A LA COUR D'UN RAJAH
En quelques mots, que voulait Dupleix? Une chose bien simple: profiter de la décadence de l'empire mogol pour implanter l'influence française, faire dans l'extrême Orient une France orientale, ce qu'est aujourd'hui l'Inde anglaise. Jamais entreprise ne fut plus hardie, mieux combinée ; jamais projets ne furent plus grandioses. Et tout cela devait échouer, grâce à l'indifférence de la métropole, aux térreurs folles de la Compagnie, au concours si chèrement payé de La Bourdonnais, grâce enfin à cette foule de circonstances fâcheuses qui se dressent presque toujours devant les hommes de génie, comme pour leur faire expier leur supériorité.
L'histoire de ces circonstances fatales, la plupart du temps suscitées par des hommes incapables de le comprendre, est l’histoire même de Dupleix. On tient pour rien, ou presque, l'impulsion nouvelle qu'il a su donner au commerce, la marine qu'il crée de toutes pièces, pour établir un service de relations commerciales continues avec la Chine et le Japon. Il est vrai que ces innovations datent de l'heure où il fut choisi comme gouverneur de Pondichéry, c’est-à-dire élevé au poste le plus élevé de la Compagnie, qui lui permettait de songer aussitôt à la réalisation de ses projets, tout en sachant que l’Angleterre, établié dans le Carnatic, maîtresse de Madras, ne le laisserait point faire, et qu’une guerre s’ensuivrait, dès le début de son entreprise. D'ailleurs, dans ses plans parfaitement conçus, il avait tablé sur cet inévitable conflit et ne s’en inquiétait point outre mesure.
Son idée principale, l’idée maîtresse de ses projets, était d’éblouir, par son faste, les princes indiens, et de commencer par marcher sur le même rang que ces
sortes de seigneurs féodaux qui regardaient les marchands européens du haut de leur opulente indolence et les toléraient, sans les respecter ou les craindre. Cet état de choses devait surtout disparaître, et au plus tôt, et Dupleix trouva, dans les archives de la Compagnie, les moyens de marcher l'égal des nababs et des rajahs. Un des historiens les plus complets de Dupleix, M. Tibulle Hamont, raconte ainsi le fait dans un livre remarquable qui, en même temps qu'une histoire exacte, est une juste et tardive apologie.
« Avec sa connaissance du caractère hindou, dit-il, Dupleix comprit que la première condition pour réussir c'était de se présenter, non comme un marchand, mais comme un officier du grand Mogol; en un mot, comme l’égal de ces orgueilleux feudataires. Pour entrer dans le divan, Dupleix va donc se revêtir des insignes du pouvoir hindou, et, par bonheur, il n’a qu'à les ramasser dans les archives de la Compagnie. L'empereur de Delhi avait naguère octroyé le titre de nabab à l'intelligent Dumas (1), qui avait habilement posé des bases pour les interventions futures. Ce titre, que le paravana déclarait transmissible aux successeurs de Dumas, Dupleix le reprend avec toutes les prérogatives qui y sont attachées, et il affecte de s’en parer avec une ostentation et un luxe qui frappent l'esprit des indigènes, tout en excitant quelques railleries parmi les Français. Il se fait rendre, à Pondichéry, les honneurs qu'à Arcate on décernait au nabab, et pour en imposer davantage aux Hindous, pour se montrer dans tout l'appareil d'un
(1) Un des prédécesseurs de Dupleix.
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« prince asiatique, il entreprend un voyage au Ben- « gale, pour s’y faire reconnaître comme nabab de « Pondichéry. Après les fêtes, qui furent magnifiques, « Dupleix, dans l'espoir de flatter les mahométans, « la race dominante, va à Hougli, entouré d’un nom- « breux et éblouissant cortège, faire visite au gou- « verneur musulman, qui, reconnaissant la supério- « rité du nabab de Pondichéry, lui rend l'hommage « du vassal, On fit une cérémonie pompeuse-‘où rien « ne fut épargné pour captiver l'imagination de ces « peuples, qui ne croient à la puissance que lorsque « celle-ci les éblouit par l'éclat de l'or et de l'acier. « L'impression des Hindous fut profonde, quand ils « virent l'officier du Mogol se prosterner devant « Dupleix, qui recevait ces marques de respect avec « une dignité grave. Désormais, à leurs yeux, les « Français et leur chef n'étaient plus des barbares, « des infidèles, mais des amis et des égaux. Ce senti- « ment allait pénétrer peu à peu dans toute l'Inde, Il « n’y avait plus qu'à laisser au temps le soin de dé- « velopper et de fortifier ce courant. d'opinions. » C'était habile, on en conviendra, et d’un homme qui, pour accomplir ses projets, ne dédaignait aucun moyen. Malheureusement on taxait cela d’ambition, et Dupleix ne devait pas tarder de voir s'entasser, devant lui, toute sorte de difficultés, suscitées parceux que sa prépondérance offusquait et qui devinaient en lui un novateur inquiétant, On comprend que ces plans, pour arriver à leur maturité, avaient demandé du temps. Quand il vit l'teure venue de les mettre à exécution, Dupleix avait quarante-six ans. Il avait épousé, depuis deux ans, en 1741, la veuve d’un conseiller de la Compagnie, Mme Vincent, femme
extrêmement remarquable, qui, comme lui, fut fort calomniée, mais qui resta sa conseillère dévouée et son collaborateur fidèle. Ce fut elle qui le soutint, non quand elle le vit faiblir, car Dupleix ne faiblit jamais, mais qui le redressa, aux heures de découragement communes aux caractères les mieux trempés, quand ils voient tournées contre eux la coalition des hommes et celle des événements.
Cependant, malgré la distance et les lenteurs forcées des communications avec la France, on y avait eu connaissance des projets de Dupleix, et l’on s’en effrayait. Une telle initiative, aux yeux d'hommes timorés, paraissait devoir tout compromettre, et l'on : entrevoyait, au bout de tout cela, la ruine fatale de la Compagnie. A la cour, on voyait mieux, c’est-àdire qu'on était plus séduit, et le roi conférait à Dupleix des titres de noblesse et la croix de Saint- Louis ; mais ce n’était pas de grande importance. Le gouvernement, qui s'était engagé à protéger matériellement la Compagnie, n'avait pas à s'occuper de ses affaires, et, au moment même où le gouverneur de Pondichéry, confiant dans les ressources de son génie, peut-être dans son étoile, croyait toucher au but tant rêvé, ordre lui était donné de réduire toutes les dépenses et surtout de ne point se lancer dans des entreprises hasardeuses. Ses négociations avec les princes indiens devenaient du coup inutiles, les préparatifs et les méditations de toute une carrière ne servaient plus de rien; l'Angleterre, qu'il fallait chasser de l'Inde pour s’y maintenir et y dominer, y demeurait, fortement appuyée et encouragée. Ainsi s’'évanouissait le travail de vingt années, par la faute de quelques gens qui ne voulaient rien comprendre.
Dupleix n’hésita pas. Privé de ressources officielles, il eut recours aux siennes, s’improvisa ingénieur pour mettre Pondichéry à l'abri d'un coup de main, et en état de défense. Six mois pour aller en France, ‘six mois pour en revenir, il comptait là-dessus, en se disant qu'il ne lui en fallait pas davantage pour réussir, et que, le fait accompli, on ne refuserait point le cadeau royal qu'il se sentait en mesure de conquérir et de donner. Avec une énergie sans pareille, il organisa tout, para à tout, prévit tout. Il fallait, pour l'arrêter dans ses projets de conquête presque garantis par la neutralité promise des princes indiens, une véritable fatalité. Cette fatalité s'incarna dans la personne de Mahé de La Bourdonnais, cet homme exceptionnellement brave, ce marin consommé, dont les lenteurs calculées perdirent Dupleix, en l’arrêtant dans des opérations qu'il avait voulues foudroyantes mais dont les délais donnèrent le temps à la Compagnie d'intervenir et de se prononcer. Or, Dupleix connaissait ses idées hostiles à tout projet de conquête.
Cependant, entre les Anglais et les Français établis dans l’Inde, ceux-ci sur la côte de Coromandel, ceuxlà dans le Carnate, régnait une hostilité sourde, qui s’accentuaitdejour en jouret quiinfailliblement devait finir par un conflit. A cette heure, les Anglais avaient d'incontestables avantages et pouvaient disposer d'une escadre, tandis que les Français se trouvaient presque sans ressources matérielles. Dupileix avait beau tourner les yeux du côté de la haute mer, il ne voyait rien venir : pas une voile française à lhorizon. Sans doute la Compagnie, pour réaliser avec plus de certitude ses projets pacifiques, jugeait qu'il était habile de n'envoyer ni argent, ni hommes, ni canons.
Dans de telles conditions, les Anglais pouvaient s'emparer de Pondichéry, presque sans coup férir, et la prise de Pondichéry c'était la fin de tout, pour Dupleix la ruine irrémédiable, définitive. Le gouverneur suffit à tout, enrôla des travailleurs qu'il paya de ses propres deniers, releva les fortifications de Pondichéry qu'il mit à l'abri d’une surprise et d'un coup de main, sous les yeux des marins anglais dont les navires croisaient au large, tout disposés à commencer les hostilités, s’ils n'avaient été retenus par la crainte de rencontrer l'intervention du nabab Anaverdikan, non gagné à la cause de Dupleix, mais dont celui-ci, avec son habileté accoutumée, s'était assuré, non seulement la neutralité, mais encore l'active entremise en cas d'agression de ses adversaires.
Au milieu de tous ces ennuis, dont le principal était l’'évanouissement de son rêve, Dupleix s’efforçait, par tous les moyens possibles, de convaincre la Compagnie si désespérément sourde à sa voix. En grand avocat, il plaidait sa cause, entassait arguments sur arguments pour en démontrer tous les avantages ; en même temps, il ne dissimulait pas que plus on hésiterait, plus les difficultés deviendraient grandes, etque c'était voir les choses au rebours de l'intérêt, que de laisser passer le temps, en gardant une indolence désastreuse. Ce que cet homme dut souffrir alors, dans l’espace de quelques années, est inénarrable. Voir que l’on persistait à traiter en chimère les projets à ses yeux les plus réalisables et les plus merveilleux, lutter seul contre l'indifférence et le parti pris, s’user enfin dans l'attente d'un lendemain qui durait des mois entiers, telle fut la vie de Dupleix jusqu’en 1746, lorsque, vers la fin du mois d'avril de cette année, il
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reçut enfin la nouvelle qu’une escadre, sous les ordres de La Bourdonnais, faisait voile pour Pondichéry.
Alors, tout fut oublié. La Bourdonnais, c'était non seulement le salut, mais le succès. Dupleix ne mit pas un instant en doute que, dans la rencontre probable des deux escadres anglaise et française, l'avantage ne restât à celle-ci, commandée par un homme comme La Bourdonnais. Il tabla sur la victoire certaine, fit comme s'il la tenait, sans se douter que l’œuvre méditée trouverait bientôt ses pires ennemis dans les rangs de ceux qui auraient dû lui prêter tout leur concours. À près de cinquante ans qu'il avait alors, il eut l’ardeur et l'énergie active d’un homme jeune et ne mit pas un instant en doute le succès. Cette confiance est le propre des fous ou des hommes de génie, des joueurs aventureux ou de ceux qui ont assez habilement manœuvré ponr s'assurer le succès d'une partie. Dupleix était de ces derniers. A des heures de désespérance causées par un abandon systématique qui lui semblait, à raison, la plus lourde des fautes, succédèrent les heures de véritable ivresse. Dupleix se multiplia.
Deux hommes, les deux premiers qui aient écrit d’une facon sérieuse, à l’aide de documents authentiques, l’histoire de cet essai de conquête del’Inde, MM. de Bionne et Tibulle Hamont, ont exposé, dans des pages éloquentes et émues l’activité sans pareille que Dupleix alors déploya. Il faut dire aussi que, dans ces circonstances, La Bourdonnais commença par l'égaler. En proie à une ambition démesurée, ou pour mieux dire à un besoin dévorant de renommée, La Bourdonnais rêvait aussi de la conquérir dans l'Inde, ét il avait des accès de colère inouïs, tantôt
contre les lenteurs de la Compagnie, tantôt contre les hésitations d’un ministère sans initiative et aux yeux duquel le prestige de la France, dans les mers lointaines, n’était qu'une question parfaitement secondaire.
Chez La Bourdonnais, les réticences ne devaient se produire que plus tard, à l'heure où, la gloire n’étant pas pour lui seul, il devait obéir aux suggestions de ce caractère ombrageux, jaloux, qui, dans certaines circonstances de sa vie, firent du héros un homme méprisable. Mais alors, à l’idée que l'influence fran: çaise dans l'Inde était menacée, que tant d'efforts, de succès même étaient presque irrévocablement perdus et par là même sa soif inextinguible de renommée com-promise, il fut incomparable, et il est impossible d'en mieux juger que par ces lignes de M. Tibulle Hamont, qu’on ne saurait trop citer, d'ailleurs, en pareille matière :
« Un moment, dit l'écrivain auquel nous emprun- «tons ces détails, il eut dans la main ces vaisseaux, « instruments de la gloire qu'il rêvait; un ordre du « ministère les dispersa. Et cependant, Dupleix récla- « mait du secours, les établissements de l'Inde «allaient tomber, et avec eux cette renommée pour « laquelle La Bourdonnais vivait uniquement. Non! il «ne verrait pas ce naufrage! Il improviserait plutôt « une flotte! Il s'imposa la tâche d’armer une escadre, « avec les maigres ressources de son île, — ilétait alors « gouverneur de l'Ile de France, — sans ateliers, sans « matériel; il retint les navires qui arrivaient d'Europe « moitié désemparés par une longue traversée, et « pour leur fournir des mâts et des vergues, il mit en « exploitation les forêts. Il se fit ingénieur, voilier,
« instructeur, artilleur, charpentier, et de ses propres « mains, fabriqua les modèles de tous les objets néces- « saires. Sous sa surveillance, des hommes apprirent « à tisser les voiles, d’autres fabriquèrent des affûts « de canon et mirent les navires en état de les rece- « voir. Les matelots furent exercés à la manœuvre, au « service des pièces, au tir à la cible. Comme leur «nombre était insuffisant, il recruta un certain « nombre de nègres pour les incorporer dans ses « équipages. Les vivres lui manquaient; il fit des «miracles et se les procura. Il avait réussi à équiper « ainsi cinq navires, quand on lui annonça, pour le « mois d'octobre 1745, l’arrivée de cinq autres bâti- « ments partis de Lorient. Ravitailler cette escadre «avec les ressources de l’île était impossible. A « grand'peine La Bourdonnais tira des vivres de « Madagascar. Il eut à triompher d'embarras sans « nombre, causés par la timidité des capitaines, qui « arguaient de leur responsabilité et refusaient de « débarquer leur chargement, et prit enfin la mer « avec une flotte relativement nombreuse, mais dont « l'artillerie était d’un calibre bien faible, pour lutter «avec les pièces des entre-ponts anglais. La flotte « portait 3,342 hommes, »
Tel était l'homme, le vainqueurde Mahé, dont on lui avait donné le nom, d’une décision sans pareille et d'une incomparable activité. Nul ne pouvait être, pour Dupleix, un auxiliaire plus préc'eux, tandis qu'au contraire, il devint pour lui un obstacle. Unis, ces deux hommes auraient mené à bien les entreprises les plus extraordinaires, accompli les choses les plus admirables. Seulement, Dupleix, le chef hiérarchique, ne voulait pas de direction double dans la
conduite des affaires. Il n’y avait qu’une autorité, la sienne ; un pouvoir, le sien. N'est-ce pas tout ce que l’on peut imaginer de plus légitime dans une expédition difficile, où deux volontés, qui se contrecarrent, préparent et provoquent fatalement l’insuccès, sinon pire? Malheureusement, c’est ce que La Bourdonnais ne voulut pas comprendre, pour sa perte et aussi pour la perte de l'Inde, chose autrement grave dans ses conséquences, et dans laquelle il eut une part que l'histoire ne peut cacher, tout en rendant justice aux grandes qualités du soldat et du marin.