CHAPITRE III
EXPÉDITION NAVALE SOUS LES ORDRES DE LA BOURDONNAIS. = DÉPART DE L'ILE DE FRANCE. — TRMPÊTE DE LA MER DES INDES. == COMBAT AVEC LA FLOTTE ANGLAISE. — INDÉCISION DE PEYTON. — LA ROUTE EST LIBRE. — TERGIVERSATIONS DE LA BOURDONNAIS. — SON ORGUEIT.. — PRISE DE MADRAS. — VICTOIRES DE PARADIS ET DE D'ESPRÉMÉNIL SUR LES NA- BABS. — PRESTIGE DES FRANÇAIS. — PONDICHÉRY BOM- BARDÉ. — MORT DE PARADIS. —— DUPLEIX DEMANDE DES RENFORTS. — IL N’EST PAS ÉCOUTÉ.
Enfin l’expédition mit à la voile, mais, assaillie par un de ces ouragans nommés typhons, si fréquents dans les mers de l'Inde, elle se disloqua. Le vaisseau amiral perdit ses mâts; un autre navire, le Neptune, coula. Le reste était fortement éprouvé. C'était commencer sous de fâcheux auspices. Mais une justice à rendre à La Bourdonnais, c’est que les difficultés le grandissaient, et que le péril en faisait un homine exceptionnel. Il relâcha à Madagascar et répara, comme il le put, avec une activité fébrile, des désastres inattendus. En moins de deux mois. après des prodiges d'activité inouïe, il était prêt à reprendre la mer.
IN la reprit, pour se heurter bientôt à la flotte anglaise, sous les ordres de Peyton. Celle-ci était
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supérieure en nombre, et surtout supérieure en artillerie; ce qui lui permettait de canonner, de loin, les navires de La Bourdonnais. Mais rien ne peut arrêter l'ardeur de l'amiral. Le danger est son élément : il s'y jetle à corps perdu, soutient seul avec son vaisseau l’Achille tout l'effort de la flotte anglaise, et la nuit met fin au combat. Il serait plus juste de dire qu’elle empêcha la défaite complète des Français.
Cependant, chose curieuse, presque inexplicable! au lever du jour, la mer est libre pour La Bourdonnais, quin’aperçoit plus queles hautes voiles anglaises s’effaçant à l'horizon, et le lendemain il jette l'ancre devant Pondichéry. Que ne promettait pas une campagne commencée sous de tels auspices, avec une telle fortune ? Les angoisses des jours précédents étaient effacées, ne comptaient plus. Dupleix,au comble del’enthousiasme, accueille l'amiral comme ur sauveur, mieux que cela, comme l’homme providentiel qui lui permettra de réaliser ses plans, d’éblouir les populations hindoues, grâce au prestige de la victoire. Le gouverneur connaît celui dont il veut faire son collaborateur, il sait quelle est sa décision, quelles sont les ressources de son génie de marin; il sait que nul n’a plus de bravoure et plus d’'entrain foudroyant. La Bourdonnais est l’homme qu'il lui faut; Dupleix sent que l'Inde leur appartient, s'ils marchent d'accord, et qu’il faut commencer par détruire la flotte anglaise,
La Compagnie anglaise s'est implantée sur des points nombreux de la côte, mais ces points sont très éloignés l’un de l'autre, sans moyens de communication autres que la grande route maritime. Une fois la flotte anglaise battue, ces centres demeurent parfaitement isolés, et rien ne sera plus facile
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L'INDE. 155 que de les réduire l’un après l’autre. Nous l'avons dit, le plan de Dupleix était tracé d'avance. Cet. homme extracrdinaire avait tout conçu, tout prévu. Il le communique à La Bourdonnais, qui du reste, l’approuve et partage l'enthousiasme du gouverneur. Le but est donc de battre et dedétruire la flotte anglaise; après quoi l’on mettra le siège devant Madras, dont la chute est probable, presque certaine. Dans leur commun enthousiasme, l'organisateur et le marin ne tiennent pas compte du fort Saint-David, une redoute que devait illustrer l'héroïsme de l'anglais Clive et de ses compagnons d'armes. Avec la confiance du grand homme, Dupleix ne veut rien voir qui puisse s’opposer à la réalisation des plans qu’ii a conçus. À ses yeux, avant qu'il ne soit longtemps, tous les Anglais seront chassés de l’Inde. Quel malheur que les hésitations et les jalousies de La Bourdonnais soient venues tout contrecarrer ! L'entente de ces deux hommes, n'hésitons pas à écrire le mot, l’ohéissance de La Bourdonnais changeait la face des choses. C'est l'orgueil de ce marin brave entre les braves qui a fait la fortune de l’Angleterre.
A partir de ce moment les défaillances se succèdent dans son esprit, ses irrésolutions ne cessent pas. D'abord, sachant que l'escadre anglaise, toujours sous les ordres de Peyton, croisait dans les parages de Ceylan, c’est-à-dire à soixante lieues de Madr*., il veut se jeter sur cette ville et s'en emparer par un coup de main hardi. Il va jusqu’à donner les raisons qui lui font regarder le succès camme certain; puis tout d’un coup il change d’avis et se met à la recherche de la flotte anglaise. Pourquoi? D'abord parce qu'il a une sorte de revanche à prendre, et que, ses
vaisseaux étant mieux armés, grâce à la sollicitude de Dupleix, il croit pouvoir compter sur la victoire ; ensuite, hélas! parce qu'il a la petitesse de ne pas obéir aux instructions reçues et parce que son orgueil lui dicte la rébellion, l’idée d’agir par lui-même, de mener à lui seul, et comme il l’entendra, toute la campagne, pour en avoir tout l'honneur, au préjudice de Dupleix, dont la personnalité lui pèse.
A l'approche de l’escadre de La Bourdonnais, les Anglais se dérobent et refusent le combat. La Bourdonnais voit sans doute la faute qu'il a commise, mais son indomptable orgueil lui enjoint de ne pas la reconnaître, et, au lieu de se jeter sur Madras, comme il en avait eu l'intention d’abord, il revient à Pondichéry, dépensant dans l’inaction, le temps le plus précieux. Dupleix, c’est le cas de le dire, s’en consumait. Que de temps et que d'efforts perdus! Enfin n'y tenant plus, il fait intimer l’ordre par ses officiers à l’amiral d’avoir à choisir entre le combat naval avec l’escadre anglaise ou l'attaque immédiate de Madras. Dans un emportement patriotique facile à comprendre, ces officiers ne sont plus maîtres d'eux-mêmes et déclarent qu'à défaut de l'amiral la flotte ne manquera pas de quelqu'un pour la conduire. Mais lui, qui connaît l'incapacité de ses lieutenants, trouve là une occasion de faire voir qu'il est indispensable et se résigne. Résultat, un échec piteux et le retour de la flotte, au grand contentement de ce malheureux homme auquel la grandeur des projets de Dupleix échappe et qui veut que tout s’efface devant luimême,
Mais que de temps perdu! Songe-t-on aux transes de toute nature qui durent alors traverser l'esprit de
Dupleix, qui avait voulu faire de l'expédition un coup de foudre, et qui la voyait traîner en longueur, grâce aux mesquines préoccupations de l’homme sur lequel il avait cru pouvoir le plus compter? Malgré cela, l'espérance lui revient. La Bourdonnais, flatté par l’inutile expédition de son lieutenant, M. de la Porte- Barrée, reprend le commandement de l'escadre et fait voile pour Madras, vers la moitié de septembre. Neuf jours après son appareillage, le 21, la place se rendait à discrétion. La Bourdonnais s'y montra ce qu'il était réellement, l'homme du coup de main hardi; mais, après le succès, ses hésitations revinrent, ou plutôt son besoin de se croire le premier le hanta de nouveau. L'idée le prit de traiter à sa manière, d’être le seul arbitre, dans une circonstance aussi exceptionnellement grave, et de faire fi de toutes les instructions de Duapleix, qui représentait la Compagnie.
Un fait naturel en soi, et dont les précédents étaient nombreux et faisaient loi, dans l’organisation de nos possessions de l'Inde, porta son irritation au comble : il refusa de reconnaître le conseil nommé par le gou: verneur pour former l'assemblée directrice du nouvel établissement conquis, bien qu'il en fût choisi comme le président. Au lieu de suivre les instructions de Dupleix et de remettre la ville au nabab d'Arcate, Anaverdikan, pure formalité d’ailleurs et toute de diplomatie, il se mit à traiter de son rachat avec les Anglais, agissant pour son compte et presque avec traîtrise, puisqu'il transgressait des instructions parfaitement hiérarchiques et remplaçait, par sa propre autorité, l'autorité nettement définie de la Compagnie représentée par son gouverneur.
Cependant celui-ci, dont rien n'était capable d'ébranler la fermeté extraordinaire et qui oubliait tout, jusqu'aux offenses personnelles, pour ne rien voir que la graudeur des résultats poursuivis, ne se laissait point abattre par ces manifestations d’une vanité poussée jusqu'à la petitesse et procédait régulièrement, sans tenir compte des engagements pris, visà-vis des vaincus, par un homme qui n'avait aucun titre pour en prendre. Il le lui fit notifier par le major général de Bury etquelques-uns de ses officiers, parmi lesquels d'Espréménil ; mais La Bourdonnais, maître absolu à Madras et sû’ des hommes de l’escadre, ne voulut rien entenüre. Ce grand vaniteux se révoltait à l'idée de la moindre sujétion, invoquait des prétextes, des paroles données, se posait en victime ; puis, la colère survenant, menaçait les ambassadeurs de les faire enfermer, pour leur prouver, ainsi qu’à Dupleix, tout le cas qu'il faisait de ces négociations uniquement dirigées contre sa personne.
C'est la coutume générale et invariable que des hommes de la nature de La Bourdonnais se croient toujours les victimes des autres. Ils n’ont point de pire ennemi qu'eux-mêmes, mais les conseils les plus justes et les actes les plus raisonnables leur semblent autant d'injures personnelles. L'incroyable susceptibilité de La Bourdonnais, son caractère ombrageux, le portaient ainsi à tout mettre au pire. Suivant la mesquinerie de ses calculs, Madras lui apparte- . nait. N'est-ce pas lui, lui seul, qui avait pris la ville ? Est-ce que Dupleix y était pour quelque chose, aussi bien que tous ces officiers de l'entourage du gouverneur qui osaient venir lui dicter des conditions, à lui le seul et unique maître? .
Quand on lit attentivement l'histoire impartiale de ces faits, il est impossible de se défendre d'un grand sentiment de tristesse, en voyant combien les passions humaines ont d'influence sur les événements. Plus tard, Dupleix aura beau déployer toutes les ressources de son génie, le début de cette campagne, qui aurait dû consacrer le succès, pèsera sur toutes les opérations futures, pour en accroître les difficultés. Et tout cela parce que La Bourdonnais ne voulut pas plier devant une volonté supérieure. Par bonheur, un événement heureux vint changer la face des choses. La direction de la Compagnie des Indes, ou plutôt le conseil supérieur déléguait ses pleins pouvoirs à Dupleix. En présence d'un tel fait, l'amiral n'avait plus qu’à s’incliner, et c'est ce qu’il fit. Mais restait à réparer les fautes commises, et, chose bizarre! la Compagnie n’envoyait à Dupleix ni un vaisseau, ni un homrie. Il n'était même pas question d'argent, pour faire face à une situation difficile et que chaque jour rendait plus dangereuse. Voici comment.
Les Anglais, surpris dans leur quiétude et ne s’attendant pas à rencontrer, dévant eux, un homme de la force de Dupleix, n'avaient point perdu leur temps. Après la prise de Madras, la garnison, sous les ordres de Clive, avait été autorisée à gagner le fort Saint- David, une bicoque qui devait arrêter plus tard les efforts des lieutenants de Dupleix. En outre, en habiles diplomates, ils gagnaient à leur cause le nabab d'Arcate, Anaverdikan, en lui montrant ses traités rompus pur les Français et la neutralité consentie violée par eux. Cette violation n'était-elle pas une insulte directe à l'adresse du nabab? Rien ne pouvait être plus sensible à celui-ci qu’un manque de respect
à sa personne. Porté jusqu'alors vers les Français, surtout vers Dupleix, à cause du titre de nabab que celui-ci possédait, ce prince n'en avait pas moins un grand dédain pour ces Européens, qu'il considérait comme des marchands; et il était homme à ressentir vivement cette blessure faite à son orgueil.
C'était une complication, et très grave. Dupleix entama des négociations pour les réduire, pour ramener le nabab à de meilleurs sentiments; ce fut en vain; mais, tout en prévoyant le résultat, il trainait les choses en longueur et poussait, avec une activité fébrile, l'instruction militaire des quelc':es forces européennes dont il pouvait disposer : quelques centaines d'hommes sur lesquels il pouvait coripter, munis d'artillerie et qui, bien commandés, pourraient faire merveille. Un spectre se dressait devant lui, c’està-dire qu'il entrevoyait la possibilité d'une situation retournée, la ville de Pondichéry assiégée,succombant peut-être, et la fin de la domination française dans l'Inde. Que faire pour se tirer d’un aussi mauvais pas ? D'abord, Dupleix n'hésita pas et usa de ses ressources personnelles. Dans son idée, préoccupé qu’il était par la grandeur de l'entreprise, c'était un prêt qu'il faisait à la Compagnie, et dont celle-ci le rembourserait plus tard, quand toutes les affaires seraient définitivement réglées, pour son plus grand bénéfice à elle, et pour l'honneur de la France.
N’avait-il pas, en outre, des lieutenants dont il était sûr, l'ingénieur Paradis, au besoin, son fidèle général, et d'une activité sans pareille; d'Espréménil, qui lui avait fourni déjà tant de preuves de capacité et de dévouement, et d'autres qui ne demandaient qu'à bien faire et à se sacrifier pour l'honneur et pour la
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