‹ Les colons du Canada, Volume 2Chapitre 9 sur 21 · LE MOULIN ET LA SCIERIE · texte numérisé non relu

LE MOULIN ET LA SCIERIE

Ainsi 9 dans le court espace d'une journée, la joie quf régnait dans la famille de M. Campbell se changea en un deuil profond. La remarque de Malachie^ qu'un malheur n'arrive jamais seul , se trouva confirmée pour eux, car ils avaient encore un nouveau motif d'anxiété. L'imprudence qu'avait commise Emma en s'exposant à l'air glacé de la nuit , et en se mouillant les pieds dans la neige lui causa un violent rhume, bientôt suivi d'une fièvre qui prit de jour en jour un caractère plus alarmant. Ainsi, après avoir été privés d'un de leurs enfants, M. et Madame Campbell se voyaient menacés d'en perdre encore deux autres, car Emma était pour eux une fille, et Alfred se trouvait en grand danger. Ses blessures s'étaient tellement envenimées que M. Campbell redoutait la gangrène. Le péril que couraient Emma et Alfred préoccupa si vivement leurs parents , qu'ils purent

moins se livrer à la douleur que leur causait la perte dePercival. Madame Caropbell trouva même la force d'exprimer dans ses prières qu'elle pourrait se résigner à répreuve par laquelle Dieu lui avait retiré un de ses enfants, pourvu qu'il lui laissât les deux autres. Les heures, les jours et les semaines s'écoulèrent pour elle avec une douloureuse lenteur, avant qu'aucun des' deux malades pût être considéré comme en convalescence. Mais ses prières furent exaucées, et sur la fin de Thiver le rétablissement de ses enfants ne fut plus douteux. Cet hiver avait été bien triste pour toute la fîimille; mais la joie qu'ils éprouvèrent en voyant Emma reprendre ses occupations, et Alfred en état d'être transporté au salon soutenu sur des coussins, releva leur cpurage. Sans doute la gaieté ne régnait plus comme autrefois au milieu d'eux ; mais ils éprouvaient une humble gratitude envers Dieu, qui, si elle ne ra!:penait pas l'allégresse dans leurs cœurs, en bannissait au moins le chagrin et la plainte. Reconnaissants poin» la grâce que le Seigneur leur avait faite en leur conservant Alfred et Emma, M. et Madame Campbell se consolaient d'avoir perdu Percival, en pensant qu'il n'avait p^s assez vécu dans le monde pour en être corrompu , que la mort était un gain pour lui, et que leur cher enfant était devenu, par l'eflFet de la miséricorde divine, un habitant du royaume des deux. Peu à peu la famille reprit son ancienne sérénité ; le rire joyeux d'Emma les égaya de nouveau; Alfre^ recouvra à la fois sa santé et sa bonne humeur, et Madame Campbell put

entendre prononcer le nom de Percival et se joindre aux éloges que Ton faisait de cet aimable enfant.

Le printemps arriva enfin ; la neige disparut peu à peu ; la glace fut entraînée dans les rapides, et Tazur du lac se montra de nouveau dans toute sa beauté. Le bétail brouta dans la prairie Therbe de Tannée précédente; tous les hommes s'occupèrent à préparer les semailles. Dès que la neige eut quitté le sol, Malachie, Martin et Alfred se rendirent dans la forêt, et sans en parler à Madame Campbell, cherchèrent avec soin le corps du pauvre Percival; mais ce fut inutilement; ils en conclurent qu'après avoir erré çà et là, il était mort dans un endroit qu'ils ne pouvaient découvrir, ou que les loups avaient déterré son cadavre et l'avaient dévoré. Ils ne purent en retrouver aucun vestige, et au bout de quelques jours, ils cessèrent leurs recherches. Le retour du printemps produisit un autre bon effet sur l'esprit de nos colons, en ramenant une fotile d'occupations diverses qui ne leur laissèrent pas un moment de libre. Le terrain où ils se proposaient de semer du blé était si ételndu, qu'ils avaient à peine le temps de sufiire aux travaux préparatoires que cette opération exigeait, et qu'il fut heureux qu'Alfred fût assez bien remis pour les aider. Malachie, John et même M. Campbell s'y employèrent, et enfin Touvrage fut achevé. Ils reçurent alors des nouvelles du fort et des lettres de Québec, de Montréal et d'Angleterre. Ces dernières étaient peu importantes; mais il y en avait une de Montréal qui apprenait à M. Campbell

que^ conformément à Tarrangement qu'il avait pris^ l'ingénieur arriverait dans le courant du mois avec les bateaux contenant la mécanique, et que le moulin à blé serait promptement construit. Il y avait aussi une lettre d'Angleterre pour Alfred, qui leur causa beaucoup de plaisir; elle était du capitaine Sinclair, et il annonçait qu'il avait réglé toutes ses affaires avec son tuteur, et qu'il rejoindrait son régiment de bonne heure dans le printemps, vu qu'il partirait par le premier vaisseau qui mettrait à la voile depuis l'Angleterre. Il exprimait toute la joie que lui causait son prochain retour, et priait que Ton apprît à Emma que, malgré sa prédiction, il n'avait pas trouvé de femme en Angleterre, et revenait avec un cœur aussi libre qu'à son départ du Canada. Peu après, ils reçurent la visite du colonel Forster et de quelques-uns de ses officiers. Le colonel offrit à M. Campbell une escouade de soldats pour Taider à élever son moulin, et cette oflFre fut acceptée avec reconnaissance.

a Monsieur Campbell, dit le colonel, nous avons été fort inquiets sur votre compte, l'automne dernier, lorsque les bois étaient en feu; mais je vois que cela vous a été très avantageux. Vous avez maintenant une grande étendue de terrain ensemencé, et si vos moyens vous l'avaient permis, vous auriez: pu en ensemencer beaucoup plus, car je vois que tout le pays, au nord-ouest, a été défriché par le feu.

— Oui, répondit M. Campbell; mais mon lot de terre, comme vous le savez, est situé le long du lac,

et nous avons semé du blé aussi loin du rivage que s'étend ma propriété.

— Alors, je vous recommande d'écrire à Québec, et de demander une autre concession des deux côtés du ruisseau, en arrière de votre domaine actuel, et qui soit de même grandeur.

— Mais, si Je le fais, je ne pourrai cultiver ce terrain.

— Non pas, sans doute, avec vos ressources actuelles ; mais il y a beaucoup d'émigrants qui seraient heureux d'y travailler et de s'établir ici à des conditions avantageuses.

— La dépense serait bien grande, dit M. Campbell.

— Cela est vrai^ mais le produit vous indemniserait. Les .troupes du fort vous achèteraient toute la farine que vous pourriez leur fournir.

— Je ne suis pas porté, pour le moment, à étendre beaucoup plus loin ma spéculation, répondit M. Campbell; mais je verrai ce que sera cette année, et si je réussis, alors je me déciderai.

— Sans doute, vous agirez prudemment. Vous pouvez écrire à votre agent de Québec et vous assurer des conditions probables auxquelles vous obtiendriez les hommes dont vous avez besoin. Mais il y a un autre moyen, c'est de leur donner le terrain à cultiver avec les semences, et d'en recevoir en retour, chaque année, une certaine quantité de blé. Ce moyen est sûr, et peu à peu votre terrain sera complètement cultivé; outre cela, vous aurez l'a-

vantage d'avoir des voisins près de vous. Vous pouvez envoyer un de vos fils à Montréal pour arranger tout cela.

— J'écrirai certainement à mon agent, et je ferai prendre des informations, répondit M. Campbell; en attendant, je vous remercie de votre conseil. J'ai encore à la banque quelques centaines de livres sterling dont je peux disposer en cas de nécessité.

Environ trois semaines après cette conversation, les bateaux arrivèrent avec Tingénieur que Ton attendait et les mécaniques du moulin à blé et de la scierie. Alors la ferme présenta de nouveau une scène animée par la présence des soldats envoyés depuis le fort. L'ingénieur était un jeune Anglais très aimable et très intelligent, qui était venu exercer sa profession au Canada et qui était considéré comme un des ingénieurs les plus capables de la colonie* L'emplacement du moulin fut bientôt choisi, et la hache retentit de nouveau dans la forêt dont on abattait et équarrissaitles arbres. Alfred était constamment avec ringénieur , surveillant sous sa direction le travail des ouvriers, et il se lia bientôt étroitement avec lui. Ce dernier fut promptement sur un tel pied d'intimité avec toute la famille, qu'il était presque regardé comme un de ses membres. Sa conversation était fort amusante, il était très bien élevé et avait reçu évidemment tous les avantages d'une bonne éducation. M. Campbell découvrit que M. Emmerson, car tel était le nom de ce jeune homme, pouvait lui donner tous les détails relatifs aux émigrants qui étaient II 4

arrivés dans le pays; car il voyageait eontinuellament dans la contrée et se trouvait souvent en rapport avec eux.

c Vous avei été très heureus: dans votre achat, ditil à M. Campbell, le sol est excellent et vous avea une bonne force motrice dans votre ruisseau et un fooile moyen de transport par le lac ; ^ans cinquante ans cette propriété vaudra beaucoup d'argept.

— Je voudrais bien que quelques éœigrants ¥inssent s'établir ici, observa M. Campbell, cela ajouterait à notre sécurité et à notre bien-être ; je n'ai pas assez de bras pour cultiver le terrain que le feu a défriché l'automne dernier; et s'il n'est pas promfH tement cultivé il redeviendra bientôt une forét.j

— Maintenant il est tout couvert de framboises qui sont très bonnes, n'est-il pas vrai. Monsieur Emmerson, dit Emma.

— Oui, Mademoiselle, excellentes, répondit-ii. Mais vous savez que toutes les fois que vous abattes des arbres dans ce pays et que vous ne bêchez pas immédiatement le terrain pour l'ensemencer, il sa couvre aussitôt de framboisiers.

— Vraiment, je ne savais pas cela.

— < C'est néaumoins ce qui arrive. Après les framboisiers le jeune bois pousse de nouveau et, comme dit M. Campbell, redevient bientôt une forêt.

— Je ne crois pas. Monsieur Campbell, que vous eussiez beaucoup de peine à attirer ici des émigrants. Hais la difficulté serait de les engager à s'y fixer. Leur but en venant dans ce pays est de devenir eux-mêmes

propriétaires et dô se rendre indépendants, Hnsîeurs n'ont pas les moyens d'acquérir du terrain et sont forcés de se faire laboureurs en attendant raieux. Mais dès qu'ils seî?ont en état d'acheter ils vous quitteront.

^^ CjBla est très natqrel : mais j'ai pensé à demander une concession de terre plus étendue que celle que je possède maintenant et je voudrais beaucoup faire une convention avec quelques émigrants. Le colonel dit que je pourrais y parvenir en leur four- ' nissant des semences et en recevant en retour du blé comme payement annuel.

— Cette convention ne pourrait être permanente, répondit M- Emmerson. Quelle étendue de terrain vous^ proposez-vous de demander?

— Six cents acres.

--r- Eh bien, Monsieur, je crois que ce qui conviendrait le mieux aux deux parties serait l'arrangement siiivant. Vous partageriez le terrain en lots de cent acres chacun, vous conviendriez qu'ils cultiveraient pour vous les cinquante acres qui touchent à votre propriété, avec la faculté d'acheter les cinquante autres pour eux dès qu'ils en auraient les moyens. Vous obtiendriez ainsi trois cents acres d'excellent terrain en sus de votre ferme actuelle et vous auriez fixé des voisins autour de vous, même après qu'ils auraient pu acheter les cinquante acres restants.

— Je crois , Monsieur Emmerson , que c'est un très bon arrangement et j'y consentirais volontiers.

— Eh bien , Monsieur, j'aurai pendant Pété beaucoup d'occasions de proposer la chose à des émigrants, et si je trouve de§ gens qui paraissent pouvoir devenir pour vous d'utiles voisins, je vous le ferai connaître.

— Dans cet espoir, je vais demander une nouvelle concession de terres, dit M. Campbell, car pour avoir des voisins dans celte solitude, je serais presque disposé à leur faire don du terrain. ,

— Je crois, répondit M Emmerson que dans peu d'années, vous aurez assez de voisins sans recourir à un pareil expédient, mais d après vptre résolution actuelle vous pourrez mieux les choisir et stipulée des conditions qui vous mettront à l'abri de tout dé-* sagrément. »

La construction du moulin avançait rapidement, et avant le temps de la fenaison elle était achevée. Alfred et Martin avaient suivi ce travail avec une attention qui leur permît de bien comprendre le jeu de la mécanique. Celle-ci était très simple. M. Emmerson essaya le moulin et trouva qu'il cheminait convenablement. Il en expliqua tous les détails à Alfred et mit devant lui le moulin en mouvement, afia qu'il pût parfaitement le diriger. Comme il s'écoula une quinzaine de jours depuis Tachèvenaent du moulin jusqu'au moment où M. Emmerson put s'embarquer pour redescendre à Montréal, Alfred et Martin firent aller le moulin pendant ce temps, et reconnurent avec plaisir qu'ils n'avaient pas besoin de nouvelles leçons. A la demande de M. Campbell, les

soldats purent rester jusqu'après la récolte âesfoins, et dès qu'elle fut terminée, on les paya et ils 'retournèrent au fort. Le capitaine Sinclair, que d'après sa lettre on attendait beaucAip plus tôt, arriva précisément quand les soldats venaient de quitter la ferme. Nous n'avons pas besoin de dire qu'il fut cordialement accueilli. Il avait beaucoup de choses à raconter à nos colons et il leur apportait de nombreux présents. Naturellement il mit de côté ceux qu'il destinait au pauvre petit Percival. Emma et Marie furent charmées de retrtover le compagnon de leurs promenades, qu'elles recommencèrent avec lui. Au bout d'une quinzaine de jours qui s'écoulèrent rapidement son congé expira et il fut obligé de retourner au fort. Mais avant que de partir, il demanda à M. et à Madame Campbell un entretien particulier, dans lequel il leur lit connaître exactement sa position et ses ressources, eï les pria de l'autoriser à adV^iear sfes hommages à Marie. M. et Madame Campb^l, qui avaient déjà remarqué les attentions qu'il avait ^bor' elle, n'hésitèrent pas à lui témoigner leur satisfaction de sa demande et à lui exprimer combioA ils désiraient que ses vœux fussent favorablement accueillis. Après cela ils lui laissèrent la liberté dé s'entretenir avec Marie, ce qu'il fit le soir même. Marie Percival était une jeune personne trop aimable et trop sensée pour tenir en suspens le capitaine Sinclair. Comme elle lui était attachée depuis longtemps, elle ne chercha point à le dissimuler, et le capitaine Sinclair se vit au comble de ses vœux.

« Je TOUS ai parlé franchement, capitaine Sinclair, dit Marie* Je ne yous ai point caché l'affection que je vous porte, mais je vous prie maintenant de me faire connaître quels sont Vbs projets pour l'avenir.

•^ C'est de faire précisément ce que vous voudrez.

— Je n'ai pas le droit de vous donner des conseils. J'ai devant moi mon devoir tout tracé et je ne sau^ rais m'en écarter. ^

— Et quel est ce devoir?

— C'est que dans les circonstances actuelles j9 ne dois point penser à quitter mon onde et ma tante. J'ai été élevée par eux ; orf^eUne j'ai partagé leur prospérité; j'ai à m'acquitter envers eux d'une grande dette de reconnaissance, et je ne saurais con-» sentir à retourner en Angleterre pour y jouir de fous les avantages que vous pouvez m'y procurer et les laisser id dans leur isolement. Telle est ma résolution, que des circonstances ultérieures pourront sdck les changer.

— Mais si je veux rester ici pour y partager votre sort, cela ne vous satisfera-t-il point ?

— Non, certainement non; ce serait sou0rn* que vous vous fissiez tort à vous-même. Je pense que vous ne vous proposez pas d'abandonner votre profession?

•^ Ce n'était pas mon intention; mais s'il faut choidr entre vous et le service militaire, je n'hésite* rai point.

— Je me flatte que vous n'hésiterez point, capitaine Sinclair, et que vous ne quitterez pas dans ce

moment votre profession. Vous ne devez point abandonner vos espérances d'avancement pour une femme comme moi, ajouta Marie en souriant^ et vous ne devez pos songer à devenir un pionnier pour une fille des visages pâles.

— Alors que dois-je faire, si^ comme voils le dites, vous ne voulez point quitte^ votre oncle et votre tante?

— Attendre, capitaine Sinclair, en vous contentant de mon affection ^ et attendre patiemment que les circonstanees me permettent de récompenser votre attachement sans que je sois coupable d'ingratitude envers ceux à qui j'ai de si grandes obligations. A ces conditions j'accueille votre demande et je Taccueille avec plaisir ; mais vous deve:^ remplir vos devoirs envers vous-même, pendant que je remplis les miens envers mon oncle et ma tante.

— Je crois que vous avez raison, Marie, répondit le capitaine Sinclair, seulement vous n'offrez à mes espérances rien de fixe pour le temps de notre union. N'avez-vous à m'offrir dans l'avenir aucune perspective qui soutienne mon courage?

— Nous sommes tous les deux bien jeunes, capitaine Sinclair, observa Marie. Dans une année ou deux il est possible que mon oncle et ma tante soient moins isolés et se trouvent dans une position meilleure qu'à présent. Dans une année ou deux la guerre peut être finie, vous pourrez alors quitter honorablement le service avec votre demi-paye : en un mot, il y a tant de circonstances qui nous sont

cachées dans l'avenir et qui peuvent se présenter, qu'il est impossible de prévoir ce qui aura lieu. Et si, après avoir attendu avec patience pendant quelque temps, aucune de ces cbances ne se réalise, il en existera toujours une en votre faveur.

— Et laquelle, Marie ?

— C'est que peut-être je me lasserai moi-même d'attendre, répondit Marie en souriant.

— Eh bien, grâce à cette chance je vivrai dans l'espérance, reprit le capitaine Sinclair. Si vous voulez seulement me récompenser quand vous jugerez que mes fidèles services l'auront mérité, je vous servirai aussi longtemps que Jacob le fit pour Rachel.

— Faites cela et vous ne serez pas trompé comme il le fut, répondit Marie^ mais retournons à la maison. »

Le capitaine Sinclair partit le jour suivant très satisfait de la résolution de Marie.

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