Partie d’Assinie, la mission se rendit d’abord à Krinjabo, ca
COTE D’IVOIRE
pitale du Sanwi, où le roi devait lui fournir les porteurs nécessaires, et, par les lagunes, elle gagna la rivière Tanoé, dont elle remonta le cours jusqu’à Nougoua. C’est de ce point que le 10 février 1892, elle attaqua la forêt avec sa température de serre chaude, sa demi-obscurité et les innombrables marigots qui la sillonnent de toutes parts ; durant les journées du 13 et du 14 février, elle ne traversa pas moins de cinquante-sept cours d’eau.
Dans rindénié, la population est craintive, les villages sont plus clairsemés que dans le Sanwi : ils se font d’abord déserts à l’approche des étrangers et ne se remplissent que peu à peu ; on apprend alors à se connaître sous l’arbre des palabres, et la crainte première se change bientôt en une curiosité des plus indiscrètes.
Cette région est habitée par des populations fétichistes, mais rislam y est peu à peu propagé par les marchands du nord, de Bondoukou et de Kong.
Après quatre-vingt-quatre jours passés dans la forêt, Binger et ses compagnons retrouvaient la plaine au village de Sapia, et le 29 avril, à Bondoukou. L’almamy de Bondoukou, beau vieillard plein de dignité, manifesta toute sa joie d’avoir vécu assez longtemps pour revoir le capitaine, qui, après avoir traversé une région fertile et riche en bestiaux, arriva le 27 mai à Kong, où il était déjà entré en 1888.
Karomokho Oulé, roi de Kong, apprit au capitaine Binger, au moment de son départ, la mort du capitaine Ménard, tué en défendant son hôte contre Samory.
A Kong, le 11 juin, la mission se divisa. Le D’’ Crozat partit vers le nord. Quelques semaines plus tard, il succombait à ïengréla. Le lieutenant Braulot se dirigea vers Bouna, à l’est. Le capitaine Binger et M. Marcel Monnier gagnèrent le pays inexploré du Diamala en traversant le Djimini.
A Satama, capitale du Diamala, l’accueil fut excellent, et un traité de protectorat fut signé.
Une tentative dans le Baoulé rencontra moins de bon vouloir, et la mission, qui pensait pouvoir gagner les rives du Zini (ou N’zi) et en redescendre le cours, dut revenir à Satama. Le roi assura le départ de la mission par un détour qui lui permit d’éviter les peuplades hostiles. Le retour vers la côte se fît par le pays hospitalier de Canne et les forêts, et le 22 juillet on arriva au village d’Attakrou, sur la Komoé, où des embarcations permirent de gagner en quinze jours Grand-Bassam ; la mission y arriva le 23 juillet.
Colonies L
LE DOMAINE COLONIAL
L’accueil chaleureux fait à la mission était le résultat de la méthode loyale et pacifique adoptée par le capitaine Binger dès sa première exploration. Notre situation à Kong nous permettait d’espérer avoir par là une voie d’accès vers le Mossi et le Macina.
Le capitaine Binger fut nommé gouverneur de la colonie de la côte d’ivoire, qui, jadis réduite à une étroite bande de terre, était devenue, grâce à lui, une vaste possession pourvue d’un hinterland étendu et riche, et rattaché à nos territoires du Niger. La colonie reçut le nom officiel de Côte d’ivoire ; il eût été plus logique de lui conserver le nom de côte de l'Ivoire sous lequel cette région était connue des anciens navigateurs, ce nom lui venant de son produit principal, l’ivoire, et non d’un aspect de la côte.
Traités de délimitation. — La délimitation entre la Côte d’ivoire et la colonie anglaise de la Côte d’Or n’ayant pu être opérée par la mission Binger, en vertu des conventions de 1889 et de 1891, un nouvel arrangement intervint le 12 juillet 1893.
Aux termes de cet accord, la frontière part de la côte à Newtovm, longe la lagune de Tanoé ou Tendo, et suit la rivière Tanoé jusqu’à Nougoua, qui est reconnu à la France. La frontière quitte la rivière Tanoé et se dirige au nord vers le sommet de la colline de Ferra-Ferreko. De là, passant à l’est d’Assikasso, elle gagne la rivière Boi, affluent de droite du Tanoé, au sud-est de Bamianko, qui appartient à la France.
De là, elle suit le thalweg de la rivière Boi et la ligne tracée par le capitaine Binger, et passe à l’est de Dibi et de Yaou. A partir de ce point, elle coïncide avec la ligne tracée par le capitaine Binger jusqu’à un point situé à 1 000 mètres au sud d’Abourouferrassi, village appartenant à la France. Elle continue à se tenir à l’est de la route conduisant d’Annibilekrou à Bondoukou et atteint la Volta au point d’intersection de cette rivière et de la route de Bandagadi à Kirlsindi. Elle suit alors le thalweg delà Volta jusqu’à son intersection par le 9® degré de latitude nord, conformément à la convention de 1889.
Ce sont précisément les points que le capitaine Lang, délégué de l’Angleterre, contestait, que le traité de 1893 a sanctionnés en faveur de la France.
Du côté de la république de Libéria, une convention passée avec cet État le 8 décembre 1892 nous assura le bassin entier du haut Niger et de ses affluents. C’est le Cavally, qui, dans une grande partie de son cours, marque la frontière entre la Côte d’ivoire et la république de Libéria.
Missions Braulot et Marcliand. — Le lieutenant Braulot, un des compagnons de Binger, se séparant dé la mission à Kong, avait visité Bouna, puis il avait traversé le pays des Pakhallas et la partie occi-
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dentale du Barabo (dépendant de Bondoukou) pour regagner la côte par la rive gauche de la Komoé (1892).
En 1893, il reçut une nouvelle mission qui lui permit de relier entre eux les itinéraires tracés par Treich-Laplène et les capitaines Binger et Ménard. Au mois de juin, il arriva à Ouandarama, à la frontière méridionale du pays de Kong; quelques jours après, il était à Kong, partout bien accueilli par les chefs indigènes. De Kong, il se dirigea sur le Barabo; il y visita les colonies musulmanes de Yoraboudi, Sanguehui et Bandagadi ; d’après lui, ces musulmans ne sont pas fanatiques, et leur goût pour le commerce en pourrait faire de précieux auxiliaires pour nous.
Parvenu à Bondoukou, Braulot obtint du chef de ce pays l’envoi d’une députation au gouverneur de la Côte d’ivoire. Il se proposait de regagner la côte par le Dahomey, mais la situation politique du pays ne le lui permit pas. Par Zaranou et Yacassé, il atteignit Bettié, puis Grand-Bassam. Il rapportait 230 kilomètres d’itinéraires nouveaux.
Le capitaine Marchand compléta, dans l’hinterland de la Côte d’ivoire, l’étude des voies de pénétration vers le Niger. Ayant été résident près de Tiéba, en 1891, il avait exploré une partie des pays dépendant de ce chef et recueilli de nombreuses informations sur les régions voisines. Ses observations l’avaient induit à penser que le Bani-Bagoé, affluent de la rive droite du Niger, pourrait être relié par une route assez courte au Ca-
vally, qui descend vers le golfe de Guinée. Le sous-secrétaire d’État des Colonies lui confia le soin de vérifier l’exactitude de cette hypothèse et, d une manière générale, d’étudier la route de pénétration qui de la Côte d’ivoire pourrait conduire au Soudan. Il arriva à Grand-Bassam, au commencement de 1893, avec le capitaine Manet. Il lui fallut d’abord soumettre les gens de Tiassalé, qui lui avaient refusé le passage; s’étant emparé de cette ville, il y établit un poste. Pendant qu’il reconnaissait les rives du Bandama, au-dessus de la ville, il chargea son second de remonter le fleuve jusqu’à Eliessou; mais le capitaine Manet fut malheureusement noyé dans un rapide de ce fleuve. Marchand pénétra alors dans le Baoulé ; il trouva à Singonobo la limite nord de la forêt équatorialîf et arriva le 11 novembre à Bouaké. Après s’être avancé dans la direction de Sakala, il dut revenir pour ne pas tomber entre les mains des bandes de Sekou-Ba, le meurtrier du capitaine Ménard. Vers l’est, il poussa une
Capitaine BRAULOT (1861-1897).
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pointe jusqu’à Ouassadougou, puis franchit le Zini et visita lè pays de Sameni, où il fut bien reçu. Se dirigeant vers Tengrela (dans le bassin du Niger), il se proposa de relier son itinéraire aux levés qu’il avait faits dans le pays de Tiéba. Il y parvint le 12 février 1894, ayant constamment couru le risque d’être enlevé par les sofas de Samory.
Il reconnut que les sources du Bani-Bagoé n’étaient situées qu’à 200 kilomètres du point où le Cavally est navigable; il fallait donc renoncer à user du Cavally comme voie de pénétration. Mais Marchand en découvrit une plus courte et plus commode, le Bandama : entre le point où ce fleuve cesse d’être navigable et celui où le Bani-Bagoé le devient, il n’y a que 80 kilomètres, c’est donc par le Bandama, c’est-à-dire à travers le couloir du Baoulé, que Marchand songea à l’établissement d’une route d’accès vers le haut Niger.
Revenu à Sameni, le capitaine Marchand en partit le 17 mars pour Kong; par Satama-Soukoro, capitale du Diamala, il atteignit Guinso,puis Kong (mai), mais il n’y reçut pas le même accueil que Binger, et il dut organiser un marché pour subvenir aux besoins de la mission. Il parvint cependant à décider des caravanes de Dioulas à se diriger vers la côte par le Baoulé; dans cette région, la forêt tropicale, profonde généralement de 280 à 300 kilomètres, n’en a plus que 90, et cette éclaircie facilite les communications entre Kong et Tiassalé. Toute cette contrée, et particulièrement le Baoulé, est d’une richesse considérable. Marchand put amener jusqu’à Tiassalé une partie de la caravane des Dioulas, mais l'approche des gens de Samory le décida à aller prévenir de la situation le gouverneur de la Côte d’ivoire et demander l’envoi de renforts. Apres s’être entretenu avec le gouverneur Binger, il retourna dans le Baoulé, et, le 8 septembre, il fonda le poste de Kouadiokofi, qui devait servir de point d’appui à l’expédition projetée contre Samory. Il apprit bientôt que Sokola-Dioulassou était tombé aux mains de Samory.
Au point de vue géographique, le capitaine Marchand avait fait une exploration de plus de 4 000 kilomètres parcourus à pied dans une région en partie inconnue. Il avait reconnu la voie fluviale transnigérienne et ouvert une route de la côte aux pays diaoulas.
Le 25 septembre 1894, le capitaine Marchand était de retour à Grand- Bassam, où il trouva le lieutenant-colonel Monteil arrivant du Congo français. Il demanda et obtint de faire partie de la colonne qui allait être dirigée sur Kong sous le commandement de Monteil.
Marchand avait laissé à Kong son chef d’escorte Bailly, avec quelques tirailleurs. Mais celui-ci, peu en sûreté, dut laisser la ville et, après avoir longtemps erré, il succomba aux fatigues et à la maladie à Nasian.
En même temps que Marchand avait accompli ce voyage, deux explorateurs, Dautier et Moskovitz, avaient tenté de se rendre à Kong, pour y nouer des relations commerciales. Ils étaient partis de France en mars 1893. Dautier tomba malade au delà d’Altakrou, et Moskovitz parvint seul à Kong, le 17 mai 1894, mais exténué et sans ressources. Il fut secouru par le capitaine Marchand, mais il mourut au mois de juin. Dautier, rétabli, fut chargé de conduire un convoi de ravitaillement à la petite garnison de Kong.
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La deuxième mission Monteil. — Chassé des rives du Niger par Borgnis-Desbordes, Archinard, Humbert et Bonnier, notre vieil ennemi Samory, almamy de Bissandougou, n’avait devant lui qu'une seule route ouverte, celle de la Côte d’ivoire. Ses sofas, commandés par Sékou-Ba, s’efforcèrent, dès 1891, de lui conquérir les bassins côtiers qui s’étendent au sud du grand bassin du Niger ; ils occupèrent le haut Cavally, puis le Bandama ou Lahou. Le 4 février 1892, le capitaine Ménard tomba sous leurs coups dans la vallée du Bandama, près de Séguéla.
Le 4 août 1893, Samory s’empara de Sakala, et en juin 1894 il commença l’invasion du Tagouno, province de l’Etat de Kong. Le capitaine Marchand avait avisé le gouvernement des dangers qui menaçaient Kong, État placé sous le protectorat français et dont les chefs demandèrent des secours au capitaine Binger, gouverneur de la Côte d’ivoire. Le gouvernement résolut d’agir, l’établissement de Samory dans l’hinterland de la Côte d’ivoire pouvant nous fermer de ce côté l’accès du Soudan.
Le lieutenant-colonel Monteil, qui devait d’abord conduire une colonne dans le haut Oubangui, avait été rappelé à la suite de l’accord francocongolais du 14 août 1894, qui rendait inutile l’expédition projetée. Revenu à Grand-Bassam, il fut chargé de diriger les opérations contre Samory. Mais on ne lui donna que des troupes insuffisantes, à peine un millier d’hommes, et avec cela il avait pour mission de réduire Samory à traiter de gré ou de force.
Le lieutenant-colonel Monteil choisit, pour pénétrer dans le pays de Kong, la route du Bandama et de ses affluents de gauche que le capitaine Marchand avait jalonnée de postes : Tiassalé, Toumodi, Kouadiokofi.
La colonne eut à réprimer, tout d'abord, dans la zone côtière, une révolte des indigènes de l’Akapless. Puis, en sortant de la forêt, un peu au nord de Singonobo, la colonne trouva le Baoulé soulevé par les bandes de Samory ; il fallut six semaines de lutte pour soumettre ce pays. Monteil laissa des détachements dans les postes, et, avec une* colonne volante, se dirigea sur Kong. En février 1893 il arriva à Kouadiokofi.
A ce moment, Samory, se mettant à la tête des sofas de Sékou-Ba, envahit le Djimini et le Diamala. Il avait mis le temps à profit pour faire sa paix avec le fama de Sikasso, Ba-Bemba, fils et successeur de notre allié Tiéba, celui-là même que le lieutenant-colonel Bonnier avait naguère protégé contre les bandes de Samory.
La marche de la colonne se pousuivait dans les conditions les plus difficiles, en raison des obstacles du terrain, du manque de porteurs, de la rareté des vivres, de l’absence de tout interprète. La colonne arriva, le 28 février 1895, à Satama-Soukoro, où elle apprit que l’ennemi occupait les lignes Sakala, Sokola-Dioulassou et Dabakala. Le capitaine Marchand, envoyé en avant-garde, se rencontra le 3 mars avec les sofas, et des combats leur furent livrés presque chaque jour. L’almamy engagea alors des négociations, au cours desquelles il demanda le pays de Kong, puis avisa brusquement, le 13 mars, le chef de l’expédition française, qu’il ne voulait pas traiter et qu’il allait recommencer la lutte. Le 14, au matin, Monteil, menaçé par les bandes ennemies, se précipita contre elles ; il fut blessé au genou au village de Sabala. Pendant quelques jours encore
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on se battit sans qu’aucune action décisive fût permise à la colonne, réduite à 280 hommes. Monteil revint à Satama pour y construire un blockhaus où il attendrait du renfort : il y trouva, le 18 mars, une dépêche du ministre des Colonies mettant fin à son commandement et le rappelant en France.
Monteil avait fait preuve, dans cette campagne, de beaucoup d’énergie. Si le but de l’expédition n’avait pas été atteint, la faute en était à l’insuffisance de l’effectif; cette troupe trop faible, obligée de garder ses communications en arrière, ne pouvait plus, une fois l’ennemi atteint, mettre en ligne qu’un nombre dérisoire de combattants.
Tentatives de négociations avec Samory, massacre de la mission Braulot. — Le commandant Caudrelier, qui remplaça le lieutenant-colonel Monteil, dut se borner à un rôle purement défensif. Samory ne l’attaqua d’ailleurs pas.
En septembre 1895, Samory, ayant passé la Komoé, entra dans le Bondoukou. Les Etats de l’almamy comprenaient alors tout le pays situé entre le cours supérieur du Bagoé, Bouna, le Bondoukou, Satama, Bouaké et Sakala, et, par conséquent, les provinces diaoulas du Djimini, du Diamala et de Kong.
En 1896, il avait envoyé des émissaires à la côte; cependant, se trouvant alors à Kouronza, sur la Komoé, il refusa une entrevue au capitaine Braulot et prouva ainsi que son désir de faire sa soumission était des plus douteux.
L’année suivante Samory, après s’être rencontré avec les forces anglaises envoyées contre lui de Gold-Coast, se replia sur notre territoire et occupa certains districts du Lobi, sur la rive droite de la Volta où nous avions des postes. Il fit dire alors au commandant Caudrelier qu’il désirait vivre en paix avec nous, et il proposa d’évacuer les districts du Lobi où ses bandes avaient pénétré. Samory ayant paru prendre l'engagement de faire cesser l’occupation de Bouna, le capitaine Braulot fut envoyé pour prendre possession de cette ville.
Cet officier quitta, vers le 10 août 1897, avec le lieutenant Bunas, le sergent Myskiewicz et quatre-vingt-dix-sept hommes, le village de Lokhoso, où le commandant Caudrelier avait fait installer un poste intermédiaire entre Diebougou et Bouna. Arrivé le 16 août devant Bouna, au lieu de trouver la ville évacuée par les sofas de Samory, il y vit installé Sliman ou Suleyman, un chef de bande. Le capitaine Braulot, ayant l’ordre formel de ne pas engager d’action, parlementa. Suleyman refusa de livrer, sans un ordre de Samory, Bouna, qu’il était chargé de garder. Le capitaine dut s’en retourner.
Le 18 août, son avant-garde tomba tout d’un coup sur les têtes des bandes de Sarakeny-Mory, le fils de Samory. Celui-ci affirma à Braulot qu’il y avait eu méprise, qu’il apportait à Suleyman l’ordre d’évacuer Bouna et que, si le capitaine voulait venir avec lui, il l’installerait dans • cette ville. Braulot accepta.
On fut en vue de Bouna le 20 au matin. Le capitaine était entête avec Sarakeny, quand soudain quelques coups de feu se firent entendre. Le
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lieutenant Bunas et le sergent tombèrent. Les sofas, d’abord à l’arrière, s'étaient peu à peu rapprochés‘*pendant la marche des deux côtés du détachement; ce mouvement avait été sans doute prémédité, car aux premiers coups de feu ils se jetèrent à cinq ou six sur chaque tirailleur,
Exploration de la Côte d’ivoire.
qu’ils attaquèrent à coups de sabre. Il en survécut cinquante-cinq, qui revinrent à Lokhoso. Aucun d’eux n’avait vu tomber Braulot, qui était en avant de la colonne; mais on acquit vite la certitude qu’il avait été tué.
En même temps que succombait la mission Braulot, M. Bonhoure était à Satama-Soukoro, attendant Samory poùr tenter des négociations
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avec lui. Il y avait appris que trois Européens avaient été massacrés à Bouna par une troupe de sofas, mais on lui avait dit que les victimes étaient des Anglais, ce qui lui avait fait croire que Samory continuait ses hostilités contre l’Angleterre ; M. Bonhoure quitta Satama-Soukoro le 18 février. L’almamy rentra presque aussitôt après dans sa capitale, Dabakala. MM. Nebout et Le Filliâtre, administrateurs coloniaux, y arrivèrent le 2 octobre.
La mission de M. Nebout avait pour objet d’essayer d’établir un contact pacifique entre Samory et nous, et d’occuper Bondoukou et Bouna, afin de gagner les territoires situés au nord du 9® parallèle, d’atteindre Oua et de relier par une chaîne continue de postes la Côte d’ivoire au. Soudan français. Mais l’almamy, étant un nomade à qui il fallait de l’espace pour vivre, ne voulut point admettre le cantonnement de ses sofas dans un cercle limité par nous. 11 fit d’ailleurs un e.xcellent accueil aux membres de la mission, renouvela son vif désir de vivre en paix avec nous et exprima ses regrets pour l’attaque de la colonne Braulot, disant qu’il était resté étranger à cette malheureuse affaire.
Pendant ce temps les Anglais, redoutant sans doute une invasion des sofas de Samory à la suite du désastre d’une de leurs missions conduite par le lieutenant Henderson, envoyèrent différents corps de troupes sur la région nord-ouest de l’hinterland de leur colonie. C’est alors qu’ils firent occuper, le 17 novembre, Bouna, où le capitaine Baud était passé en 1893 et où le capitaine Braulot n’avait pas pu entrer. Ils installèrent ensuite des troupes à Bondoukou, mais cette occupation était contraire à la convention du 12 juillet 1893, et le gouvernement anglais donna des ordres aux autorités de la Côte d’Or pour l’évacuation de cette ville.
Pour empêcher Samory de rentrer à Bondoukou, M. Clozel fut chargé d’aller l’occuper. A la fin de novembre 1897, il quitta le poste d’Assikasso, dans le bassin de la Komoé, à 220 kilomètres de Grand-Bassam, accompagné de M. Lamblin , commis aux affaires indigènes, et de vingt-cinq miliciens. Il entra le 5 décembre à Bondoukou; il constata que cette ville était loin de la prospérité où l’avait trouvée Binger et qu’elle avait été dévastée par les bandes de Samory.
En même temps, la colonne du commandant Caudrelier, qui depuis quelques semaines avait envoyé un détachement à une petite distance de Bouna, poursuivait ses opérations, et bientôt elle procéda à l’occupation définitive de Kong.
Explorations dans l’Mnterland de la Côte d’ivoire. La mission Blondiaux. — Si les affaires avec Samory avaient amené nos officiers et nos administrateurs à pénétrer dans l’hinterland de la partie orientale de la Côte d’ivoire, au contraire, du côté de la république de Libéria, c’est-à-dire vers l’ouest, l’hinterland était encore très incomplètement exploré. En 1895, l’administrateur Pobéguin avait, étudié les parties navigables des fleuves qui descendent vers la Côte d’ivoire de Grand-Lahou à la frontière de Libéria ; mais la région des hauts bassins du Bandama, du Sassandra et du Gavally était presque inconnue. Deux obstacles rendaient le passage difficile dans cette zone : d’une part, la grande forêt qui forme une barrière entre la région côtière
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et l’intérieur de la boucle; d’autre part, la présence de populations sauvages qui s’opposent à toute pénétration sur leurs territoires.
Le capitaine Marchand avait pu, il est vrai, traverser, en 1894, sans être attaqué, les immenses forêts qu’habitent les Gouros et où personne n’avait pénétré avant lui. MM. Joseph Eysséric et P. Goroyé furent moins heureux en 1897.
Le but principal de la mission de M. Eysséric était de traverser la région complètement inconnue située entre le Bandama et le Cavally, puis de revenir à la côte en suivant ce dernier fleuve.
Partis de Grand-Lahou, les voyageurs remontèrent le Bandama en pirogue jusqu’à Tiassa]é,puis gagnèrent Toumodi. Le 10 janvier 1897, ils pénétrèrent dans le pays des Gouros à travers des obstacles de toute nature.
La mission s’aboucha avec le chef gouro de Zangué,
Kouassi, et parvint à reconnaître le cours du Bandama rouge. Mais ce chef ayant empêché M. Eysséric de se porter vers l’ouest, le voyageur dut se diriger vers le nord pour essayer de trouver un passage du côté de Tombo.
Arrivée à mi- route du fleuve Cavally, la mission fut attaquée à Elengué chez les Gouros. MM. Eysséric et Coroyé parvinrent à tenir les
indigènes en respect, mais ils restèrent leurs prisonniers. Mis en liberté, ils durent revenir en arrière, la route du Cavally leur étant entièrement fermée, et gagnèrent Kouadiokofi. Ces incidents empêchèrent M. Eysséric d’exécuter tout le programme de sa mission; néanmoins, il avait pu explorer une région jusqu’ici inconnue sur une étendue de 300 kilomètres.
La mission dressa une carte à l’échelle de 1/80000. Elle fit des observations astronomiques, magnétiques, météorologiques, géologiques; elle rapporta de nombreuses données anthropométriques et ethnographiques, et étudia particulièrement les Gouros.
M. Eysséric reconnut que la forêt dense occupe dans le bassin du Bandama une zone moins profonde que dans le bassin de la Komoé, à l’est, et dans les bassins du Sassandra et du Cavally, à l’ouest.
Lieutenant BLONDIAUX, né en 1867.
Phot. G- Caron.
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Le pays compris entre les branches des deux Bandama doit attirer particulièrement l’attention par sa fertilité, sa richesse aurifère et le caractère de ses habitants. Les Yo-Ourès, qui forment la population du pays, sont plus civilisés que les Gouros; ils ont une allure pacifique et paraissent disposés à accepter la tutelle des blancs.
Pendant que M. Eysséric essayait de remonter le Bandama, M. Ed. Hostains, administrateur colonial, avait voulu renouveler de précédentes tentatives faites par M. Pobéguin et pénétrer vers le haut Cavally. Parti de l’embouchure de ce fleuve le 13 février 1897, il le laissa à Guipola pour en explorer la rive droite et s’avança à travers la forêt jusqu’à Matoua, mais il fut rappelé à la côte par une révolte des Tépos, qui avaient attaqué le poste de Tabou.
La même année, le colonel de Trentinian, lieutenant-gouverneur du Soudan français, avait chargé le lieutenant Blondiaux, de l’infanterie de marine, de faire une exploration du Soudan aux pays qui forment l’hinterland de la Côte d’ivoire. Ce voyage a fourni des renseignements tout à fait nouveaux sur l’hydrographie de cette région.
M. Blondiaux partit de Beyla, dernier poste sud du Soudan, le 6 février 1897, et se dirigea vers le Mahou pour étudier le cours du Férédougouba. Le 24 février, la mission fit étape à Dabala, sur ce fleuve, à 5 kilomètres de son confluent avec le Tien-Bâ. Se dirigeant toujours vers l’est, M. Blondiaux arriva le 27 février à Kani, dans le Nigoui, et le 2 mars à Sakala, dans le Ourodougou. Le 7 mars, il était à Kourousoudougou, dans le Ténindiéri. Ayant ainsi relié par un itinéraire le poste de Beyla avec la région explorée par M. le capitaine Marchand, la mission revint sur ses pas ; il était dangereux autant qu’inutile de pousser plus loin.
M. Blondiaux revint en arrière, mais suivit une route plus au nord par Bafélétou, où vivent des Bambaras indépendants, Guibourousso, village brûlé par Samory, et Sokoro. Ayant traversé le Tien-Bâ, puis le Boa, la mission arriva à Koro, qui avait été visité par la colonne du colonel Combes en 1893, puis par le capitaine Vuillemot en 1896.
De Koro, elle se dirigea vers le sud. Le 28 mars, elle arriva à Gouentéguéla, après avoir traversé le Férédougouba. Le 1®!* avril, elle était à Dootou, village habité par des musulmans, à 2 kilomètres et demi du confluent du Bafing et du Férédougouba ou Bagoé.
D’après les renseignements que put obtenir M. Blondiaux, rapprochés de ceux qu’avait précédemment recueillis M. Pobéguin, on peut admettre d’une façon presque certaine que le Férédougouba n’est autre que le Sassandra ou rivière Saint-André.
Le 4 avril, la mission se mit en route pour Séguéla, où M. Blondiaux chercha à se renseigner sur la mort du capitaine Ménard. La mission tenta vainement ensuite de pénétrer chez les Lô, peuple guerrier qui ne s’est jamais laissé entamer ni par les anciennes invasions ni par Samory, et dont quelques tribus sont, paraît-il, anthropophages.
N’ayant pu couper le Férédougouba, au sud de son confluent avec le Bafing, par le pays des Lô, M. Blondiaux essaya de l’atteindre par celui des Ouobés, mais ceux-ci ne le laissèrent pas davantage passer. Longeant
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alors le pays ouobé, il se dirigea vers l’ouest pour faire une nouvelle tentative de pénétration par le pays des N’Guéré, peuplade anthropophage ; mais là encore, il vit que le passage lui serait refusé.
M. Blondiaux put du moins obtenir dans cette partie de son voyage des renseignements sur l’une des rivières qui forment le Cavally, le Diougou. De N’Zo la mission se dirigea vers le nord pour rentrer,, au Soudan.
C’est aussi en voulant traverser les pays compris entre le sud du Soudan et la région qui borde la Côte d’ivoire que deux explorateurs français , MM. Adrien Pauly et Georges Bailly Forfillère, trouvèrent la mort. Partis de Konakry à la fin de décembre 1897, ils avaient projeté de passer au nord de la colonie anglaise de Sierra- Leone et de traverser l’hinterland nord de la république de Libéria , contrée inconnue et peuplée de tribus guerrières et indépendantes. Ils comptaient gagner de là le Cavally, puis Grand- Bassam. Mais au delà de Kissidougou, ils entrèrent dans une région agitée, et ils furent massacrés le 16 mai 1898, à Zolou, entre les rivières Loffa et Saint-Paul, dans la partie nord de la république de Libéria. François CLOZEL, né en 1860.
, , , Phot. Clerc.
Troubles dans rindénié Dans rin-
dénié, près de la frontière anglaise, l’administrateur Clozel eut à réprimer des troubles assez graves.
En avril 1898, de nombreuses bandes armées venant de la colonie anglaise delà Côte d’Or firent irruption sur notre territoire; elles étaient commandées par Adjabo, ancien dignitaire de Goumassie, et portaient le pavillon anglais.
Adjabo et ses contingents vinrent mettre le siège devant Assikasso, où se trouvaient MM. Le Filliâtre, administrateur dans l’Indénié, et de Chalret du Rieu, avec une quinzaine de miliciens et peu de vivres.
A cette nouvelle, M. Clozel, administrateur de la haute Komoé, partit
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de Grand-Bassam avec une troupe de miliciens. Le 9 mai, la petite troupe essaya, dans un combat sous bois, de dégager les assiégés d’As- , sikasso, mais la disproportion des forces était telle que M. Glozel, blessé et ayant perdu un tiers de son effectif, dut revenir en arrière à Yakassé. Une nouvelle tentative pour débloquer Assikasso, faite avec des renforts envoyés de Grand-Bassam, échoua comme la première. M. Lamblin, qui commandait à Bondoukou, put heureusement ravitailler Assikasso.
Les sujets anglais continuaient toujours à envahir notre territoire. Ils furent bientôt au nombre de six mille et, le 9 juin, une de leurs bandes vint menacer Zaranou, sur la route de Grand-Bassam, à 130 kilomètres environ de la mer.
M. Glozel et ses miliciens purent contenir tant bien que mal les indigènes anglais ; mais la situation ne se modifia que par l’entrée en ligne d'un détachement de tirailleurs sénégalais, commandé par le sous-lieutenant Laïrle. Assikasso fut débloqué le 3 juillet, après trois jours de combat. MM. Le Filliâtre et de Ghalret avaient été bloqués durant soixantetrois jours par deux à trois mille Achantis. Le calme ne revint que grâce à la présence de deux cents tirailleurs sénégalais sur la frontière.
IDernières opérations contre Samory, sa capture.
— Samory ne paraissait pas disposé à traiter avec nous; aussi le commandant Gaudrelier dut-il continuer à faire surveiller les mouvements de l’almamy.
Les lieutenants Demars et Méchet, partis le 21 janvier 1898 de notre dernier poste sur la Komoé, allaient en reconnaissance du côté de Kong, quand ils apprirent que la ville n’était occupée que par quelques sofas et mal gardée. Ils n’hésitèrent pas à l’attaquer, et ils s’y établirent sans rencontrer une grande résistance.
Mais Samory résolut de prendre sa revanche et il fit investir Kong du 12 au 27 février. La petite garnison que commandaient les lieutenants Demars et Méchet se défendit d’une façon héro’ique.
Gependant le commandant Gaudrelier, prévenu de cet investissement, quit'.a hâtivement, le 24 février, le poste de Khomhokodianirikoro. Après deux attaques, sa colonne réussit à approcher de la ville. Il fallut un nouveau combat pour en dégager les abords, et enfin, dans l’après-midi du 27 février, la colonne put opérer sa jonction avec le détachement des lieutenants Demars et Méchet.
Bientôt la ville de Bobo-Dioulasso fut à son tour occupée.
Dès la prise de Sikasso par le colonel Audéoud (l«r mai 1898), le commandant Pineau reçut la mission de ravitailler la petite garnison de Kong. Le 12 mai, le capitaine Benoît fut dirigé sur Kong, et, peu de jours après, le commandant Pineau se porta vers Tiémou, à l’ouest de Kong. Quand Samory apprit la marche de nos troupes, il donna l’ordre de battre en retraite vers l’ouest. Le 2 juin, le commandant Pineau s’installa à Tiémou, et, dans la nuit, il surprit une des colonnes de Samory, qu’il mit en déroute ; le 8 juin, il arriva à Kong, ville devant laquelle Moktari, fils de Samory, avait déjà abandonné ses positions. Vers la fin de juillet,
COTE D’IVOIRE 70
Samory, ayant franchi le Bandama et le Sassandra, conduisit ses bandes et ses captifs jusque dans l’hinterland de Libéria, se rapprochant ainsi
des vallées du haut Niger, berceau de sa puissance, et d’où il avait tiré la plupart de ses soldats.
Mais, en échappant aux colonnes du commandant Pineau, Samory alla se heurter à celles du commandant de Lartigue, qui commandait le
SAMORY, captif à Kayes.
LE DOMAINE COLONIAL
Soudan méridional. Vers le 20 juin 1898, Samory était sur les bords du Sassandra avec tout son monde. Le commandant de Lartigue, sachant qu’il avait passé le fleuve, se porta vers le Bafing ou Gouan, une des branches maîtresses du Sassandra, et, le 20 juillet, atteignit à Doué une bande de quatre mille hommes armés, dont mille avec des fusils à tir rapide. Après un combat qui dura douze heures, plus de trois cents sofas restèrent sur le terrain. Mais, en raison des forces de l’ennemi, M. de
Lartigue dut se replier vers le poste de Touba, au nord. Au village de N’Gaoué, au nord de Doué, les • sofas furent de nouveau battus et abandonnèrent la poursuite. Samory s’établit alors à Toungaradougou, à une cinquantaine de kilomètres de N’Zo. ,
Le commandant de Lartigue, qui avait concentré ses renforts au poste de Beyla, put assez facilement surveiller, par quelques petites colonnes légères, les mouvements des bandes de Samory.
Une de ces colonnes, commandée par le lieutenant Wœlffel, des tirailleurs soudanais, s’avança assez loin au sud de N’Zo pour surprendre, le 9 septembre, une bande de sofas au moment où elle passait le Gavally, à Tiaféso. Le lieutenant Wœlffel les rejeta dans un marigot profond et obtint leur soumission après un combat acharné.
Le capitaine Gaden, venu de Beyla, rejoignit le 11 septembre le lieutenant Wœlffel, et leurs forces réunies continuèrent à recevoir la soumission des bandes qui erraieqt vers le haut Gavally.
Samory, effrayé, s’enfuit précipitamment vers l’est avec le reste de ses bandes et se relira de nouveau dans les montagnes au sud de Doué, où il se croyait à l’abri de toute tentative. La démoralisation commençait à gagner ses sofas, les désertions devenaient plus nombreuses. Le commandant de Lartigue voulut tenter un grand coup.
Il confia au capitaine Gouraud, assisté du capitaine Gaden, des lieu-
Le capitaine Henri GOURAUD, né en 1867.
COTE D’IVOIRE
tenants Mangin et Jacquin, du D*' Boyé et des sergents Maire, Bratières et Lafon, le commandement d’un détachement de deux cent dix tirailleurs aguerris. La mission assignée au capitaine Gouraud était d’attaquer et de poursuivre les bandes de Samory partout où il les rencontrerait. Le commandant de Lartigue se réservait d’intervenir au besoin.
Le 24 septembre, le détachement, se dirigeant vers l’est, quitta N’Zo et entra aussitôt dans la forêt, où la marche fut très pénible. Les sentiers suivis par les bandes fugitives étaient remplis de cadavres en putréfaction. En beaucoup d’endroits, malgré le grand nombre des ruisseaux, il fut difficile de trouver de l’eau potable. En débouchant de la forêt, la colonne aperçut, à 2 ou 3 kilomètres, les fumées du camp de Samory.
Le capitaine Gouraud lança alors le lieutenant Jacquin au pas de course sur le campement. Cet officier traversa en courant le village des femmes et tomba sur Samory, qui lisait le Coran devant sa case. L’almamy fut tellement saisi qu’il ne prit pas le temps de ramasser une arme chargée : il s’enfuit à toutes jambes et, épuisé bientôt, tomba aux mains du sergent Bratières. Il demanda aux tirailleurs de le tuer, mais le lieutenant Jacquin le ramena à sa case. Les sofas commençaient à prendre les armes, et la situation aurait pu devenir critique; mais Samory leur fit signe de ne pas tirer, et sa capture mit fin à toute tentative de résistance. Le capitaine Gouraud envoya alors chercher les chefs des sofas, qui arrivèrent peu à peu faire leur soumission.
Le octobre, la petite colonne du capitaine Gouraud se mit en route avec Samory, sa smala et ses chefs, et rentra à Beyla. Notre vieil ennemi fut exilé au Congo, où il mourut le 2 juin 1900.
Les missions Hostains-d’Ollone et "WoelfTel- Mangin, la jonction de la Côte d’ivoire et du Soudan. — Plusieurs explorateurs, le lieutenant Blondiaux, MM. Eysséric et Coroyé, MM. Pauly et Bailly-Forfilière avaient vainement essayé, on l’a vu, de passer du Soudan à la Côte d’ivoire ou réciproquement, en traversant les hauts bassins du Bandama, du Sassandra ou du Cavally. A son tour M. l’administrateur Hostairts, après sa première tentative infructueuse faite par le (>avally en 1897, recommença en 1899, et, cette fois, avec un plein succès.
Accompagné du lieutenant d’Ollone et de M. Fabre, M. Hostains partit de Béréby, afin d’éviter le territoire des Tépos, au commencement de 1899, et suivit le couloir qui sépare les Tépos du Cavally des Tigbés du San Pedro. En juillet, la mission arriva au confluent du Douo, branche orientale du Cavally et de la rivière Hana, et y construisit le fort Binger, à environ 160 kilomètres de la côte. Là, elle prépara sa marche à travers la région dangereuse qui s’étend jusqu’à N’Zo.
La mission maintint son itinéraire sur la rive droite du Douobé, qui, avec le Douo, forme le Cavally. Elle franchit le Douobé, continua vers le nord, à travers la grande forêt, dans le pays des Boos, des Booniaos et des Vayas; mais là, abandonnée de ses guides et d’une partie de ses porteurs, elle eut à subir des combats incessants et, en outre, elle se vit
LE DOMAINE COLONIAL
plusieurs fois barrer la route par des marais bourbeux. Enfin, le 7 décembre, elle arriva à N’Zo, et peu après elle rejoignit à Beyla la mission Wœlffel.
Les lieutenants Wœlffel et Mangin avaient été chargés de leur côté, après la défaite de Samory, de pénétrer à travers les populations encore inconnues qui vivent entre le Soudan et la Côte d’ivoire et de se porter à la rencontre de la mission Hostains-d’Ollone. Partis en mars 1899, ils arrivèrent à N’Zo, durent se séparer, se réunirent de nouveau à Man, sur le Zo, et livrèrent des combats tous les jours du 9 au 20 mai. Le lieutenant Mangin fut blessé deux fois.
Le 17 juin, les deux officiers se mirent en route pour Logualé, mais ils durent se replier sur Guékangoui. Arrivés aux bords du Zo, ils eurent encore à se frayer la route les armes à la main, et le lieutenant Mangin fut de nouveau grièvement blessé. A la fin d'août, la mission installa un poste à Nouantogloui et chercha à se mettre en relation avec la mission Hostains-d’Ollone, dont elle avait appris l’arrivée au confluent du Douo et de l’Hana.
A ce moment, les deux missions reçurent l’ordre de suspendre leur marche en avant. Cet ordre n’étant pas parvenu à MM. Hostains et d’Ollone, ceux-ci continuèrent à se diriger vers le nord, et c’est ainsi qu’ils purent arriver le 14 décembre 1899 à Beyla (poste compris actuellement dans la Guinée), d’où M. Mangin était parti peu de jours auparavant, et où M. Wœlffel vint, de Touba, les rejoindre quatre jours plus tard (1).
Gustave Regelsperger.
Convention franco-anglaise du 14 juin 1898. — Du côté de la côte d’ivoire, la convention franco-anglaise du 14 juin 1898 nous donna comme frontière le cours de la Voltajusqu’au il® parallèle, complétant ainsi l’arrangement du 12juillet 1893 qui ne l’avait déterminée que jusqu’au 9® degré de latitude nord (V. page 178). Les Anglais conservèrent Oua, mais durent évacuer Bouna.
La délimitation de la frontière de la Voila fut faite en 1900 par une mission ayant à sa tête le capitaine d’infanterie de marine Peitier comme commissaire anglais.
La mission Houdaille. — La capture de Samory permit à l’administration de se consacrer désormais au développement économique de ses possessions de l’Afrique occidentale. En ce qui touche la Côte d’ivoire, elle se préocupa de créer une voie de pénétration pouvant donner à cette colonie tout son essor.
Une mission d’études fut constituée, ayant à sa tête le capitaine du génie Houdaille, qui arriva à Grand-Bassam le 16 décembre 1898. Sa tâche consistait dans la recherche d’un emplacement convenable pour un port et dans le choix du meilleur tracé à, donner à une voie dirigée vers Kong. Le Morédou, le Baoulé et le Bettié furent parcourus, les vallées du Bandama, du Zini ou N’Zi, de la Komoé, furent explorées.
L’ADMINISTRATION
Régime légal (V. pp. l-ll). — Le décret du 17 octobre 1899 (V. p. 519), dont nous avons déjà étudié les dispositions, a rattaché définitivement la colonie de la Côte d’ivoire au gouvernement général de l’Afrique occidentale française. La nature du lien politique qui a consacré cette réunion ayant été définie, il reste à exposer les conditions particulières dans lesquelles la Côte d’ivoire est gouvernée et administrée à l’intérieur. Cet exposé sera d’autant plus bref que, d’une part, la plupart des lois, décrets, et règlements qui régissent le Sénégal s’appliquent également aux autres possessions françaises de la côte occidentale d’Afrique, et que, d’autre part, la constitution politique et administrative de la Côte d’ivoire et celle de la Guinée, instituées toutes les deux par les mêmes actes organiques du pouvoir central, ont entre elles les plus étroites similitudes.
Représentation au conseil supérieur (V. pp. 12-14). — La colonie de la Côte d’ivoire est représentée au conseil supérieur des colonies par un délégué élu.
Organisation politique et administrative (Voir pp. 16-28). — Comme pour la Guinée, c’est le décret du 10 mars 1893 qui a constitué la Côte d’ivoire en colonie autonome, et qui, en se référant au décret du 17 décembre 1891, a fixé les bases de son organisation.
Gouverneur, secrétaire général, conseil d’admidistration, administrateurs et agents du cadre des affaires indigènes, nous retrouvons ici les organismes que nous avons vus fonctionner successivement au Sénégal et à la Guinée. Les pouvoirs du gouverneur, du secrétaire général et des administrateurs, le rôle du conseil d’administration sont exactement les mêmes que dans cette dernière colonie.
11 convient de noter cependant que le gouverneur a des obligations spéciales en tant que représentant du gouvernement français auprès de la République de Libéria. Dans la pratique, il délègue, en l’espèce, ses pouvoirs à un administrateur des colonies, du cadre local, qui réside à Monrovia, où il fait fonctions de vice-consul de France.
La colonie se divise en onze circonscriptions administratives ou cercles : Assinie, Grand-Bassam, Dabou, Grand-Lahou, Sassandra, San- Pedro, Bereby, Tabou, Baoulé, Indénié et Bondoukou. Seize administrateurs des colonies et vjngt et un agents des affaires indigènes sont chargés de l’administration de ces diverses circonscriptions.
La justice (V. pp. 32-44). — Le régime judiciaire est déterminé par le décret du 6 août 190 1 , dont on trouvera l’exposé au chapitre Guinée. Il suffira de rappeler qu’un tribunal de première instance est établi au
Colonies I.
LA COTE D’IVOIRE
chef-lieu, ainsi qu’une cour criminelle, que des cours criminelles spéciales connaissent en outre de certains crimes des indigènes, et que les juridictions indigènes sont maintenues sauf en matière criminelle (V. p. 667).
Instruction publique. Cultes (V. pp. 45-47). — Il existe à la Côte d’ivoire huit écoles primaires, dirigées par les religieux de la congrégation des Missions, africaines de Lyon. Les principales ont été ouvertes à Grand-Bassam, Assinie, Jacqueville, Mossou, Memni et Dabou. Elles sont subventionnées par le budget local, qui alloue en outre des suppléments aux fonctionnaires des affaires indigènes, chargés des écoles dans les postes.
Grand-Bassam est constitué en paroisse.
Régime financier (V. pp. 48-51). — Le budget local ne reçoit aucune subvention de la métropole. Les recettes sont réparties en deux chapitres : !<> contributions indirectes (taxes de consommation, droit de sortie sur les bois, amendes et confiscations), et 2° produits divers (postes et télégraphes, enregistrement et greffe, contribution des patentes frappant tous ceux qui se livrent à un commerce de colportage). Les dépenses sont réparties en douze chapitres.
En 1900, la colonie a contracté un emprunt de 850 000 francs pour la constitution du nouveau chef-lieu (Bingerville) et les premières études d’un port à construire à Petit-Bassam.
A.rmée (V. pp. 125-139). — Quatre compagnies de tirailleurs soudanais environ sont stationnées dans la colonie et plus particulièrement dans le cercle du Baoulé.
Sous les ordres d’un garde principal et d’un adjudant, deux cents miliciens assurent la sécurité dans les cercles.
Louis Desbordes.
LA MISE EN VALEUR
GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE
Cultures et plantations de la côte. Main-d’œuvre indig'ène. — L’effort de la colonisation et du commerce n’a guère porté encore que sur la région la plus voisine de la mer; on a, jusqu’ici, exploité le palmier à huile, très commun sur la côte, puis les plantes à caoutchouc et en dernier lieu l’acajou. Des particuliers et des sociétés ont commencé des plantations ; la colonie a créé pour aider ces tentatives un jardin d’essais à Dabou ; en cet endroit, soit que la forêt ait été anciennement défrichée, soit qu’un accident géologique en empêche la crois-
LA MISE EN VALEUR
sance, une prairie de 10000 hectares se développe immédiatement au bord des lagunes littorales; l’emplacement était donc indiqué par la nature elle-même pour des expériences de culture et d’élevage : le café et le cacao réussissent particulièrement bien; la plantation de café la plus ancienne est celle de la Compagnie de Kong, à Elima près d’Assinie ; une usine à décortiquer,
Le triage des ignames à Kong. — Phot. de M. Marcel Monnier.
trier et dépulper y est annexée. Quant à l’élevage, il n’est possible qu’aux environs immédiats de Dabou, où paissent deux mille bovidés. La race est petite et mauvaise laitière ; il ne paraît pas impossible pourtant de l’améliorer pour fournir en quantités convenables et suffisantes la viande et le lait dont la privation, sous ces climats, est si préjudiciable aux Européens.
L’obstacle principal à la mise en valeur de cette côte, qui est fertile et dotée de communications naturelles, réside dans la paresse des indigènes, qui cultivent tout juste pour leurs besoins un peu de maïs, de riz, de manioc et quelques bananiers; seuls,
LA COTE D’IVOIRE
les Krous, qui habitent le littoral, vers la frontière de Libéria, s’engagent volontiers chez les Européens; mais ils font plus volontiers le service des paquebots et des pirogues que celui des plantations ; les colons sont donc obligés d’engager des travailleurs du dehors, au Sénégal, à Sierra-Leone, à la Côte d’Or; les salaires, très élevés pour des noirs, montant à 2 francs par jour pour un simple manœuvre ; l’emploi des Sierra-Leonais, élevés à l’anglaise, ne va pas sans inconvénients. Il faudrait combattre cette influence soit en attirant sur la Côte d’ivoire des noirs sénégalais, ayant une pratique sommaire de notre langue et de nos usages, soit en ouvrant dans la colonie même quelques écoles professionnelles où nous formerions à notre gré des auxiliaires recrutés dans le pays.
La forêt. — La forêt est la région de la Côte d’ivoire qui tient en réserve, sans travail du sol, le plus derichesses ; l’extension totale en est connue aujourd’hui, mais bien peu d’itinéraires l’onttraversée de part en part; tout ce que l’on en sait démontre à la fois qu’elle est composée d’essences variées, dont plusieurs précieuses, comme l’acajou, mais aussi que, faute de routes et de moyens de transport, ces ressources sont presque inaccessibles encore; presque tous les bois communs pour usages locaux sont importés du dehors. La colonie doit donc pousser de pair les recherches scientifiques sur la forêt et les travaux publics destinés à en permettre l’exploitation. Pour le moment, elle n’a fait qu’attaquer les boisements de la lisière septentrionale des lagunes et ceux des vallées inférieures des cours d’eau ; et déjà les résultats acquis sont considérables; l’exportation de l’acajou, qui atteignait à peine 4 000 tonnes en 1895, a dépassé 18000 en 1897 ; on a observé en 1898 une décroissance qui ne se maintiendra probablement pas (12 000 tonnes), surtout si les travaux de voirie s’avancent vers des districts encore intacts.
Les arbres ne sont pas ordinairement groupés par essences mais disséminés les uns au milieu des autres; de là l’obligation, onéreuse tant que le pays est mal frayé, de multiplier les chantiers et de les déplacer souvent. Dans l’état présent, la circulation à travers la forêt est des plus pénibles : il faut s’ouvrir un chemin à la hache parmi les lianes qui rampent sur le sol et les arbres tombés à terre; une humidité persistante, plus insupportable encore dans la pénombre des sous-bois, énerve l’organisme le plus robuste. M. Eysséric, qui a passé plusieurs semaines en pleine forêt, raconte que les observations astronomiques sont presque impossibles, même dans les clairières, tant est dense la
LA MISE EN VALEUR
vapeur d’eau qui obscurcit le ciel. Les fleuves, coupés de cataractes, ne peuvent offrir aucunes facilités à la navigation ; on ne s’en, sert que pour le flottage des troncs et des billots ; en attendant le chemin de fer de pénétration, dont le tracé compléta été levé par la mission Houdaille (1899), des sentiers de caravanes, pour porteurs chargés d’environ 30 kilogrammes , ont été ouverts ; à l’est de la colonie, d’Alépé sur la Komoé à Assikasso et Bondoukou ; au centre, de Dabou à ïhiassalé, Toumodi, et aux savanes du Baoulé; à l’ouest enfin près de la frontière libérienne , un autre est en construction. Plus tard , une route parallèle à la côte doublera au nord la voie fluviale des lagunes.
L’établissement du chemin de fer sera le meilleur encourage ment à l’industrie forestière ; déjà les études de la ligne ont été, pour les officiers d’élite qui les ont poursuivies, l’occasion d’explorations de part et d’autre de la ligne projetée; il a été reconnu que les plus beaux gisements de bois dur, acajou, palissandre... sont situés à une vingtaine de kilomètres des lagunes et des rivières, où « ils forment sur des plateaux d’une certaine étendue, de magnifiques futaies ». Le kolatier, dont le fruit est peu apprécié des naturels, mais très estimé des Sénégalais et Soudanais, est
Récolte des amandes de palme.
LA COTE D’IVOIRE
très répandu surtout au-dessous du 6® degré de latitude nord; son bois, rose et dur, peut être utilisé en ébénisterie. Enfin les arbres et lianes à caoutchouc sont partout en abondance. .
La tranchée ouverte à travers la forêt pour le passage du chemin de fer serait large de 100 mètres, afin d’éviter l’obstruction de la voie par la chute d’arbres géants (40 à bO mètres de haut) ; elle serait longue de 300 kilomètres : on n’y recueillerait pas moins de 150 000 mètres cubes de bois équarri à vives arêtes. Si l’on ne veut brûler sur place cet énorme stock, il faudra l’amener à la côte en même temps que l’on construira le chemin de fer, et les entrepreneurs seront heureux de s’en débarrasser à bas prix ; M. Houdaille voudrait que l’on profitât de cette circonstance pour faire connaître en France ces bois de la Côte d’ivoire, dont nombre d’industries pourraient tirerparti (charpente, ébénisterie, pavage). Et ceci serait vrai aussi de la région occidentale de notre colonie, entre le Bandama et la Cavally.
Mais ici, plus encore qu’à la côte, la main d’œuvre indigène manque ; les seules populations de la forêt, farouches et belliqueuses, sont généralement anthropophages ; elles sont protégées par la nature contre toutes les incursions étrangères et vivent dans une sauvagerie toute primitive, ignorantes encore des nouveautés qui les pressent de toute part, réfractaires à toute pénétration ; leurs armes sont des lances et des flèches, leur nourriture consiste en bananes et manioc, sans autre viande que celle d’animaux tués à la chasse et souvent la chair humaine. Il semble que ces tribus soient encore arrêtées aux plus bas degrés des types d’humanité; de longtemps, sans doute, la colonisation ne pourra trouver parmi elles que de très rares et médiocres auxiliaires; mieux vaudrait leur affecter certains territoires, analogues aux u réserves » de l’Amérique, et importer des travailleurs du Soudan ou de la côte, en prenant garde toutefois que ces derniers, Sierra-Leonais ou Apolloniens d’Accra, ne soient pas surtout, en pays français, des agents commerciaux de l’Angleterre.
Les plateaux intérieurs; industrie minière; élevag'e.
— La partie de la forêt qui confine au Soudan, de même que lés plateaux de Kong, est connue dès maintenant comme un pays minier où la latérite superficielle, trop pauvre en fer pour être exploitée, recouvre des gisements d’or; lorsque, en 1888, M. Binger traversa le premier la région de Kong, il y rencontra une société indigène presque policée; la ville de Kong, comptait de 12U00 à 15 000 habitants, musulmans, mais non fanatiques,
LA MISE EN VALEUR
parmi lesquels l’usage de la poudre d’or, employée comme monnaie, était ordinaire ; un grand marché s’y tenait régulièrement, où figuraient des articles européens importés de la côte; autour de la ville, le sol paraissait épuisé par une culture trop assidue, mais certaines industries locales subsistaient, filature et teinture de tissus, vannerie, ferronnerie. La poudre d’or était apportée du Sud, et dans certaines tribus des districts aurifères, les noirs en tournée d’achats ne circulaient pas sans une petite balance.
L’arrière-pays de la Côte d’ivoire est donc naturellement riche; mais, peu de temps après le passage de M. Binger, il fut dévasté par les sofas de Samory, les populations, décimées ou réduites en esclavage, les industries abandonnées, les villages incendiés; nos dernières conquêtes sur Samory nous ont livre surtout des ruines à relever. Telle est pourtant la puissance de régénération de la paix, parmi les races prolifiques de ce Soudan méridional, que la prospérité renaîtra certainement très vite et que nous devons, sans plus tarder, procéder à un exact inventaire économique de ces districts occupés d’hier.
L’or n’a été encore recueilli que par des indigènes; nos voisins les Anglais, dans la colonie qui mérite son nom de Côte d’Or, ont fondé plusieurs compagnies minières. Sur notre territoire, les gisements principaux seraient ceux de Kokombo, dans le Baoulé, puis de Zaranou et d'Assikasso, dans le Bondoukou. A Kokombo, le quartz est extrait de puits creusés à 25 ou 30 mètres, et réunis intérieurement en une chambre souterraine où l’on peut travailler nuit et jour; ces puits ne sont pas boisés, les filons détachés sont remontés à l’aide de lianes et portés auprès d’un ruisseau; là des femmes lavent les terres, tandis que les hommes concassent les fragments durs.
L’or de Kokombo, rendu à la côte, vaut environ 95 francs la mesure de 32 grammes : il sert comme monnaie, non seulement dans nos factoreries du littoral, mais à Kong et dans tout le Soudan méridional; une petite partie seulement est exportée (1), le reste circule dans le pays ou est employé par des orfèvres indigènes (bracelets, plaques de poitrine, manches de couteau...). Mais rien ne prouve que des procédés européens d’exploitation de l’or seraient utilement introduits dans ces pays trop primitifs; il est plus avantageux d’acheter la poudre d’or aux indigènes, dont le travail sans doute est fort imparfait, mais
(i) Chiffre maximum, en 1896, 918 356 francs.
LA COTE D’IVOIRE
qui ne comptent pas avec le temps et vendront leur or à bas prix, surtout si l’on peut établir dans les districts aurifères des comptoirs de denrées européennes (sel, alcools, tissus, etc...) qui seraient immédiatement payées en métal précieux.
Le Baoulé, les plateaux de Kong et du haut Bandama s’enrichiront plus tard par l’élevage, comme le Fouta-Djalon ; on n’y rencontre aujourd’hui que des moutons à poil ras, des chèvres, des volailles et des porcs, mais on a bon espoir d’y acclimater le bœuf à bosse, le cheval et l’âne, qui prospèrent à 500 kilomètres plus au nord, dans le Yatenga et le Mossi; nous avons dit que ces animaux ne pouvaient guère traverser la forêt où ils sont attaqués par une mouche venimeuse ; mais il conviendrait de les introduire jusqu’aux limites méridionales des savanes soudaniennes et de les domestiquer pour organiser un mouvement commercial de caravanes au terminus du chemin de fer de pénétration ; par là même on réserverait pour l’agriculture les indigènes, qui font aujourd’hui métier de porteurs.
Voies de communication et commerce. — Le chemin de fer est l’instrument nécessaire de la prise de possession de l’arrière-pays; il doit relier le rivage septentrional des lagunes à Kong; la première section, longue de 280 kilomètres, traversera de part en part la forêt et débouchera dans la clairière du Baoulé. Les travaux de la voie seront précédés de l’aménagement d’un port intérieur et d’un chenal à travers la lagune ; l’isthme à ouvrir se compose d’une langue de sable partiellement émergée, large au total de 4 à 5 kilomètres, à l’abri de laquelle les fonds descendent à 7 mètres.
Cette transformation serait analogue à celle qui a fait de Tunis, au bout d’un canal creusé dans les marais, depuis La Roulette, un port d’accès facile et de plus en plus fréquenté; elle sera d’autant plus utile à la Côte d’ivoire, que le nouveau port intérieur commandera une vaste région de navigation fluviale; il aura derrière lui, toutes proportions gardées, ce qui manque à tant de ports de France, Marseille et Bordeaux, par exemple, et ce que les Allemands donnent aux leurs, un réseau économique de communications par eau. Non seulement ces lagunes sont très poissonneuses, mais les terres qui les entourent sont fertiles et relativement peuplées ; les profondeurs sont suffisantes pour assurer la circulation de chaloupes calant 1 mètre, et la batellerie indigène, par pirogues à fond plat, est déjà très active ; il n’y a donc là qu’un mouvement à diriger et développer sans frais, sans travaux d’art que le percement de
LA MISE EN VALEUR
quelques isthmes sableux, dont la suppression établirait un plan d’eau de 2400 kilomètres carrés. Depuis 1898, un service mensuel de cabotage relie au chef-lieu toutes les factoreries de la côte, d’Assinie au Cavally.
La progression des échanges de la Côte d’ivoire a été rapide; elle a quadruplé de 1890 à 1899, passant de 2 800 000 à 12 500 000 francs; fait intéressant, et qui montre que la colonie s’assure de plus en plus la fourniture des marchés indigènes, les importations, d’abord inférieures aux exportations, les dépassent depuis 1896 ; cette différence s’accusera certainement encore, si l’on pense que des maisons européennes doivent fonder de nombreux comptoirs nouveaux et que bientôt arrivera le matériel du chemin de fer. Deux compagnies maritimes françaises, les Fraissinet et Cie au départ de Marseille et les Chargeurs-Réunis au départ de Bordeaux relient la Côte d’ivoire à la métropole, mais la plus grande partie du fret de la colonie est enlevée par des navires étrangers, allemands, anglais, belges même; les cotonnades blanches et teintes viennent surtout d’Angleterre, la poudre et l’alcool d’Allemagne; la France importe des tissus de soie et de laine, des spiritueux, du riz, du tabac, du sel.
Aux exportations, Marseille conserve, contre les concurrences allemande et anglaise, le marché des huiles de palme ; elle a commencé, depuis deux ans, à faire venir du golfe de Guinée non plus l’huile, mais les amandes entières, qui sont traitées dans ses usines beaucoup mieux que par les indigènes. Le caoutchouc passe surtout à Liverpool, et le marché d’Anvers essaie d’en attirer une partie; c’est à Liverpool aussi que sont transportées les billes d’acajou, débitées par des équipes de noirs apolloniens ou sierra-leonais; Bordeaux s’efforce d’organiser un marché français des caoutchoucs et des acajous; l’importation de bois d’ébénisterie de nos colonies africaines serait tout particulièrement utile dans cette ville dont les ouvriers se distinguent par leur adresse et leur bon goût; mais la place manque de communications économiques avec la Côte d’ivoire; ses importateurs voudraient obtenir des Ghargeurs- Réunis des frets moins élevés, ainsi qu’un service plus commercial qu’administratif.
On doit signaler, en terminant, que de mieux en mieux se marque l’intérêt que portent à la Côte d’ivoire les maisons coloniales de France; le développement des plantations de café et de cacao leur est dû presque entièrement; le mérite en est d’autant plus grand que les conventions internationales ne nous
LA COTE D’IVOIRE
permettent pas d’assurer des avantages, du moins dans la région du littoral, aux négociants français, et que ceux-ci se sont alors décidés à devenir forestiers et planteurs, malgré l’importance des fonds à engager. La colonie paraît entrer dans la voie d’une prospérité nouvelle, et la France, dirigeant l’exploitation méthodique du sol, en recueillera de plus en plus les bénéfices; l’administration elle-même, à la Côte d’ivoire, donne l’exemple des innovations nécessaires : elle n’a pas hésité à déclasser Grand-Bassarn, la capitale des débuts, qui fut si cruellement maltraitée en 1899 par la peste; un tel changement est un acte de courage presque autant que d’intelligence.
Henri Lorin.
RÉGIME DE LA PROPRIÉTÉ
A la suite de la promulgation au Congo français des décrets des 8 février et 28 mars 1899 relatifs au domaine public, à l’exploitation forestière, à la propriété foncière et aux terres domaniales, quatre décrets des 20 juillet et 30 août 1900 furent rendus pour réglementer les mêmes matières à la Côte d’ivoire.
Du domaine national. — Domaine public. — Le premier décret (20 juillet 1900) énumère quelles parties du territoire font partie du domaine public et fixe les servitudes des riverains des cours d’eau non navigables ni flottables, celles relatives à l’exploitation des lignes télégraphiques et téléphoniques, le règlement des contestations, le régime des autorisations d’occupation du domaine public, un déclassement partiel de sa police.
Domaine privé. — Un second décret du 30 août 1900, sur le régime des terres domaniales., spécifie que les terres vacantes et sans maître font partie du domaine de l’État et en attribue les produits au budget local de la colonie à titre de subvention pour les dépenses de colonisation. Il fixe les conditions de l’attribution des concessions qui sont octroyées par le gouverneur pour les superficies inférieures à 10 000 hectares, et par décret pour les étendues supérieures à ce chiffre. L’arrêté du gouverneur fixant le régime des concessions rurales de 10 000 hectares et au-dessous porte la date du 27 avril 1901. (V., sur les concessions territoriales aux colonies, les Principes généraux., pp. 63-75, et sur leur application au Congo le chapitre Congo français.)
Le troisième de ces actes (20 juillet 1900), relatif au régime forestier., détermine les dispositions auxquelles sera soumise l’exploitation des bois domaniaux et de ceux qui constituent des propriétés privées. Cette partie vise surtout la protection des arbres à latex, c’est-à-dire qui fournissent le caoutchouc et le gutta-percha.
LA MISE EN VALEUR
Propriété privée. — Le quatrième (20 juillet 1900) établit le régime de la propriété foncière^ et ses principales prescriptions concernent : 1° l’immatriculation des immeubles et des titres de propriété; 2'’ les transmissions de propriété et les constitutions d’hypothèques et de droits réels sur les immeubles ; les obligations et la responsabilité du conservateur de la propriété foncière; 4® l’immatriculation des immeubles vendus à la barre des tribunaux; 5° le règlement des contestations. Par l’article 98, il est créé à Grand-Bassam, actuellement à Bingerville, une conservation de la propriété foncière.
Le Gode civil a été promulgué à la Côte d’ivoire, et ses dispositions générales sont applicables en matière de propriété.
Institutions de crédit. — Voir Banque de V Afrique occidentale., page 630.
Monnaies. Foids et mesures. — L’administration locale s’efforce de répandre Lusage des monnaies nationales parmi les indigènes. Elle est aidée en cela par. certaines maisons de commerce, notamment la Compagnie française de l’Afrique occidentale, qui ont renoncé à l’utilisation des marchandises d’échange. Toutefois, le système de l’échange est loin d’être abandonné, surtout dans l'intérieur. Le cauvi est employé comme monnaie par les indigènes du haut pays. L’or en poudre, pesé avec des balances, est employé comme monnaie courante. Les évaluations sont basées sur un prix moyen de 3 francs le gramme. Les principales unités usitées sont les suivantes : le ba, ou dé, ou ma, ou takou = 0 gr. 166 ou 0 fr. 50 ; l’aké, 2 grammes ou 6 francs ; l’once, 32 grammes ou 96 francs ; le ta n: 52 grammes ou 156 francs.
Les principales marchandises d’échange sont les tissus, le tabac, la poudre et les armes, les spiritueux et la quincaillerie commune.
Sur les poids et mesures, voir Guinée, page 678.
Louis Desbordes.
TRAVAUX PUBLICS
Le service des travaux publics (V. pp. 93-99) est chargé de la construction et de l’entretien des immeubles appartenant à la colonie, de l’ouverture, de l’entretien et de l’amélioration des voies de communication, de la surveillance et de la direction du service des ports et rades. La flottille locale, pour laquelle un mécanicien européen est entretenu aux frais du budget local, entre en outre dans ses attributions.
Les principaux travaux entrepris dans la colonie ont pour objet la constitution de Bingerville, le port de Petit-Bassam, le warf de Grand- Bassam, le chemin de fer dont il a été question plus haut.
Le décret du 6 juillet 1899 a fixé pour toutes les colonies de l’Afrique occidentale . (autres que l’Algérie et la Tunisie) — la Côte d’ivoire se trouve donc comprise — ■ la réglementation sur la recherche et l’exploitation des mines (V. Sénégal).
LA COTE D’IVOIRE
RÉGIME COMMERCIAL
Tarif douanier et droits divers (V. pp. 105-121). — La Côte dTvoire n’est pas comprise dans les colonies assimilées à la métropole que détermine la loi du 11 janvier 1892. Les droits perçus dans la colonie sont de deux sortes ; 1» taxes de consommation; 2° droits de sortie sur les bois.
Le tarif des taxes de consommation, établi par un arrêté local du 19 juin 1899, a été appliqué en exécution de la convention du 14 juin 1898 intervenue entre la France et la Grande-Bretagne pour la délimitation de leurs territoires dans la boucle du Niger. La taxe est unique pour les produits ou marchandises de toute origine et de toute provenance, consommés dans la colonie, qu’ils y aient été importés, récoltés ou fabriqués. Certaines marchandises cependant en sont exemptées, telles que les instruments, les machines, les matériaux de construction, etc.
Les droits de sortie sur les bois sont perçus sur tous les bois exportés.
Louis Desbordes.
VILLES PRINGIPALES^^^
Bingerville, capitale de la Côte d’ivoire, à l’ouest de Grand- Bassam, au fond d’une baie de la lagune Ebrié. Créée en 1900 (2) par le gouverneur Roberdeau sur un plateau avoisinant le village indigène d’Adjamé, la ville naissante a l’aspect d’une fraîche oasis ou d’un parc haturel aux arbres immenses et touffus, qui étreignent ses rues et ses allées tracées au cordeau. Des eaux de source alimentent les maisons et arrosent les jardins. Une ville basse en bordure sur la baie est réservée aux factoreries et au chemin de fer de pénétration, qui doit avoir un parcours de 280 kilomètres. On a projeté aussi un port à Abidjan, à 10 kilomètres de Bingerville, où l’eau de la baie a une profondeur de 16 mètres. Déjà centre de transit, le chef-lieu administratif de la Côte d’ivoire peut être considéré comme un sanatorium, grâce à son altitude, à la limpidité de ses sources, à l’opulence de ses riants ombrages, à la fraîcheur de la brise marine et à l’installation d’un hôpital. Un poste télégraphique est en communication avec le câble sous-marin.
G-rand-Bassam, ancien chef-lieu de la Côte d’ivoire ; cdt établissement a pour origine un blockhaus érigé en 1843 par le commandant
(1) Population de la Côte d’ivoire : environ 2 400 000 habitants, ainsi répartis par circonscriptions administratives (V. p. 709) : Assinie, 40 000; Grand-Bassam, 62 300 ; Dabou, 103 000 ; Lahou, 25 000; Passandra, 228 000; San Pedro, 93 000; Béréby, 142 500; Cavally, 114500; Indénie, 17000; Bondoukou, 83 000; Baoulé, 1230 000; Bouna, Kong et Odienné, 250 000.
Les Européens sont au nombre d’environ 300.
(2) Le 25 novembre 1900, le gouverneur s’installa à Bingerville, dont un arrêté du !"■ décembre suivant fit officiellement le siège du gouvernement local.
Koutiala