M"® DE POMPADOUR
est d'autant plus extraordinaire que le succès de l’entreprise avait, dès les premières années, sauté aux yeux de tous. Louis XIV lui-même, probablement poussé par le grand Colbert, l’homme le mieux fait pour comprendre ces expéditions lointaines et riches
d’avénir, avait décrété que la noblesse ne dérogeait pas entrafiquant sous l’égide de la Compagnie, que le gouvernement s’engageait, d’ailleurs, à soutenir par la force, si les circonstances l’exigeaient.
La première chose qui sauta aux yeux de Dupleix, à son arrivée dans les Indes avec un titre quasi-officiel, ce fut le peu de souci qu'on avait de tirer parti des ressources sans pareilles, inépuisables, d'un pays à peine exploité. Jusqu'alors on s'était contenté de faire passer en Europe les produits de l'Inde, mais sans la moindre réciprocité, sans le moindre commerce d'échanges. Les hommes capables ne manquaient cependant pas, dans le personnel de la Compagnie; mais, nous l'avons déjà dit, leur action était limitée. Fondés de pouvoirs, en quelque sorte, mais sans initiative personnelle, ils exécutaient des ordres et s’en tenaient là. Ce qu’on léur recommandait de la métropole, c'était une extrême prudence et le souci constant de ne plus froisser des voisins entreprenants et patients, hardis, quoique timorés parfois en apparence, les Anglais, qui recueillirent l'héritage de Dupleix et n’ont rien trouvé de mieux, pour conquérir et soumettre l'Inde, que de mettre à exécution les plans qu'il avait conçus. De
Plus on y regarde de près, plus on reconnaît la similitude des causes qui se coalisèrent, grâce à l’insouciante complicité d’un gouvernement abâtardi, pour nous faire perdre les deux colonies qui sont aujourd’hui les deux plus beaux fleurons des possessions anglaises. On ne peut s'empêcher, quand on passe, à Londres, dans ce fameux Trafalgar-Square, où toutes nos défaites sont inscrites avec une superbe sans pareille, on ne peut s'empêcher d’éprouver un
sentiment de révolte contre ceux qui nous valurent ces humiliations. Les plaques et les inscriptions se succèdent, à la mémoire des soldats qui nous chassèrent du Canada et de l'Hindoustan. Seulement, ce que les plaques se gardent bien de dire, c'est que la victoire était facile et assurée d'avance. Les Anglais, d'ailleurs, excepté sur mer, n’ont jamais vaincu que comme cela, et, pour eux, la bataille de Québec n'est pas un exploit plus brillant que Waterloo.
Ce qu'il y a de véritablement admirable, dans ces drames historiques, il faut se hâter de le dire et ne jamais cesser de le répéter, ce sont les hommes, les nôtres, qui, abandonnés à eux-mêmes, sans autres ressources que leur indomptable énergie, tiennent en échec les forces les mieux organisées, les armées les mieux entretenues, les mieux équipées, entourées de toutes les sollicitudes de la métropole, et succombent sous le nombre, qu'il est temps de ne plus confondre avec le destin. L'histoire ne se paie pas de mots; elle est la grande et la seule justicière du passé, et c'est son réquisitoire impartial qu’il faut entendre, quand il s’agit de voir clair dans les événements.
Eh bien, c'est le triste gouvernement de Louis XV qui restera, devant la postérité, seul responsable de la perte des Indes et du Canada. Non seulement les hommes funestes qui perdaient alors la France et la menaient aux abîmes ne voulaient rien comprendre à la grandeur de leur pays; au fond, ils étaient même systématiquement hostiles à cette expansion nationale, à ce rayonnement de la France sur l'univers, et ils abandonnaient Montcalm comme Dupleix, sans se douter que les habits rouges s’emparaient de l'héritage, considéraient nos défaites faciles comme d’'im-
menses victoires et poussaient leurs hurrahs de triomphe sur la ruine du nom français, pendant que Mme de Pompadour jonglait avec des oranges.
Immenses, en effet, ces victoires, qui donnaient à l'Angleterre deux colonies sans pareilles, sans que, dans l'entourage du roi,un tressaillement se fit sentir, à l'idée de tant d'héroïsmes si vainement dépensés.
Si grand que doive toujours être le sang-froid de l'historien, ce n'est pas sans révolte qu’il enregistre de pareils faits. Montcalm et son génie militaire annibilés par les gouverneurs et contrecarrés par les criminelles dilapidations des intendants; Dupleix trainé devant les tribunaux, ruiné par cette compagnie des Indes à laquelle il voulait faire don d’un empire, voilà l'histoire de la colonisation française, sous le règne de Louis XV. Ici, les récriminations seraient vaines, peut-être déplacées, mais il est permis de faire ressortir la grande physionomie de ces deux hommes, qui, seuls, aux prises avec l’indifférence et l'edversité, ne désespérèrent jamais et ne cessèrent delutter que frappés, l’un par la mort, l’autre par la calomnie, On vient de voir ce que fut Montcalm; la simple exposition des faits montrera ce qu'était Dupleix et ce qu'aurait pu faire un pareil homme, si la monarchie déjà croulante avait eu la force ou seulement la volonté de le seconder.
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