FRUITS DE L'ILE-DE: FRANCE
tout par unc activité prodigieuse. Chose capitale, aussi bien sur mer que sur terre, les Anglais ont presque toujours l'avance sur lui. Suffren devine que cette supériorité de marche ne peut être attribuée qu'au doublage en cuivre des vaisseaux anglais, et il rédige un rapport à ce sujet, à l'adresse de M. de Sartines. Malgré cela, avec les ressources dont il dispose, il tient la mer, se présente partout et c'est toujours lui qui prend l'initiative.
L’audace, dans les campagnes maritimes, réussit presque toujours. Nelson, le grand Nelson, n'est pas autre chose qu'un marin audacieux. Il transporte, dans la guerre navale, la méthode de Bonaparte dans la campagne d'Italie et réussit comme le jeune général qui, plus tard, eut le tort de ne pas savoir s'entourer de marins habiles et expérimentés. Nul, même sans excepter Nelson, ne futplusactifquele bailli de Suffren, plus prompt dans l’action, plus insaisissable, et, par conséquent, plus terrible pour des adversaires. Notre marine militaire, si abaissée sous le règne de Louis XV, s'était relevée, sous le règne de son successeur, d'une facon prodigieuse. Dans notre pays, pépinière de marins d'élite, les flottes s'improviseraient presque, pourvu qu'il y eût un homme à la tête du département de la marine, et des officiers de vaisseau capables. Quant aux équipages, ils se forment avec une rapidité incroyable. La glorieuse guerre de l'Indépendance américaine, où nos flottes jouèrent un si grand rôle, mirent en lumière des marins de premier ordre, tels que d'Estaing, parfois le comte de Grasse, et même de simples officiers de vaisseau, comme Suffren, dont il était permis déjà de deviner l'avenir. L'intervalle malheureux qui sépare le règne de Louis XIV du règne de Louis XVI, n'avait pu faire disparaître tous les marins capables, réduits à l'inaction, par suite d’une politique qni se désintéressait des choses de la mer et faisait si bon marché de nos colonies.
Suffren avait été élevé à la grande école de d'Estaing qui avait apprécié ses mérites. Ce n'est cependant qu'en l’année 1781 qu'on lui donne le commandement d'une escadre chargée de porter un contingent de troupes au Cap de Bonne-Espérance, et, l'opération
terminée, d'aller se placer sous les ordres de M. d'Orves qui commandait les forces navales de la France dans l'Inde. Suffren appareillait le 22 mars, du port de Brest, et arrivait, le 16 avril à la Praya, où la flotte anglaise se trouvait au mouillage. La Praya était un port neutre ; mais Suffren, se souvenant de la facon dont il avait été pris, à Lagos, également port neutre, et emmené en Angleterre par ce même Boscawen, que nous avons vu aux prises avec Dupleix, n'eut pas un instant d'indécision. Il attaqua résolument des forces presque doubles des siennes, fit des prodiges de valeur, et, s’il n’eut pas un succès complet, fit assez de mal aux Anglais pour les devancer au Cap et pour débarquer ses troupes, sans encombre, le 21 juin suivant.
A partir de ce moment, le bailli de Suffren ne cesse de faire preuve d'une activité prodigieuse. Partout où il rencontre l'ennemi, il l'attaque, porte les premiers coups. On dirait que le souvenir de Dupleix le hante et qu'il entrevoit la conquête possible. Le 25 octobre de la même année, il mouillait à l'Ile-de-France où il ralliait des forces assez imposantes, précisément celles qui se trouvaient sous les ordres de M. d'Orves, et celui-ci étant tombé assez gravement malade, le commandement de la flotte revint à Suffren, dans le courant de janvier 1782. C'est alors que commence sa véritable et admirable carrière de grand marin, carrière qui serait presque sans égale si chacun avait fait son devoir, et si l'amiral avait eu sous ses ordres des hommes désireux seulement de la grandeu: de leur patrie et non aveuglés par de mesquines rancunes. On retrouve ces choses-là trop souvent, dans notre histoire militaire.
Cela n'empêche pas Suffren de se battre sans relâche, de ne pas laisser un instant de trève aux ennemis, de les suivre partout et de les atteindre, malgré l'infériorité de marche deses vaisseaux qui n'ont pas de doublage. En juillet, et malgré la mollesse coupable de quelques-uns de ses officiers, il lutte, en vue de Negapatam, contre l'amiral Hughes, auquel il fait !beaucoup de mal, vient mouiller à Gondelour il médite a prise de Trinquemalé, qui tombe dans ses fmains,