant, malgré son arianisme farouche, Genséric conserva un certain respect des institutions romaines, montra même certaines qualités d’administration et mourut en pleine gloire (477). Sous ses faibles successeurs, les Berbères, qu’il avait su contenir, relèvent la tête, et alors commence une période de troubles graves qui amèneront l’intervention de l’empereur d’Orient, Justinien, et

Forteresse byzantine de Lemsa (Tunisie), vi® siècle.

la reprise de l’Afrique sur les barbares par le fameux Bélisaire (534).

Le nouveau gouvernement parvint à pacifier momentanément le pays, grâce aux efforts du sage et vaillant Solomon, mais les Byzantins, bons ingénieurs et valeureux soldats, se montrèrent en général assez médiocres administrateurs. Tout en prétendant continuer les traditions romaines, ils firent plus souvent appel à la diplomatie qu’à la justice et ne comprirent pas suffisamment la nécessité d’une bonne organisation financière et d’une juste répartition des impôts. Le château de Lemsa et nombre d’autres forteresses qui se dressent encore sur le sol tunisien témoignent de l’activité qu’ils apportèrent à l’œuvre

LA TUNISIE

de protection du plat pays, mais indiquent aussi l’état d’insécurité et la turbulence des tribus berbères. Pendant quatorze années (538-552), Jean Troglita, adaptant aux nécessités du moment la tactique, l’administration, l’agronomie des Romains, parviendra à conjurer les effets des crises intérieures. Après lui l’autorité impériale, menacée par les indigènes, est absolument méconnue. Quand les Arabes, conduits par Abdallah, envahissent la province, ils trouvent un pays en pleine révolte et battent facilement le patrice Grégoire, qui venait de prendre la pourpre à Sbeïtla (647). « Ce jour mémorable, a-t-on dit justement, marque la fin du règne de l’esprit latin sur la terre d’Afrique. )>

De la fondation de Kairouan par Sidi-Okba (669) date la prise de possession définitive de l’Ifrikïa par les Arabes. En vain les Berbères, un instant réunis sous l’autorité de la Kahena, reine des tribus de l’Aurès, font le vide devant l’ennemi, détruisent systématiquement les cultures, ruinent les villes et les bourgades. Les progrès de l’islamisme sont si rapides que le prochain mouvement de réaction indigène sera dirigé par des musulmans, les hérétiques kharedjites (741). Toutefois, le fond de la population étant toujours berbère, les liens unissant l’Ifrikïa aux khalifes se relâchèrent peu à peu, et, avec les Aghlebites, une véritable dynastie nationale s’installa à Kairouan (800). Ce fut l’époque de la splendeur de la métropole musulmane de l’Afrique du Nord. La grande mosquée de Sidi-Okba, complètement refaite, devint un des beaux spécimens de l’art arabe, et d’immenses réservoirs connus sous le nom de Madjel-el-Kebir ou bassin des Aghlebites retinrent les eaux nécessaires à l’alimentation de la cité. Au bazar vinrent s’accumuler les produits variés du Maghreb et du Soudan. Une renaissance littéraire et scientifique se produisit, et l’on vit à Kairouan les jurisconsultes, constitués en une sorte de parlement municipal, conseillant parfois le prince sur la direction.des affaires étrangères et contre-balançant l’influence du Djund, c’est-à-dire des corps militaires.

Au début du x® siècle, Kairouan, tout en conservant son prestige de ville sainte, est remplacée comme centre administratif par Mehdyia (916). La nouvelle capitale avait été fondée par Obeïd-Allah, l’apôtre des Berbères chiites ou partisans d’Ali, qui avait renversé le pouvoir des Aghlebites et constitué à son profit la dynastie des Fatemides. Malgré l’état troublé de l’Afrique, le Mehdi et ses successeurs se préoccupèrent davantage des choses méditerranéennes et comprirent l’importance du littoral tunisien. L’un d’eux, El-Moëzz, parvint même à s’implanter dans le delta du Nil, où il élèvera la grande citadelle

L’HISTOIRE

d’El-Kahera, la Victorieuse, berceau de la ville actuelle du Caire (969). L’Égypte devient alors le siège de la puissance fatemide, et la Tunisie n’est plus qu’une province de l’empire ' aux mains des Berbères Sanhadja, sous le commandement des Zirides. C’est le triomphe absolu de la réaction berbère poursuivie sans relâche contre les conquérants arabes (971). Et c’est aussi l’époque où l’on peut signaler une reprise d’activité économique intéressante à constater. Les villes importantes comme Sfax, Sousse, Mehdia, Kairouan sont le siège d’une industrie et d’un commerce actifs. On y tisse la laine et la soie, on y foule les draps mieux qu’à Alexandrie, on y fabrique des essences à parfums, des armes et des harnachements de luxe, des poteries fines, spécialité de Tunis. L’agriculture s’est relevée ; non seulement les céréales et les légumes, mais encore les cultures arbustives, oliviers, dattiers, bananiers, canne à sucre sont l’objet de soins spéciaux. Aussi les ports, notamment Gabès et Mehdia, reçoivent la visite de nombreux navires. La Tunisie, repliée sur elle-même depuis l’invasion arabe, participe davantage à la vie méditerranéenne.

Cet essor est complètement arrêté par l’invasion des Arabes nomades des tribus de Hilal et Soleïm lancés sur la Tunisie par le khalife fatemide d’Égypte El-Moëzz, désireux de punir un vassal rebelle (1053). S’abattant sur le plat pays comme une nuée de sauterelles, dit l’historien berbère Ibn Khaldoun, ils pillèrent Kairouan, détruisirent ses monuments et forcèrent une partie de la population berbère à se réfugier dans la montagne, tarissant ainsi pour des siècles les sources de la prospérité. L’affaiblissement des Zirides, réduits à quelques cantons autour de Mehdia, et le morcellement du pays en principautés autonomes, comme celle des Béni -Khoraçan à Tunis, furent les conséquences immédiates de cette invasion. L’intérieur du pays devint presque inhabitable pour les agriculteurs sédentaires. Toute la vie économique se concentra désormais dans les villes du littoral, mieux protégées contre les excès des pasteurs arabes. La mer devenant la seule ressource des citadins, les ports se transformèrent en d’audacieux repaires de pirates provoquant les représailles des Pisans et des Génois, amenant l’établissement des Normands de Sicile dans tout le Sahel tunisien (1135).

Domination éphémère, du reste, car une nouvelle secte, celle des Almohades, allait bientôt, grâce au génie du grand conquérant Abd-el-Moumen, constituer au profit des Berbères un vaste empire qui réunira sous un même sceptre toutes les dynasties

LA TUNISIE

du Maghreb, mettra fin aux pillages des nomades et chassera les Normands de Mehdia (1160).

Le nouveau Charlemagne eut des successeurs trop faibles pour pouvoir maintenir leur autorité sur un aussi vaste territoire, et la Tunisie, englobée bon gré mal gré dans cet empire, s’en détacha dès les premières années du xiiie siècle. En 1228, son gouverneur almohade, Abou-Zékéria le Hafside, se proclama indépendant et devint chef d’une dynastie qui se maintint au pouvoir pendant plus de trois cents ans. L’épisode le plus connu de l’histoire des Beni-Hafs est la lutte qu’ils eurent à soutenir contre saint Louis, mort à Carthage en 1270. Il ne faut cependant pas oublier que ces princes tunisiens contribuèrent au développement d’une brillante civilisation, en groupant autour d’eux les artistes et les jurisconsultes accourus à leur appel de tous les points du monde islamique. Ibn Khaldoun parle avec enthousiasme de la réunion d’hommes distingués « venus s’abriter à l’ombre de la puissance des sultans hafsides ». Il célèbre les magnificences de la cour de Tunis et se plaît à décrire, en une langue imagée, ces jardins du Bârdo où le caprice des souverains avait mêlé à une forêt d’arbres à fruits les diverses variétés d’arbrisseaux sauvages, tels que le jujubier et le tamarin, «tout cela disposé de manière à former de chaque espèce un groupe à part ». Sous la verdure couraient les eaux amenées par l’aqueduc de Zaghouan à Carthage. Çà et là se dressaient des portiques ornés d’arabesques ou des pavillons de marbre aux plafonds finement ciselés. Tunis surpassait alors Le Caire et étonnait les étrangers par les vastes dimensions d’une enceinte qui englobait les faubourgs de Bab-el-Djazira et Bab-Souika, divisant la ville en trois compartiments où cent mille habitants étaient répartis en quartiers distincts selon leur religion ou leur rang social. Les grands seigneurs se plaisaient surtout à Halfaouine, dans le faubourg Bab-Souika. Plusieurs oncles et parents des sultans y possédèrent de belles demeures. A la fin du xv® siècle, quelques riches palais furent aussi construits dans le voisinage de la zaouïa du vénéré marabout Sidi ben Arous. Les gens de moindre importance, mêlés à la bourgeoisie aisée, habitaient non loin de la Djamâ-ez- Zitouna. Ils formaient le quartier des libraires^ centre du commerce des manuscrits reliés et dessinés par les premiers artistes de l’Islam.

Mais l’activité commerciale était surtout grande dans les souks, étranges rues voûtées, où les caravaniers du Darfour et du Soudan venaient échanger directement leurs produits contre les marchandises d’Europe. Le souk des Parfums, dont on attribue

L’HISTOIRE

la fondation à Abou-Zékéria, mort en 1249, était aux mains d’une aristocratie privilégiée à peu près exempte de toute imposition. En revanche, les négociants du souk au Savon payèrent leur monopole 6000 dinars (60000 francs) jusqu’au jour où le sultan Abou-Farès décréta la libre fabrication de ce produit et fît à diverses corporations de fortes remises d’impôts.

Les négociants israélites eux-mêmes ne furent jamais sérieusement inquiétés par les représentants de cette dynastie musulmane. On se borna à leur imposer le séjour dans le quartier voisin de la mosquée de Sidi Mahrez. Semblable mesure était prise, du reste, à l’égard des Européens déjà installés en Tunisie. Ils étaient déjà répartis en un certain nombre de fondouks^ de manière à être plus facilement surveillés; mais ils pouvaient se livrer au commerce en toute sécurité, et il semble bien que l’expédition de saint Louis ne troubla guère leurs bonnes relations avec les autorités locales.

On a retrouvé des lettres échangées entre des négociants chrétiens et de riches Tunisiens contemporains des Hafsides. Elles ne laissent aucun doute sur les bonnes dispositions réciproques et témoignent du degré de culture intellectuelle auquel était parvenue la bourgeoisie de Tunis.

Et si les études étaient fort en honneur, c’est que les sultans avaient l’habitude de prendre des conseillers érudits et de prodiguer les marques de considération aux professeurs chargés d’enseigner dans les mosquées. On sut bientôt qu’un ancien élève de la Djamâ-ez-Zitouna pouvait devenir grand cadi, secrétaire de la chancellerie et du parafe, cadi des mariages, chef de la ville (Hâkim), préposé à la noblesse, inspecteur des biens habbous, et l’on se précipita en foule sur les bancs d’une université dont l’enseignement conférait tant de privilèges. Il fallut agrandir les salles d’étude et créer des bibliothèques renfermant des ouvrages de théologie, philosophie, médecine, calcul, histoire et belleslettres. Le sultan Abou-Zékéria voulut inaugurer lui-même en 1233 la mosquée de la kasbah, qui dresse encore au-dessus des remparts de la vieille forteresse son élégant minaret. La construction d’une mosquée dans le faubourg de Bab-el-Djazira, la restauration de la grande mosquée, l’établissement de nombreuses fontaines monumentales, divers autres travaux d’utilité publique achevèrent la transformation de la capitale.

Malheureusement, la Tunisie ne semble pas avoir beaucoup profité de toutes ces améliorations. Derrière cette brillante façade se cachait un pays ravagé par les luttes continuelles entre les descendants des Arabes hilaliens et les tribus berbères. Quelques

Ancien fort dans l’île de Djerba. '

rousse, la conquête de l’Afrique du Nord (1514). Les Espagnols', qui avaient franchi le détroit de Gibraltar pour tenter un suprême effort en faveur du christianisme, s’opposent à la marche des Turcs. On se bat d’abord autour d’Alger, puis Kheïr Eddine, profitant du désarroi, chasse de Tunis le souverain hafside et s’installe à sa place (1534), étendant successivement son autorité sur tous les points importants du littoral, poussant, même des pointes audacieuses contre les groupements indigènes de l’intérieur.

La création d’un empire africain par un pirate turc alarma Charles-Quint, qui prit en mains la cause des Hafsides et délogea Kheïr Eddine de Tunis (1535). Cette expédition eut surtout pour résultat de rendre les Turcs sympathiques à la population et de provoquer contre les chrétiens un vif mouvement de réaction.

princes énergiques, Abou-Zékéria,El-Mostancer,Abou-Farès réussirent à conserver une autorité précaire sur les turbulentes populations de l’intérieur; mais, après eux, les troubles renaîtront plus violents que par le passé. Aussi Tunis cessera bientôt d’être la métropole intellectuelle de l’Islam. A la fin du xvi® siècle, elle n’est plus qu’un repaire de redoutable pirates.

Le mal est d’ailleurs général dans toute l’étendue de la Mé- , diterranée, et les corsaires turcs sont déjà assez forts pour entreprendre sous le commandement de Kheïr Eddine, dit Barbe-

L’HISTOIRE

Le gouvernement espagnol fut sans influence sur les tribus de l’intérieur et n’exerça guère son autorité au delà de la banlieue de Tunis. Le littoral resta, comme par le passé, au pouvoir des corsaires, dont le plus célèbre, Dragut, infligea aux Espagnols une sanglante défaite en rade de Djerba (1560). Don Juan, le vainqueur de Lépante, ne réussit pas à rétablir cette situation compromise. Les Turcs parviennent en 1574 à chasser définitivement leurs adversaires du territoire de la Régence , dont ils prennent possession au nom du sultan de Constantinople.

Devenue un simple pachalik, la Tunisie fut dotée d’une organisation extrêmement compliquée.

A côté du pacha, représentant le sultan, une révolution militaire plaça bientôt un dey , assisté d’un conseil ou divan formé d’anciens officiers. Les deux

Daouletto, ou maison de l’ancien de?/, à Tunis.

Phot. Soler, Tunis.

principaux personnages de cette assemblée étaient le koptan, chargé de la marine, et le hey, commandant les troupes de terre. Les uns et les autres étaient en réalité sous la dépendance de la milice des janissaires et de la Taïlîa des reïs ou capitaines corsaires. Le résultat de cet enchevêtrement de pouvoirs fut tout d’abord la méconnaissance absolue de toutes les conventions internationales et le développement inouï de la piraterie au xvii® siècle. A l’intérieur, l’emploi de la force parut le seul moyen de gouverner et les populations furent durement traitées. Enfin, les

LA TUNISIE

luttes d’influence entre les deys et les beys eurent pour résultat la constitution en tribus indépendantes des grandes familles arabes et berbères. De là des contestations perpétuelles entre Algériens et Tunisiens et les maux de la guerre étrangère venant s’ajouter aux discussions intestines.

La famille de Mourad donna à la Régence un certain nombre de beys intelligents et actifs, notamment Hamouda, qui quitta volontairement le pouvoir en 1663, sans être parvenu à empêcher les intrigues de palais et sans avoir pu réformer les mœurs administratives. La prépondérance des beys eut cependant pour conséquence le maintien de relations courtoises avec la France et l’observation plus stricte des traités de paix et de commerce. En outre les beys, suivant la tradition des princes hafsides, contribuèrent à l’embellissement de Tunis et atténuèrent, dans une certaine mesure, les désastreux effets de l’occupation turque. Véritables maires du palais, ils furent en même temps représentants de la Porte ottomane dans la Régence. Dès lors, il est facile de prévoir une double révolution : d’abord le remplacement du dey par le bey, puis la rupture des rapports de vassalité avec le sultan de Constantinople.

Ce double événement se produisit à l’occasion d’une guerre contre les Algériens, où l’agha des janissaires Hussein Ben Ali joua un rôle prépondérant et en profita pour s’emparer du pouvoir (1705). Il devint pacha, dey et bey, ce dernier titre servant désormais seul à désigner le chef investi de la plénitude de l’autorité. Le sultan de Constantinople ayant laissé la révolution s’opérer sans intervenir, la Tunisie se trouva, en fait, politiquement indépendante.

Homme énergique et constant dans ses desseins, Hussein ben Ali (1705-1740) déclara le pouvoir héréditaire dans sa famille et «réussit à asseoir sur ce terrain mouvant une autorité régulière et à ébaucher une administration qui, à plusieurs reprises, n’a manqué ni de lumières ni surtout de bonne volonté». Il s’efforça d’entretenir de bonnes relations avec les puissances étrangères, tout particulièrement avec la France. H ne put cependant enrayer le développement de la piraterie et ne fut jamais assez fort pour contraindre les Berbères montagnards des Ousselat ou de Khroumirie à respecter le nouvel ordre de choses. Des querelles de famille vinrent assombrir ses dernières années, et il périt de la main d’un de ses proches.

Le règne de son neveu. Ali-pacha (1740-1756), n’est qu’une réaction violente contre la politique extérieure et intérieure du fondateur de la dynastie husselnite. C’est un retour aux pires

L’HISTOIRE

excès de l’administration turque. Les Algériens deviennent plus arrogants que jamais et pillent Tunis de fond en comble

(1756). Il fallut toute la bonté de Mohammed (1756-1759), fils d’Hussein, pour réparer les maux de l’invasion. Ali-bey (1759- 1782) ramena les diverses parties du territoire tunisien sous

LA TUNISIE

l’autorité beylicale et se préoccupa de développer l’agriculture et l’industrie en favorisant les plantations d’oliviers du Sahel. Une sécurité relative régna dans le pays, et les relations avec les puissances étrangères furent cordiales, malgré une rupture momentanée avec la France. D’un caractère fantasque et dur, Hamouda (1782-1814) se montra néanmoins politique avisé, instruit des besoins et des intérêts véritables de son pays. Son attitude à l’égard des Algériens fut toujours ferme (1807), et il sut conserver « la bonne correspondance » avec les divers gouvernements qui se succédèrent en France. Il s’affranchit de la tyrannie des janissaires en les faisant tous massacrer (1811) et fit respecter son nom par les tribus nomades de l’intérieur.

Son fils Othman ne fit que passer sur le trône et fut, au bout de quelques mois, remplacé par Mahmoud, petit-fils de Hussein (1814-1824). C’est à cette époque que la longue rivalité entre les Régences de Tunis et d’Alger prit fin par un traité perpétuel (1821) et que fut enfin résolue par une intervention franco-anglaise la question de la piraterie (1819). Les deux fils de Mahmoud, Hussein (1824-1835) et Mustapha (1835-1837), ne furent ni l’un ni l’autre d’habiles administrateurs. De graves abus financiers signalèrent le premier règne. Pour les faire cesser, on usa d’un remède pire que le mal, en se servant du ministre Ghakir, dont les Tunisiens du Sahel citent encore aujourd’hui la dureté féroce. Pendant les événements d’Alger (1830), l’attitude du bey fut plutôt amicale pour la France, mais il ne put cependant empêcher le mouvement de réaction musulmane des tribus arabes voisines de la frontière.

Le peuplement français de l’Algérie amena le développement de notre influence en Tunisie sous Ahmed-bey (1837-1855) et fut le point de départ d’une série de réformes destinées à doter la Régence d’un gouvernement plus en rapport avec les idées modernes. Ahmed appela des officiers français pour instruire son armée, créa une école polytechnique, voulut un port et une marine. Souverain magnifique, il se fit même construire à la Mohammedia une sorte de Versailles lourd et massif. Toutes ces dépenses pesaient d’un poids excessif sur les collectivités indigènes. De là des prises d’armes, comme celle d’El-Djem en 1850. Il restera toutefois de ces divers essais l’abolition de l’esclavage en 1846, le retrait des lois d’exception contre les Israélites.

Mohammed-bey (1855-1859), ayant trouvé la Tunisie épuisée, déclara qu’il voulait « gouverner son peuple à sa manière et non à la nôtre mais en évitant les ruineuses réformes de son pré-

L’HISTOIRE

décesseur, il laissa à son ministre des Finances une liberté qui aboutit à des résultats déplorables pour le trésor. Dans son désir de paraître musulman, il se rapprocha aussi du sultan de Constantinople auquel il envoya un contingent lors de la guerre de Grimée. ^

Le Congrès des puissances, réuni à Paris en 1856, chargea alors le consul de France à Tunis d’amener doucement le bey à une politique plus conforme aux intérêts généraux de

Ancienne maison arabe, à Tozeur. — phot. Soler.

l’Europe. La création du tribunal religieux du Charâ fut le prétexte de l’intervention décisive qui aboutit, le 10 septembre 1857, à la lecture en séance solennelle d’une constitution connue sous le nom de pacte fondamental et à laquelle le bey jura fidélité. Mohammed mourut avant l’application de cette charte, poursuivi par les malédictions du peuple accablé d’impôts, sous prétexte de réformes, et ne voyant dans toutes les innovations que la carte à payer.

L’àpreté des luttes d’influence entre les divers représentants des puissances européennes dans la régence s’accentua encore pendant le règne de Mohammed-es-Saddok (1859-1882). Ce souve-

LA TUNISIE

rain ne sut faire respecter son autorité ni par les étrangers ni 'par ses propres sujets. Le gaspillage financier devint tel que des révoltes éclatèrent sur divers points de la Régence à la suite d’une série d’années désastreuses. (1864-1867) , pendant lesquelles l'impôt fut perçu avec la même rigueur. Au point

de vue extérieur, le résultat de cette dilapidation des finances fut la constitution d’une commission financière internationale chargée de la protection des créanciers de la Tunisie et de l’administration des revenus du bey (1869).

Un instant, Mohammed-es-Saddok, guidé par le général Kheïr Eddine, parut comprendre que la mauvaise politique financière de la Régence, l’absence complète de sécurité à l’intérieur, la disparition successive des divers éléments de prospérité économique étaient de nature à amener les pires catastrophes. Il destitua de ses fonc-

HUSSEIN-BEY, dernier des beys à turban. tions Mustapba-Khaz-

nadar, le ministre des Finances prévaricateur (1873). L’influence pernicieuse de Mustapha ben Ismaïl ramena bientôt le bey aux errements du passé. Les diverses provinces de la Régence, livrées sans défense aux caprices d’un favori, furent exploitées plus durement qu’au temps des Vandales. Ni les personnes, ni les biens ne furent en sûreté. Mustapha ben Ismaïl ne respecta même pas le caractère religieux des propriétés « habbous » et fit main basse sur les biens de mainmorte. Seuls les montagnards berbères échappaient à la

L’HISTOIRE

cupidité des courtisans de Mohammed-es-Saddok; mais, n’ayant plus rien à redouter de l’autorité beylicale, ils tournaient leur activité guerrière du côté de la frontière algérienne, molestant les tribus, arrêtant l’essor de la colonisation française.

Impuissant à réprimer les incursions des Khroumirs sur le territoire algérien , sans argent pour assurer le bon fonctionnement des administrations, le bey n’était plus qu’un jouet entre les mains des consuls euro péens. Pour rendre à la Tunisie sa prospérité d’autrefois, il fallait un tuteur énergique et pouvant solidariser ses intérêts avec ceux de ce coin d’Afrique. La France, maîtresse de l’Algérie, était toute désignée pour remplir ce rôle de protectrice éclairée. Prenant en main la direction des affaires tunisiennes, elle assurait du même coup la tranquillité de sa colonie algérienne et la renaissance économique de la Régence.

Sachant bien que

l’Angleterre et l’Italie étaient prêtes à la remplacer si elle se dérobait, la France imposa à Mohammed-es-Saddok le traité de Kassar-Saïd et s’installa définitivement à Tunis le 12 mai 1881, mettant fin à un régime dont tous, Européens et indigènes, souffraient sans pouvoir y remédier.

Campagnes dépeuplées, villes mal entretenues, capitale transformée en cloaque, dettes énormes et trésor vide, tel était en somme l’état du pays au moment où disparaissait cette

Page 1