‹ Les colonies perdues [microforme]Chapitre 57 sur 88 · CPR TES | CON TO ET · texte numérisé non relu

CPR TES | CON TO ET

UNE TEMPÈTEe

comme si l'on s'excusait auprès de l'Angleterre, d'avoir involontairement retardé sa prise de possession des Indes.

A l'heure où nous vivons, de telles choses semblent être du domaine des rêves, et cependant rien n'est plus tristement réel. Jamais, espérons-le pour notre pays, on ne reverra pareille indolence et pareilles

injustices. Quelle matière à tristes réflexions, quand on pense à ce qui pouvait être fait, et quand on voit à quels hommes, non pasincapables, maisimprévoyants, les destinées de la France étaient confiées. C'était bien peu de chose, à leurs yeux, que les questions d'outremer et, quand il s'agissait de l'Inde et du Canada, ils ne voyaient qu'un but, la prompte conclusion de la paix, n'importe à quel prix. En outre, les actionnaires s’agitaient et les directeurs de la Compagnie se lamentaient. Que voulait donc cet homme,ce Dupleix ? Qui était-il, pour jeter son ambition personnelle, à ‘ travers ce qu’on appelait les affaires.

D'Autheuil arrivait pour le dire, pour exposer les faits, lui, acteur dans le drame, et non des moins glorieux. Ce fut en vain qu'il épuisa tout ce qu'il avait d'éloquence et surtout de conviction. Rien n'y fit. On voulait, à tout prix, se débarrasser d'un homme qui compromettait la paix, surtout les bénéfices d’une entreprise dont on ne voulait voir que le côté purement commercial, et, pour ce fait, on entama des négociations avec l'Angleterre, pour régler, ‘si faire se pouvait, ces ennuyeuses affaires de l'Inde. Celle-ci, avec son flair diplomatique habituel, ne demanda pas mieux que d'entrer en pourparlers; mais probablement elle exigeait le rappel de Dupleix. Comment refuser à l’Angleterre ce que l’on désirait soi-même, surtout lorsque avec une apparence de bonne foi et de générosité très habiles, les négociateurs anglais déclaraient qu'ils étaient prêts à rappeler également au nom de leur gouvernement, le gouverneur Saunders. Cela voulait dire que les deux hommes qui représentaient, dans l'Inde, les deux nations européennes, n'étant plus là, tous les diffé-

rends étaient supprimés du coup et que les choses se retrouvaient en état comme devant.

Nul arrangement ne pouvait paraître plus favorable à des gens prévenus et à des diplomates munis d'instructions précises. Le garde des sceaux d'alors, une médiorité du nom de Machault, n'hésita pas un seul instant ; il sacrifia Dupleix pour avoir la paix, persuadé que l'Angleterre sacrifiait également Saunders, et que tous obstacles disparaîtraient, à l'aide de ces tristes conventions. Pour comble, Machault, qui venait de conclure cette belle affaire, fit tant et si bien qu'une de ses créatures, du nom de Godeheu, fut désignée pour remettre les choses en état. Godeheu, ce fut le Ramsay del’Inde, c’est-à-dire l'incapacité même et la peur, et qui, par surcroît, était l'ennemi de Dupleix. Son premier devoir, en arrivant à Pondichéry, était d'arrêter Dupleix et de lui signifier sa disgrâce.

Ce fut le 22 octobre 1753 que cet indigne décret de rappel fut signé par le roi lui-même, n'ayant d'autre excuse que sa grande ignorance des choses. Il y était spécifié que le sieur Godeheu, commissaire de sa Majesté et commandant général des établissements français aux Indes Orientales, devait procéder à l’arrestation de Dupleix, l’'emprisonner de façon à prévenir toute fuite et enfin l’embarquer, aussitôt que possible, sur un navire à destination de France. Dans les instructions secrètes confiées à Godeheu, le ministre Machault avait écrit, de sa main: « Si le sieur Dupleix obéit à l’ordre de reconnaitre le sieur Godeheu et de lui remettre le commandement, il sera inutile de faire usage du premier moyen (l'arrestation); mais, s’il en était autrement et qu'il se prévalût de la modération avec laquelle on en use à son égard,

le sieur Godeheu lui ferait alors remettre la lettre qui porte son interdiction, et en ferait publier l'ordonnance. Si, contre toute apparence, le sieur Dupleix ne déférait pas à cette interdiction, le sieur Godeheu se trouverait obligé de faire arrêter le sieur Dupleix ; il s'assurerait, en même temps, de la personne de la dame et de la demoiselle Dupleix, par le danger qu'il y aurait à laisser en liberté des personnes aussi immensément riches, qui pourraient tout tenter pour remettre en liberté le sieur Dupleix, et il observerait que les dames et sieur Dupleix n’eussent aucune communication les uns avec les autres. »

On voit poindre, dans ces indignes instructions, les soupçons de dilapidation qui se trouveront formulés plus tard, lorsque l’on tournera, contre le malheureux Dupleix, les moyens qu'ilemployait pour séduire les Indous, c’est-à-dire le luxe, dans toutes ses manifestations ; tandis qu'on ne cherchera point à mettre en ligne de compte les sommes avancées par le gouverneur, pour mettre les possessions françaises en état de défense et les soldats en état de prendre l'offensive, avec un armement et un matériel qu'il eût été bien inutile alors de réclamer à la métropole. Et ce qu'il y a de plus curieux, c’est que pour procéder tout simplement à cette arrestation de Dupleix, considérée comme une des conditions formelles de la paix, Godeheu partait à la tête de deux mille hommes “de troupes solides, ce que la victime n'avait jamais pu obtenir pour la conquête de l'Inde, pour mettre cette fortune sans pareille dans les mains du gouvernement de so pays.

Le 1” aoû! 1754, par une grande tempête, le vaisseau qui portait Godeheu jetait l’ancre dans la rade de Pon-

dichéry. Le lendemain, la nouvelle de la disgrâce du gouverneur courait par toute la ville. Godeheu avait donné l'ordre d'assembler le conseil auquel il avait d'importantes communications à faire. M. Tibulle Hamont raconte ainsi cette journée mémorable dans les fastes sinistres de notre histoire coloniale :

» Le conseil, écrit-il, s'était réuni. Quoique Gode- « heu ne fût encore revêtu d'aucun caractère officiel, «il se croyait le maître. D'un geste et d'un ton «impérieux, il donna l’ordre à ses gardes, qui « l’avaient suivi, d’écarter la foule qui entourait la « Salle. Puis, prenant place dans un fauteuil, il invita « Dupleix à s'asseoir à sa droite, et étalant sur la « table une liasse de papiers, il se mit à lire, au « milieu d’un silence gênant, les ordres de la Compa- « gnie et de la Cour. Pendant que Godeheu en scandait « les phrases, chacun retenait son souffle et regardait « autour de lui, d’un air consterné. Les yeux de tous « se reportaient obstinément sur Dupleix qui, tou- « jours assis, écoutait, impassible en apparence. On « ne devinait l'agitation de son âme qu’à quelques « mouvements fébriles, mais peu marqués, des mains. « Godeheu pourtant acheva sa lecture. Il s'était tu « depuis un moment déjà, et n'avait pas encore «entendu un mot d'approbation ou de blâme. Le «silence, glacial et sinistre, régnait toujours, rien « ne semblait devoir le rompre. Dupleix avait courbé” « légèrement la tête. Tout d’un coup il se releva, et, « debout, les bras tendus, d’une voix vibrante, il cria : « Vive leRoi ! Comme un écho, on répondit au cri du « patriote. Dupleix alors sortit de la salle ; on le suivit «en hâte. »

Dans la journée du lendemain, Godeheu faisait

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reconnaître son autorité, donnait l'ordre que les clés de la forteresse lui fussent remises, et l’une des plus grandes injustices de l’histoire était consommée. Lawrence, Dalton et les autres officiers anglais jusqu'alors tenus en haleine, par l'infatigable gouverneur, pouvaient respirer à leur aise, De ce jour, l'Inde appartenait à l'Angleterre.

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