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CHAPITRE m

MONTCALM ARRIVE AU CANADA. — CAMPAGNE DE 1756. — PRISE DU FORT CUOUAGUEN. — LES PEUPLADES INDIENNES DU CANADA.

Cinq jours avant la rupture officielle de la paix avec l'Angleterre, le 11 mai 1756, Montcalm débarquait à Québec, avec le titre de commandant en chef des troupes françaises dans l'Amérique septentrionale. Le nom de ce grand homme de guerre est resté le plus populaire, le plus honoré de ceux que les Canadiens d'origine française prononcent encore aujourd'hui avec amour. Montcalm avait des qualités militaires égales, si ce n'est supérieures à celles des Hoche, des Marceau, des Desaix. Comme eux, il consacra toute sa vie au devoir. Comme eux, il avait dans le cœur le culte ardent de la patrie française. Comme eux, il mourut dans toute la force de la jeunesse. Est-il vrai que ceux qui sont aimés des dieux meurent jeunes?

Le marquis Louis-Joseph de Montcalm était né le 2S février 1712 au château de Candiac, près de Nîmes. D'une intelligence précoce, il avait terminé ses études à quatorze ans. 11 entra dans l'armée, où il continua à apprendre les langues vivantes et à lire dans les textes latins et grecs l'histoire des grands capitaines de l'antiquité. Montcalm était un lettré

comme César; il n avait pas moins que Im le coup d'œii militaire, et plus dune foi'i dans le coui-i de ces immortelles rampdg:nes du Canada où il lutta

contre les Anglais dix fois supérieurs en nombre à ses soldats, il aurait eu le droit de dire com.ne l'imperator romuin : « Veni, vidi, vici. »

Hontcalm lit ses premières armes sous le maréchal de Berwick; il prit part ensuite à la guerre de la

succession d'Autriche. En Italie, où il fut envoyé plus tard, il commanda le régiment d*Auxerrois-infanterie. A la bataille de Plaisance, il rallia deux fois ses soldats sous un feu terrible et reçut cinq coups de sabre. A peine guéri, il prit part à l'affaire du col d'Exilles où il fut de nouveau grièvement blessé. Il était de ces soldats héroïques, qui, par un privilège spécial, ont dans les veines le sang de dix hommos ordinaires et sont toujours prêts à le répandre jusqu'à la dernière goutte pour le service de la patrie.

Il avait épousé la petite nièce de Talon, qui fut le véritable fondateur de l'administration royale du Canada; il en avait eu dix enfants; dans ce temps-là, on se mariait jeune en France et Ton ne redoutait pas d'avoir une nombreuse famille.

C'est le 3 avril 1756 que Montcalm s'était embarqué à Brest, sur la frégate la Licorne pour se rendre en Amérique. L'escadre française dont la Licorne faisait partie portait 3800 hommes de troupes. Parmi les officiers se trouvaient le célèbre Bougainville et le chevalier de Lévis, qui fut depuis maréchal de France.

A peine débarqué, Montcalm débuta par un coup de foudre. Les Anglais avaient construit, sur la côte méridionale du lac Ontario, un fortnommé Chouaguen ou Oswego, dont ils comptaient se faire un point d'appui formidable pour enlever aux Français le monopole du commerce des Grands Lacs et couper les communications de Québec avec les postes de l'Ohio et la colonie de la Louisiane. Avec le coup d'oeil du génie, Montcalm sentit que c'était là le point où il fallait frapper. Résolu d'enlever Chouaguen, il commença par opérer une diversion pour attirer d'un

autre côté le gros des forces ennemies. Il se transporta sur le lac Champlaîn, entraînant à sa suite i'armée anglaise de douze mille hommes, qui s'était concentrée à Albany. Puis partant seul et voyageant jour et nuit, h franc étrier, il fait cent lieues avec une rapidité inouïe et va prendre le commandement de trois mille hommes qu'il a rassemblés mystérieusement, quelques jours avant, au nord du lac Ontario, presque en face de Chouaguen, dans le fort de Frontenac. Immédiatement il franchit à la tête de cette troupe le lac Ontario, et attaque le fort de Chouaguen défendu par deux régiments anglais formant un effectif de près de deux mille hommes et disposant de cent vingt pièces de canon. Le fort fut enlevé et la garnison du fort tomba entre les mains des trois mille soldats français et canadiens de Montcalm. L^ 21 août, Montcalm partait pour rejoindre le chevalier de Lévis sur les bords du lac Saint-Sacrement. Il avait rasé le fort anglais, et il emmenait dix-huit cents prisonniers,dont quatre-vingts officiers, cent vingt pièces de canon, cinq drapeaux, six grandes barques et des provisions pour trois mille hommes pendant un an. C'était brillamment inaugurer la guerre du Canada.

Le hardi coup de main de Chouaguen eut du retentissement dans toute l'Amérique du Nord et frappa les Anglo-Américains de terreur et les populations indigènes d'admiration : beaucoup de sauvages, qui jusqu alors avaient observé la neutralité entre les deux nations aux visages pâles qui se disputaient les forêts et les lacs du Nouveau-Monde, proposèrent leur alliance aux Français. Montcalm s'empressa d'accepter le concours des peuplades de Peaux-Rouges,

qui, au bruit de ses exploits, avaient envoyé des ('émissaires pour lui offrir leur alliance. Il sentait que l'appoint dos Indiens lui était nécessaire pour soutenir la lutte inégale qu'il avait entreprise et contrebalancer un peu l'écrasante supériorité numérique dos Anglais. Il ne faut pas oublier que lorsque la France envoyait en Amérique une compagnie, l'Angleterre y envoyait un régiment. Montcalm n'eut jamais à sa disposition plus de sept à huit mille hommes de troupes régulières, soldats et marins, pour lutter contre toutes les forces ang'aises qui, au cours de la campagne , atteignirent le chiflre de soixante mil e hommes. Pour apprécier les ressources qae les deux armées ennemies pouvaient (irer du sel dont des se disputaient la possession, il sutntde rappeler que 'e Canada français ne renfermait pas, en 1(50, cent mi;Ie colons, tandis que les treize colonies ungto-américaines contenaient unepopu'ation de plus de quinze cent mille âmes.

Le moment est venu do faire une description rapide tli! l'organisation de ces tribus de Peaux-Rouges, qui jouèrent un rôle important dans l'histoire de la grande et suprême lutte dos Anglais contre les Français sur les bords des grands lacs et sur les rives du Saint-Laurent.

Les Indiens qui habitaient l'immense territoire s'étendant dans la vallée du Saint-Laurent, etauxquela leur teint cuivré a fait donner le nom de Peaux- Kouges, étaient divisés en trente ou quarante peuplades. Au point de vue ethnographique, on peut considérer que ces diverses tribus rivales et souvent fnnemies appartenaient à la même famille. Au point du vue de la linguistique, elles se partageaient en

deux grands rameaux, l'un parlant la langue algon-

quine, l'autre ayant pour idiome la langue huronne.

Les principaux peuples du groupe algonquin

étaient les Algonquins, les Ottawais, les Nipissings,

répandus sur les rives septentrionales du Saint-Laurent, les Micmacs ou Souriquois, qui habitaient à l'emboucbure du fleuve, et plus au sud les Miamis ou Illinois.

Le BecoDd groupe comprenait les Hurons, campés

dans les environs du grand lac qui a gardé le nom de lac Huron, et les Iroquois, dont le territoire s'étendait entre les lacs Ontario et Champlain.

Toutes ces populations sauvages avaient des goûts belliqueux, un superbe mépris de la mort et une haine féroce de Tétranger. Elles firent aux Français, quand ils entreprirent la conquête de leur pays, une guerre acharnée. Parmi les premiers colons qui s'aventurèrent à travers les forêts qui ombrageaient les rives du Saint-Laurent et les bords des grands lacs, nombreux furent ceux qui tombèrent sous la hache des sauvages, sous le terrible tomahawk. Ce ne fut qu'au commencement du dix-huitième siècle, après l'extermination presque complète des Ilurons et des Algonquins, qu'ils se décidèrent à déposer les armes et que leurs chefs vinrent à Québec fumer, avec les officiers français et les notables Canadiens, le « calumet de paix ».

Les Iroquois étaient ceux qui avaient le moins souffert pendant les guerres que les sauvages eurent à soutenir contre les colons français. Ce fut parmi eux que Montcalm trouva ses plus fidèles auxiliaires.

Par ce nom d'Iroquois, on désignait une puissante confédération de cinq nations, qui s'étendait, comme nous le disions plus haut, sur les bords de l'Ontario. Nous ne citons pas les noms barbares des cinq nations iroquoises, pour ne pas écorcher les oreilles de nos lecteurs. L'organisation politique des Iroquois était presque républicaine. Chaque nation était subdivisée en clans. Chaque village se gouvernait lui-même, par ses propres chefs, aucune distinction héréditaire n'étant admise dans la confédération iroquoise. Les

chefs étaient nommés dans les assemblées populaires, suivant leurs mérites individuels, leur courage et leur éloquence. Ils se vantaient Qux-mêmes de joindre la férocité du tigre à la finesse du renard. Ils tendaient aux Français des embuscades à travers leurs épaisses forêts et scalpaient impitoyablement les malheureux qui tombaient entre leurs mains. Parfois, par un raffinement horrible de cruauté, après avoir enlevé à leurs prisonniers la peau du crâne, ils coiffaient les malheureux mutilés avec une sébile remplie de sable brûlant, qui arrêtait Teffusion du sang et prolongeait de plusieurs heures leur supplice.

Les Iroquois avaient cependant une demi-civilisation. A la différence des Algonquins, qui ne vivaient que de la chasse et de la pèche, les Iroquois menaient dans leurs wigwams, qu'ils remplacèrent plus tard par des cabanes d'écorce, une existence sédentaire. Ils labouraient la terre avant Tarrivée des Français et apprirent d'eux avec assez de facilité des procédés de culture plus perfectionnés que ceux qu'ils avaient jusqu'alors mis en usage.

En débarquant en Amérique, Montcalm savait déjà de quelle utilité pouvaient être pour lui ces guerriers indiens d'une bravoure héroïque, indisciplinés, mais ayant des sens subtils et habitués à se battre dans les forêts et les montagnes du Canada. Il rechercha leur alliance, les flatta, les caressa, au point d'adopter leur costume national, de parler leur langage, de prendre, dans ses entretiens avec eux, leurs allures graves et compassées. Ainsi Alexandre-le-Grand prenait les vêtements des Perses et Napoléon P', en Egypte, faisait des professions de foi musulmanes. Tel a été le système politique de tous les grands conque-

rants. Le meilleur moyen d'imposer aux races inférieures les mœurs et ta civilisation des races supérieures, r est de paraître accepter les leurs. On feint d'adoptei leurs usages pour pou\oir mettre la main sur elles et leur mieux imposer ta volonté.

Éblouis, comme nous l'avons dit, par le prestige dont Monlcalm était entouré depuis la prise du fort Chouaguen, les Indiens se rangèrent en grand nombre BOUS les drapeaux du jeune commandant en cïef des

troupes franco anad nn G au aff d n nt les é la eu s de a pet 1 a n é 1 h n de

guerre des Français n, selon l'expression des Anglais, Il aurait été impossible h Montcalm de trouver de

meilleurs guides pour ses soldats à travers les forêts canadiennes, do meilleurs pilotes pour ses barques de guerre sur les eaux des gnuids lacs.

A partir de l'airaire de Chouaguen, nos troupes comptèrent toujours dans leurs rangs deux ou trois mille et parfois jusqu'à cin<| ou six mille de ces

« chiens de guerre » que les Anglo-Américains traitaient avec le plus profond mépris et qu'ils essayaient d'exterminer en les eni\Tant d'eau de feu, quand la poudre ne faisait pas assez vile son ofiice. Il était du reste assez naturel que les peuplades indiennes eussent plus de sympathie pour les Français, qui les traitaient avec humanité et qui avaient vis-à-vis d'eux les procédés qu'ils auraient pu avoir vis-à-vis de leurs égaux, que pour les Anglais, qui les regardaient comme des animaux malfaisants qu'on cherche à faire disparaître par tous les moyens possibles.

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