CHAPITRE VH
LA COMPAGNIE DES INDES PROVOQUE LA DISGRACE DE DUPLEIX. — APPRÉCIATIONS SUR LE RÔLE DE L'ANGLETERRE ET SUR CELUI DE LA FRANCE. —- LA SCIENCE DE LA COLONISA- TION. — D'AUTHEUIL CHARGÉ PAR DUPLEIX D'EXPOSER SES PLANS ET SA CONDUITE A PARIS ET À VERSAILLES. — RAPPEL DE DUPLEIX. — NOMINATION DE GODEHEU. — SON ARRIVÉE A PONDICHÉRY. — PERTE DÉFINITIVE DE L'INDE. — LES DERNIERS COUPS.
A compter de ce jour l'Inde est perdue pour la France, et l'œuvre de Dupleix condamnée. Il ne reste vlus guère qu’à raconter les tribulations suprèmes de ce grand homme, sa lutte contre d'impitoyables ennemis, ses vains efforts pour se faire entendre, pour faire comprendre surtout quelle fortune on perdait en abandonnant l'Inde. Après l'épopée, les plus prosaïques misères, le désespoir et le chagrin mortel d'être repoussé presque comme un voleur, de voir toutes les portes fermées devant lui, tous les regards détournés. Il est impossible de voir fin plus lamentable et plus inique d’une noble carrière.
Cependant il faut dire, pour excuser un peu la Compagnie, qu’elle provoqua la disgrâce de Dupleix, sous le coup du désastre de Trichinapaly. Elle con-
naissäit la nouvelle au bout de six mois; il en fallait six autres pour que ses instructions parvinssent à Pondichéry.Que de malheursirréparablesne pouvaientils être survenus, dans un aussi long intervalle! Mais le vraiment grand coupable fut le gouvernement, bien que l’acharnement de l'Angleterre eût dû lui dicter sa ligne de conduite. Une colonie pour laquelle les Anglais faisaient autant de sacrifices d'hommes et d'argent méritait bien de ne pas être abandonnée. Les Anglais, comme Dupleix, avaient entrevu l'avenir, et le jour où ce terrible adversaire disparut, après avoir rétabli sa fortune à force d'énergie et de génie, ils durent tressaillir d’aise et considérer l'Inde comme une terre désormais acquise.
Ne dirait-on pas qu'il y a, dans la vie des peuples comme dans la vie des horames, des coïncidences bizarres? Cette perte du Cai.sda et cet abandon de l'Inde conquise par un seul homme, comme l’autre colonie avait été défendue par Montcalm, jusqu'à la mort, n’y a-t-il pas là matière à dissertations pour les penseurs et les philosophes? Pendant que, d'un côté, tous ces descendants des colons bretons et normands sont abandonnés, cédés à l'Angleterre maîtresse du Canada comme un vil troupeau ; de l’autre, l’esprit mercantile d’une compagnie commerciale l’aveugle sur la conduite d’un homme dont elle avait cru faire un régisseur, et qui se trouvait être un grand : politique et un conquérant.
L’Angleterre est une nation grande et puissante. Elle compte parmi les facteurs de la civilisation contemporaine. Sa situation exceptionnelle lui fait aussi une place à part danslemonde ; mais il serait éminemment injuste de lui refuser le don de prévoyance. Sa
politique s'enchaine depuis des siècles. Pendant que dans l'Inde, il y a cent trente ans, un Français, un