‹ Les colonies perdues [microforme]Chapitre 46 sur 88 · BAILLI DE SUFFREN · texte numérisé non relu

BAILLI DE SUFFREN

n'ayant jamais pu faire entendre ses raisons, réduit à des ressources qui ne pouvaient avoir une durée éternelle, il se voyait d'assaillant assiégé; il voyait la flotte anglaise bloquant Pondichéry ou bombardant Madras, où d'Espréménil, digne de son chef, ne perdait

ni l'espoir ni le courage. Jamais les lourdes fautes et les temporisations coupables de La Bourdonnais n’apparurent plus terribles, dans leurs sinistres conséquences.

Cependant, malgré cette surveillance active, une petite escadrille, bien commandée par un officier du nom de Bouvet, parvint à jeter quelques centaines d'hommes dans Madras. C'était un de ces faits comme il n’en manque pas, à l'honneur de nos troupeset de nos marins, dans cette campagne menée par un seul homme, avec toute l’ardeur d’une espérance qui ne voulait point faiblir. Mais ce n’était pas tout encore. Ces voiles anglaises n'étaient qu'une avant-garde. Bientôt allait apparaître, à son tour, sous les ordres de l’amiral Boscawen, une escadre, avec des troupes de renfort et des secours de toute nature. Qui faisait parvenir ces nouvelles à Dupleix ? La Compagnie ; et, chose étrange, à laquelle on ne voudrait pas croire, ceux qui lui transmettaient cet avis sinistre, contenant implicitement la perte de l’Indeet la ruine des actionnaires, ne lui parlaient d'aucun envoi de vaisseaux, d’ hommes et d'argent.

Ce qu'il y a surtout d'admirable dans Dupleix, c'est qu'il n’est jamais plus maître de lui-même qua dans les heures difficiles ; mais alors les événements se tournaient contre lui. Une nouvelle tentative échoua, sur le fort Saint-David qui, en notre possession avant l’arrivée de l'escadre, changeait la face des choses, en enlevant aux Anglais tout point de débarquement. Pour la troisième fois, les troupes, en désordre complet, reprirent la route de Pondichéry. C'était fini, il n’y avait plus qu'à se défendre dans une ville incomplètement fortifiée. Dupleix suppléa à tout.

Avec une activité fébrile, il fit exécuter des travaux de défense, élever des bastions qu'il arma, et, quand les Anglais se présentèrent sous les murs de Pondichéry, la place était à peu près en état de défense. Leur intention, du reste, n'était point de l'enlever par un coup de main. N’avaient-ils point le concours de l’escadre qui, du côté de la mer, allait bientôt bombarder la ville assiégée? |

Ce siège de Pondichéry pourrait compter parmi les plus héroïques. Dupleix et ses officiers y firent des prodiges, ne cessant de harceler l'ennemi, de lui tuer du monde. La flotte de Boscawen avait paru devant Gondelour, sorte d'ouvrage avancé du fort Saint- David, le 4août 1748 ; le 18, eile jetait l'ancre en rade de Pondichéry, tandis que plus de trois mille hommes de troupes anglaises et de nombreux équipages quittaient le fort et se dirigaient vers la ville. Par bonheur, ces hommes étaient mal commandés, et Boscawen, qui avait la direction suprême, marin plutôt que soldat, n’entendait rien aux choses militaires. On le vit bientôt aux échecs nombreux et successifs que les assiégés infligèrent à ses troupes, auxquelles on ne laissait point un moment de répit.

Quelquefois, c'étaient de véritables patailles qui se livraient sous les murs, où les officiers, pleins d’enthousiasme, électrisés par Dupleix, faisaient merveille. Les Paradis, les Bussy, les d’Autheuil, dont il faut retenir les noms, se jetaient au devant de l'ennemi, avec une ardeur inouïie. Mme Dupleix elle-même, dans ces moments terribles et difficiles, montra le courage d'un homme, et, grâce à sa connaissance de la langue indoue, au prestige qu’elle exerçait sur les

naturels, elle avait organisé un service d'espionnage qui la renseignait sur tout ce qui se passait dans l’armée de Boscawen. Rien de plus précieux que de tels renseignements pour effectuer des sorties, toujours meurtrières, mais la plupart du temps heureuses. Mais les pertes étaient considérables. Une fut irréparable, celle de Paradis, tué au milieu d’une des actions les plus furieuses du siège. Dupleix perdait un deses plus précieux auxiliaires, et le seul ingénieur qu'il possédât. Ce fut lui qui le remplaca.

Et dire qu’à Versailles il ne se trouvait point un avocat pour une telle cause. Dans les heures pénibles que nous traversons et où notre patriotisme, hélas! a tant à souffrir, ce n’est pas sans une émotion vive et douloureuse que nous nous retournons vers ce triste et glorieux passé. Ce n’est pas sans fierté que nous voyons un tel homme, un tel Français, dominer quelques moments de l’histoire, de toute la hauteur de son ferme génie. Nous l'avons laissé dans une situation plus que critique, mais le cœur toujours haut et ne désespérant pas d'atteindre son but, lui, l’abandonné que des forces supérieures assiègent, et qui n’a plus, dans l'Inde, pour ainsi dire, que le point du sol où il pose ses pieds. N'importe! non seulement il résiste, mais. il attaque. Il se montre artilleur de premier ordre, foudroie les batteries anglaises, se prodigue, se multiplie, au point de désespérer Boscawen que cette défense acharnée intimide et que la saison qui s'avance trouble aussi, pour la sécurité de ses vaisseaux.

Partout où il a tenté un effort, il a été repoussé. Un instant, il a espéré jeter la panique dans la ville par un terrible bombardement. Peine perdue! Les canons

de Pondichéry répondent aux siens, les font taire, avec une rage inouïe. C'est un duel sans cesse renouvelé, dans lequel l'assiégeant a sans cesse le dessous. Aussi Dupleix fut-il peu surpris d'apprendre, le 14 octobre, que Boscawen levait le siège et se préparait à regagner le fort Saint-David, Pondichéry était sauvé. La plus difficile des situations tout à coup devenait brillante. Dupleix, enfermé dans Pondichéry, se relevait avec plus de prestige que jamais. Madras, où d’Espréménil n'avait été inquiété qu'à peine, lui appartenait encore. C'était plus qu'il n’en fallait pour compter sur un retour des choses et songer, de nouveau, à la conquête définitive. Dupleix n'était pas homme à y renoncer.

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