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CHAPITRE

COLONISATION DE LA LOUISIANE. — LA QUESTION DE VOmst. — PREMIÈRES HOSTILITÉS ENTRE LES FRANÇAIS DU CANADA

ET LES ANGLAIS DES Treize Colonies. — l'expulsion des

CACADIENS.

Il y a cent cinquante ans, à Tépoque où allaient commencer dans Tancien et dans le nouveau monde ces luttes sanglantes entre l'Angleterre et la France qui devaient se terminer, en 17G3, par le désastreux traité de Paris, nous possédions un immense empire colonial. Les trois quarts de l'Amérique septentrionale étaient à nous.

Nous avons raconté plus haut les origines de la colonisation du Canada. En 1073, une expédition partie des bords du Saint-Laurent et commandée par un simple négociant de Québec, M. Joliet, s'était dirigée vers le Sud, en suivant les grands lacs et les affluents du Mississipi. Elle s'avança jusqu'à la région où fut fondée, un siècle plus tard, la ville d'origine française de Louisville. On conçoit les difficultés qu'ils avaient dû surmonter, ces hardis enfants de notre vieille France, pour explorer ces pays inconnus, marécageux, coupés de mille rivières, dépourvus de routes, infestés par des troupes de Peaux-Rouges, sans compter les animaux sauvages. Ce n'est que lorsque les provisions et les munitions qu'ils avaient emportées furent com-

plèlement épuisées qu'ils se décidèrent à revenir sur leurs pas, mais non sans avoir pris possession, au nom de la France, de la vallée du Mississipi, à laquelle ils donnèrent le nom de Louisiane.

Huit ans après, Robert Lassalle, recommandé à Louis XIV par M. deFrontenac, gouverneur du Canada, obtenait du gouvernement français le commandement d'une nouvelle expédition, partait de Québec avec une trentaine d'hommes et touchait au golfe du Mexique, après avoir parcouru un espace de mille lieues. Quelques années plus tard, Lassalle périt dans un voyage d'exploration sur les bords du Mississipi. Mais son œuvre fut reprise en 1699 par Yberville, qui, parti lui aussi des bords du Saint-Laurent, conduisit deux cents colons à l'extrémité du Mississipi. Yberville visita le pays où s'éleva plus tard la Nouvelle- Orléans, construisit, à trente lieues du futur emplacement de la Nouvelle-Orléans, un fort qu'il destinait à être le point central de la nouvelle colonie de la Louisiane et qui porta le nom de Biloxi. Yberville, dans un des voyages qu'il faisait en France pour essayer d'intéresser le gouvernement au sort de la Louisiane, mourut de la fièvre. Son frère Bienville lui succéda à la tôte de l'administration militaire de la colonie, qu'il défondit pendant près de quarante ans, avec une indomptable persévérance, contre la jalousie des Anglais, contre l'animosité des Indiens, et aussi, il faut bien le dire, contre l'inintelligence et l'incurie du gouvernement de la métropole.

La tâche était rude : la Louisiane n'avait que de bien faibles ressources, avec sa population blanche de trois ou quatre cents âmes et sa petite armée de cent soixante- quinze hommes, dont soixante-quinze Cana-

diens volontaires. Il fallait lutter continuellement contre les tribus indiennes, qui ne faisaient pas de quartier et qui coupaient en morceaux ou brûlaient à petit feu les Français qui tombaient entre leurs mains. Les Natchez furent écrasés en 1732, puis commença contre les Chickasas une guerre qui ne dura pas moins de sept ans. Bienville quitta la colonie de la Louisiane en 1740. Les établissements français des bords du Mississipi comptaient alors une population de six mille âmes, dont quinze cents nègres. On y avait fait de vastes plantations de riz, de tabac, d'indigo, de cannes à sucre et de cotonniers. Des relations régulières s'étaient établies entre nos deux grandes colonies américaines, celle qui englobait la vallée du Saint-Laurent et celle qui comprenait toute la vallée du Mississipi. Grâce aux efforts courageux de quelques hommes de cœur, pour la plupart d'origine obscure, tels que les Lassalle, les Champlain, les Bienville, nous avions rangé sous nos lois toutes les contrées qui forment aujourd'hui la Dominion du Canada et la meilleure partie de celles qui composent le magnifique domaine des Etats-Unis.

On éprouve un sentiment d'orgueil, en même temps que de poignante amertume, lorsqu'on jette les yeux sur les cartes de l'époque, qui représentent la configuration de l'Amérique du Nord. A l'Ouest, sur le versant du Pacifique et dans le bassin du golfe du Mexique, les Espagnols possédaient la Floride et le pays qu'avait conquis Fernand Gortezet qui avait reçu le nom de Nouvelle-Espagne. A l'Est, étaient renfermées dans un espace relativement étroit les colonies anglaises, composées alors de la Géorgie, de la Caroline, de la Virginie, du Maryland,de la Pensylvanie, du

territoire de New- York et de TAcadie, aujourd'hui Nouvelle-Ecosse, que le gouvernement français avait eu la faiblesse de céder à notre rivale d'outre-Manche lors de la paix d'Utrecht. Tout le reste du continent était français. Notre domination s'étendait le long du Mississipi et des grands lacs, des montagnes Rocheuses aux Alleghanis, du golfe du Mexique aux alentours de la baie d'Hudson. Merveilleux patrimoine que le méprisable Louis XV perdit lâchement.

Mais c'est au Canada, dans la ville de Québec, qu'était le centre de notre influence commerciale et de notre action militaire. C'est là que notre civilisation était bien assise; c'est là que nos mœurs s'étaient répandues, que nous avions fondé un établissement solide et véritablement florissant. L'immense Louisiane, qui, comme nous l'avons dit plus haut, comprenait les fertiles vallées du Mississipi, du Missouri et de l'Ohio, était comme une annexe du Canada auquel elle se reliait par une ligne de postes militaires. Il y avait seulement quelques milliers de Français dans la Louisiane, et ils étaient pour la plupart agglomérés à la Nouvelle-Orléans et dans les environs. Dans le Canada, la mère-patrie avait envoyé cent mille de ses enfants.

Les colons Anglo-Américains de la Nouvelle-Angleterre voyaient avec dépit la prospérité croissante de leurs voisins les Franco-Canadiens. Rivalités de races, haines religieuses, intérêts commerciaux en concurrence, tout contribuait à allumer entre les colons anglais et les colons français de sanglants conflits. Malheureusement les premiers avaient sur les seconds l'avantage du nombre. Les colonies anglaises d'Amérique étaient quinze fois plus peuplées

que le Canada. La victoire devait se mettre tôt ou tard du côté des gros bataillons.

C'est en 1754, sur les bords de l'Ohio, que commença cette guerre implacable entre les Anglais et

les Canadiens qui devait se terminer en 1760 parla capitulation de M. de Vaudreuil à Montréal. Les colons de la Nouvel le- Angle terre convoitaient la magnifique vallée de l'Ohio que nous occupions et où nous avions établi des postes militaires. A leurs yeux, la condition essentielle du développement de l'empire anglais d'Ami^rique i^tait la conquête de

YOuest, de ce pays où, pendant trois cents lieues, coulaient vers le Mississipi, à travers d'immenses terrains vierges couverts d'une herbe plantureuse, les eaux de l'Ohio ou de la Belle-Rivière. Les planteurs de la Virginie résolurent de mettre la main sur ces territoires, et, pour donner à leur entreprise une apparence de légitimité, ils firent octroyer à une association de défrichements qu'ils fondèrent sous le nom de Compagnie de l'Ohio, un acte de concession signé par les agents du gouvernement britannique et autorisant les actionnaires de la compagnie à prendre 600,000 acres de terre, dans la vallée de l'Ohio, au delà de ces monts Alleghanis qui avaient toujours été regardés comme la frontière naturelle des possessions des deux grandes nations occidentales en Amérique.

Mis en possession de cet acte de concession qui donnait un semblant de justice à la spoliation qu'ils avaient préméditée, les Virginiens prirent toutes les précautions qu'ils croyaient nécessaires pour triompher de la résistance à laquelle ils s'attendaient de la part des Canadiens. Se sentant soutenus par les quinze cent mille habitants des Treize Colonies anglaises d'Amérique, ils essayèrent encore d'avoir pour alliés les peuplades sauvages du sud des grands lacs, les Delawares, les Miamis, les Mingos et même la puissante confédération des Iroquois; ils réussirent en effet par des présents de poudre et d'eau-devie, à décider quelques-uns de ces Indiens à se joindre à eux.

Bientôt la compagnie de l'Ohio ouvrit une route à travers les défilés des Alleghanis et envoya des ouvriers pour construire un fort à la sour^ e de la.

rivière de l'Ohio. Les Franco-Canadiens répondirent immédiatement à cette entreprise en élevant de leur côté un fort à l'endroit où se trouve aujourd'hui la

ville de Pittsburg La nouvelle de la construction d'une fortere se française sur le torntuire qu ils convoitaient excita au plus haut point la rolere des Virginiens. Ils résolurent de brusquer les choses et le S8 mai 1754 un régiment de volontaires américains

commandé par un jeune homme de vingt-deux ans, dont le nom allait bientôt devenir célèbre, Georges Washington, descendit dans la vallée de TOhio. Le corps expéditionnaire, précédé par une bande de sauvages Mingos, surprit les trente ou quarante Canadiens qui occupaient le fort Duqmsne, Tous furent tués ou faits prisonniers. Mais quelques jours après, Washington, cerné à son tour par Jumonville et six cents Canadiens dans le fort de la Nécessité, était obligé de capituler. La capitulation accordée à Washington et à ses compagnons fut d'ailleurs honorable. Le jeune chef des milices virginiennes obtint le droit de se retirer librement et ne prit point rengagement de déposer les armes. L'année suivante, il se joignit avec ses volontaires à deux régiments envoyés d'Angleterre et commandés par le général Braddock.

L'armée anglo-américaine rencontra près du fort Duquesne, au milieu des bois qui s'étendaient sur les rives de la Belle-Rivière ou Ohio, une troupe composée de mille à douze cents hommes, canadiens et Peaux-rouges, alliés de la France. On se battit furieusement à l'arme blanche. Les Anglais furent écrasés et perdirent les deux tiers de leurs hommes. Malheureusement, deux mois après la bataille de la Belle- Rivière, le 11 septembre 1755, le baron de Dieskau, qui avait été investi du commandement en chef des forces canadiennes, se faisait battre sur les bords du lac Saint-Sacrement, qui se déverse dans le lac Champlain.

En Europe la paix officielle durait toujours. Depuis deux années, le sang anglais et le sang français rougissaient la vallée du Saint-Laurent et les rives de* rOhio. Louis XV voulait l'ignorer. Il refusait môme de

prendre connaissance des dépêches qui lui annonçaient que l'Angleterre, au mépris des traités, envoyait sans cesse en Amérique des vaisseaux chargés de troupes et que bientôt nos héroïques colons canadiens allaient être écrasés sous le nombre. Honteuse

incurie qui voue le nom de cet indigne roi à l'exécration de tous les Français.

Louis XV n'avait môme pas eu le courage el le patriotisme de protester contre l'odieuse déportation des Acadiens accomplie par l'Angleterre au moment où s'ouvraiciit les hostilités sur les bords de l'Ohio. On sait que par le traité d'Utrecht, qui avait terminé la guerre de la succession d'Espagne, la France avait

cédé à TAngleterre la fertile Acadie, en même temps que les contours'de la Baie d'Hudson. En abandonnant à nos rivaux d'Outre-Manche cette belle contrée, que les Anglais se sont empressés de débaptiser et à laquelle ils ont donnné le nom britannique de Nouvelle-Ecosse, Louis XIV avait stipulé formellement que les droits et les propriétés de ses anciens sujets seraient repectés. Pendant un demi-siècle, les Anglais administrèrent cette population sans avoir rien à lui reprocher, rien, que Tamour qu'elle gardait pour la France. C'était encore trop aux yeux des Anglais. Ils résolurent de se débarrasser des Acadiens et prirent, pour arriver à leur but, un moyen absolument barbare.

Dans le cours de l'année 1755, les soldats de l'armée britannique entourèrent les villages des Acadiens, les livrèrent aux flammes, chassant à coups de crosse de fusil les malheureux qu'ils renfermaient. Puis ils les entassèrent demi-nus sur leurs vaisseaux comme ils auraient fait d'un vil bétail, et les jetèrent sur les côtes de la Virginie et de la Caroline sans prendre même la peine d'assurer leur subsistance. La plupart des Acadiens périrent de misère et de chagrin. Ceux qui survécurent, ne voulant point rester au milieu de leurs bourreaux, s'acheminèrent à travers la vallée du Mississipi vers la Louisiane. Là au moins était le drapeau de la France ! Là, ils entendraient parler la langue! de leur ingrate et chère patrie d'origine. La moitié des infortunés voyageurs périrent dans les marais du Mississipi, sous les flèches des Indiens ou à la suite des privations qu'ils endurèrent. Naturellement les Anglais ne leur avaient donné ni provisions, ni armes, ni munitions. Les plus robustes parmi les

émigrants Acadiens arrivèrent jusqu'à la Louisiane et s'établirent sur les bords du Mississipi, dans un vaste terrain qui prit le nom de côte des Acadiens.

Comme nous le disions plus haut, l'atroce conduite des Anglais vis-à-vis des Acadiens, qui avait excité des idées de haine et de vengeance bien compréhensibles chez nos colons du Canada et de la Louisiane, avait laissé Louis XV complètement insensible. Il suffisait au descendant de Henri IV, au prince qui gouvernait « le plus beau royaume du monde après celui des cieux » de se vautrer dans les orgies de Versailles. Quant aux affaires, il les laissait aller comme elles pouvaient, c'est-à-dire fort mal. Que lui importait ? Après lui, le déluge! Le déluge vengeur est venu en effet : Trente ans après les événements du Canada, la Révolution emportait dans son cours furieux, irrésistible, le trône des Bourbons et bien d'autres choses avec lui.

Enfin, unedernière insulte des Anglais mit Louis XV dans l'impossibilité de garder plus longtemps son attitude inerte et égoïste. Au printemps de 1736, sur un ordre de l'Amirauté britannique, les marins anglais fondirent subitement, sans déclaration de guerre, sur nos navires de commerce et ramenèrent dans les ports de la Manche trois cents bâtiments français montés par dix mille hommes d'équipage. L'Angleterre s'est montrée coutumière de ces guetapens, mais celui-là dépasse tous les autres en audace et en cynisme.

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