‹ Les colons du Canada, Volume 2Chapitre 11 sur 21 · LE SUCRE D'ÉRABLE ET L'OURS · texte numérisé non relu

LE SUCRE D'ÉRABLE ET L'OURS

On était au mois d'avril , et depuis quelques jours Malachie et John, aidés de la Fraise, avaient beaucoup d'occupations ; le moment était venu de percer les érables pour en tirer du sucre; et Madame Campbell avait exprimé le désir d'obtenir par ce moyen un objet dont la consommation était si considérable et qu'on ne pouvait se procurer que par les bateaux qui allaient à Montréal.

Dans la soirée, pendant que 'Malachie et John étaient , selon leur habitude , occupés à creuser de petites auges d'une espèce de sapin d'un bois fort tendre, et dont ils avaient préparé une grande quantité, Madame Campbell demanda à Malachie comment on obtenait ce sucre.

a Très facilement. Madame, on perce les arbres.

— Oui, vous nous l'avez déjà dit; mais comment se fait cette opération? expliquez-moi la chose en détail.

— Eh biep. Madame, on choisit les 6]?a]>]es dont le tronc a environ un pied d'épaisseur près de terre, car ce sont ceux qui donnent le plus de sucre. Qt\ y pratique une ouverture à deux pieds du sol; dans cette ouverture on place un roseau creux, absolument comme vous mettriez un robinet à un tonneau, la liqueur coule dan^ une de ces auges que nous venons de creuser.

— Et que faites-vous alors?

— Cloaque mâtin, i^ous recueillons toute la l|a» queur contenue dans les ayges jusqu'à ce que nous en ayons assez pour remplir les chaiidières et abrs

* nous la faisons bouillir.

-r- De quelles chaudières vous se^virez-vous?

— Il y a, Madame^ dans le magasin deux grandes chaudières dont on ne s'est pas encore servi et qui rempliront très bien notre but. Elles contiennent environ un muids chacune. Nous les emporterons dans }es bpis, UQus y verserons le suc d'érable et nous Ty ferons bouillir. Il vous faudra venir dans 1^ forêt le jour de cette opération, ce sera une partie de plaisir,

— Très volontiers, répondit Madame Campbell; combien un arbre fournit-il de liqueur?

— A peu près deux ou trois gallons, répondit Malachie, tantôt plus tantôt moins. Quand nous aurons percé les arbres et placé nos auges, nous n'aurons rien d'autre à faire pendant une quinzaine de jours. La Fraise peut, sans le secours de personne, surveiller toutes les auges, après cela elle nous fera connaître quand tout sera prêt.

-^ Percez-vous les arbres chaque année !

— Oui, Madame, et un bon arbre peut supporter cette opération pendant quinze ou vingt ans, mais cela les fait périr à la fin.

— On doit le supposer d'après la quantité de sève qu'on enlève à l'arbre.

— Précisément, Madame : mais il ne manque pas d'érables à sucre dans les bois.

— Vous nous aviez promis du miel, Malachie, dît Emma, mais nous n'en avons encore point vu, pourrez-vous nous en procurer ?

— Nous n'avons pas eu le temps de le faire, l'automne dernier, mais cette année-ci nous essayerons. Quand nous irons dans les bois, John et moi, nous trouverons probablement, sans aller bien loin, quelque arbre à miel. J'avais l'intention de faire cette recherche, lors même que vous ne m'en auriez pas parlé.

— J'en connais un, dit Martin, je l'ai marqué il y a une quinzaine de jours, mais je l'avais tout à fait oublié. Depuis que je m'occupe du moulin, j'ai peu de temps pour m'occuper d'autre chose. Le fait^t que nous avons tous beaucoup à faire, maintenant.

— C'est très vrai, reprit Henry en riant; je voudrais voir mon travail dans la grange tenniné. Je ne sais pas si je pourrai sortir cet hiver avec ma carabine.

— Non, Monsieur, il vous faut laisser la forêt à John et à moi , répondit Malachie. Mais ne vous ia*quiétez paS; vous ne manquerez pas de gibier. Avez*

VOUS besoin ûa Pineau âemaia, MoHrânr Atfred? »

Malacfaîe voulait pmier d'un petit trirtneau qu'ils avaient construit pendant Thiver et qui leur ^k alors très utile, pour transporter çà et là divers objets à Taide d^un dieval. Alfred s'en servak pour conduû'e au magasin la farine, dès qu'elle étiàt moulue.

u Je puis m'en passer pendant un joiur. Qu'en voulez-vous faire :

-— Pour amener tout le miel à la maison, dit Emma en riant.

— Non, Mademoiselle, pour conduire les chaudières ^ans les bois, répondit Malachie, afin qu'elles ^soient prêtes à recevoir le suc d'érable. Des que nous aufons percé les arbres, nous nous occuperons du miel.

— Avez-vous envoyé vos pelleteries par les bateaux à Montréal, demanda M. Campbell?

— Oui, mon père, répondit Alfred. M. Emmerson s'en est chargé et a promis de les remettre à notre f^ent, mais nous en avons moins que l'année dernière. John a le plus gros ballot de nous tous.

— Oui, il me bat cette année, dit Malachie; il réussit toujours à tber le premier. Je savais que je ferais un chasseur de ce^rçon. Il pourrait maintenant aller tout seul à la chasse et faire aussi bien que moi. »

Le matin suivant, Malachie partit pour la forêt, emmenant avec lui sur le traîneau les chaudières et toutes les auges. Pendant tout le jour il ne fut oc-

cupé qu'à percer les arbres et à adapter des tuyaux de roseau dans les ouvertures. La Fraise et John raccompagnaient, et au coucher du soleil leur travaU était terminé.

Le lendemain au moment de partii*, Malachie et John ne prirent que leurs haches, car John tout jeune qu'il était savait fort bien se servir de la sienne. Tls se rendirent d'abord vers Tarbre que Martin avait découvert, et dont il leur avait décrit l'emplacement. Us rabattirent mais n'essayèrent pas d'en retirer le miel avant la nuit. Alors ils allumèrent du feu, puis pour en faire sortir les abeilles ils jetèrent des feuilles dessus et produisirent ainsi une grande fumée ; ensuite ils ouvrirent l'arbre et obtinrent environ deux seaux de miel, qu'ils apportèrent à la maison au moment où la famille allait se coucher. Quand ils sortirent le lendemain matin, ils trouvèrent un ours tout occupé à manger les débris du miel, mais cet animal se sauva avant qu'ils pussent le tirer.

Chaque matin, la Fraise recueillait toute la sève qui avait coulé des arbres et la versait dans les chaudières que Malachie avait suspendues à une hauteur convenable pour que Ton pût allumer du feu dessous. Ils continuèrent leurs recherches et découvrirent encore trois ruches d'abej|||s qu'ils marquèrent, pour pouvoir les retrouver plus tard et en prendre le miel à leur loisir. Au bout d'une quinzaine de jours ils avaient recueilli assez de suc d'érable pour en remplir jusqu'au bord les deux chaudières ainsi que plusieurs sceaux. On fit alors du feu sous les chaudières^

et on en avertit Madame Campbell et ses nièceS| afin que le lendemain elles vinssent dans leç bois voir celte opération, car le jour suivant on devait mettre la liqueur dans les rafraîchissoirs, qui étaient deux grands cuviers que Ton avait bien nettoyés pour cet objet.

Comme ce devait être une fête dans les bois, on plaça un dîner froid dans un grand panier que Ton confia à Henry. M. Campbell prit part à cette excursion, et on se rendit à Tendroit où Ton fabriquait le sucre, qui était à environ deux milles de distance. A leur arrivée, ils examinèrent les arbres que Ton avait percés, les auges dans lesquelles le jus avait d'abord été recueilli, les chaudières où Ton faisait alors bouillir doucement la liqueur et ils adressèrent à Malachie diverses questions pour pouvoir faire euxmêmes du sucre, si la chose était nécessaire ^ ensuite on remplit un des rafraîchissoirs de cette liqueur en ébullition afin que nos colons pussent voir comment le sucre se cristallisait en se refroidissant. Puis ils s'assirent pour dîner au pied d'un grand arbre. Cet arbre s'élevait à quelque distance des chaudières, car il n'y avait point d'ombrage à l'endroit où Malachie les avait placées ; l'après-midi s'écoula très agréablement à écouter les récits que Malachie et Martin firent de leurs aventures dans les bois. Pendant qu'ils dînaient, Oscar et les autres chiens , qui les avaient suivis, s'étant éloignés d'environ une centaine de pas se mirent à gratter et à aboyer à l'ouverture d'un grand trou.

< Qu'est-ce qu'oui trouvé les chiens? dit Alfred?

-^ Précisément ce que désire la Fraise et ce qu'elle m'a prié de lui procurer^ répondit Malacbie^ nous le aortirons demain de son terrier^

*«- Qu'est-ce que c'est, la Fraise? dit Marie, d

La fraise montra les mocassins et mit le doigt sur les piquants de porc-épic dont ils étaient brodés.

€ Je n'en connais pas le nom en anglais, dit-elle d'une Yoix douce*

— Vous voulez dire un pOTO-épîc, reiM?it Marie, c'est le nom de l'animal duquel sont tirés ces pi-

— * Oui, dit la Fraise.

*^Y a-t^il là un porc-épic? demanda Madame Campbell^

•««- Oui, Madame, cela est certain: les chiens le savent bien, sans cela ils ne feraient pas tant de bniit* Si vous le voulez, nous irons chercher deis pdles et nous le détm*rerons*

-^ Faites cela, je vous en prie, dit Emma, je voudrais bien le voir prendre*^ ce sera notre divertisse* ment de la soirée*»

Martin se leva et alla chercher les pelles ; pendant son absence le dîn^ fut desservi et replacé diyt» le panier; puis ils se redirent à l'endroit où les chiens continuaient à aboyer et à gratter.

n s'écoula {dus d'une heure avant que Ton put déterrer l'aninml, et quant à la fin il sortit de son trou, il» ne purent s'empêcher de rire, en voyant comment un ou deux cidens furent piqués par les

dards du porc-épic, qui n'avait pas besoin d'un autre moyen de défense ; les chiens reculèrent, 9e frottèrent le nez avec leurs pattes, puis revinrent à la charge. Oscar était trop expérimenté pour l'attaquer de cette manière, il essaya de le retourner afin de pouvoir le saisir par le ventre, ce qui lui aurait permis de le tuer promptement, mais Martin dépêcha la pauvre bête, en lui donnant un coup sur le nez, et les chiens se précipitèrent sur elle. On s'amusa à choisir les plus beaux piquants pour la Fraise^ puis on retourna vers les rafraîchissoirs pour voir si le sucre était cristallisé.

Comme ils s'en approchaient, Emma s'écria :

a Voilà un ours près du rafraîchissoir ! Regardez-le.» Malachie et John préparèrent aussitôt leurs carabines. Madame Campbell et Marie furent très effrayées, car l'animal n'était pas à cent pas d'elles.

« Ne craignez rien , Madame , dit Malachie ; l'animal n'en veut qu'au sucre. Il aime autant le sucre que le miel.

— Je ne doute pas , dit Martin , que ce ne soit le même que vous avez vu l'autre jour près du miel. Restons ici et observons-le ; il pourra vous en coûter quelques livres de sucre, mais je crois qu'il vous fera rire.

— Je ne vois rien de risible dans un si effrayant animal, dit Madame Campbell.

— Vous ne risquez rien du tout , Madame , dit Martin j Malachie et M. John ont chacun leur caral)ine.

Il 4***

^-^ Eb bleu, je Boe fie à etix^ (Et Madame Gampbelt^ msk fb pétè^em^ néanmoins ê^e à la mmson. Quel énorme animait

«^ Oni, Madame, c'est sana doute un très grand animal, mais les ours ne sont pas très gras dans cette saison^ Voyez comme il flaire la liqueur ! Le voilà maintenant qui en lèche la surface ayec sa langue. H ne se contentera pas de cela, à présent qu'il Ta goûtée, je TOUS l'ai dit. »

Les spectateurs , dont les uns étaient eSrayés et non les autres , tenaient tous leurs yeux fixés sur Tours qui, trouvant de son goût ce qu'il avait lédié, se préparait à se servir i^us^ libéralement.

En conséquence, il plongea sa patte dans le contenu du rafiralcbissoir; mais, bien que la surface de la liqueur fût refroidie , l'mtérieur était eneore brû^ lant , et à peine y eût-il enfoncé sa patte , qu'il l'en retira avec un hurlement terrible , en se dressant sur ses jambes de derrière et en secouant sa patte échaudée.

a Je vous Tavais dit, ajouta Malachte en riant. Il l'a trouvé plus chaud qu'il ne croyait. »

John , Alfred et Martin éclatèrent de rire à cette vue; Madame Campbell elle-même et ses nièces ne purent s'empêcher de s'amuser de ce spectacle.

« Il y retournera encore, dit Martin.

— Oui, répondit Malachie. John, tenez votre carabine prête, car l'ours nous a vus.

— Mais viendra-t-il de ce côté ? s'écria Madame Gampbell.

— Oui, Madame, c'est ce qu'il fera probablement, car il est en colère^ mais vous n'ave« rien à craindre.

— Mais j*aî peur, Malachie, dit Marie.

-*- Eh bien , vous ferez peut-être mieux de vous retirer à une cinquantaine de pas avec M. Campbell; de là vous verrez tout sans courir de danger. Le voilà qui y retourne; je m'y attendais, d

Martin, qui, dès qu'on eut flécouvert l'ours, avait rassemblé les chiens et les avait attachés avec une courroie de peau de daim , s'éloigna avec M. et Madame Campbell et les jeunes filles.

« Vous n'avez rien à craindre, Madame, dit Martin, les csu^abines ne manqueront pas l'animal, et si elles le manquaient, je lâcherais les chiens contre lui. Oscar, avec l'aide des autres , en viendrait à bout. A bas , silence , Oscar ! à bas, Oscar l à bas , chiens ! Regardez la Fraise, Madame, elle n'a pas peur, elle fait entendre un rire aussi clah* que le son d'une clochette d'argent. »

Pendant ce temps l'ours était retourné au rafraîchissoir, et s'était brûlé de refchef . Sa colère croissait toujours; il poussa un autre hurlement, et paraissant croire que c'était un tour que lui jouaient ceux qui le regardaient, il se dirigea rapidement de leur côté.

a A présent, John, dit Malachie, envoyez-lui votre balle droit entre les deux yeux. j>

John mit un genou en terre devant Malachie, qui de son côté tenait sa carabine prête, et, au grand effroi de Madame GampbeU, John permit à l'ours de s'ap-

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procher jusqu'à vingt pas de lui. Alors il fit feu^ et ranimai tomba raide mort.

a Voilà un bon coup et bien ajusté , dit Malachie en s'avançant vers Tours. Lâchez les chiens , pour qu'ils puissent faire la curée de Tanimal , cela leur fora du bien. »

Martin obéit^ et on laissa les chiens se jeter sur le corps de Tours pendant quelques minutes, puis on les retira. Pendant ce temps , M. Campbell et les dames revinrent à Tendroit où gisait Tanimal.

a Eh bien, Madame, John ne tire-t-il pas de sangfroid? Est-ce qu'un vieux chasseur aurait pu mieux faire?

— Mon cher John , dit Madame Campbell , vous m'avez bien effrayée : pourquoi avez-vous laissé Tours s'avancer si près de vous?

— Parce que je voulais le tuer, et non le blesser, répondit John.

— Certainement, ajouta Malachie, blesser un ours est pire que de le laisser aller.

— Véritablement, Malachie, vous avez fait de John un bon chasseur, dit M. Campbell; je ne me serais pas attendu à rencontrer tant de courage et de présence d'esprit chez un si jeune garçon. »

Tout le monde loua John comme il le méritait. Puis Malachie ajouta :

a Naturellement la peau appartient à John.

— L'ours est-il bon à manger maintenant? demanda Madame Campbell.

— Pas très bon, Madame, répondit Malachie; car

il a perdu toute sa graisse pendant Fhiver ; mais nous couperons ses jambes pour en faire des jambons , et vous verrez que quand elles auront été salées et fumées avec de Tautre viande, un jambon d*ours est un mets dont chacun peut se contenter. Allons , John , où est votre couteau ? Martin, venez nous aider, pendant que M. Campbell et ces dames s'en retourneront à la maison, d

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