‹ Les colonies perdues [microforme]Chapitre 28 sur 88 · CHUTES DU NIAGARA · texte numérisé non relu

CHUTES DU NIAGARA

LE CANADA. ‘ 83 Compagnie du Canada. La Compagnie faisait venir de France des marchandises qu'elle vendait aux colons ; ceux-ci, de leur côté, ne pouvaient vendre leurs pelleteries qu'aux agents de la compagnie. Il arriva ce qui était facile à prévoir : la Compagnie n'importait au Canada que les produits de qualité inférieure, qu'elle vendait très cher aux colons et aux Indiens, tandis qu'elle ne voulait acheter qu'à bas prix les produits que la colonie pouvait fournir. Ce n’était pas un aiguillon pour l’activité et l’industrie des habitants. Les commerçants canadiens se dégoùtaient du travail et préféraient courir le pays et se consacrer à la chasse et à la guerre. Quant aux Indiens ils prenaient l'habitude de trafiquer avec les Anglais, qui leur faisaient des conditions meilleures que la Compagnie. Le Canada ne commença à étendre son commerce que lorsque la Compagnie eût été dissoute, en 1721, après la chute de Law et la débâcle de la fameuse affaire du Mississipi, l'Union générale du dix-huitième siècle.

Le défaut de libertés provinciales et municipales dans notre ancienne colonie du Canada était complet. Cétaient les intendants qui gouvernaient et administraient, et l’on a pu voir par l'exemple de Bigot, dont nous avons parlé dans les pages précédentes, que leur administration non seulement était oppressive, mais en outre n'était pas toujours honnête. Quand Bigotrentra en France, après la reddition de Montréal, le conseil d'Etat rendit un arrêt pour constituer, sous la présidence du préfet de police, M. de Sartines, une commission de magistrats ayant mission de juger les auteurs des prévarications commises au Canada. Bigot el son subdélégué furent bannis à perpétuité ct durent

restituer douze millions, qu’ils avaient volés pendant leur carrière administrative.

N’exagérous rien : si certains hauts fonctionnaires de l’intendance, tels que Bigot, se rendirent coupables de scandaleuses concussions, il y eut sous l’ancienne monarchie beaucoup de fonctionnaires d’une irréprochable probité et d’une haute intelligence. Il y en eut même qui furent aussi libéraux qu’on pouvait l'être dans ce temps là. Champlain et plusieurs administrateurs formés à son école rendirent dans le Canada d’inappréciables services. Mais ils ne pouvaient corriger les défauts des institutions de l’époque, et ces institutions étaient un obstacle presque invincible aux progrès agricoles et industriels. M. Leroy-Beaulieu dans son livre De la colonisation a très bien montré que la monarchie française, en constituant la propriété au Canada sous le régime féodal, a tari la principale source des richesses que promettait la colonie. On sait comment se faisait l’œuvre de la colonisation : on accordait à des gens de noblesse d'immenses étendues de terres pour être possédées à titre de seigneuries. Ces terrains, les seigneurs les recédaient le plus souvent par parcelles et en roture à des naysaus, mais en les grevant de charges et de redevances féodales. Le seigneur qui avait ainsi aliéné sa terre en roture avait droit non-seulement à une rente annuelle, mais encore à une redevance seigneuriale en cas de mutation, vente ou toute autre cause. D’autres institutions du moyen-âge, telles que le four et le moulin banal avaient été transportées dans la Nouvelle-France.

Les paysans ne se souciaient pas de prendre des terres incultes et de les défricher pour-avoir à supporter de pareilles charges. Il ne venait pas d’agricul-

teurs de France ; des terrains fertiles restaient stériles. Si les classes rurales, en France, avaient pu espérer trouver sur les bords du Saint-Laurent, au lieu de l’oppression qui pesait sur elles dans le territoire métropolitain, légalité des conditions, la liberté et la sécurité des propriétés, il est probable qu'un vaste courant d'émigration se serait produit et que le Canada se serait peuplé aussi rapiemeni que la Nouvelle-Angleterre. Mais pourquoi le paysan français se serait-il expatrié, avec la perspective d’être écrasé dans le Nouveau-Monde, comme il l'était dans l’ancien, par les institutions surannées des droits seigneuriaux, censives, droits de rs” at, moulin banal, etc? Comment ? Dans un pays dix fois grand comme la France et qui n'avait qu'une population blenche de quelques milliers d'âmes; dans un pays où ie gouvernement aurait dû donner pour rien des terres exemptes d'impôts à tous ceux qui avaient deux bras pour travailler, par une aberration étrange on avait tout combiné de manière à mettre des entraves à la constitution de la petite propriété !

Telle était la politique coloniale de la France sous l’ancien régime. Adam Smith a bien vu les causes qui ont arrêté l'extension de l’agriculture dans les dépendances françaises d'outre-mer, quand il a écrit les lignes suivantes : « Dans les colonies de la France, si une partie quelconque d’un bien noble ou tenu à titre de fief est aliénée, elle reste assujettie pendant un certain temps à un droit de rachat ou de retrait, soit envers l'héritier du seigneur, soit envers l'héritier de la famille, et tous les plus gros domaines du pays sont tenus en fief, ce qui gêne nécessairement les aliénations. Gr, dans une colonie nouvelle, une grande

propriété inculte sera bien plus promptement divisée par la voie de l’aliénation que par celle de la succession. La quantité et le bon marché des terres sont les principales sources de la prospérité rapide des colonies nouvelles. Or, la réunion des terres en grandes propriétés détruit par le fait et cette quantité et ce bon marché. »

Adam Smith mettait le doigt sur la plaie. Il aurait pu opposer à la constitution aristocratique et despotique du Canada,qui n'avait au moment de l'annexion à l'Angleterre qu'une population blanche de 80,000 âmes, l'organisation libérale et démocratique des colonies anglo-américaines, qui à la même époque avaient plus de 1,500,000 habitants. A la différence du Canada, les colonies anglaises de l’Amérique du Nord s’administraient elles-mêmes, au moyen d’assemblées locales, et, sous la surveillance de la métropole, jouissaient toutes d’une très grande liberté, d’une quasi-autonomie; leur constitution économique ne servit pas moins les progrès de la colonisation que leur constitution politique; chez les Anglo-Américains, le mode d'appropriation des terres était tout autre que chez les Canadiens. Les substitutions, les majorats, les privilèges et les droits seigneuriaux leur étaient inconnus. Les colons du Massachussets, de la Pensylvanie, de la Virginie ne risquaient point, quand ils défrichaient des terres, de se heurter contre les grands domaines inaliénables et inutiles aux mains de quelques familles de la noblesse. Partout où ils se portaient, ils trouvaient des terres, qu'il leur était loisible d'occuper moyennant une rente annuelle très minime ou un prix excessivement modique une fois payés#On avait bien constitué de grandes propriétés; mais les terres

qui en faisaient partie furent vite morcelées. Les Anglo-Américains n'auraient jamais voulu supporter rien qui ressemblât à une organisation féodale de la propriété. Ce n’est pas d'aujourd'hui que la démocratie coule à pleins bords dans le Nouveau-Monde anglosaxon.

Si la démocratie avait coulé même par de petits ruisseaux, qui plus tard seraient devenus de grandes rivières dans le Nouveau-Monde, peut-être Montcalm, même abandonné par le gouvernement de la métropole, aurait-il trouvé sur le sol même du Canada des éléments de résistance suffisants pour pouvoir repousser l'invasion anglaise.

La constitution féodale de la propriété n’a pas été, d'ailleurs, Je seul obstacle aux progrès de la culture, dans notre belle colonie de la Nouvelle-France. Une autre cause a contribué à frapper de stérilité une grande partie des terres du bassin du Saint-Laurent. Nous voulons parler de la grande situation qui y a été faite au clergé. Le roi de France. fils aîné de l'Église, croyait bon de donner la haute main, dans nos colonies, aux ordres monastiques de toute espèce. Les Jésuites surtout étaient très protégés; sous l'impulsion du gouvernement, beaucoup de gens influents s’accoutuinèrent à regarder les établissements coloniaux comme un moyen de prosélytisme religieux. On s’intéressa moins au développement du commerce qu'aux conquêtes des missionnaires. On songea bien plutôt à convertir les Indiens au catholicisme qu’à ouvrir de nouveaux débouchés à nos trafiquants. La noblesse française fit de grands sacrifices d'argent pour l’établissement'et la dotation de couvents. De là l’extension de la main-morte, qui fut bientôt en possession

des meilleures terres. Or, on sait que les biens de main-morte sont une entrave aux progrès de l'agriculture. Le grand nofbre des ecclésiastiques établis dans le Canada rendit la dime plus pesante : or, la dîme, comme tout impôt foncier, arrête le défrichement. On peut donc dire que le grand nombre et la richesse excessive des missionnaires et des congrégations religieuses au Canada ont beaucoup nui au développement de la colonisation. — Nous ne parlons qu'au point de vue agricole. Loin de nous la pensée de nier l'esprit d'entreprise et d'humanité des membres du clergé canadien, qui se sont distingués par leurs vertus et par leur intelligence et qui, au point de vue moral, ont rendu de grands services à la cause de la civilisation dans l’Amérique du Nord.

Tout ce que nous venons de dire sur le régime auquel le Canada était soumis avant la conquête britannique explique pourquoi la colonie a végété et pourquoi les progrès de l’agriculture notamment y ont été beaucoup moins rapides que dans les possessions anglo-américaines. Les Franco-Canadiens se signalèrent, comme nous l'avons vu, par leur courage et leur héroïsme. Mais ces efforts furent dépensés en pure perte. Il aurait été moins glorieux peut-être. pour eux, mais à coup sûr plus pratique de défricher le Canada et de le mettre en culture que de semer de forteresses servant de refuge à des soldats et à des chasseurs les immenses régions qui forment les bassins du Saini Laurent et de l'Ohio. Au lieu de parcourir tout le continent nord-américain à la recherche des pelleteries et du gibier, les Krançais auraient dû, s'ils avaient vouiu fonder un établissement solide et durable, faire des routes dans leur colonie du Canada,

exploiter les forêts, fonder des villes, cree es marchés. Sous ce dernier rapport, presque tout était encore à faire dans les vastes fégions qu'arrose le Saint-Laurent, lorsque la capitulation de Montréal les livra aux Anglais. C’est ainsi que tout concourut à ajouter à l’infériorité de nos dépendances d'Amérique et qu'elles finirent par nous échapper, la vallée de l'Ohio après l’Acadie, la Louisiane après le Canada, sans qu'il nous soit resté un pouce de terre sur ce continent, dont les premiers nous avions fouillé les profondeurs.

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