‹ Les colonies perdues [microforme]Chapitre 53 sur 88 · UNE PAGODE À PONDICHÉRY · texte numérisé non relu

UNE PAGODE À PONDICHÉRY

ou aveugles, qui ne surent ou ne vsulurent pas voir, cette épopée française, dans l’Inäe, à six mille lieues de la métropole, surtout quand on songe à ce qu'il fallait d'audace, d'énergie, de résolution, aux hommes qui luttaient alors, sous la direction suprême de Dupleix, et que ne soutenait pas la protection, même platonique, de la France. On parle avec dédain aujourd'hui, non des Français qui moururent alors, victimes du devoir, mais de l'incapacité de la monarchie à soutenir les colonies et à les protéger. Mais, c’est ici qu’il faut s'entendre. Au Canada, quand survint l'Angleterre, la colonie française était si bien établie qu’elle existe aujourd’hui encore et prospère, sans avoir rien perdu de ses attaches et de ses souvenirs. Dans l'Inde, la colonisation n'existait pas. Dupleix, et ce sera son éternel titre de gloire, voulut la fonder, au bénéfice de la France. Il arriva dans un mauvais moment, où, en dehors de la politique européenne, et encore, les tristes ministres de Louis XV étaient incapables de rien concevoir, peut-être de rien comprendre, et, comme les marchands de la Compagnie des Indes, n'étaient pas loin peut-être de condamner un homme comme Dupleix, qui rêvait, pour son pays, la conquête d'un monde dont les richesses étaient et sont encore incalculables.

C'est peut-être cela surtout qui grandit le rôle de ce Français et en fait un homme exceptionnel. N’est-il pas extraordinaire, en effet, de voir un homme envoyé là comme un simple commis, un fondé de pouvoir, si mieux vaut dire, par des marchands, comprendre l'avenir et chercher à le soumettre? Et, d'un autre côté, n'est-il pas déplorable de le voir sans cesse aux prises, tantôt avec les susceptibilités, tantôt avec

l'insuffisance, sinon l'impunité de ses subordonnés ? Supposons à Dupleix une armée comme celle de Napoléon en Egypte, soumise, disciplinée, prête à suivre son chef partout, sans discuter ses projets sans chercher à connaître ses plans, l'Inde était conquise, sans coup férir: il est bien permis de l'écrire, quand un tel homme, avec les ressources matérielles, les plus insuffisantes, eût mené à bien la conquête, s’il n'avait rencontré, devant lui, comme obstacles, tant de petitesses, tant d’hostilités et tant de mauvais vouloirs. Au moment même où nous en sommes, désavoué par la Compagnie, il ne perd pas courage. C'est pour cela qu’on le traitera plus tard comme un révolté ou tout au moins comme un employé infidèle tout en ayant bien soin de l'empêcher de s’expliquer, de faire en sorte qu'il n'expose à qui que ce soit l’ampleur de ses projets et les raisons multiples de ses échecs. A cette heure, l'éclat de l'étoile de Dupleix pâlit ; il est presque seul à croire au succès, et, sur le bord de l’abîme, à deux doigts de la ruine complète et définitive, il a ce redoutable honneur de faire face à l'ennemi, tout en se sachant désavoué par la Compagnie qui le rappellera bientôt, pendant que la Compagnie anglaise, plus politique et plus prévoyante, ne ménagera jamais les secours en hommes et en argent et pourra considérer, comme venue, l'heure du triomphe, lorsque, amère et sanglante ironie, Dupleix prendra la route de France, par ordre supérieur, pour expliquer sa conduite et jour la justifier. Cependant, et en attendant ce moment, il poursuit, sans fléchir, et sans perdre confiance, le cours de ses opérations, malgré l'insuffisance des hommes dont il dispose, troupes mal instruites, mal commandées par

des officiers sans expérience, ou plutôt sans influence sur leurs hommes, et dont l'incapacité eût jeté le découragement dans le cœur de tout autre que Dupleix. Malgré cela, il songe à reprendre Trichinapaly, non par un coup de force, mais par une série d'opérations qui lui paraissent sûres. Par bonhenr, il avait, sous la main, un officier énergique, Maissin, incapable peut-être de grandes actions et sans initiative personnelle, mais prêt à exécuter tous les ordres. Dupleix, pour le moment, n’en demandait pas davantage. Il tenait l'homme qu'il lui fallait, actif, plein de confiance dans celui qui l’inspirait, en un mot l’homme de la consigne quand même,brave par surcroît, et qui ne cessa de harceler les Anglais, de tomber à l’improviste sur leurs convois, de leur causer tout le dommage possible.

A Saint-David, c'était Lawrence qui commandait, et ce ressaut d'énergie, de la part des Français, lui causa une surprise d'autant plus cruelle qu'il savait un bon nombre de ses compatriotes bloqués, à leur tour, dans Trichinapaly, par les alliés de Dupleix, exposés déjà aux tortures de la faim, perdus peutêtre, s’il ne trouvait moyen de leur porter secours. Si l’on voulait connaître au juste l’activité, la valeur, les ressources inépuisables de cet homme qui bientôt allait se trouver abandonné, en butte à toutes sortes d’accusations, c’est peut-être à la correspondance de ceux qui furent ses ennemis, qu'il faudrait s'adresser at qui respirèrent, lorsque la désapprobation et la défaveur fondirent sur lui, leur laissant le champ libre et toutes les voies ouvertes. Avec toute la décision d’un soldat qui veut le succès, Lawrence voulut avoir raison de Maissin. Peines inutiles! malgré la

ruse, malgré des attaques de vive force, il n’y put réussir et dut renoncer à la victoire qu'il s'était promise, pour se porter au secours de Trichinapaly.

Les Français, sous les ordres d’un officier énergique, nommé Astruc, campaient sous les murs et bloquaient la ville dont la cavalerie mahratte commandée par Morari-Rao,empêchaitleravitaillement. Autour de Trichinapaly une série de combats s'engagèrent alors, favorables tantôt aux uns tantôt aux autres. En fin de compte, les projets de Lawrence ne réussissaient pas et le général anglais ne parvenait point à rompre le blocus. Mais, comme toujours, depuis la maladie de d’Autheuil et l'éloignement de Bussy, l'incapacité des officiers de Dupleix, leur indécision combattirent pour nos ennemis. En vain, le gouverneur se multiplia, envoyant renforts sur renforts, relevant, par sa présence, le moral des hommes, au moment où tout semblait à tout jamais désespéré. Astruc fut battu, Brenier fut battu, leurs soldats faits prisonniers, leurs canons pris.

En dépit de tous ces revers, Dupleix réorganisa l'armée, lui donna un autre chef, Mainville. En présence d’une situation désespérée, ou à peu près, il ne voit de succès possible que dans un coup d’audace. Surprendre la garnison de Trichinapaly et s'emparer de la ville, tel est son plan. Avec un Bussy, de tels coups de désespoir réussissent. Mainville, quoique brave, n'avait point ce qu'il fallait pour forcer la fortune contraire. Après quelques premières heures d'espoir, la tentative échoua, et la défaite qui s'ensuivit, enlevait à Dupleix ses dernières ressources et ses derniers soldats, à l'exception d’une poignée d'hommes qui, sous les ordres de Mainville se retira

dans l'île de Sheringam, comme autrefois l'incapable Law, mais dans des circonstancesautrement désastreuses maintenant. N'importe, il ne désesoère pas. Grâce à la fidélité des cavaliers mahrattes, il ne considère pas la partie comme perdue; il encourage Mainville, lui fait comprendre que les derniers mots ne sont pas encore dits et que, tant qu’il vivra, lui Dupleix, les Anglais ne seront jamais les maîtres de l'Inde.

Alors il semble commander aux événements. Le gouverneur français, que les Anglais croyaient réduit, abattu, se relève. Dupleix recommence la guerre d'escarmouches, jusqu'au moment où il pourra reprendre l'offensive. Bien plus, les négociations habiles de madame Dupleix lui ont bientôt fait de nouveaux alliés. Malgré l'échec subi devant Trichinapaly par les troupes de Mainville, Lawrence, vainqueur, n'a pu ravitailler la place devant laquelle la cavalerie mabratte forme toujours une infranchissable ceinture. Peu à peu, dans de continuelles alertes, ses hommes s'épuisent et le général anglais, oublié lui aussi dans cette circonstance, se trouve bientôt, dans une situation extrêmement critique et périlleuse. « Alors « dit M. Tibulle Hamont, Dupleix mène la guerre «avec une énergieterrible. Afin de frapper l’imagi- « nation des Indiens et de leur montrer que, comme « un Dieu, il dispose des éléments pour châtier ses « ennemis, il conçoit le projet de jeter le fléau de « l'inondation sur les états du Rajah de Tanjore, le « seul, le dernier allié des Anglais. Il donne l’ordre «à Mainville de reprendre Coilady et de rompre «aussitôt la digue du Cauveri. Mainville exécuta « adroitement l'opération commandée. Cefutun déluge. « Les eaux s'abattirent sur les plaines du Tanjore,

« emportant les récoltes et les villages, ne laissant « que des cadavres et des ruinés derrière elles. Epou- « vanté, le rajah se demanda s'il devait rester fidèle à « l'alliance anglaise, qui l’exposait à tant de dangers. € Il lui sembla qu'aucune puissance humaine ne « triompherait de l'homme à qui les fleuves eux-mêmes « obéissaient. Il reçut les agents secrets de Dupleix, «il écouta leurs propositions et laissa voir qu'il « méditait de faire défection aux Anglais, à la pre- « mière occasion favorable. Evidemment, il n'était « retenu que par la présence de Lawrence, qui oc- « cupait la capitale avec ses troupes. Ces dernières « étaient bien amoindries. Elles avaient fondu au feu -« des batailles. L'élite des admirables grenadiers de « Lawrence était morte devant Trichinapaly Leur « ardent général, condamné par la faiblesse de ses «effectifs à l'inaction, surveillait d’un œil inquiet le « rajah et voyait, avec désespoir, son rival ressaisir «la domination. Il ne pouvait pas se douter que la « France elle-même allait briser Dupleix. »

C'est ici que la fortune de Dupleix prend, avec celle du grand et infortuné Montcalm, une étonnante analogie. Le titre que nous avons donné à ce double résumé de deux tristes pages de notre histoire, n'est peut-être pas celui qui leur conviendrait le mieux. C'est Colonies abandonnées que nous aurions dàù écrire sur la première page de ce petit livre. Les indécisions et les appréhensions de la Compagnie desIndes se communiquent bientôt au gouvernement. Quel est donc ce Dupleix qui à six milles lieues de la France, se permet de faire des siennes et compromet les intérêts des actionnaires ? Un beau choix que la Compagnie a fait là! Ge fut bien autre chose quand on apprit le dé-

sastre de Trichinapaly, sans rien savoir des revanches prises et du rétablissement de l'influence française. On n’entrevit que la ruine, sans songer qu'en cédant

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