KALI, DÉESSE DU MEURTRE
gloire ? N’avait-il pas aussi sa femme, sa forte et digne compagne, calme comme lui, dans les mauvaises heures et toujours prête à le soutenir, à relever son âme, si elle fléchissait un peu, dans les jours de découragement? Son plan ne fut pas long à élaborer. Jusüu’à ce moment, les Européens, anglais aussi bien que français, n'ont exercé aucun prestige sur la race indoue. Nous l'avons dit, les princes, sortes de seigneurs féodaux, les toléraient sans en prendre souci, avec la persuasion intime que, d'un signe, ils pouvaient les faire rentrer sous terre. A tout prix, aux yeux de Dupleix, c’est ce prestige qu'il faut obtenir, et il n’y a pas, pour cela, d'autre moyen que la force.
Le nabab, dans l'intention de le châtier, a réuni, contre lui une dizaine de mille hommes, presque tous cavaliers, dont il a donné le commandement à un officier de confiance, Maphiskan. Pour ces guerriers, ignorants de la supériorité que donne la discipline, l'issue de la lutte n’est pas douteuse. Aussi jouent-ils, avec leurs adversaires si peu nombreux, comme le chat avec la souris, paradant, caracolant, en gens qui se disent : « Voilà des malheureux quenous tenons à notre bon plaisir ! » Dupleix se rendait parfaitement compte des ressources de la coalition. Il savait que les Anglais, quoique se préparant à un grand effort, avaient du mal à grouper leurs forces dispersées ; que, ‘sur la côte de Coromandel, le fort Saint-David seul restait en leur possession. Avec de la précipitation, du coup d'œil, de l'énergie, n’était-il pas possible de les devancer ? Cette possession du fort Saint-David, aux yeux de Dupleix, ne tirait pas à conséquence. Ce qu'il fallait, d'abord, c'était battre le nabab et le réduire à merci. |
Pour ce faire, il envoya l'ordre à d'Espreménil de tenir bon dans Madras, sans se laisser influencer par les fanfaronnades indoues, et d'attendre. L'officier auquel il s’adressait était digne de le comprendre, et son nom est resté l’un des plus nobles parmi ceux des braves qui firent là tout ce qu'ils purent, pour l'honneur de la France. Puis, ceci bien entendu, le gouverneur organisa un corps d'environ mille hommes en grande partie composé de cipayes, qu'il mit sous les ordres de Paradis. Le moment venu, d'Espreménil et Paradis devaient tenter une action combinée et écraser l'armée du nabab sous les murs mêmes de Madras. Une circonstance funeste faillit faire échouer ce plan. L'eau, tout d’un coup, fit défaut dans Madras; le fleuve ou plutôt la rivière qui alimentait la ville ayant été détournée par l'ennemi. Le manque d'eau, sous ces latitudes, est une chose horrible, c’est la mort. Coûte que coûte, il fallait conjurer le malheur par une victoire'et détruire l'œuvre diabolique de Maphiskan.
D'Espreménil n'hésita pas. Muni de l'autorisation du gouverneur, il sortit de Madras avec un demi-millier d'hommes et deux pièces d'artillerie. Il faut revenir à la conquête de l'Algérie, pour retrouver des faits d'armes pareils. La cavalerie ennemie, dédaigneument, se jeta sur cette poignée de vaillants qui se tenaient, devant elle, comme une forteresse vivante, et qui, avec une précision étonnante, s'ouvrit au mment voulu. Alors, la décharge à mitraille des deux pièces d'artillerie fit, dans la masse des assaillants, des ravages énormes ; puis, répétée deux et trois fois successivement, elle accentua une hésitation qui se changea bientôt en déroute. Mais cette victoire n’était qu’un commencement.
Pendant que le général d’Anaverdikan ralliait, aussi vite que possible, ses fuyards épouvantés, il apprit que Paradis sortait de Pondichéry pour se porter au secours de Madras. Maphiskan n'était point un sot. Il pensa que, pris entre les Français qui survenaient et ceux de la place, qui venaient d'infliger à ses troupes une si rude leçon, il était perdu. N'était-il pas plus simple d'aller au devant de ceux-là et de les anéantir ? C'est ce qu'immédiatement il prit la résolution de faire. Paradis, pour gagner Madras, avait à franchir une rivière, l’'Adyar. C'est là que Maphiskan se porta pour l’attendre et lui barrer le passage. Le 4 novembre, conformément aux instructions qu'il avait reçues, Paradis atteignait les bords de l’Adyar. Il n'avait pas un canon et voyait l'artillerie indoue rangée sur l’autre rive. Heureusement, il savait ce que tout cela valait ; beaucoup de bruit et peu de besogne ! il commanda la charge, franchit la rivière avec ses hommes et se rua sur l'ennemi qui ne tint pas un instant. Les troupes du nabab se jetèrent dans le village de Saint-Thomé, qui donna son nom à la bataille, et où elles furent écrasées.
On était débarrassé des Indous. Ces deux victoires successives de d'Espreménil et de Paradis les réduisaient pour jamais au silence. Si les naturels ont su depuis qu'ils ne sont pas de taille à se mesurer avec les Européens, c’est ce jour-là qu'ils l’apprirent, grâce aux combinaisons de Dupleix et à l'ardeur de deux braves officiers. Mais ce n'était pas tout. Les Indiens écrasés et réduits, il fallait songer aux Anglais, et Dupleix résolut de leur enlever d’abord le fort Saint- David, où s'étaient réfugiés, sous les ordres du brave Clive, les restes de la garnison de Madras, une de ces
fautes.sans nombre que La Bourdonnais entassa, comme à plaisir, sous les pas de Dupleix. Ce fortin, derrière les murailles duquel se tenaient à peine deux cents hommes, arrêta netleconquérant de l'Inde. Il est vrai que la fatalité s'en mêla, et que, là comme partout, Dupleix la renc4ntra devant lui, jalouse de ses succès et de son génie. Lui, si ferme toujours, si entier dans ses décisions, eut un moment de faiblesse. Au lieu de mettre l’habile et actif Paradis à la tête du corps expéditionnaire organisé pour le siège du fort, il céda à de mesquines compétitions et confia le commandement d’une expédition si exceotionnellement délicate, si décisive, à un vieil officier du nom de Bury, auquel son âge donnait la préséance, ainsi que son grade. C'est là-dessus qu'avaient tablé les ennemis et les jaloux de Paradis.
Ce sont des concessions de cette nature devant des réclamations intéressées qui changent souvent le sort des batailles. Dupleix s’en aperçut trop tard, quand Bury, honteusement battu sous les murs mêmes du fort, rentra dans Pondichéry avec sa petite armée débandée. A partir de ce moment, tout semble se coaliser contre Dupleix, qui, ferme comme un roc, ne se décourage jamais. Il envoie Paradis reprendre le siège de Saint-David ; mais, au moment où celui-ci s'établit sous les murs, une escadre anglaise apparaît, jette des hommes, des munitions et des provisions dans la place, puis fait voile sur Madras qu'elle menacera bientôt. Ce qu'il faut bien remarquer dans cette lutte admirable d'un homme contre les événements, c'est que l'Angleterre n'abandonne pas un instant les siens. Les secours partent de la métropole et arrivent. De France, rien. Le mauvais vouloir de
la Compagnie ne cesse pas un instant. Il n’y a pas plus de patriotisme chez elle que de prévoyance à Versailles. Les vaisseaux en route pour l'Inde sont tous des vaisseaux anglais. Un éclair seulement de bon sens chez ces impardonnables aveugles, et l'Inde était à nous pour jamais. En Angleterre, ne craignons pas de le dire, car ces choses-là sont à la gloire d’un peuple, Dupleix serait enseveli à Westminster et aurait partout des statues. En France, c’est à peine si l’on connaît le nom du grand homme qui succomba, pauvre et presque méprisé, sinon condamné, pour avoir voulu donner un empire à son pays.
Il ne faut pas se lasser de répéter de telles choses, pour qu’elles ne se renouvellent pas, dans des occasions futures, si le hasard ou nos gouvernants veulent que la France devienne ce qu'elle fut, une puissance coloniale de premier ordre. A cette heure néfaste où l'on perdait, comme à plaisir, le Canada et l'Inde, nul ne se rendit compte des fautes commises ni des mesures à prendre, pas plus les ministres que les marchands qui se suicigdaient. Comment, en dépit d'une telle indifférence, Dupleix soutint-il, aussi longtemps, tous les efforts d'une telle lutte? C'est inexplicable, et si les preuves n'étaient là, brutales et convaincantes comme des faits, on hésiterait à croire à tant de ressources et de génie dépensés, malgré l'indifférence de la métropole et l'hostilité, tantôt plus sourde, tantôt plus directe des envieux et des jaloux.
C’est ainsi qu’on imposa Bury à Dupleix, pour le commandement de cette expédition qui devait mettre le fort Saint-David entre nos mains. Il n'y avait, d'ailleurs, rien à dire: c'était la règle, et Bury prit le
commandement par privilège d'âge. Cet officier n'était, cependant, ni lâche ni tout à fait incapable ; mais il était vieux, et son âge, qui lui valait les honneurs, lui interdisait l’activité nécessaire et la rapidité des mouvements. Les vieux généraux, cela se comprend, ne peuvent avoir le coup d'œil et la décision de l’âge mûr. On ne tarda point à s'en apercevoir : Bury arriva devant le fort, à la date du 19 décembre, mais ce fut pour se replier aussitôt sur Pondichéry, à la suite d’une parique inexplicable, qui s'empara des troupes pendant la nuit; heureusement ralliées, elles firent bonne contenance devant les Anglais et les Indous et opérèrent leur retraite en bon ordre, sans perdre un canon.
Ce n’en était pas moins un échec; et il fallut recommencer sur de nouveaux frais. La petite armée, cette fois, sous les ordres de Paradis, reprit ses positions ‘ sousles murs du fort. L'issue ne paraissait pas douteuse, car, dans l'intervalle des deux expéditions, Dupleix, ayant habilement traité avec Anaverdikan, s'était assuré la neutralité du nabab, dont les troupes s'étaient retirées. Les Anglais étaient donc seuls, et un homme comme Paradis ne devait pas tarder à en avoir raison, lorsque le 14 janvier des voies apparurent à l'horizon, avancèrent et déployèrent bientôt les couleurs anglaises. L’escadre attendue arrivait, sous les ordres de l’amiral Griffin. Paradis avait été à deux doigts du succès; la force des choses le lui arracha, et il lui fallut, comme Bury, mais pour d’autres raisons plus graves, regagner Pondichéry en toute hâte.
Les circonstances étaient graves, périlleuses même. En jun instant, tout venait de changer de face, et il
L'INDE, 169 avait suffi, pour cela, de l'apparition de l’escadre
anglaise à l'horizon. Que faire? Des secours, Dupleix n’en attendait pas. Isolé, à six mois de la mère-partie,