CHAPITRE VI
RESSOURCES DE DUPLEIX.. —— MÉHÉMET BLOQUÉ DANS TRICHI- NAPALY, == LES CHANCES SE TOURNENT CONTRE LE GOU- VERNEUR. — ATTENTE DE RENFORTS. — INCENDIE DU Prince. — AVEUGLEMENT DE LA COMPAGNIE. — ÉNERGIE DE DUPLEIX. — IL FAIT FACE A TOUT. — MAISSIN ET MAINVILLE. =— LE FORT SAINT-DAVID ET L'ANGLAIS LAW- RENCE. — NOUVELLE DÉFAITE DE DUPLEIX. — IL SE RAIDIT CONTRE LES ÉVÉNEMENTS. —— PARALLÈLE ENTRE LA PERTE DU CANADA ET LA PERTE DES INDES.
Méhémet à son tour était bloqué dans Trichinapaly. La discorde s'était mise entre les Anglais et leurs anciens alliés, qui, par contre, s'étaient entendus avec Dupleix. Tout semblait donc marcher pour le mieux, et les désastres précédents pouvaient étre tous réparés en peu de temps. C'était l’unique préoccupation de Dupleix. Que lui importait une défaite des Indous ? La lutte n'était pas entre lui et eux, mais bien entre lui et les Anglais, qui, confinés maintenant dans le fort Saint-David, leur dernier rempart, surveillaient de là Trichinapaly, tout prêts, à la moindre occasion favorable, à se porter au secours de leur allé Méhémet, Ainsi, dans son esprit, c'était la ruine riatérielle de l'Angleterre qu'il lui fallait poursuivre, et de telle facon que le relèvement fût de longtemps impossible.
Le sort, encore une fois, se tourna contre lui, ligué avec des ennemis actifs qui ne laissaient passer aucune faute, et, sachant ce grand homme plein de ressources, se tenaient constamment sur leurs gardes et observaient ses moindres mouvements. Dupleix, et ce n’est pas un de ses moindres titres d'honneur, pendant sa carrière dans l'Inde, eut toujours contre lui les choses et les hommes. Nous avons vu comment, grâce à la maladie de d’Autheuil et à l'éloignement de Bussy, l'incapable et faible Law s'était laissé jouer et battre par Clive et ses Anglais. Kerjean, un officier de mérite cependant, un de ceux qui avaient accompagné Bussy dans sa marche triomphale vers le Dékan, envoyé par Dupleix pour isoler la garnison anglaise de Saint-David, en se plaçant entre elle et Trichinapaly, de façon à empêcher-tout secours à la place assiégée par ses alliés indous, se laissa surprendre, de nuit, après un premier succès, et fut obligé de se retirer en désordre, après de graves pertes d'hommes et de matériel.
Tout conspirait alors contre le gouverneur. Bussy, du fond du Dékan, lui annonçait de nouveaux orages. Une ligue se formait, sous quelle influence ? ce brave officier ne savait le dire, contre Dupleix et les Français, et ce qu'il y avait de plus dangereux dans ces nouvelles, c'est qu’il y perçait un découragement immense. Le vainqueur de Gingy, comme tant d’autres, commençait à désespérer. Peut-être son éloignement y était-il pour quelque chose. Jusqu'alors, en effet, c'est-à-dire jusqu’au moment de son départ avec Mousafer, il avait agi sous l'inspiration directe de Dupleix. Il était le bras solide qui exécutait les combinaisons et ne discutait pas les ordres. Dans l'isolement où il
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se trouvait, son énergie faiblissait sans doute, et il sentait sur ses épaules un poids trop lourd, si lourd qu'il ne parlait de rien moins que de la retraite sur Pondichéry, en compagnie du nabab, vassal pour ainsi dire de Dupleix, devant l'invasion d'une centaine de mille Indous qui menaçaient Aurungabad.
Bussy, tremblant devant les bandes indigènes, lui qui commandait quelques centaines d'hommes tant de fois éprouvés ! Dupleix ne voulait pas le croire. Malgré la situation difficile où venait de le mettre la maladresse de Kerjean, il crut devoir envoyer des secours à l'homme qui, jusqu'alors, avait eu toute sa confiance, tout en lui mandant de ne pas se laisser aller au désespoir, de toujours compter sur lui. L’arrivée prochaine de secours lui était annoncée, ou plutôt il attendait le convoi annuel venant de France, à bord du vaisseau le Prince. Mais il y a, dans la vie des hommes, des heures fatales où tout semble conspirer contre eux, où la fortune les abandonne, avec une tenacité sans pareille. Dupleix était à une de ces heures-là. Avec les renforts apportés par le Prince, non seulement il pouvait réparer tous les dommages, mais encore prendre l'offensive, surprendre ses adversaires par son audace et, grâce aux ressources de son génie, atteindre le but de ses espérances et faire, de la France, la maîtresse incontestée, définitive de l'Inde,
Le Prince brûla en mer, sans qu'on en revît ni un homme, ni une planche, Ce contre-temps était une Calamité véritable, mieux que cela, un irréparable sinistre, dans des circonstancés aussi périlleuses et aussi difficiles. Pour combler la mesure, des instructions de la Compagnie arrivèrent, On trouvait, dans
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le conseil, Dupleix trop ambitieux, trop belliqueux surtout. La Compagnie s'était organisée, non pour faire la guerre, mais pour étendre, autant que possible, des relations commerciales qu'il ne fallait pas compromettre par des coups de tête et des ambitions déplacées que, d’ailleurs, on ne tolérerait pas. On lui reprochait, non sans aigreur et sans amertume, tout ce qu'il avait fait, et tout ce qu'il se proposait de faire. Tous ses projets étaient condamnés, et ce qui surtout l'irritait, c’est que les directeurs de la Compagnie, qui lui dictaient des ordres et le mettaient en demeure d'être moins turbulent désormais, ne savaient pas le premier mot des choses.
Avec sa loyauté d'homme qui pense être dans le vrai, il crut de son devoir d'éclairer, non seulement la Compagnie qui se refusait à croire aux empiétements des Anglais, mais encore le roi lui-même que l’on devait avoir circonvenu, sans doute, et qui ne manquerait pas de se rendre aux raisons que lui exposerait un homme compétent, ayant vu les choses de près, comme cet énergique d'Autheuil, que la goutte immobilisait, éloignait des opérations actives, mais qui méritait si bien de retourner en France, au bout d'une carrière si occupée et que nul autre ne pourrait remplacer, dans une négociation comme celle que Dupleix se proposait de lui confier, Pour lui, il ne doutait pas un instant que, devant des explications catégoriques, un exposé net et sincère des choses, comme d'Autheuil saurait le faire, le roi ne comprit l'importance des actes dont il avait, lui Dupleix, presque assumé la responsabilité, et ne vit quel avenir la France avait dans ces contrées lointaines, si l’on y soutenait un homme qui, à lui seul, avait su
faire de si grandes choses. Comment était-il possible de garder un aveuglement aussi complet que celui de la Compagnie, quand la diplomatie devait être au courant des forces que l'Angleterre dirigeait sur l'Inde?
A l'heure où nous revenons sur ces faits et où nous les jugeons à peu près en toute connaissance de cause, avant que justice entière ne soit rendue à l’homme éminent dont nous retraçons, à grands traits, les actions étonnantes, pendant les quelques années où il tenta, au bénéfice de son pays, la conquête de l'Inde, nous nous demandons comment il était possible à un gouvernement de ne rien comprendre à d'aussi grandes choses. C’est l’histoire des faits accomplis qui parle; mais, aux yeux de Louis XV, l'Inde n'était d'aucun poids dans la balance, pas plus que le Canada où, grâce à la plus coupable des incuries, les vaillants colons de la Bretagne, de la Normandie et de la Saintonge, passaient sous la domination anglaise, malgré l'héroïsme de Montcalm, écrasés par le nombre, et sachant bien surtout qu'ils n'avaient rien à attendre de la mère-patrie. La Pompadour était maîtresse souveraine et son esprit futile avait bien autre chose à faire que de se préoccuper de ce qui se passait à des milliers de lieues de Versailles.
Madame Dupleix, cependant, toujours habile et prévoyante, chargeait d'Autheuil de présents magnifiques pour la favorite. Mais tout marchait vers un dénouement prochain, tout conspirait contre son mari, contre les plans qu'il dressait et pour l'exécution desquels les auxiliaires lui manquaient de plus en plus. D'Autheuil, après de grands services rendus, regagnait la France, et à peine son départ était-il
décidé que Bussy tombait malade, laissant le commandement de ses hommes et la direction d’affaires compliquées, de négociations embrouillées, à un officier très brave, mais incapable et qui n'était pas fait pour comprendre quelque chose aux fourberies des Indous, et par conséquent pour les déjouer. Bussy était l'âme des troupes qu’il commandait, et qui, ayant une confiance extrême en lui, le respectaient et lui obéissaient aveuglément. Lui parti, son successeur ne sut pas maintenir la discipline, et la situation du contingent français devint de plus en plus critique.
Les soldats isolés, livrés à eux-mêmes ne tardèrent pas à prendre des habitudes de soudards, sans se douter, ce qui d'ailleurs ne les regardait pas, des intrigues nouées, autour d'eux, par les chefs indous, les mabrattes, les indépendants, dont la présence des Français, gênait les prétentions et dérangeait les plans. Ainsi la fatalité semblait, de plus en plus, se mettre de la partie, et tout était perdu sans retour, si la concorde était jamais possible entre nababs et rajahs fourbes ét ambitieux. Bussy, qui, avec les forces qui revenaient avec le repos, retrouvait sa présence d'esprit et Son énergie, vit tout le parti qu’on pouvait tirer de ces circonstances. Il revint inopinément, à la tête de ses soldats que sa présence seule ramenait dans le devoir, sut habilement profiter de toutes les querelles intestines, s’imposa, parla en maître, et de toute une conspiration ourdie contre l'influence française, entre gens qui voulaient bien comploter mais ne savaient jamais s'entendre, sortit, au contraire, un accroissement de prestige.
Il est impossible de suivre, sans une admiration mêlér de malédictions contre les hommes incapables