HINDOUS
dont le nombre seul pouvait les écraser, lui et ses valeureux compagnons. Mais le nom du grand Français exerçait encore un souverain prestige, et ce prestige rejaillissait sur Bussy, qui fit la loi. Le fils aîné de Naser-Singue, Salabet, fut reconnu comme souverain de Golconde et du Dékan et, en présence de toute l’armée, fut investi, et rendit hommage à Dupleix, dans la personne de ses représentants, C'était la consécration de l'influence française, Après une
marche difficile, pendant laquelle on eut à lutter contre les dissidents, et où les Français s'emparèrent de Canoul, par un hardi coup de main, digne des héros de Gingy, on arriva le 20 juin à Aurungabad, où eut lieu le couronnement de Salabet-Singue.
Ainsi, dans la personne de deux vassaux, Salabet- Singue et Chanda-Saïb, et grâce à l’habileté et à l'énergie de Bussy, Dupleix était maître du Carnate et du Dékan. Mais la possession définitive ne devait être assurés qu'après de nouveaux combats contre les cavaliers mahrattes de Baladgi-Raw, que les soldats français, commandés par leurs vaillants officiers, ne tardèrent pas à tailler en pièces, malgré leur nombre cent fois supérieur. Tout, dans cette conquête de l'Inde rappelle les exploits des Grecs contre les Perses, et les moindres batailles touchent à : l'épopée. Baladgi-Rao dompté et réduit à merci, il ne restait plus que Méhémet-Ali et les Anglais. Ceux-ci, vaincus dans les précédentes batailles, ne paraissaient pas dangereux. Mais, hommes à saisir les moindres occasions propices, ils voient une fissure dans l'édifice si laborieusement élevé par Dupleix, et c’est par là qu'ils se glisseront. Cette fissure, c’est l'abandon de la mère-patrie.
Cependant, en dépit des conventions conclues, Trichinapaly demeurait toujours au pouvoir de Méhémet-Ali, qui ne semblait prendre aucune disposition pour l'évacuer, et qui de plus était protégé par les Anglais qui lui avaient fourni une petite garnison. Au commencement de 1751, ils augmentèrent ces forces dans de notables proportions, et Méhémet- Ali, qui savait ce que valaient les troupes européennes, se crut en mesure de résister à Dupleix et de violer
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les engagements précédemment contractés. C'était presque une déclaration de guerre, et Dupleix, toujours prêt à faire face aux événements, le comprit ainsi. Malheureusement il était privé du concours de ses meilleurs cet de ses plus actifs officiers. Il ne fallait pas songer à Bussy, engagé dans son expédition lointaine. D'Autheuil seul restait, riche en états de services exceptionnels, mais vieux, goutteux, toujours brave, mais plus incapable d'initiative que jamais et facile à démoraliser.
Ce fut lui cependant que Dupleix choisit pour le seconder dans ses projets. A tout prix il fallait frapper un grand coup et s'emparer de Trichinapaly. Pour cela d’Autheuil avait, sous ses ordres, cinq cents Français seulemeut et un fort contingent de troupes indigènes. Il se mit aussitôt en marche, muni des instructions précises de Dupleix. Mais les Anglais, instruits de la marche en avant, firent du chemin, de leur côté, et vinrent s'installer à quelques lieues de Trichinapaly, dans un endroit de peu d'importance, nommé Volcondapuram, sous les yeux de d’Autheuil, qu'ils eurent l'audace d'attaquer. Celui-ci, retrouvant au feu sa valeur et son énergie passées, repoussa l'attaque, mais là se borna son effort, et, au lieu de poursuivre les Anglais l'épée dansles reins, il arrêta l'élan de ses soldats et laissa l'ennemi se retirer en bon ordre sur Trichinapaly.
On ne pense pas, sans angoisses, à ce fatal concours d:circonstances qui,dans les occasionslespluscritiques, déjouait les plans de Dupleix et mettait à néant ses plus habiles combinaisons. Cependant d’Autheuil, queique malade, se jetait à petites journées sur les pas des Anglais ; mais, épuisé, sans forces, et, choseterrible pour
un homme d'action, sentant son énergie décroître à chaque instant, il demanda lui-même son rappel, exposant, en termes dignes, qu’il n'était plus à la hauteur des circonstances, et que le commandement, dans ses mains, périclitait. Dupleix écouta les légitimes réclamatinns de ce vieux compagnon, qui depuis des années lui avait rendu tant de services. S'il avait eu sous la main le valeureux Bussy, il n'aurait pas donné à d'Autheuil d'autre successeur. Mais Bussy était loin, dans une position assez difficile lui-même, et d’Autheuil fut remplacé, devant l’ennemi, par un officier incapable, assez brave soldat, mais sans coup d'œil et sans prestige, le neveu du célèbre financier Law, et qui portait le même nom.
En prenant possession de son commandement, Law ne vit point ce qu'il avait à faire, et, malgré les instructions précises et pressantes de Dupleix, il ne tenta rien, malgré la valeur des troupes sous ses ordres. Bien au contraire, il les laissa s’énerver dans l'inaction et dans l'attente. Pour comble de malheur, il trouva devant lui un vrai soldat, l'anglais Clive, homme de ressources, qui laissant les Français s’user devant Trichinapaly où il savait une garnison suffisante, se déroba et s’empara, par un hardi coup de main, de la ville d’Arcate. D'assaillis, les Anglais devenaient assaillants, et dès lors, malgré les prodigieux et incessants efforts du génie de Dupleix, malgré tous les renforts possibles envoyés à Law, celui-ci entassa fautes sur fautes, laissa ravitailler la garnison de Trichinapaly, sans bouger lui-même d'une semelle. On l’eût dit en proie à une de ces paniques qui, à de certains moments, sévit sur les £rmées, et quoique à la tête d’un corps de troupes intact, qu'aucun échec
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n'avait jusqu'alors affaibli numériquement et dont il était facile de relever le moral par un coup heureux, il s’enferma dans l’île de Sheringam, une motte de terre entre les deux rives du fleuve Cauveri, et cela malgré les remontrances indignées de Chanda-Saïb, qui dans ce renoncement devinait la catastrophe prochaine.
Dans des circonstances aussi critiques, Dupleix, informé de ce qui se passait, fit appel au dévouement de d’Autheuil et releva Law de son commandement. Hélas! il était trop tard. L’incapable Law, bloqué dans l'îlot où il s'était réfugié avec ses troupes d'élite, capitula quand les vivres commencèrent à manquer, sans songer à s'ouvrir une route les armes à la main, et qu’il n'avait qu'un signe à faire pour se faire suivre des soldats invincibles qui, depuis des années s'étaient illustrés sur tous les champs de bataille de l'Inde. Ce fut une honte. « L'armée française, dit M. Tibulie « Hamont, était prisonnière de Méhémet-Ali. 35 offi- « ciers, 785 soldats, 2000 cipayes mirent bas les armes « devant le commandant anglais qui agissait au « nom de l'héritier d’Anaverdikan. 41 canons furent « livrés. Au même moment, un esclave de Méhémet- « Ali apportait la tête de Chanda-Saïb à son maître. « Law avait voulu le sauver, en le mettant sous la « protection de Manokgi, général dans l’armée du « rajah de Tanjore. Celui-ci accepta avec empresse- « ment la mission d'assurer le salut du nabab vaincu, «et reçut une forte somme d'avance. Chanda-Saïb, « confiant dans les serments du rajah, se livra sans « inquiétude aux gardes de Manokgi, et monta dans le « palanquin qui, dans l'obscurité de la nuit, devait « le transporter au camp de son libérateur. Il en « descendit pour être jeté en prison, »
Sur les suggestions des Anglais qui ne voulaient pas assumer l'horreur d'un pareil meurtre, Manokgi fit trancher la tête du vaincu. Ainsi Dupleix se trouvait sans soldats, sans alliés, privé d’un matériel considérable, et pourtant ilne désespéra pas. Le désastre accompli, il songe aussitôt à la réparation. Rien n'est plus beau, dans les fastes de l’histoire romaine, que l'attitude de ce vaincu, que sa solitude n'effraie pas et qui songe à rétablir sa fortune, quand il n’a plus, pour ainsi dire, ni hommes ni canons. « A ce moment, « écrit M. Tibulle Hamont, dont on ne saurait se « lasser de citer les belles pages, Dupleix arrive à « l'apogée de la grandeur morale. Seul, n'ayant pour « aide que sa femme, il recommence la lutte, et par « la puissance de son génie tient tête à tant d’adver- « saires, triomphe, et ne cède que lorsque la patrie « elle-même vient le frapper au cœur. »
Le premier adversaire que rencontra Dupleix fut l'opinion publique. Dans la colonie, la résistance était considérée désormais comme impossible, puisqu'elle se trouvait fatalement réduite à la défense de Pondichéry et de quelques forts environnants, sans soldats. La capitulation de Law semblait entraîner fatalement la perte de l'Inde. Seul, Dupleix ne capitulait pas, malgré les nouvelles qui lui parvenaient d'Europe, de la Compagnie des Indes, et qui lui prescrivaient de prendre souci, avant tout, de l'intérêt commercial, sans se mettre en peine de conquêtes dont on ne voyait -pas bien, à Paris, l’avantage et les bénéfices. On ne s’y doutait même pas que la lutte était désormais établie entre deux influences, l'influence française et l'influence anglaise, et que le triomphe de l’une anéantissait fatalement l’autre à jamais. Le pire
côté de, sa situation, c’est que, Chanda-Saïb mort, il n'avait plus de prétendant à opposer à Méhémet-Ali, par conséquent pas d’alliés, et que toutes les troupes indoues, revenues sur l’idée de son prestige, allaient se tourner contre lui. Les Anglais et les Indous, c'était trop de moitié, et pourtant, malgré des ressources précaires, Dupleix n'eut pas un moment d’hésitation. |
Une chose le confirmait aussi dans son idée de résistance. (C'était l'arrivée prochaine des renforts annuels. Que ne pouvait-il faire, avec des troupes fraîches, ardentes et disciplinées, s’il lui était permis d'attendre jusque-là. D'autres, à sa place, avec autant de courage que lui, mais moins d’habileté et de prévoyance, se seraient empressés d’expédier à Bussy l'ordre de revenir. Mais Bussy était le maître encore à la cour de Salabet-Singue. Le Dékan était à lui, donc à Dupleix, à la France. Comment abandonner une telle conquête, qu'aucun projet ne paraissait inquiéter et qui exerçait sur l'esprit des populations une influence considérable? Dans l'esprit de Dupleix, la force morale devait compter au même rang et au même titre que la force matérielle.
En outre, avec cette habileté dont il avait déjà donné tant et de si grandes preuves, il semait et entretenait la division duns les rangs de ses ennemis. La désorganisation s’y accentuait de jour en jour, entretenue par les émissaires de Dupleix, gens adroits et hardis, fidèles aux plus petites de ses instructions, chargés de séduire ou d'’irriter les chefs de la cnalition et obéissant tous aux ordres de Madame Dupleix, qui, dans ces circonstances suprêmes, se montra la digne compagne de ce grand homme, auquel la
fortune échappait, et qui se sentait encore de force à la retenir. A force d’habileté, sans se compromettre, sans même que rien transpirât des négociations entamées, elle agit avec une telle force sur l'esprit des chefs alliés des Anglais, qu'elle finit par isoler ceux-ci, c'est-à-dire par les laisser avec leur allié primitif, e Méhémet-Ali qui, par s a humeur arrogante et son orgueil, était, sans s’en douter, le plus sûr des collaborateurs de cette femme extraordinaire.
Mais, malgré ces succès diplomatiques, il n’y avait pas moyen d'entamer l'action, sans hommes et presque sans officiers. Les choses traînaient ainsi en longueur, lorsque, le 28 juillet, on signala deux voiles à l'horizon. C'étaient le Bourbon etle Centaure, qui apportaient sans doute de nouvelles instructions de la Compagnie, mais aussi lesrenforts si ardemment désirés, cinq cents hommes, et encore accablés par les fatigues de la traversée. Dupleix les partagea en deux corps, garda l’un et envoya l’autre à Bussy. En outre il pritce qu'il put de matelots aux équipages des navires et se prépara à recommencer ses opérations militaires avec un effectif aussi mince. Il confia le commandement de la petite troupe à Kerjean, avec ordre de dégager Gingy, occupée par Brenier qui y tenait avec une énergie extrême, et les Anglais furent battus et contraints à la retraite, sous les murs même de la citadelle où jadis Bussy s'était distingué par un si brillant fait d'armes.
C'était là le premier pas imprimé, presque imposé à la fortune. Méhémet-Ali, surpris par ce ressaut d'énergie, fléchissait, avec la souplesse et l’indécision indoues, entamait, en dessous, des négociations avec Dupleix. Peu à peu les autres chefs, naguère si arro-
gants, se détachèrent, se rapprochèrent, de sorte que la situation se retrouvait à peu près la même qu'avant le désastre de Trichinapaly. Dupleix avait même déjà l’idée bien arrêtée d'y bloquer les Anglais, et de les y réduire, sûr qu'il était maintenant du concours de nombreuses troupes indigènes. A ses yeux, les désastres provoqués par l'incapacité et l'inertie de Law étaient déjà réparés, Avec cette admirable confiance en lui-même qui ne l’abandonna jamais, il ne songeait plus aux heures de détresse et d'abandon, et marchait, l'œil fixé sur l'avenir, avec la certitude de la victoire. L'esprit demeure confondu, en présence d'une pareille énergie, et la postérité, dont nous sommes, ne saurait marchander son admiration et son respect à cet homme étonnant, que rien ne fit plier et qui, contre tant d’adversaires réunis, lutta jusqu'à ce qu'on vint l’arracher à sa conquête, comme un commandant de navire que des armateurs intéressés arracheraient à son banc de quart, pour sauver la carène et contraindraient à se couvrir de toile et à prendre la fuite.
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