CONQUÊTE ET EXPLORATION DU SOUDAN
LE' SÉNÉGAL
30 janvier 1880, la mission remonta le Sénégal et arriva à Bakel. Elle passa à Médine et à Bafoulabé, reçut un bon accueil des gens de Kita, où elle signa un traité avec le chef, et fut attaquée, près du village de Dio, par les Bambaras, ennemis acharnés d’Ahmadou (11 mai). A Bammako, on trouva la population mal disposée. Aussi le Bayol fut-il chargé de regagner Saint-Louis pour rapporter les documents recueillis. Les autres membres de la mission traversèrent le Niger et se dirigèrent vers Ségou-Sikoro. Ahmadou refusa de les recevoir et les retint dix mois dans les environs de Nango. Aforce d’insistance, Gallieni obtint d’ Ahmadou un traité qui nous reconnaissait la faculté de faire le commerce dans ses États. C’est seulement le 21 mars 1881 que le capitaine reprit la route de Saint-Louis.
Campagnes du colonel Borgnis-Desbordes. — Chargé d établir des postes de Médine à Kita et à Bammako, le lieutenant-colonel Borgnis-Desbordes dirigea trois campagnes successives dans la région du haut fleuve. Le chemin de fer devait relier Kayes, point où le Sénégal cesse d’être navigable, à Bammako, sur le Niger. La colonne expéditionnaire, concentrée à Médine, se mit en route le 9 janvier 1881 et gagna Bafoulabé. Le passage du Bafîng,qui a, à Bafoulabé, une largeur de 500 mètres et une grande profondeur, fut très difficile et demanda trois jours. A peine arrivé à Kita, on commença la construction d’un fort; mais il fallut enlever d’assaut le village de Goubanko, qui s’était montré hostile. Ce succès inspira une terreur salutaire à l’almamy de Mourgoula, qui s’efforçait d’entraver nos progrès dans le Soudan. Dès lors, les travaux du fort de Kita avancèrent rapidement, et la colonne reprit, le 8 mai, le chemin de Médine, laissant une garnison dans la forteresse et après avoir fait reconnaître notre protectorat, de Bafoulabé à Kita.
Une seconde campagne eut lieu en 1881-1882, à l’effet de ravitailler ces deux postes, de bâtir un fort intermédiaire à Badoumbé et de commencer un chemin de fer de Kayes à Kita. Le colonel Borgnis-Desbordes arriva le 9 janvier 1882 à Kita: il se heurta à l’hostilité de Samory.
Né à Sanankoro, village situé sur le Milo, affluent du haut Niger, Samory était fils d’un dioula ou marchand. Établi à Bissandougou, à 60 kilomètres de son pays natal, il devint luimême un marchand considérable, acquit beaucoup d’esclaves et jouit bientôt d’une telle autorité qu’à la mort du chef de cette ville il fut choisi pour le remplacer. En 1879, il s’empara de Keleya et de Kankan, et bientôt il se trouva en oontact avec les
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colonnes françaises qui poursuivaient la jonction du Sénégal avec le Niger.
Le colonel Borgnis-Desbordes avait envoyé auprès de lui, en 1881, un sous-lieutenant indigène pour lui demander de ne pas pousser ses conquêtes sur la rive gauche du Niger, où nous commencions à nous établir. Mais Samory vint occuper Kéniéra, d’où, quoique sur la rive droite, il menaçait nos possessions. Le colonel marcha contre cette ville (1882), qu’il trouva en ruine; Samory était parti vers le sud après l’avoir pillée. Les Français, n’ayant pas assez de ressources pour le poursuivre, se décidèrent à rentrer à Kita.
». La troisième expédition du colonel Borgnis-Desbordes fut de beaucoup la plus rude et la plus féconde en résultats. Il s’agissait, cette fois, de préparer définitivement l’ouverture de la voie commerciale qui devait relier au centre de l’Afrique notre colonie du Sénégal. Le 16 décembre, la colonne atteignit Kita; le 22, elle s’empara de la citadelle toucouleuré de Mourgoula. En janvier 1883 elle prit la route du Niger et entra dans le Bélédougou. Le chef du village de Daba, qui avait été le principal instigateur du pillage du convoi de Gallieni, à Dio, en 1880, repoussa les propositions pacifiques du capitaine Pietri, espérant arrêter notre marche. Le 12 janvier, Borgnis-Desbordes, informé que Daba se préparait à la résistance, prit la résolution de châtier le bourg rebelle. Le village fut enlevé d’assaut le 16 janvier, après deux heures de combat.
La colonne put alors continuer sa route sur Bammako, où elle arriva le l®^' février. Le 7, on posa la première pierre du fort,' dont la construction se poursuivit malgré les efforts de Samory pour ruiner l’établissement naissant. Borgnis-Desbordes dut livrer près de là, à Samory, un héroïque combat (avril 1883), après lequel il le refoula au delà du Niger.
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Campagnes de 1883à 1886. — Les campagnes ultérieures eurent pour objet de confirmer l’occupation du bassin du haut Niger. Au cours de l’expédition de 1883-1884, dirigée par le colonel Boilève, le fort de Koundou s’éleva au nord de Bammako.
Le commandant Combes créa le poste de Niagassola, chez les Mandingues, au nœud des routes commerciales du Soudan occidental. Il dut lutter contre Samory, qui avait repris l’offensive, et livrer une dizaine de combats, en juin 1885.
Le lieutenant-colonel Frey, qui succéda au commandant Combes, eut deux ennemis à combattre, Samory et le marabout sarrakholé Mahmadou- Lamine. Il dirigea une colonne expéditionnaire de Kayes à Bammako, et, opérant une marche d’une audace rare, il surprit et mit en complète déroute une armée de Samory, qui demanda la paix et envoya en France un de ses fils, Karamoko. Puis, se retournant contre Mahmadou-Lamine, le colonel Frey parvint, par de vigoureuses opérations, à repousser le marabout sur la Gambie (1886).
La conférence de Berlin avait, par l’acte du 26 février 1885, reconnu les droits de la France sur le haut Niger. C’était le moment de reprendre la politique de pénétration de Faidherbe et de Brière del’Isle.
Campagne du colonel Gallieni (1885-1888). — Avec le lieutenant-colonel Gallieni, nommé commandant supérieur du Soudan français, en novembre 1886, l’occupation française prit une activité nouvelle. Trois adversaires entravaient nos progrès : Mahmadou-Lamine avait reparu au mois de septembre et avait tenté de reprendre Sénoudébou; sur la rive droite du fleuve, le sultan de Ségou, Ahmadou, cherchait à susciter des révoltes ; enfin, sur la rive gauche, Samory dévastait le pays et s’efforçait de nous rejeter en arrière.
Gallieni envoya contré Mahmadou-Lamine une colonne ayant à sa tête le commandant Vallière, qui s’empara de la place forte de Diéna, et repoussa de nouveau les bandes du prophète sur la Gambie. Dans une seconde campagne, en 1887, le capitaine Fortin cerna Mahmadou-Lamine dans son tata de Toubakoua, à la limite des possessions britanniques, et l’obligea à fuir; le marabout fut tué au mois de décembre par des auxiliaires indigènes.
Le 12 mai 1887, Gallieni fit signer aux envoyés d’Ahmadou, à Gouri,un traité confirmant et précisant celui de 1881. Ahmadou reconnut formellement le protectorat de la France sur ses États, ainsi que la liberté de notre navigation et de notre commerce sur le Niger.
La même année, le capitaine Péroz obtint de Samory, grâce à son énergique attitude, la signature d’un traité nous abandonnant la rive gauche du Takisso depuis sa source et la rive gauche du Niger de Siguiri à Bammako.
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En 1887, GaRieni avait aussi chargé le D’^Tautain et le capitaine Quiquandon d’explorer et de pacifier le Bélédougou, et le lieutenant de vaisseau Caron de se diriger vers Tombouctou.
Enfin, un autre objectif du colonel fut le Fouta-Djalon, qu’il fit parcourir soit par des missions diplomatiques, soit par des détachements armés (1).
Sous l’administration de Gallieni, le chemin de fer fut continué jusqu’à Bafoulabé ; des routes furent établies entre les divers postes, des écoles créées, des études faites sur les productions du pays en vue de préparer son avenir commercial. Enfin de nouveaux villages furent peuplés par les anciens captifs d’Ahmadou, auxquels la liberté fut désormais assurée. Le colonel laissait à son successeur, le commandant Archinard, de l’artillerie de marine, des territoires à peu près pacifiés et des routes ouvertes au commerce.
Campagnes du commandant Archinard (1888-1891).
— Le pays fut tranquille en 1889; il fallut seulement prendre d’assaut le village toucouleur de Koundian, qui arrêtait ou pillait les caravanes.
Mais l’année 1890 fut le point de départ d’une série de campagnes qui nous entraînèrent à agrandir considérablement notre sphère d’action. Ahmadou, sultan de Ségou, jaloux de notre expansion, entretenait avec les chefs du Fouta des intrigues suspectes. Archinard jugea le moment venu d’anéantir sa puissance. Le 6 avril 1890 il se rendit maître de Ségou-Sikoro, une des capitales du successeur d’El-Hadj-Omar. Le brillant et sanglant assaut d’Ouossébougou et la prise de Koniakary furent les épisodes marquants de la campagne. Mais Ahmadou put s’échapper.
Le commandant Archinard, rentrant en France pendant la saison des pluies, avait laissé dans Koniakary une faible garnison. Le 8 septembre, les troupes du sultan se lançaient à l’assaut de cette place ; elles furent repoussées, et Ahmadou se retira dans la direction de Nioro, dans le Kaarta.
C’est donc Nioro que, dès son retour de France, Archinard, revenu avec le grade de lieutenant-colonel, prit pour objectif. Après une série de combats, il y entra le janvier 1891, et il poursuivit l’ennemi. Ahmadou, concentrant ses forces à Léva, à 6 kilomètres de Youri, nous offrit le combat dans une plaine de
(1) Voir le chapitre Guinée française.
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broussailles. Après une lutte acharnée qui dura jusqu’au soir, la déroute des Toucouleurs fut complète. Poursuivi à nouveau par les spahis du lieutenant Marchand, Ahmadou traversa le désert et alla se réfugier dans le Macina.
Après avoir organisé le Kaarta et assuré l’occupation de Nioro, le colonel Archinard se porta vers le Niger, qu’il traversa le 18 février 1891 devant Nyamina, et se dirigea vers Kinian, où les menées de Samory rendaient sa présence nécessaire. En
effet, l’almamy avait envoyé deux de ses lieutenants contre Kinian et Sikasso, capitale de notre allié Tiéba. Arrivé devant Diéna, le colonel dut donner l’assaut à cette ville ; il s’en empara après une lutte acharnée et malgré l’infériorité du nombre , mais nous eûmes de nombreux blessés, dont plusieurs officiers et sous-offîciers.
‘ A la suite de la prise de Diéna, l’armée alliée de Tiéba, commandée par le capitaine Quiquandon, détaché auprès de ce chef, réussit, le 8 mars, à s’emparer de Kinian, défendu par plus de trois mille hommes. Ce succès affermit notre influence dans la boucle du Niger et rendit disponibles les forces de nos auxiliaires jusque-là retenues devant Kinian.
Pendant ce temps, Archinard, quittant Diéna, se dirigea sur Bammako, et de là suivit la rive gauche du Niger jusqu’à Siguiri, où il arriva le 25 mars. Notre colonne occupa successivement Kankan, le 7 avril, puis Bissandougou, l’une des résidences de Samory, qui prit la fuite. Le commandant supérieur laissa une garnison à Kankan et revint à Kayes.
De décembre à mai, c’est-à-dire en six mois, il avait fait parcourir à sa colonne près de 2000 kilomètres.
Samory, sans se décourager, reforma des troupes pendant l’hivernage, et se prépara de nouveau à la résistance. A la fin de l’année 1891, il dirigea ses bandes sur Kankan.
Commandant ARCHINARD, né en 1850. — Phot. Van Bosch.
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Campagne du lieutenant-colonel Humbert (1 89 1 -
189S). — Le lieutenant-colonel Humbert, ayant succédé au colonel Archinard dans le commandement supérieur du Soudan français, envoya une colonne sur Kankan, où il arriva le 6 janvier 1892. Le 11, un premier combat fut livré à 12 kilomètres de Sana, entre Kankan et Bissandougou, près du marigot de Sombéka. L’ennemi, repoussé, laissa entre nos mains plus de soixante fusils à tir rapide.
Continuant sa marche sur Bissandougou, le colonel Humbert attaqua la position de Diamanko, défendue par Samory en personne. Après une lutte très vive, l’ennemi fut complètement repoussé.
La colonne arriva le 12 janvier à Bissandougou, que Samory avait évacué. II s’était enfui vers le sud, ravageant et dévastant tout le pays sur son passage. Le commandant supérieur quitta Bissandougou le 22 janvier et se dirigea sur Sanankoro, où Samory s’était réfugié : la colonne, après trois combats, occupa le 26 janvier les villages ruinés de Sanankoro et de Kérouané, puis elle enleva d’assaut, le 14 février, Toukouro, d’où Samory avait encore réussi à s’enfuir. En somme, les efforts incessants et heureux du lieutenant-colonel Humbert n’avaient pas encore réussi à venir à bout de l’almamy.
Campagnes des colonels ArcMnard et Combes (189S-1893). — Au mois de septembre 1892, le colonel Archinard fut nommé commandant supérieur du Soudan. Le lieutenant-colonel Combes, qu’il chargea d’isoler Samory des territoires de Sierra-Leone, poursuivit les sofas de l’almamy jusque dans le bassin du haut Cavally. Pendant ce temps, le capitaine Briquelot battait Karamokho Bilaly, lieutenant de Samory, et fondait de nouveaux postes à Hérémakono et à Parana, dans la région du haut Niger, puis à Ouassou, entre le Fouta-Djalon et Sierra- Leone. De là il vint déboucher à Benty sur la côte, ayant ainsi ouvert une route nouvelle unissant le haut Niger aux Rivières du Sud. Le capitaine Dargelos battit Amara, fils de Samory, et créa un poste à Mara (Kissi) sur le Niandan, affluent de droite du Niger.
Mais les bandes ennemies, malgré leurs pertes, allèrent se reformer hors de portée de nos postes et émigrèrent dans les contrées voisines; de sorte que la campagne du colonel Combes, si elle eut pour résultat de débarrasser des sofas le pays situé à l’ouest du Milo, eut aussi pour conséquence de rejeter Samory vers l’hinterland de la Côte d’ivoire, où il fonda un nouvel empire.
Conquête du Macîna. — Le colonel Archinard avait appris, au commencement de 1893, la mort de Mounirou, sultan du Macina, auquel succéda Ahmadou. Projetant la conquête de ce pays, il se rendit tout d’abord à Nioro, capitale du Kaarta, dont il constata la grande activité commerciale. A Ségou, où il arriva le 14 mars, il déposa Bodian, famn de cette ville, pour le punir de n’avoir pas su empêcher le soulèvement du Bendougou, du Baninko et du Minianka, et il annexa Ségou purement et simplement.
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De San, il se porta rapidement sur 'rDjenné, le grand centre commercial du nouveau royaume d’Ahmadou. Il fallut deux jours de combats acharnés pour enlever la ville (11-12 avril).
Ahmadou se trouvait à Mopti. Le 17 avril, nos troupes entraient dans cette ville, qu’il venait de quitter. De là, elles marchèrent sur la capitale, Bandiagara. L’ennemi leur opposa quelque résistance à Kori-Kori, sans pouvoir les arrêter. Le 29, elles entrèrent dans Bandiagara. Ahmadou s’enfuit vers l’est, poursuivi par le capitaine Blachère. Son frère Aguibou fut installé à sa place comme tributaire de la France ; des postes français furent créés à Bandiagara, à Djenné et à Mopti. Le capitaine Blachère demeura près d’Aguibou comme résident. Le 5 mai, le colonel quitta Bandiagara ; le 19 mai, il était de retour à Ségou, et le 15 juin à Rayes.
Le résultat de cette campagne fut de nous donner dans la vallée du Niger une situation prépondérante et de mettre Tombouctou à notre discrétion. Sous le commandement du colonel Archinard, le Soudan avait presque doublé d’étendue.
Le gouvernement pensa que le moment était venu d’instituer au Soudan le régime civil, qu’il estimait plus propre à préparer le développement économique de notre colonie. En novembre 1893, il nomma M. Albert Grodet gouverneur du Soudan. A peine arrivé à Rayes, M. Grodet apprit qu’une nouvelle campagne, entreprise sans ordres, par le lieutenant-colonel Bonnier, commandant supérieur par intérim, venait de nous assurer la possession de Tombouctou.