L'OTAGE
Dans la première semaine de juin Malachîe, qui se trouvait dans les bois, vit venir à lui un Indien. C'était un jeune homme d'environ vingt à vingt et un ans, d'une taille haute et déliée. Il portait un arc , des flècles et un tomahawk , mais il n'avait pas de fusil. Malachie était alors assis sur le tronc d'un arbre renversé; il ne se trouvait pas à plus de deux milles de ;la maison ; il était sorti avec sa carabine , se proposant seulement de fournir aux Indiens, dont il espérait recevoir à cette époque quelque communication, une occasion de lui parler sans témoins : l'Indien vint à l'endroit ou se trouvait le vieux chasseur^ et s'assit auprès de lui sans prononcer une parole.
« Mon fils vient-il de l'ouest? dit Malachie, en se servant de la langue des Indiens, et après un.silence de deux ou trois minutes. • *
— La Jeune-Loutre vient de l'ouest, répondit Tlndien , les vieillards lui ont parlé du Blaireau-Gris y qui a vécu la vie d'un serpent , et qui a chassé avec les pères de ceux qui sont maintenant vieux. Est-ce que mon père vit avec les hommes blancs?
— 11 vit avec les homme blancs, répondit Malachie, il n'a pas de sang indien dans ses veines.
— A-t-il beaucoup d'hommes blancs dans sa loge? dit l'Indien.
— Oui , beaucoup de jeunes hommes et beaucoup de carabines, répondit Malachie. »
L'Indien laissa tomber la conservation, et il s'ensuivit encore un silence de quelques minutes. Malachie était convaincu que le jeune Indien avait été envoyé' pour donner à entendre que Percival était vivant et en captivité, et il résolut d'attendre patiemment qu'il lui fît la première ouverture à ce sujet.
a Le4roid ne tue-t-il pas les hommes blancs? dit enfin l'Indien.
— Non , rhomme blanc supporte les frimats de l'hiver aussi bien qu'un Indien. Il chasse aussi bien et rapporte du gibier à la maison.
— Est-ce que tous ceux qui sont venus ici avec l'homme blanc sont maintenant dans sa loge ?
— Non, pas tous; un enfant blanc dort maintenant dans la neige, et il est dans le pays des esprits, repartit Malachie. 2>
Il y eut ici une interruption de quelques minutes dans la conversation. A la fin le jeune Indien se mit à dire : ^ *
a Un petit oiseau a chanté à mon oreille et m- a dit : L'enfant de Thomme blanc n'est pas mort ^ il ^rait dans les bois et s'était perdu. L'Indien le trouva et l'emmena dans son wigwam, bien loin à l'ouest.
— Le petit oiseau n'a:-t-il pas dit un mensonge à la Jeune-Loutre ? reprit Malachie.
— Non, le petit oiseau a chanté ce qui était vrai , répondit rind!en« L'enfant blanc est vivant et dans la loge de l'Indien.
-**- Il y a beaucoup d'hommes blancs dans le pays qui ont des enfants , repartit Malaehie , et souvent le» enfants se perdent. Le petit oiseau peut avoir ebanté pour l'enfant de quelque autre homme blane^
— L'enfant blanc avait une carabine à sa main et des souliers à neige à ses pieds.
-— Tous ceux qui vont à la chasse pendant l'hiver en ont pareillement, répondit Malachie.
Mais l'enfant blanc a été trouvé près de la loge de l'homme blanc.
— Alors pourquoi l'enfant blanc n'a-t-il pas été ramené à l'homme blanc par les Indiens qui l'ont trouvé?
— Ils allaient à leurs wigwams et ne pouvaient se détourner. De plus, ils craignaient de s'approcher de la loge de l'homme blanc après le coucher du soleil. Comme mon père le dit : il a beaucoup de jeunes hommes et dé carabines.
— Mais l'homme blanc no lève pas sa carabine contre l'Indien, qu'il vienne ci.- iour ou de nuit, reprit Malachie. La nuit, il tue le k / ui vient rôder près de sa loge. »
^Tl"^Jft. *^i^ÉliML--r-'
L'Indien s'arrêta de nouveau et garda le silence. Il vit par les paroles de Malachie que la peau de loup qui couvrait Tlndien que John avait tué lorsqu'il rôdait près des palissades avait été trouvée. Malachie, au bout d'un moment, renoua la conversation.
« La Jeune-Loutre appartient-il à une tribu voisine?
— Les loges de notre tribu sont à douze journées de marche à l'ouest, répondit l'Indien.
— Le chef de la bande de la Jeune-Loutre est-il un grand guerrier?
— Il l'est, repartit l'Indien.
— Oui , reprit Malachie, le Serpent-Gourroucé est un grand guerrier. A-t-il envoyé la Jeune-Loutre pour me dire que l'enfant blanc était vivant et dans son wigwam?»
L'Indien garda de nouveau le silence. Il s'aperçut que Malachie savait d'où et de la part de qui il venait. Enfin il se mit à à dire :
« Il y a plusieurs lunes que le Serpent-Gourroucé a pris soin de l'enfant blanc et l'a nourri de gibier; il y plusieurs lunes qu'il chasse pour lui procurer sa subsistance. L'enfantManc aime leSerpent-Courroucé comme son père, et le Serpent-Gourroucé aime l'enfant comme son fils. Il veut l'adopter, et l'enfant blanc sera le chef de la tribu. Il oubliera les hommes ' blancs et deviendra rouge comme un Indien.
— L'enfant est oublié par l'homme blanc, qui depuis longtemps le compte parmi les morts, répondit Malachie.
. — L'homme blanc n'a pas de mémoire , répliqua Il 5
— U6 — l'Indien, puisqu'il oublie si vite. Mais il n'en est pas ainsi : il ferait beaucoup de présents à celui qui lui ramènerait Teufant.
— Et quels présents pourrait-il faire? reprît Malachie. L'homme blanc est pauvre, et il chasse avec ses jeunes hommes comme font les Indiens. Qu'est-ce que riudien désire et que l'homme blanc puisse lui donner? Il n'a pas de whiskey.
— L'homme blanc a dans son magasin de la poudre, du plomb et des carabines plus qu'il n'en a besoin, répondit l'Indien.
— Le Serpent-Courroucé, demanda Malachie, ramènera*t-il l'enfant blanc , si l'homme blanc lui donne de la poudre, du plomb et des carabines?
— Il fera un long voyage, reprit l'Indien, et rame" nera avec lui l'enfant blanc ; mais il faut qu'auparavant l'homme blanc dise quel présent il lui fera.
— On lui en parlera, répondit lifalachie; et sa réponse sera rapportée; mais la Jeune-^Loutre ne doit pas venir à la loge de l'homme blanc : une peau rouge n'y serait pas à l'abri des carabines des jeunes hommes. Quand la lune aéra pleine, je viendrai, après le coucher du soleil, trouver la Jeune-Loutre, à l'est de la longue prairie. Cela est-il bien?
— Bien, » répondit l'Indien, qui se leva, tourna sur ses talons, et s'enfonça dans la forêt.
Quand Malachie fut revenu à la maison^ il profita d'un instant favorable pour faire connaître à Alfred ce qui venait de se passer. Après un m ment de conversation , ils convinrent de communiquer cette cir-
constance au capitaine.Sinctair, qui le matin même était arrivé du fort, et de décider avec lui ce qu'il y avait à faire. Le capitaine Sinclair fut aussi surpris que charmé d'apprendre que Percival était encore en vie, et prit part à la délibération avec un vif intérêt.
et La question importante, observa le capitaine Sinclair, est de savoir s'il ne conviendrait pas de con^ sentir aux conditions proposées par ce coquin de chef indien. Que sont quelques livres de poudre et une ou deux carabines, en comparaison du bonheiu* que le retour de Percival procurera à ses parents^ qui ont si longtemps pleuré sa mort?
-^ Ce n'est pas ce dont il s'agit ^ Monsieur^ reprit Halachie^ Je sais que M. Campbell donnerait son magasin tout entier pour recouvrer son enfant^ mais il nous tàtxï considérer quelle serait la conséquence d'une pareille démarche de sa part* Ce qui est certain^ c'est que le Serpent*Courrouoé ne se contentera pas d'une bagatelle : il demandera plusieurs carabines , peut-être plus que nous n'en avons à la fenne ; il lui faudra aussi de la poudre et des balles en proportion, car il a beaucoup vécu avec les blancs, surtout jquand les Français étaient ici; il sait combien nous attachons peu de prix à de pareils objets ; et combien nous aimons nos enfants. Mais d'abord. Monsieur, vous lui fournissez, à lui et à ses gens, des armes dont ils se serviront contre nous quelque jour, et vous les rendez véritablendent redoutables. Et en second lieu, vous l'encouragez à faire de nouvelles tentatives pour