‹ Les colons du Canada, Volume 2Chapitre 16 sur 21 · LA POURSUITE · texte numérisé non relu

LA POURSUITE

Avant que de partir pour la forêt, Alfred eut un entretien rapide avec son père et sa mère, dans lequel il se borna à leur apprendre qu'évidemment Marie avait été enlevée, et que Topinion de Malachie et de Martin était qu'on devait attribuer cet attentat au Serpent-Courroucé.

« Mais quel motif peut-il avoir eu pour cela? dit Emma en pleurant.

— Uniquenjent d'obtenir pour sa rançon de la poudre et du plomb, répondit Alfred; il n'y a donc pas sujet de craindre qu'elle soit maltraitée; car, quels que soient les motifs du Serpent, il est bien connu qu'un Indien respecte toujours une femme. Mais voici mon cheval.

/, — Qu'allez-vous faire, Alfred? dît Madame Camp- ' bell, qui était en proie à une vive agitation.

— Chercher du secours au fort, ma mère, en ra-

mener le capitaine Sinclair, et nous mettre à la poursuite des Indiens aussi vite que possible. Martin préparera tout pour mon retour. Malachie suit la piste des ravisseurs avec la Fraise. Mais il n'y a pas de temps à perdre; je serai bientôt revenu. »

Alfred s'élança alors sur le cheval que Martin avait amené à la porte de la maison, et partit au galop pour le fort.

Comme on doit le penser, Monsieur, Madame Campbell et Emma étaient dans une grande angoisse; cela ne les empêcha cependant pas d'écouter Martin et de lui remettre tout ce qu'il demanda, savoir du porc salé et d'autres aliments pour leur voyage, de la poudre, des balles pour leurs carabines, etc. Après avoir indiqué ce dont ils auraient besôiti, Martin alla . appeler le jeune Graves et Meredith ; il les trouva bientôt, et dès qu'ils surent la nouvelle, ils furent prêts à partir dans un instant. Ils ne prirent chacun pour le voyage que leur carabine et ime paire de mocassins de rechange, et au bout de Quelques minutes ils suivirent Martin à la ferme. Après qu'ils eurent fait divers paquets des objets qB'ils devaient emporter, afin que chacun eût un fardeau proportionné à ses forces :

a Martin, se mit à dire M. Campbell, en supposant que vous et Malachie ayez raison dans vos conjectures, où pensez- vous qu'ils emmènent ma pauvre nièce? ^

— Droit à leurs wigwams, Monsieur, réponcd^ Martin.

— Avez- VOUS quelque idée de la dis^nce? ajouta Madame Gampbeil.

— Oui, Madame; j'ai entendu dire que la demeure du Serpent-Courroucé était à douze journées de marche d'ici .

— Douze journées de marche ! Combien de chemin fait-on dans une journée?

— Autant qu'un homme vigoureux peut en faire dans un jour.

— Et ma nièce sera-t-elle obligée de marcher pendant tout ce temps?

— Oui, Madame 3 je ne vois pas comment il en pourrait être autrement'. Je ne sache pas que les Indiens aient des chevaux, quoiqu'ils puissent en avoir.

— Mais elle ne peut marcher autant qu'un homme, reprit Madame Campbell.

— Non, Madame; aussi je pèn§e qu'ils mettront à leur voyage une vingtaine de jours, au lieu de douze.

— La maltraiteront-ilsj Martin? dit Emma.

— Non, Mademoiselle, je ne le pense pas : ils l'obligeront à marcher, et l'attacheront la nuit quand il s'arrêteront.

— Pauvre Marie, combien elle aura à souffrir î s'écria Emma. Et si vous les atteignez, vous la rendront-ils?

— Nous ne la leur demanderons pas, Madertioi- SÊ^le, dit Martin : nous la leur prendrons.

^m9 — Mais ce ne sera pas sans effusion de sang, Martin, dit Madame Campbell.

— Non, sans doute^ Madame, cela ne se fera pas sans elBfusion de sang, car les Indiens nous tueront ou nous les tuerons j si nous sommes vainqueurs, aucun Indien ne survivra, et s'ils l'emportent, je pense qu'il en sera de même de nous.

— Que Dieu nous protège! Mais cela estterriWe! s'écria Madame Campbell. En venant ici, je m'attendais à des difficultés et à des ennuis, mais pas à de telles épreuves.

— Ne craignez rien, Madame, dit Martin, nous la ramènerons^ Malachie est un meilleur Indien qu'eux, et il les trompera.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire. Madame, que si la chose est possible, nous tomberons sur eux à l'improviste, et nous aurons ainsi l'avantage, car nous aurons tué la moitié d'entre eux ^vant qu'ils se doutent de notre attaque ; nous les combattrons à la manière des Indiens, Madame. »

Madame Campbell continua ses questions jusqu'à ce qu'on aperçut au bout de la prairie Alfred, qui arrivait à bride abattue avec le capitaine Sinclair et deux autres cavaliers.

a Les voici, dit Martin. Certainement ils n'ont pas perdu de temps.

— Pauvre capitaine Sinclair ! dit Madame Campbell ; quels doivent être ses sentiments ! il me fait pitié

— Il faut néanmoins qu'il prenne la chose avj sang-froid, dit Martin; autrement, il ferait plus mal que de bien. »

Alfred et le capitaine Sinclair descendirent alors de cheval; ils avaient amené avec eux deux soldats qui connaissaient bien les bois et qui étaient fort bons tireurs. On s'entretint à la hâte pendant quelques minutes; mais le temps était trop précieux pour le perdre en paroles. Alfred embrassa son père et sa mère ; ceux-ci serrèrent la main du capitaine Sinclair et lui souhaitèrent bonne chance d'un ton mélancolique; puis les sept personnes composant Texpédition partirent pour rejoindre Malachie et la Fraise.

Ces derniers n'avaient pas perdu leur temps. La , Fraise était retournée en courant à la loge pour y prendre un arc et des flèches; ensuite, ils avaient suivi la piste dans la forêt pendant plus d'un mille. Ils arrivèrent enfin à un petit ruisseau qui la traver-^ sait. Ici, ils perdirent la trace, du moins on ne pouvait la découvrir de l'autre côté du ruisseau; il était à présumer que les Indiens, pour cacher leurs pas, avaient cheminé dans l'eau, soit en remontant le courant, soit en le descendant, jusqu'à une certaine dislance, avant que de passer sur l'autre bord; mais comme c'était le moment où Alfred et les autres devaient les rejoindre, Malachie retourna à l'endroit où AJfred et Martin l'avaient quitté, pendant que la Fraise remontait et redescendait le ruisseau pour retrouver la piste. Dès que la troupe eut rejoint Malachie, ils se rendirent tous ensemble à la place où la iggÎBte avait été perdue et où Malachie avait laissé la Èraise.

Comme celle-ci n'y était plus, ils l'attendirent II 6*

quelque temps, et ils profitèrent de ce moment pour se distribuer les provisions et les munitions. Le capitaine Sinclair, malgré les sentiments qui devaient Tagiter, s'occupa avec activité de ces arrangements, et prouva que si son cœur était troublé, son esprit ne rétait pas. L'ordre de la marche fut réglé par Malachie et par lui, et, dès que cela fut organisé, ils attendirent avec impatience le retour de la jeune Indienne ; elle arriva enfin , et leur apprit qu'elle avait retrouvé la trace à environ trois milles au-dessus.

On se mit aussitôt en marche. Comme on en était convenu, on garda un profond silence, et on suivit la nouvelle piste pendant à peu près un mille ; arrivés dans une clairière couverte d'une herbe courte et sèche, ils furent de nouveau eu défaut. Ils traversèrent la bruyère pour voir s'ils ne retrouveraient pas la trace de l'autre côté. Ils la cherchaient en vain depuis une demi-heure , lorsqu'un léger sifflement de la Fraise les rappela à l'endroit où ils avaient perdu la piste.

c< Ils sont revenus sur leurs pas, leur dit celle-<;i, en leur montrant les empreintes qu'ils avaient déjà observées. Voyez, la trace des mocassins va dans les deux directions.

— Cela est vrai, dit Malachie après un examen attentif. Voyons maintenant. Fraise, il faut trouver où ils ont quitté l'ancienne piste. Je vous l'ai dit, Monsieur, ajouta Malachie en s'adressant à Alfre^J que la Fraise nous serait utile j elle a des yeux de faucon. »

Ce ne fut qu'au bout d'une demi-heure qu'ils découvrirent l'endroit où les Indiens avaient quitté la piste sur laquelle ils étaient revenus pour tromper ceux qui les poursuivraient. Ils se mirent alors en marche, s'avançant avec précaution, conduits par la Fraise, jusqu'à ce que cette dernière s'arrêta, et adressa quelques paroles à Malachie en langue indienne, en lui montrant une petite branche cassée dans un buisson.

« C'est juste, voyons si cela se renouvellera. »

Quelques instants après , la Fraise lui en indiqua une autre.

« Tout va bien, dit Malachie; je vous ai dit qu'elle pouvait nous aider si elle le voulait, et elle le veut. La femme indienne qui a écrit la lettre, dit Malachie en se tournant vers le capitaine Sinclair et vers Alfred, est toujours notre amie. Voyez, Monsieur, partout où elle a pu le faire, sans être vue des Indiens, elle a cassé une petite branche pour nous guider. Si elle a continué à agir ainsi, nous n'aurons pas beaucoup de peine, b

Ils poursuivirent leur marche à travers les bois jusqu'à ce que, le soleil ayant disparu à l'horizon, ils ne purent plus rien distinguer ; ils étaient à environ neuf milles de la ferme. Ils se couchèrent alors au pied d'un grand arbre pour y passer la nuit; le temps était très chaud, et comme ils avaient des aliments cuits, ils n'allumèrent pas de feu.

Le lendemain, au point du jour, ils déjeunèrent à la h&te et se remirent en marche.

La piste était alors très visible, de temps en temps une branche rompue la rendait plus certaine. Us firent seize milles ce jour-là et, sur le soir^ ils arrivèrent au bord d'un lac long d'environ dix milles et large d'un mille et demi à deux. La piste les conduisit droit au rivage et cessa alors d'être visible.

c( Ils doivent avoir cheminé par eau, dit Alfred, mais comment ont-ils pu traverser?

— C'est ce qu'il nous faut découvrir de manière ou d'autre, répondit Malachie, autrement nous ne retrouverons pas la trace; au reste, nous la distinguerons peut-être demain matin, il fait trop sombre maintenant pour l'essayer, et nous ferions plus de mal que de bien en la cherchant sur le rivage. Arrêtons-nous ici pour y passer la nuit. Voilà un rocher qui s'élève plus loin sur la grève un peu au-dessus de nous, ce que nous. avons de mieux à faire, c'est d'aller nous placer près de lui, nous poun*ons allumer du feu derrière ce rocher, sans craindre qu'il nous fasse découvrir, lors même que les Indiens seraient de l'autre côté du lac, et si nous le pouvons, nous ferons cuire ce soir toutes nos provisions; car, soyez en sûrs, nous avons voyagé aujourd'hui plus vite qu'ils n'ont pu le faire avec la jeune dame, et, si nous pouvons bien retrouver la piste, nous les aurons bientôt rattrapés

— Dieu veuille que nous le puissions! s'écria le capitaine Sinclair ; la pensée de ce que doit souffrir la pauvre Marie me rend presque fou.

— Oui, Monsieur, elle aura terriblement mal aux

pieds 9 dit Malaebie^ je n^en doute pas, mais les Indiens ne la maltraiteront pas, soyez-en sûr. d

Le capitaine Sinclair soupira > mais ne répondit rien.

Dès qu'ils furent arrivés au pied du rocher que Malachie leur avait montré de loin, ils se mirent tous à rassembler du bois, et au bout de quelques minutes la Fraise eut allumé un feu suffisant pour remplir le but qu'ils s'étaient proposé. Us n'avaient aucun ustensile pour cuire leurs aliments , maïs ils coupèrent leur porc en tranches, le plantèrent au bout de petites baguettes de bois qu'ils placèrent autour du feu jusqu'à ce qu'il fut assez cuit, ensuite on le mit de nouveau dans les paquets, en en gardant une portion pour le souper. Ils avaient terminé leur repas, et, assis autour du feu, ils calculaient les chances qu'ils avaient de rattraper les Indiens, quand Martin se leva brusquement et parut prêt à porter sa carabine à l'épaule.

« Qu'y a-t-il? dit Alfred à voix basse , tandis que Martin faisait signe de garder le silence.

— Il y a quelqu'un qui vient de ce côté, dit Martin, il est derrière le gros arbre. Je vois sa tête maintenant, mais il fait trop sombre pour distinguer qui ce peut être. »

Pendant que Martin disait cela, un léger et singulier sifflement, que l'inconnu fit entendre entre ses dents, vint frapper leurs oreilles j à ce bruit, la Fraise abaissa doucement avec sa main la carabine de son mari en disant : a C'est John.

— John; c'est impossible, dit Alfred.

— C'est lui; répondit la Fraise. Je connais bien ce sifflement. Je vais le chercher. Ne craignez rien, b

La Fraise se détacha du groupe, et s'avança vers l'arbre en appelant doucement John par son nom; elle revint quelques secondes après, le conduisant par la main; celui-ci, sans dire un mot, s'assit tranquillement près du feu.

« Mais, John, comment avez-vous pu venir ici? s'écria Alfred.

, — J'ai suivi la trace, répondit John.

— Mais comment? — Quand avez-vous quitté la maison?

— Hier, reprit John, quand je suis revenu.

— Mais votre père et votre mère savent-ils que vous nous avez suivi? dit le capitaine Sinclair.

— J'ai rencontré le vieux Graves et je le lui ai dit, répondit John. Avez-vous quelque chose à manger?

— Ce garçon n'a rien mangé depuis son départ , j'en réponds, dit Martin, tandis que la Fraise tendait à John un morceau de porc, n'est-ce pas, John?

— Non, répondit John, la bouche pleine.

— Laissez-le manger, dit Malachie, c'est bien long pour un jeune homme de passer deux jours sans manger, car je réponds qu'il est parti dès qu'il a entendu dire que nous étions loin, et il ne s'est pas donné le temps de souper hier. Au reste, il faut qu'il ait fait ainsi, car il doit avoir suivi hier notre trace pendant un certain temps, pour avoir pu nous rejoindre ce soir, ainsi laissez-le manger tranquillement.

— Ce qui me surprend, Malachie, c'est qu'il ait pu trouver son chemin jusqu'à nous.

— Eh bien ! Monsieur, j'avoue, répondit Malachie, que cela me cause presque autant de surprise que de plaisir. C'est vraiment un grand exploit pour un jeune garçon, que d'avoir su se tirer d'affaire tout seul, et je suis fier de ce qu'il a fait; mais j'ai vu dès le premier moment quel excellent chasseur il ferait un jour, et il ne m'a pas trompé.

— Il n'y en a pas beaucoup qui auraient pu nous rejoindre, cela est sûr, dit Martin.

— Je suis aussi surpris que vous. Monsieur Alfred, qu'il ait pu faire cela; mais il a le don.

— Mais s'il ne nous eût pas trouvés, dit le capitaine Sinclair, comment aurait-il vécu dans ces bois? C'est une faveur du ciel qu'il nous ait rencontrés.»

John frappa sur le canon de sa carabine qu'il avait posée à côté de lui, et que le capitaine Sinclair n'avait pas aperçue.

«Croyez-vous, Monsieur, dit Malachie, que John irait dans les bois sans sa carabine?

— Je n'avais pas remarqué qu'il l'eût avec lui, répondit le capitaine Sinclair; mais j'aurais certainement dû mieux connaître John. »

Quand John eut fini de souper, ils se couchèrent tous pour dormir, tandis que l'un d'eux veillait de peur de surprise.

Au point du jour ils déjeunèrent, puis ils redescendirent au bord du lac, à l'endroit où ils avaient perdu la piste. Après un long examen, Malachie ap-

pela la Fraise; et lui montrant le bord de Teau, il l'engagea à y jeter les yeux. La Fraise obéit et décida enfin qu'elle reconnaissait Tempreinte de la quille d'un canot.

a Oui, c'est ce que je pense aussi , dit Malachie; ils avaient leur canot tout prêt, et ils ont traversé Feau; il faut que nous fassions le tour du lac pour retrouver la trace , ce qui leur donnera une demijournée d'avance sur nous. »

TIs se mirent aussitôt en marche en côtoyant les bords du lac, et en examinant attentivement le terrain jusqu'au moment où ils atteignirent la rive opposée. Ce ne fut qu'à midi qu'ils parvinrent à l'endroit situé vis-à-vis du rocher derrière lequel ils avaient allumé leur feu la nuit précédente. Mais ils n'aperçurent aucune trace.

a Ils n'ont pas traversé en droite ligne, dit le capitaine Sinclair, c'est évident ; avançons maintenant plus au nord. »

Ils prirent cette direction, et recônn&rent enfin que le canot avait abordé à l'extrémité nord du lac, après en avoir côtoyé la rive orientale. Le lieu du débarquement était facile à reconnaître, et on pouvait suivre à une certaine distance la trace du canot que l'on avait traîné sur la terre. L'après-midi était déjà avancée, et ils se demandèrent s'il fallait qu'ils continuassent à suivre la piste des Indiens ou à découvrir l'endroit où le canot avait été caché, parce qu'ils pourraient en avoir besoin à leur retour. Il fut décidé qu'ils chercheraient d'abord le canot, et ce ne fut

qu'après une recherche de deux heures qu'ils le trouvèrent dans des buissons à environ un mille du lac. Us suivirent ensuite la piste pendant deux milles : ils trouvèrent comme auparavant, par intervalle, de petites branchées froissées et brisées, mais la nuit tombait. Etant arrivés sur une éminence, ils s'y établirent sous des arbres et se couchèrent pour dormir. Us continuèrent leur route au point du jour: au bout de deux heures de marche, ils eurent à traverser une petite prah*ie où ils éprouvèrent quelques difficultés; mais ils retrouvèrent la trace de Tautre côté de la prairie à rentrée de la forêt. Alors ils purent s'avancer rapidement, parce que les branches cassées se trouvaient plus fréquemment sur leur passage. Pendant cette journée, Martin, avec Tare et les flèches de la Fraise, avait abattu deux dindes sauvages, qui furent très agréables à nos voyageurs; car ils n'avaient plus de provisions que pour sept ou huit jours, et il était impossible de dire quelle serait la durée de leur voyage. A l'approche de la nuit, l'oreille exercée de la Fraise distingua un bruit semblable à celui d'une personne respirant avec peine. Elle indiqua du doigt un buisson; ils s'avancèrent avec précaution et trouvèrent de l'autre côté une femme indienne baignée dans son sang. Ils la relevèrent et reconnurent l'Indienne dont M. Campbell avait soigné le pied, et qui, à ce qu'ils supposèrent, avait été surprise cassant des branches pour leur aider à reconnaître la piste. Après l'avoir examinée, ils virent qu'elle avait reçu sur la tète un violent coup

de tomahawk^ qui^ heureusement, avait glissé de côté sans pénétrer dans le cerveau. Elle était cependant sans connaissance, à cause de la grande quantité de sang qu'elle avait perdu. Ils en arrêtèrent Tefifusion avec des bandes qu'iU firent avec leur linge^ et lui versèrent un peu d'eau dans la bouche. L'obscurité était alors complète, et ils ne pouvaient aller plus loin cette nuit. La Fraise cueillit dans le bois quelques herbes qu'elle appliqua sur la blessure de la malade $ et après l'avoir soignée aussi bien qu'ils la purent, ils se couchèrent pour dormir) mais auparavant Malachie dit à Alfred :

a Sans doute. Monsieur, les Indiens ayant découvert que cette femme nous indiquait leur trace^ l'en ont punie par un coup de tomahawk et l'ont laissée pour morte. Je crois que sa blessure bien qu'effrayante n'est pas dangereuse, et c'est aussi l'avis de la Fraise ; quoi qu'il en soit, ce point sera décidé demain. Si elle n'a pas alors recouvré ses sens il sera inutile d'attendre, et nous n'aurons qu'à marcher en avant aussi vite que possible. »

Quand ils s'éveillèrent le malin suivant, ils trouvèrent la Fraise assise à côté de l'Indienne qui avait repris toute sa connaissance, quoiqu'elle fût encore très faible. Malachie et Martin s'en étant approchés, eurent avec elle une longue conversation qu'ils interrompaient par intervalles. La conjecture de Malachie se trouva juste; le Serpent-Courroucé Pavait surprise au moment où elle cassait une branche, et l'avait renversée d'un coup de tomahawk. Elle leur

donna les renseignements suivants : Le Sëfpent- Courpoucé, irrité de la détention de la Jeune-Loutre, avait résolu de se procurer à sa place un second otage, et avait enlevé Marie Percival. Il avait avec lui six Indiens, qui formaient la totalité de ses guerriers. Cette bande ne les précédait que d'un jour de marche, parce que Miss Percival souffrait beaucoup des pieds, et ils ne pouvaient la faire avancer; sous tout autre rapport elle n'avait point été maltraitée. Les Indiens ne se rendaient pas en droite ligne à leurs logea, mais en faisant un circuit qui allongeait leur voyage d'au moins six ou sept jours ^ ils faisaient cela pour éviter d'être vus par d'autres tribus placées sur leur chemin direct, et qui auraient pu donner des informations. Elle ajouta que c'était elle qui l'automne précédent avait écrit une lettre à Malachie, qu'elle l'avait fait à cause des soins bienveillants qu'elle avait reçus de M. et de Madame Campbell lorsqu'on l'avait trouvée dans le bois avec la cheville du pied luxée. Qu'à leur départ ils avaient laissé Percival en bonne santé dans leurs loges, et que si le Serpent- Gourroucé ne recevait pas beaucoup de poudre, de plomb et de carabines en échange de l'enfant, il se proposait de l'adopter, car il l'aimait extrêmement. Quand on lui demanda si l'enfant était heureux, elle répondit qu'il ne l'avait pas d'abord été , mais qu'il était maintenant presque un Indien; qu'on lui permettait rarement de quitter les loges, et jamais sans être accompagné du Serpent-Courroucé. En réponse à leurs questions sur la distance où ils étaient des

loges et sur la direction à suivre pour s'y rendre, elle leur dit qu'en prenant le chemin le plus court ils auraient encore environ sept jours de marche; mais que la troupe qui emmenait Miss Percival n'y arriverait, au plus tdt, que dans quinze jours, parce que celle-ci était chaque jour moins en état de marcher. Après avoir obtenu tous ces renseignements on tint conseil, et Malachie, sur la demande qu'on lui en fit, parla le premier en ces termes :

a Mon opinion est que nous n'avons rien de mieux à faire que de rester ici pour le moment, et d'attendre que cette femme soit assez rétablie pour marcher et nous montrer le chemin qui conduit directement aux loges. Dans deux ou trois jours elle sera probablement assez bien pour nous accompagner, alors noui^ prendrons la route la plus courte et nous arriverons avant les Indiens. La connaissance que nous acquerrons de la localité et des chemins nous permettra de leur dresser une embuscade et de délivrer la jeune dame sans que nous courions de grands dangers. TIs ne s'attendront point à nous rencontrer, parce qu'ils croient naturellement que la femme est morte : un tomahawk manque rarement son coup. »

Après une longue discussion l'avis de Malachie fut regardé comme le plus judicieux, et un nouvel entretien avec la femme indienne les confirma dans leur résolution. Comme ils ne craignaient plus que les Indiens s'aperçussent qu'ils étaient sur leurs traces, Martin et Alfred se mirent à la poursuite du gibier pour renouveler leurs provisions, pendant que

— «0< — les autres élevèrent une grande hutte avec des branches d'arbres, pour servir d'abri à toute la troupe. Martin et Alfred revinrent le soir et rapportèrent un beau daim. On alluma du feu, et bientôt chacun fut occupé à cuire la viande et à manger. L'Indienne elle-même demanda quelque nourriture, et son rétablissement ne parut plus douteux.

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