LE DÉPART D'UN AMI
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Les Campbells reçurent un message qui leur annonçait que le bateau qui devait aller à Montréal par« tirait le lendemain matin. Quand le bateau arriva, il amena le capitaine Sinclair; ce qui causa un6||Mli universelle. Chacun avait éprouvé beaucoup d'inquiétude au sujet de cet ami, qui leur avait témoigné tant de bonté, et qui avait vécu si longtemps dans leur intimité. Son genou était presque guéri, et dès qu'on eut fini de lui adresser les premières questions , il fit connaître à nos émigrants qu'il avait obtenu un congé de six semaines , et qu'il allait partir pour Québec.
— Pour Québec, s'écria Emma , et pourquoi allezvous à Québec?
— Pour dire la vérité, dit le capitaine Sinclair, mon voyage à Québec n'est qu'un premier pas pour mon retour en Angleterre où je passerai peut-être deux ou trois mois.
— En Angleterre! Oh! que je voudrais »
Mais ici Emma s'arrêta. Elle allait dire combien
elle aimerait faire aussi ce voyage ; mais son oncle et sa tante étaient près d'elle, et se rappelant que cela pourrait leur faire de la peine et leur faire croire^'elle était mécontente , elle ajouta : jM (WTje Voudrais que vous m'apportassiez toutes jBom^elles modes.
'J^r Toutes les nouvelles modes, ma chère Emma ? m^^aK. Pourquoi voudriez-vous êtes mise à la
%driflB)»ilieu du Canada?
— Pourquoi pas ! s'écria Emma, qui sentit qu'elle dgiait paraître bien absurde , mais qu'elle ne pou-
Ikaft se tirer ^ ce syiuvais pas. Je peux me regarder au moiu dans un miroir.
;— fl^ tâclOTaiSle vous apporter quelque chose qui \pi$ fera plaisir , répondit le capitaine Sinclair , mais pow les objets de modes , je sais bien que vous plaimtBtBz en chargeant de les choisir quelqu'un qui est aussi incompétent que je le suis en pareille matière.
— Eh bien ! je ne pense paâ que vous exécutiez jBonvenablement ma commission , aussi je ne vous
^en donnerai pas l'ennui, reprit Emma: maintenant, dite^-nous pourquoi vous allez en Angleterre ?
— Ma chère Emma , dit M. Campbell, vous ne (fevez pas faire de semblables questions. Le capitaine Sinclair a sans doute des raisons particulières.
^ — Il est très vrai que j'ai mes raisons particuliè^res , reprit le capitaine Sinclair, et comme elles ne sont point un secret, je satisferai avec plaisir la
curiosité d'Emma. Jlgiiore si vous savez que je devins orphelin de très bonne heure et que je fus confié aux soins d'un tuteur. Quand mon père mourut, il prescrivit, dans son testament , que je n'entrerais en possession de ma propriété qu'à vingt-cinq ans. J'ai atteint cet âge l'année dernière ^jj^t mon tuteur m'a écrit de revenir en Angletefre afli mjjW pût se décharger de sa responsabilité en me re| tant le dépôt qui lui avait été confié.
— Cela vous retiendra-il longtemps , jtepanda M. Campbell ? ™ '
— Non , sans doute. Il est très difiîcile d'obtenir un congé pour quitter son régiment en temps de guerre. Et ce n'est que par grande laveur que JQ^lfe pourrai le faire maintenant. Â mon arrivée à Québec, le gouverneur me placera dans son étaibiajor
et me donnera ensuite un congé. Je ne mettrai à mon absence que le temps nécessaire, car je suis pressé de me retrouver à mon régiment. Vous pouvez donc être certain que , si je suis encore en vie, je serai de retour auprès de vous avant l'hiver et peut-être beaucoup plus tôt. Ainsi donc, si vous avez à me charger de quelques commissions, je m'estimerai heureux de les faire aussi bien que je le pourrai.
— Eh bien , observa Emma , nous ne savions pas que le capitaine Sinclair avait de la fortune. Vous croyez maintenant que vous reviendrez, ajouta-t-elje d'un ton sérieux; mais une fois en Angleterre, vous y resterez et vous ne penserez plus au Canada.
— Ma fortune n'est pas très considérable, répondît le capitaine Sinclair; elle suffirait à peine, en Angleterre , pour engager une jeune personne à la mode à jeter les yeux sur moi , bien que peut-être une femme de bon sens pût s'en contenter. Ainsi, ma fortune ne me retiendra point en Angleterre, et, comme je vous l'ai dif, mon plus vif désir est de rejoindre mon régiment.
*— Que vous reveniez ou non , capitaine Sinclair, dit M. Campbell, nous vous accompagnerons toujours de tous nos vœux. Nous n'oublierons pas votre bonté pour nous.
— Je n'oublierai pas non plus les heures si agréables que j'ai passées dans votre société, répondit le capitaine Sinclair. Mais nous nous attristerions si nous parlions trop longtemps sur ce sujet. Le bateau ne peut s'arrêter plus de deux heures , et il faut que Henry soit prêt au bout de ce temps. Le commandant désire beaucoup que le départ pour Montréal ait lieu ce soir même.
— Alors nous n'avons certainement pas de temps à perdre, dit M. Campbell. Henry, préparez votre malle, et Martin la portera au bateau avant que nous nous mettions à lable pour dîner. Il se passera bien du temps avant que nous vous ayons de nouveau à dîner, capitaine Sinclair, ajouta M. Campbell, et je vous souhaite santé et bonheur jusqu'à votre retour. Allons, jeunes filles, occupez-vous du dîner. Marie ! Où est Marie?
— Elle est allée dans sa chambre, il y a quelques
minutes, dit Emma; mais me voici prête à faire tout ce qui est nécessaire sans son secours ni celui de ma tante. Allons, Percival, mettez la nappe; Alfred, venez m'aider, ceci est presque trop pesant pour moi. Oh! voici ma tante : maintenant, Alfred, vous pouvez vous en aller, nous ferons mieux sans vous.
— Voilà de la reconnaissance, » répondit Alfred en riant.
Comme Henry attendait de jour en jour le signal de son départ , ses préparatifs furent bientôt faits, et au bout de quelques minutes il parut accompagné de Marie Percival. Alors ils se mii*ent à table ; mais ils n'étaient pas gais , car le départ inattendu du capitaine Sinclair aVait répandu sur toute la famille un nuage de tristesse. Cependant ce nuage se dissipa un peu vers la fin du repas, et M. Campbell alla chercher une bouteille de vin de sa provision pour boire aux heureui; succès des voyageurs. Le moment de partir arriva enfin : le capitaine Sinclair et Henry serrèrent la main à Madame Campbell et aux miss Percival et descendirent sur le rivage, accompagnés des messieurs de la famille.
a Je ne puis souffrir de me séparer d'une personne dans rîntimité de laquelle nous avons vécu si longtemps, dit Eomia à sa sœur et à sa tante, quand elles furent seules; j'avoue que je pourrais me mettre à pleurer de bon cœur du départ du capitaine Sinclab.»
Marie soupira, mais ne répondit point.
a Je ne suis pas surprise de vous entendre parler ainsiy Eomia, dit Madame Campbell : en Angleterre,
OÙ nous étions entourés d'amis , un départ m'a toujours paru pénible ; mais ici , où nous en avons si peu, et je puis dire où nous n'avons presque que le capitaine Sinclair, cela est naturellement fort pénible. Mais j'espère que son absence ne sera que momentanée. .
-• Ce doit être 1res ennuyeux d'être en garnison dans le fort, dit Marie; aussi je ne serais point surprise que le capitaine Sinclair ne revînt pas.
— Et moi je le serais extrêmement, repartit Emma; Je suis sûre qu'il reviendra ,^ à moins d'obstacles insurmontables.
— Puisqu'il a exprimé un si vif désir de rejoindre son régiment, dit Madame Campbell, je ne serais pas moins surprise que vous s'il ne revenait pas. Ce n'est point un jeune homme léger. Mais venez desservir le dîner. »
M. Campbell, Alfred, Percival et Martin revinrent bientôt, car le capitaine Sinclair avait été obligé de pousser au large immédiatement, afin de pouvoir être de retour au fort pour le temps qui lui avait été fixé. Malachie et John étaient partis pour la chasse, et la Fraise était dans sa loge. Aussi la réunion du soir autour du feyer de la cuisine fut peu nombreuse, et le départ du capitaine Sinclair n'était pas propre à y répandre la gaieté. On échangeait de temps à autre quelques paroles, puis la conversation tombait. Emma parla des espérances et des projets du capitaine Sinclair.
« Nous ne savons jamais, ma chère Emma, ce qui
peut arriver, dans ce monde où tout change, dit M. Campbell. Tous Les plans du capitaine Sinclair peuvent être renversés par des circonstances qui sont indépendantes de sa volonté. Combien les résultats répondent rarement à nos espérances ! Lorsque j'exerçais ma profession , je ne m'attendais guère que je serais appelé à prendre possession de Wexton-Hall; lorsque j'eus cette propriété, je m'attendais aussi peu que je serais obligé de l'abandonner pour venir dans ces solitudes désolées. Nous sommes dans les mains de Dieu , qui fait de nous ce qu'il juge convenable. En lisant, ce matin, je faisais l'observation que, non-seulement les individus, mais les nations ellesmêmes, étaient constamment trompés dans leurs espérances. Rien ne le prouve mieux, à mon avis, que le récit de ces événements, qui sont presque trop ré-: cents pour être du domaine de l'histoire. Il n'y a peutêtre jamais eu d'époque où les causes aient été suivies d'effets plus prompts , et où ces effets aient été plus constamment opposés à ce que nos vues bornées nous faisaient prévoir. Ce fut en 1756, il y a à peine quarante ans, que la France, étant en possession de ce pays , essaya de nous arracher les contrées de l'Amérique que nous occupions. Quel fut le résultat de cette entreprise? Après une guerre qui ne fut peutêtre surpassée par aucune autre en cruautés et en atrocités , et où les sauvages employés par l'un et l'autre parti brûlèrent et torturèrent tour à tour jusqu'à la mort les Français et les Anglais, la France, en voulant tout gagner perdit tout, et fut forcée, en i 760,
— aide céder ses propres provinces à la Grande-Bretagne : voilà un exemple où les choses tournèrent contrairement aux espérances des Français.
a En voici un autre : Jamais, à aucune autre époque, r Angleterre ne fut plus florissante et plus respectée des nations étrangères , qu'à la fin de cette guerre. Sa prospérité la rendit injuste et arrogante. Elle maltraita ses colonies. Elle pensait qu'elles ne résisteraient point à son impérieuse volonté. Elle s'imaginait que les Français étant chassés du Canada, TAmérique tout entière lui appartenait, tandis que ce fut à cause de cette expulsion des' Français que ses colonies osèrent lui résister. Aussi longtemps que les Français possédèrent ce pays, les colons anglais eu* renl un ennemi à leurs frontières, et attendirent de l'Angleterre secours et protection. Ils avaient besoin de son appui, et aussi longtemps que ce besoin se fit sentir, ils ne pensèrent point à se plaindre de ce qu'ils étaient appelés à payer une partie des dépenses que les circonstances nécessitaient. Si la France avait eu
prête à s'avancer au moire et celui sur le thé , le eur, je doute fort que les îmontrance. Mais n'ayant ne armée pour leur dé- I engagèrent à se révolter nt comme une injustice, leur indépendance. Ici s événements eurent une ittendait l'Angleterre.
c( Remarquez encore que les colons américains conquirent leur indépendance, ce que probablement ils n'auraient pu faire sans le secours de la nombreuse armée et de la flotte de la France, qui, irritée de la perte du Canada, désirait humilier l'Angleterre en lui faisant perdre ses possessions américaines. Mais le roi de France et sa noblesse ne s'attendaient guère qu'en soutenant les principes des Américains, et qu'en souffrant que leur armée et leur marine , et je puis dire la nation entière , se pénétrassent des mêmes principes d'égalité, ils semaient dans leur propre pays les germes d'une révolution qui devait faire monter sur l'échafaud le roi et la plus grande partie de la noblesse.
u Ici encore les événements ne répondirent point à ce qu'on attendait, et vous remarquerez que chaque parti vit ses entreprises avancer sa propre ruine et non point celle de ses ennemis.
— Je me rappelle, dit Alfred, après que M. Campbell eut fini de parler, avoir lu quelque part l'histoire d'un roi d'Orient qui avait acheté d'un derviche un proverbe, qu'il fit graver sur tous les ustensiles d'or et d'argent de son palais. Ce proverbe était : a N'entreprends aucune chose sans en avoir considéré la fin. j> Il arriva qu'il se forma une conspiration contre le roi, et il fut convenu que le chirurgien de ce prince le saignerait avec une lancotte empoisonnée. Le chirurgien y avait consenti. Le bras du roi était déjà bandé, et on tenait un bassin d'argent pour recevoir le sang. Le chirurgien lut l'inscriptioirqui y était gra-
vée et en fut si frappé, qu'il jeta à terre la lancette, avoua le complot, et la vie du roi fut ainsi sauvée.
— Votre histoire vient très à propos, Alfred , dit M. Campbell.
— Maintenant , vojci la question , ajouta Alfred : puisque la France et l'Angleterre se sont tellement trompées dans leurs espérances, est-ce que les Américains n'en ont pas fait autant en renonçant à la fidélité qu'ils devaient à leur souverain, et en choisissant un gouvernement démocratique?
— Jusqu'à quel point la démocratie moderne peutelle réussir, répondit M. Campbell, c'est ce que je ne suis pas en état de décider^ mais ce que je sais,- c'est que dans l'antiquité la durée des gouvernements démocratiques a été en général fort courte , et qu'ils se changeaient toujours en oligarchie et en tyrannie. Ce qui est certain , c'est qu'il n'y a pas de forme de gouvernement sous laquelle le peuple devienne plus rapidement vicieux, et où ceux qui ont été les bienfaiteurs du peuple soient traités avec plus d'ingratitude.
— A quoi attribuez-vous cela ? dit Alfred.
— Principalement à deux causes : l'une , c'est que là où tous les hommes sont déclarés égaux (ce qu'au^
lera à son semblable , s'il peut source de distinction est la riîsir des richesses devient la pasute la nation, passion qui est la e toutes. L'autre cause est que ou pour mieux dire la populace, désirent devenir ses idoles la
flattent avec servilité. Or, la flatterie n'est qu'un mensonge qui démoralise également et celui qui l'emploie et celui qui en est l'objet. Soyez-en sûrs, il n'y a pas de gouvernement qui soit si méprisable ou sous lequel il soit, aussi pénible à un honnête homme de vivre qu'une démocratie.
— C'est mon opinion, dit Alfred, et je crois qu'elle est assez générale.
— Il reste à voir jusqu'à quel point les Américains infirmeront cette opinion. Maïs il est certain qu'ils ont inauguré leur nouvelle forme de gouvernement par un acte d'une si grande injustice, qu'il confirme l'opinion que les vertus dont ils se vantent n^ontrien de réel. — Je veux parler de leur maintien de l'esclavage. Ils ont donné par là un démenti aux assertions que renferme leur déclaration d'indépendance, dans laquelle ils ont reconnu que tous les hommes sont égaux et nés libres, et on ne peut s'attendre à ce que Dieu bénisse ceux qui , en s'émancipant euxmêmes , sont assez injustes pour retenir leurs semblables dans Tesclavage. Le temps viendra , je n'en doute point, quoique peut-être aucun de nous ne le voie, où le châtiment tombera sur leur tête, ou plutôt sur celle de leurs descendants j car les péchés des pères sont punis sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième généi^ation. Mais il est temps de songer à nous reposer; ainsi, bonne nuit , et que Dieu vous bénisse tous.