‹ Les colonies perdues [microforme]Chapitre 59 sur 88 · AMIRAL DE GRASSE · texte numérisé non relu

AMIRAL DE GRASSE

moyen de la rendre odieuse et de la conduire à des dépenses capables de ruiner son commerce; son but doit être de pourvoir solidement à la sûreté de

23% ù LES COLONIES PERDUES.

ses établissements, de ne les multiplier ni de les étendre qu'autant que la sûreté de ses comptoirs et l'extension de son commerce pourront l'exiger..…. On suppose toujours le cas où M. Godeheu, ne pouvant parvenir à faire la paix, serait obligé de continuer la guerre, pour tirer de ce cas malheureux, tous les avantages qu'il lui serait possible. Au milieu des plus grands succès, il ne doit jamais perdre de vue l'idée et le désir de se concilier avec les Anglais.

« M. Godeheu, au moment de son arrivée dans l'Inde, donnera nouvelle de son arrivée au gouverneur anglais, des ordres qu'il a de pacifier les troubles, et du désir qu'il aurait de voir la tranquillité rétablie entre les deux nations, sur un pied stable et solide. Il leur proposerait une trêve et suspension générale d'hostilités, pendant deux mois, afin d'entrer en pourparlers, sauf à la prolonger; cependant si la Compagnie se trouvait avoir une supériorité décidée dans l'Inde, il ne proposerait point de trêve, mais il n'en écrirait pas moins au gouverneur anglais, pour l'exciter à entrer en négociations de paix, car on ne la fait jamais plus avantageuse que dans les temps de succès ; pour s'en préparer les voies et commencer à ramener les esprits, M. Godeheu, dès son arrivée, renverra au gouverneur de Madras les quatre-vingts et tant de Suisses qui ont été arrêtés par M. Dupleix sur des chelingues anglaises. La crainte, qui serait même fondée, que le renvoi de ces hommes ne fasse aucune impression sur l'esprit des Anglais, ou qu'ils ne l'interprètent mal, n'empêchera pas M. Godeheu d'user de ce procédé envers eux. La différence de quatre-vingts hommes dans les forces des Anglais ne

L'INDE, | 235 saurait balancer l'avantage qu'il y a en général de prévenir son ennemi par des procédés généreux; il aura même l'attention de faire bien traiter ces soldats, avant leur départ ou dans leur route ou passage, afin qu'ils puissent se louer de la nation, à leur retour chez les Anglais...

« On ne doit pas se faire une difficulté de renoncer, en général, aux concessions soit de Nizampantam, de Divy, de Mazulipatam ou de Narzapour, sauf celui de ces endroits qu'on choisira pour en faire un point d'appui, dans cette partie septentrionale de la côte...

« S'il était possible de conserver Gingy, M. Godeheu n’endoit pas manquer l’occasion; mais il ne doit pas cependant s’opiniâtrer à la poursuite de la guerre, dans l'unique voie de faire concéder cette place à la Compagnie... On estimerait très glorieux si les succès permettaient à M. Godeheu de garder toutes les concessions faites à la Compagnie à Gingy, encore que les Anglais dussent garder Tiravady, avec un territoire assez étendu pour rester en proportion de celui quiest de Pondichéry à Gingy. »

Tels sont les passages principaux de ces instructions d’une platitude bien digne de gens n'ayant en vue que les affaires, et que les vastes projets de Dupleix avaient jetés hors des gonds, désorientés. Godeheu était homme à s'y conformer, à la lettre, mais la présence de Dupleix le gênait, bien plus, le diminuait. Le passé glorieux de cet homme pesait lourdement sur sa présomptueuse insuffisance. Son orgueil, à tout instant froissé par les marques de déférence prodiguées à l'ancien gouverneur et à sa famille, supportait difficilement leur voisinage. Tout homme honnôte, frappé par un tel spectacle, n'eût pas

manqué d'en saisir la signification et de voir quelle mauvaise et funeste besogne on l'avait chargé d’'accomplir. À chaque instant, des défections se produisaient parmi nos plus fidèles alliés que l’ascendant de Dupleix avait jusqu'alors maintenus, et la situation se tendait de plus en plus. Mais qu'importait à Godeheu? I] n’était pas venu pour gouverner l'Inde, mais bien plutôt pour se défaire de Dupleix et, commentant l'esprit des instructions qu'il avait reçues à son endroit, au lieu de s’en tenir à la lettre, il résolut de lui faire prendre la route de France, en compagnie des siens, sa femme et sa fille.

Dupleix absent, il se sentait plus libre d'agir; du moins, il n'avait plus, sous les yeux, cette critique vivante des actes les plus misérables et d’une mission qui s’accomplissait misérablement ; il ne serait plus constamment poursuivi par les remontrances et les conseils de cet homme qui, tout disgracié qu'il était, ne voyait que la ruine progressive de son œuvre, l’abaissement du pavillon français et, ruiné par les intrigues de Godeheu, oubliait ses griefs et sa juste rancune, pour lui montrer l’abîime se creusant de plus en plus profond et la fin prochaine de l'influence française dans l'Inde si l’on persistait à suivre de tels errements. C’en étaittrop et il fallait en finir, éloigner de l'Inde ce fâcheux, réduit à la misère, et sans tarder. Le 12 octobre 1754, Dupleix s'embarqua, avec sa femme, sa fille et quelques amis, à bord du Duc d'Orléans. Mais, avec lui, s’'embarquait la fortune de la France. Resté seul et désormais sans contrôle gènant, l'inepte Godeheu allait pouvoir se livrer tout entier à son œuvre de décomposition. Il n'était pas homme à faire les choses à demi, et s’il chercha la

gloire en livrant l'Inde à l'Angleterre, il la trouva par surcroît.

Ce fut alors avec la facilité la. plus grande que les Anglais, reprenant les opérations militaires, manœuvrèrent sous les yeux des Français auxquels les ordres formels de Godeheu interdisaient de combattre. Malgré les deux milles hommes amenés de France et avec lesquels Dupleix aurait accompli tous ses projets, Trichinapaly, toujours assiégée fut ravitaillée par Lawrence. Mais ce n'était pas encore assez pour Godeheu: il donna l'ordre à Maiïssin d'abandonner toutes ses positions et de se réfugier, avec ses troupes, dans l'île de Sheringam; le gouverneur de l'Inde se rencontrait, dans cette manœuvre, avec l'incapable Law. Mais, cette fois, le mal était sans remède. Les Imdous adorateurs de la force, comme tous les Orientaux, passèrent bientôt du côté des Anglais. Alors Godeheu se vit perdu, s’affola. Le gouverneur anglais Saunders, ravi d'avoir un tel adversaire, parla de négociations, et lui fit parvenir un projet de traité que le malheureux se déclara prêt à signer des deux mains. Ce n'était rien moins que l’abdication de la France, la destruction complète de l’œuvre de Dupleix négociée par un imbécile. Si c'était là ce qu'avait voulu la Compagnie, son choix était irréprochable et Godeheu fut son homme.

En quelques jours, la dislocation fut menée à bonne . fin. Des stipulations dégradantes pour l'honneur de la France furent acceptées. Tout ce qu'avait conquis Dupleix et que l'honneur le plus simple commandait de garder, fut abandonné avec une sorte de furie ; l’abaissement des nababs fidèles à Dupleix et leur remplacement dans les nababies fut chose faite presque

sans conditions. Tout ce que voulait Godeheu, c'était en finir, et comme les Anglais aussi ne demandaient pas mieux, surtout dans de telles conditions, le traité qui nous dépossédait fut signé dans les derniers jours : de l’année, et l'Inde était anglaise pour toujours. Seulement, pour nous faire mieux sentir la fortune inouïe que nous perdions, on nous laissa quelques miettes du gâteau, celles que nous possédons encore aujourd'hui.

Ainsi se terminait, par la honte, l'épopée commencée par un homme de génie. On voit que cela ne coûta pas cher à l'Angleterre et que les inscriptions emphatiques de ses monuments dépassent fortement la mesure. Assurément, et c'est de bonne guerre, elle profita de l'incapacité de ses adversaires, et ces nations là sont heureuses qui, dans les heures difficiles et compliquées, trouvent des ennemis de la taille d'un Godeheu. Et pendant que ces honteux événements s’accomplissaient, Dupleix, débarqué en France, allait monter les dernières marches de son calvaire. Quand il mit pied à terre, sur le quai de Lorient, le peuple était instruit de son arrivée et lui fit fête. Les exploits accomplis sous ses ordres, dans l'Inde, n'étaient pas oubliés; leur renommée avait franchi les mers et, pendant que les grands l'accusaient et se conjuraient pour sa perte, les humbles se pressaient sur son passage, l’admiraient, cherchaient à se rapprocher le plus possible de lui, pour fixer mieux, dans leur mémoire, les traits de l'homme autour duquel une légende s'était déjà formée,

Mais il n'était pas fait pour s’attarder. Son but était de se présenter devant les autorités de la Compagnie, de leur exposer ses plans, ses projets, tout ce qu’il

lui serait encore possible de faire, si l'on voulait bien l'honorer d’une.confiance illimitée. Sa grande bonne foi excusait ce qui pouvait passer pour de la présomption, et son éloquence entraînante, montrant les fautes commises et surtout la grandeur du but à atteindre, il arrivait que des ennemis d'hier se trouvaient séduits par cet avocat d’une grande cause et que lui-même entrevoyait la possibilité d'une revanche, c'est-à-dire l'avènement rêvé de la suprématie francaise dans ces régions lointaines, où la fortune incommensurable était la récompense certaine des efforts accomplis. Mais Dupleix était ruiné ; Godeheu n'avait rien eu de plus pressé, on l’a vu, que de le dépouiller de sa richesse particulière, et quand il parla des millions avancés par lui aux nababs d’Arcate, pour s’assurer de leur alliance, ou plutôt de leur vassalité, les directeurs de la Compagnie, qui ne pouvaient contester la créance, l'accueillirent par une fin de nonrecevoir. Il ne lui restait donc plus, comme suprême ressource, que de s'adresser au gouvernement et, en cas de refus, d'intenter ua procès à la Compagnie.

A partir de ce moment, la vie de Dupleix n’est plus qu'une série ininterrompue de calamités. Comme il n’y avait aucune raison légale ou juridique d’évincer ses réclamations, ses adversaires capables de toutes les bassesses, eurent recours à la calomnie. On injuria Dupleix, dans des libelles soudoyés; on le dif: fama. Pendant deux années, ce grand homme traîna la vie la plus misérable qu'il soit possible d'imaginer, traité comme un paria à Paris, dans la capitale de cette France qu'il avait voulue si grande et si respectée. En même temps que ses faibles ressources, ses forces morales s'épuisaient. On le savait, et on ne

lui faisait pas grâce d'une infamie. A la fin de l'année 1756, il perdait sa femme, la digne et ferme compagne de sa gloire et de ses abaissements, et le malheureux, qui avait dompté des millions d'hommes, isolé dans la capitale, poursuivi par l'injure sous toutes ses formes les plus basses et les plus viles, vieillissait, trouvant encore cependant la force d'écrire d’éloquents mémoires, dans lesquels il justifiait sa conduite et expliquait ses projets, si maladroitement, si criminellement arrêtés au moment même où, redevenu maître de la situation, on l'avait invité à céder la place à un incapable qui, obéissant en esclave à de serviles instructions, ruinait l’entreprise qui lui donnait sa confiance et dérobait à son pays la colonie des Indes.

Pendant neuf ans, cet homme extraordinaire déploya toutes les ressources de son énergie pour se faire rendre justice, pour en arriver à mourir dans la plus extrême misère, après un second mariage également heureux, mais qui ne lui apportait pas ce qu'il lui fallait, la fortune, pour avoir raison d'adversaires impitoyables et faire valoir ses droits, pour faire taire les innombrables créanciers qui le poursuivaient sans merci, lui que des richesses territoriales énormes dans l'Inde auraient dû faire aussi riche que les nababs les plus renommés. Malgré cela, il eut confiance jusqu'au bout et conserva ses illusions jusqu'à la mort, qui vint enfin mettre un terme à tant d'injustices et à tant de déboires. Veut-on savoir où ce grand homme en était réduit, grâce à l'impitoyable haine de ses ennemis ? On n'a qu'à lire là lettre suivante, adressée par son fidèle Kerjean à un personnage qui, sans doute, avait promis d’user de son

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influence en faveur de l’ancien gouverneur des Indes.

« Je puis, sans doute, vous ouvrir mon cœur avec l'assurance que vous partagerez mes sentiments, parce que vous êtes un galant homme, que les malheureux ont de véritables droits sur vous et qu'on peut vous proposer le bien avec sûreté. M. Dupleix est, comme vous le savez, dans la position la plus affreuse. Les gens qui ont mis sa maison à bail judiciaire et auxquels elle a été adjugée, pour douze cents francs, viennent de lui signifier, par le défaut de payement, ainsi qu'à sa femme, de vider la maison... Nous avons garnison chez nous pour la capitation, si bien, Monsieur, que, par le défaut de mille francs, nous sommes tous au moment de crouler. M. et Mme Dupleix sont bien véritablement sans la première ressource, et cela dans le moment où il a besoin de toute sa tête, pour repousser les injures et les assertions captieuses que la Compagnie lui fait si indécemment dans son mémoire et dont nous pouvons dire à l'avance qu'il triomphera. »

Ce fut la mort qui triompha, ou plutôt qui délivra Dupleix, dans la nuit du 10 au 11 novembre 1763, victime, en plein dix-huitième siècle, de rancunes et d'inimitiés que n'avait pas rencontrées Christophe Colomb quatre siècles auparavant. Ce grand homme, dont on commence à peine à comprendre le rôle et à admirer le génie, s'éteignit obscurément, dans une maison de la rue Neuve-des-Capucines, ou plutôt dans un appartement plus que modeste, étroit et obscur, lui qui avait ébloui par toutes les manifestations de sa puissance les nababs et les soubabs indiens. Cette mort, c’est le cas ou jamais de le dire, fut pour lui une délivrance, après cette longue

agonie de neuf années, pendant lesquelles, malgré des prodiges d'activité, il ne sut avoir raison de la haine de ses contemporains.

Aujourd'hui Dupleix est entré dans l’histoire, et l'on sait ce que fut cet homme exceptionnel, si indignement sacrifié, faute d’avoir rencontré des collabo.x'eurs au niveau de son intelligence et de ses vastes conceptions. Ces grands hommes ont tous leur place marquée dans les respects de la postérité ; mais ce n’est pas suffisant, et leurs tribulations devraient bien servir de lecon et prévenir des injustices futures. En sera-t-il jamais ainsi, dans un pays comme le nôtre ? C'est à désirer plus qu'à espérer. Cependant, à l'heure où les vastes régions de l'Afrique sollicitent l'activité européenne, si les circonstances veulent qu'un homme, un compatriote, implante, dans ce monde nouveau, le prestige de notre pays, que le gouvernement de la France, quel qu'il soit, se rappelle l'abandon de Montcalm et le martyr de Dupleix. Une nation dont les annales ont consigné de tels faits n’a plus le droit, sous peine de crime, d'assumer la responsabilité de telles injustices et de commettre de pareilles fautes. Si les Indes ne sont pas françaises et si le Canada nous a échappé, ce n'est la faute ni de Dupleix, ni de Montcalm. L’Angleterre, qui s’est substituée à la France en Amérique et en Asie, ne saurait, malgré ses succès, montrer de tels hommes et de tels héros.

L'Inde, perdue pour notre pays, par la paix de 1763, devait revoir, cependant, les flottes de la France, et dans les circonstances les plus glorieuses. Un des plus grands hommes de mer œui aient existé, chez nous, peut-être le plus grand, ie bail! de Suffren, fit reten-

Lir, dix-huit ans plus tard, les mers de l'Inde, du bruit de sa renommée. Jusqu'alors, Suffren n'avait été qu'un officier distingué, dont les chefs appréciaient les services, mais qui n'avait point eu l'occasion de montrer ses rares qualités de sang-froid, de décision et d'énergie. Mème après la disgrâce de Dupleix, et malgré l’impéritie et la pusillanimité du gouverneur Godeheu, Lally-Tollendal avait fait le plus grand honneur aux armes françaises, lorsqu'à la tête de sept cents hommes seulement il s'était vu contraint de capituler, à Pondichéry, en 1761, après une héroïque résistance, devant plus de vingt mille hommes de troupes commandés par le général anglais Coote, et appuyés par une flotte de quatorze vaisseaux. Chose curieuse, Lally-Tollendal, comme Dupleix, fut accusé d'avoir travaillé pour son propre compte, au mépris de ses instructions, et c'est à peine si, aujourd'hui encore, sa mémoire est lavée, malgré l'éloquent piaidoyer de Voltaire en sa faveur et malgré la révision, en 1778, du jugement qui l'avait condamné à mort, même sans que la Grand'Chambre de Paris ait entendu sa défense. La vérité et la justice se lèvent toujours tard pour les grands hommes dont le patriotisme est assez haut pour défier les misères, les jalousies et les compétitions de leur temps, et qui cherchent, dans l'avenir seulement, la justification de leur conduite. Au reste, et c’est une malheureuse remarque à faire, dans ces temps éloignés comme de nos jours, la plupart des insuccès de nos armes tenaient à des rancunes personnelles. Dupleix était presque condamné d'avance par l'hostilité ombrageuse de La Bourdonnais, aussi terrible pour lui que l’indolence coupable de la Compagnie. Vingt ans plus tard,

les victoires du bailli de Suffren seront neutralisées par les mesquines jalousies des officiers de ses escadres. |

La campagne maritime de ce grand homme, dans les mers de l’Inde, est peut-être ce qu'il y a de plus merveilleux, dans les annales de notre histoire navale. Presque toujours inférieur en matériel, il supplée à

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