‹ Les colons du Canada, Volume 2Chapitre 10 sur 21 · SINGULIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

SINGULIÈRE LETTRE

CSomme Henry l'avait annoncé, la famille M très occupée pendant le courant de Tautomne. Le bétail s'était beanconp multiplié, ils avaient un grand nombre de veaux et de génisses, et des brebis avaient mis bas très heureusement. On envoya une grande {lartie du bétail pâturer dans les buissons , pour épargner rb^be de la prairie. On garda seulement les brebis qui avaient des agneaux , les vaches qui donnaient du lait et les jeui^s veaux. Cela procura à nos colons plus de teoif^s pour s'occuper de la moisson, qui était alors nthre, et pour la recueillir il fallut que tous y travaillassent du matin au soir, car ils avaient ime grande étendue de terrain à récolter. Us y réussirent cependant, et tout le blé fut convenablement mis en meule. Ensuite il fallut le battre, ce qui leur donna beaocottp à faire Dès que le blé fut battu, on le conduisit au moulin dans le wagon, et il fut réduit II 5*

en farine; dont M. Campbell s'était engagé de fournir au fort une certaine quantité avant Thiver. Ils reçurent de temps en temps des visites du capitaine Sinclair, du colonel et de quelques autres oflSciers, car peu à peu leurs rapports avec la famille Campbell étaient devenus très intimes. Le capitaine Sinclair avait fait connaître au colonel son engagement avec Marie Percival; et, en conséquence , il avait obtenu la permission de venir à la ferme aussi souvent que son service le lui permettrait. Les autres oflSciers qui venaient visiter nos colons, s'apercevant combien le capitaine Sinclair accaparait la société de Marie Percival , étaient très assidus dans leurs attentions pour Emma. Celle-ci ne faisait que rire de tous leurs soins et trouvait ordinairement le moyen de rendre ces assiduités utiles en donnant à ces messieurs quelque chose à faire soit pour elle-même, soit pour la famille. Pourvu qu'Emma voulût bien les accompagner, ils s'estimaient heureux de pêcher en bateau pendant des heures entières; et tout le poisson pris cette année dans le lac le fut par les officiers. Il y avait parmi eux plusieurs jeunesSeus très aimables, et ils étaient toujours bien reçusM^arce qu'ils procuraient aux habitants de la feriA un surcroit de société très agréable.

Avant l'hiver toute la farine se trouva prête et fut envoyée au fort ainsi que le bétail qu'avait demandé le colonel, et on vit alors que celui-ci avait eu bien raison de dire que cet aiTangement serait très avantageux pour les deuiç parties» M. Campbell,

au lieu d'avoir besoin de faire venir de l*argent pour ses dépenses , reçut cette année pour la première fois une traite sur le gouvernement d*une valeur considérable, pour la farine et le bétail qu'il avait fournis aux troupes ; et ce que Madame Campbell retira pour la volaille, le porc, etc., envoyé à la garnison , forma une somme qui n'était point à dédaigner. Ainsi M. Campbell, grâces à la bienveillance dont on usa envers lui , grâces à ses propres efforts et à un judicieux emploi de son petit capital , promettait de devenir au bout de peu d'années un homme riche et indépendant. Dès que la moisson fut récoltée, Malachie et John, dont on n'avait plus besoin pour battre le blé, reprirent leurs excursions de chasse et reviiirent rarement à la maison sans apporter du gibier. Malachie ne vit point les Indiens pendant ses courses , ni rien qui annonçât leur présence dans le voisinage : toute inquiétude, à cet égard , avait donc cessé , et là famille se prépara à Thiver qui s'approchait en prenant toutes les précautions dont l'expérience lui avait fait connaître la nécessité. Pendant l'été des Indiens, nos colons reçurent des lettres d'Angleterre pleines de détails relatifs à leurs anciens amis. Il y en avait une de Québec qui annonçait à M. Campbell qu'on lui avait accordé la nouvelle concession de terre qu'il avait demandée; puis une autre de Montréal, écrite par M. Emmerson, qui disait qu'il avait fait part des conditions arrêtées à deux familles d'émigrants qui jouissaient d'une teès bonne réputation, et que, si M. Campbell y c^"

— «20 — sentail^ ces familles se rendraient auppèa de lui le I»rintemps suivant.

Cette nouvelle fit grand plaisir à M. Campbell ^ e% comme les conditions étaient , à peu de chose près^ celles qu'il avait proposées » il écrivit immédiatemeitl à M. Ëmmerson pour lui dire qu'il les acceptait, et qu'il le priait de conclure le marché. En faisant par* venir ces lettres à M. Campbell , le colonel lui avait écrit pour lui apprendre que l'intérieur du fort ayant besoin de réparations , il était autorisé à prendre auprès de luiime grande quantité de planches à un certain prix y s'il pouvait les lui fournir à ce prix et les tenir prêtes pour le printemps. C'était un nouveau tépioignage de bienveillance de la part du colonel : il procurait ainsi de l'emploi à la scierie pendant l'hiver^ et c'était précisément dans cette saison , et quand la neige couvrait le sol, qu'on pouvait facilement traîner à la scierie les arbres que l'on avait abattus. M. Campbell écrivit au colonel pour le remercier de cette proposition qu'il acceptait, et il lui promit que les planches seraient prêtes pour le moment où le, lac serait de nouveau libre.

Enfin l'hiver arriva et la neige couvrit la terre comme d'habitude. Le capitaine Sinclair , au grand regret de la famille qui lui était fort attachée, prit congé d'elle pour longtemps. On convint alors que Malachie et John iraient seuls à la chasse, car Henry avait bien assez d'occupation dans la grange : et Martin et Alfred avaient tout leur temps employé h abattre des arbres, à les traîner à la scierie , et à

surveiller le moulin. Telle fut là distribution des tra^ vaux hors de la maison , et maintenant qu'ils n'avaient plus le pauvre Percival et que les qpcupations de l'intérieur s'étaient tellement accrues , ils étaient obligés de recourir à M. Campbell pour lis aider , toutes les fois qu'il pouvait abandonner la culture du jardin qui était l'objet de ses soins habituels. C'est ainsi que s^écoula le troisième hiver, au milieu de travaux si multipliés qu'il se passa très rapidement.

Au mois de février,, et lorsqu'une neige profonde couvrait la terre, Malachie se rendit un jour au moulin auprès d'Alfred ,• qu'il teouva seul et surveillant les scies qui étaient alors en pleine activité. Tandis qu'à cent pas de là Martin équarrissait des troncs destinés à être sciés.

ce Je suis content de vous trouver seul , Monsieur, dit Malachie , car j'ai quelque chose d'important à vous communiquer , et je n'aimerais pas que quelqu'un d'autre que vous en eût pour le moment connaissance.

— Qu'est-ce que c'est, Malachie? dit Alfred.

-— Eh bien ! Monsieur, pendant que j'étais hier à la chasse, j'allai à une place où la semaine dernière j'avais laissé une couple de peaux de daim afin de les rapporter à la maison, et je trouvai une lettre attachée à ces peaux a' .^ quelques épines.

— Une lettre , M^Jm i.!e?

— Oui, Mons' îv, j.ie lettre indienne. La voici. « Malachie lui t : . aa alors un morceau d'écorce

de bouleau^ dont le dossm ci-dessous est uniac-simile.

<^2>\ /cî2>' X&â:

a Eh bien , dît Alfred , il est possible que ce soit une lettre, mais j'avoue que c'est de Thébreu pour moi. Je ne vois pas pourquoi vous voulez en faire un secret, dites-le moi.

— Mais, Monsieur, je ne pourrais pas lire une de vos lettres la moitié aussi bien que celle-ci; et elle contient des nouvelles de la dernière importance. C'est la manière d'écrire des Indiens, et je sais aussi de qui vient cette lettre. On dit qu'une bonne action n'est jamais perdue, et je suis heureux de voir qu'il y a de la reconnaissance chez un Indien.

— Vous me rendez très impatient, Malachie , de

savoir ce que contient cette lettre. Dites-moi, de qui pensez-vous qu'elle vienne ?

— Voyez-vous, Monsieur, cette marque, dit Malachie, en lui indiquant le bas du morceau d'écorce ?

— Oui. N'est-ce pas un pied?

— Précisément, Monsieur. Maintenant, savez-vous de qui elle vient?

— Je ne saurais vqus le dire.

— Ne vous rappelez-vous pas qu'il y a deux hivers nous trouvâmes une Indienne, que nous la portâmes à la maison, et que votre père la guérit d'une luxation à la cheville du pied ?

— Sans doute. Cette lettre a-t-elle été écrite par elle?

— Oui, Monsieur. Et vous vous souvenez qu'elle a dit faire partie de la bande du Serpent-Courroucé ?

— Je me le rappelle très bien. A présent, Malachie, lisez-moi la lettre, car je suis très impatient de connaître ce qu'elle peut avoir à nous dire.

— C'est ce que je vais faire. Monsieur Alfred. D'abord , Monsieur, voici le soleil , dont plus de la , moitié est encore sur l'horizon : ce qui signifie chez eux le coucher, et non le lever de cet astre; le soleil couchant désigne donc l'ouest. — Très bien, il me semble que cela est clair. — ^Voici douze wigwams, ce qui veut dire douze journées de marche pour un guerrier, que les Indiens évaluent à environ quinze milles par jour. Combien font quinze fois douze?

— Cent quatre-vingts, Malachie.

— Eh bien, Monsieur, cela signifie qu!il y a jus-

^ae-Ià environ cent quatre-vingts iiiilles. Ensuite, cette première figure est celle d'un chef, car elle a sur la tête une plume d'aigle , et le serpent qui est devant elle est son totem^ le Serpcnt-<]ourrôucé. Les six autres figures sont les six guerriers qui composent sft baïide. Remarquez que le chef et le preiïiier personnage de la bande ont seuls des fusils , ce (jui est destiné à nous apprendre qu'il* n'ont atec eux que deux carabines.

■^ C'est vrai ; mais quelle est cette petite figure , qui suit le chef, et qui a les bras derrière le dos?

— C'est là, Monsieur, qu'est tout le mystère de la lettré, et sàfis cela elle ne signifierait rien. Vous voyez que la petite figure a une paire de souliers à neige au-dessus d^ellet

-^ Oui, je le vois.

— Eh bien, cette petite figure est votre fi»ère Percival, que nous croyions mort.

— Grand Dieu! est-il possible? s'écria Alfred. Il est donc vivant !

— Il n'y a aucun doute. Monsieur, répondit Malaehie. Maintenant voici tout l'ensemble de ta lettre : votre frère Percival a été emmené par le Ser()ent- Courroucé et SJa bande, et conduit quelque part vers l'ouest , à cent quatre-vingts milles de distance , et cette information vient de la femme indienne faisant partie de cette bande , et dont la vie a été conservée par votre humanité. Je ne crois pas. Monsieur Alfred, qu'aucun blanc eût pu écrire une lettre fdus claire et

^ atteignit rtàmx son but.

— J'en conviens, Malachie; maïs cette nouvelle m'a tellement bouleversé, je suis tellement agité par la joie et par l'inquiétude, que je sais à peine ce que je dis. Percival est vivant! Eh bien, nous Faurons, quand nous devrions faire un millier de milles et nous battre contre deux milliers d'Indiens. Oh! que cela va rendre ma mère heureuse! Mais que nous faut-il faire, Malachie? dites-le moi, je vous en supplie.

— Il ne nous faut rien faire , Monsieur, répondît Malachie.

— Rien, Malachie? reprit Alfred avec étonnement.

— Non, Monsieur; et dans tous les cas rien pour le moment. Nous savons que l'enfant est envie, au moins doit-on le présumer; mais naturellement les Indiens ignorent que nous ayons reçu cette information, s'ils le savaient, ils tueraient la femme immédiatement. A présent, la première question que nous devons nous adresser est celle-ci : pourquoi ont-ils emmené l'enfant, car, s'ils n'avaient pas quelque dessein, il leur aurait été inutile d'emmener un aussi jeune garçon.

— C'était la question que j'allais vous faire, Malachie.

— Eh bien! Monsieur, je vais y répondre de mon mieux. Le Serpent-Courroucé est venu à la ferme et a vu nos provisions de poudre, de plomb et d'autres objets. Il nous aurait attaqués l'hiver dernier s'il avait trouvé Toccasion de le faire avec quelque

ehsmce de succès. Un de ses guerriers a étélué, ce qui lui a montré que nous étions sur nos gardes, et son coup a manqué; cependant, il a trouvé moyen de s'emparer de Teufant qui était resté en arrière lorsque TOUS fûtes blessé par la panthère; il l'a emmené et il veut conclure un marché pour nous le rendre. C'est \h ma conviction.

*— Je ne doute pas que vous n'ayez raison , MalAchie, dit Alfred après un moment de silence. Eh bien ! il nous faut faire de nécessité vertu et lui donner ce qu'il nous demande.

*^ Non pas, Monsieur; si nous le faisions, cela l'encouragerait à voler de nouveau.

— Que nous faut-il donc faire?

— Le punir si nous le pouvons; dans tous les cai nous n'avons , pour le moment , autre chose à faire qu'à attendre. Soyez-en sûr, probablement ce pî*îDtemps les Indiens nous feront savoir de quelque manière que l'enfant est en leur pouvoir^ et sera rendu à certaines conditions. Alors ce sera le moment de voir ce qu'il y aura à faire4

'^ Je crois que tous avez raison, MalaÉchie.

— J'espère, Monsieur, que je le tromperai, reprit M(dachie; mais nous verrons.

— Bien. Mais, Malachie, faut -il communi(|uer cette nouvelle à quelqu'un ou la tenir secrète?

— J'y ai penséj Monsieur. 11 ne nous faut mettre dans le secret que Martin et la Fraise. Et cela parce qu'ils sont presque des Indiens. On peut s'adresser à eux et nous n'avims à craindre aucune indiscrétion

de létir part^ Martin a trop d'expérîence et la Fraise est aussi sûre que si elle ne savait rien.

— Je crois que vous avez raison , et cependant quelle joie cela aurait causé à mon père et à ma Kière*

— Oui, Monsieur, et à tout le reste de la famille aussi, je n'en doute pas, pendant une heure ou deux après qu'ils auraient reçu cette nouvelle; mais quel cfaagriù n'en ressentiraient-ils pas ensuite pendant des mois. L'espérance différée rend le cœur malade^ eotbme iium pèfre avait coutume de nous le lire dans h Bible, et c'est la vérité. Monsieur. Considérer seulement combien votre père et surtout votre tùkte séraieat tourmentés pendant ce temps, et dans quel état d'angoisse ils passeraient leur vie; ils ne maA*geraient ni ne dormiraient. Non, non. Monsieur, ce

4KTSit une cruauté que de leur donner cette nouvelle, et il ne faut p^^s le foire. Dans tous les cas , on rie peut rien entreprendre avant le printemps , et nods devons attendre l'arrivée d'un messager.

^ Vous avez raison, Malaehie; ainsi faites comme vous Favez dit; communiquez la nouvelle à Martin et à sa femme , et je garderai le secret aussi bieù qu'eux.

*^ n est très beuretix que nous sachions à {yeu près où est l'enfant, observa Malaehie; car s'il est nécessaire de faire une expédition ponr le retrouver, nous saurions quelle direction il faudrait prendre. Bt il est aussi très heureux que nous connaissions la force de l'ennemi^ d^ nous saiMoi» en quel nombre

— 1W — nous devrions étre^ s'il fallait recourir à la force ou user de quelque stratagème ^ pour nous emparer de l'enfant. La lettre nous apprend tout cela , et nous ne l'aurions jamais su par un messager de ce Serpent-Courroucé, à qui j'espère bien finir par casser la tête.

— Si je le rencontre y un de nous succombera, ajouta Alfred.

— Sans doute, Monsieur^ sans doute , répondit Malachie; mais si nous pouvons recouvrer l'enfant par un autre moyen, cela n'en sera que mieux* Bon ou mauvais, un homme n'a qu'une vie. Dieu la lui a donnée. Et ses semblables ne doivent la lui 6ter que lorsqu'ils y sont forcés par la nécessité. J'espère avoir l'enfant sans effusion de sang.

— Je veux l'avoir quoi qu'il en coûte, Malacbie^ et si, comme vous le dites, nous pouvons en venir à bout sans effusion de sang, cela n'en sera que mieux; mais je veux l'avoir, dussé-je tuer une centaine d'Indiens.

— C'est juste. Monsieur, c'est juste ; mais n'ayons recours à ce moyen qu'à la dernière extrémité. Rappelez-vous que l'Indien ne veut que de la poudre et des balles et non point la vie de l'enfant, et rappelez-vous que si nous n'avions pas commis l'imprudence de le tenter en lui laissant voir des objets qui sont pour lui d'un si grand prix, il ne nous aurait jamais donné tant d'inquiétudes.

— C'est, vrai; ainsi Malachie, nous agirons en tout point comme vous le conseillez, n

Ici se termina cette conversation; Alfred et tous ceux qui étaient dans le secret n'en laissèrent rien transpirer. Uhiver s'écoula sans autre incident. Avant que la neige eût complètement disparu, on prépara les grains pour les semailles. Les planches étaient sciées , et tout le blé que l'on ne devait pas semer avait été moulu et mis dans des barils en attendant une nouvelle demande du fort, et c'est ainsi que se termina le troisième hiver passé au Canada.

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