‹ Les colons du Canada, Volume 2Chapitre 4 sur 21 · PROJETS D'AMÉLIORATIONS RURALES · texte numérisé non relu

PROJETS D'AMÉLIORATIONS RURALES

Deux jours après, Malachie et John revinrent à l'habitation, apportant avec eux les peaux de trois ours qu'ils avaient tués. Mais à cette époque de Tannée, ces animaux étaient si maigres et si misérables, que leur chair ne valait pas la peine qu'on la transportât à la maison. Dans le fait , c'était presque perdre son temps que d'aller à la chasse dans cette saison; aussi tous les deux ne s'éloignaient guère de l'établissement. Ils s'occupaient soit à pécher dans le lac, soit à prendre des truites dans le ruisseau. Alfred et Martin continuaient à se livrer aux travaux de l'agriculture ; le blé était levé, et ils préparaient des pieux pour la palissade dont ils voulaient entourer la prairie.

Environ quinze jours après le départ du capitaine Sinclair, le colonel Forster vint en bateau depuis le fort, pour visiter nos colons.

« Je puis vous assurer, Monsieur Campbell, dit-il, que j'étais inquiet de vous pendant Thiver qui vient de s'écouler, et je me réjouis que vous l'ayez passé si facilement. Une fois nous avons eu quelques inquiétudes au sujet des Indiens, mais, pour le moment, elles n'existent plus. Ils se réuniront de nouveau cet été; mais le gouvernement de Québec est sur ses gardes, et je ne doute pas que quelques démarches conciliantes ne mettent fin à toute animosite. Nous attendons, pour le printemps, une grande provision de couvertures et d'autres objets destinés à être donnés en présents aux diverses tribus; ce qui, nous l'espérons, nous conciliera leur bienveillance. Et nous avons arrêté plusieurs émissaires français qui se livraient à de pernicieuses menées.

— Malgré cela, nous n'en serons pas moins exposés aux attaques des bandes de maraudeurs, dit M. Campbell.

— Cela est vrai, répondit le colonel; mais vous avez, pour leur résister, vos propres moyens de défense. En Angleterre, dans une position aussi isolée, vous seriez également exposés à l'attaque des voleurs^ avec cette diflférence qu'en Angleterre vous pourriez recourir aux lois; tandis qu'ici vous devez vous faire justice vous-mêmes.

— Il n'est certainement pas agréable d'être dans un état continuel d'anxiété, observa M. Campbell; mais, avant que de venir ici, nous savions à quoi nous pouvions nous attendre, et nous 'devons tirer le meilleur parti possible de notre situation. Vous

avez donc perdu le capitaine Sinclair, colonel? C*est une grande perte pour nous.

— Oui j il doit aller en Angleterre pour un temps très court, répondit le colonel ; mais il nous reviendra bientôt. Il faut qu'il soit bien attaché à sa profession pour y rester, malgré sa fortune.

— Il nous a dit qu'il était sur le point d'entrer en possession d'une petite fortune.

— Qui s'élève à 2,000 livres èterling de revenu. U peut considérer cela comme une petite fortune, mais j'en penserais bien différemment si elle m'était tombée en partage.

— En vérité, dit Madame Campbell, d'après ce qu'il nous a dit, je ne la croyais pas si considérable. Eh bien ! j'ai bonne opinion de lui, et je suis persuadée qu'il en fera un excellent usage.

— Dans tpus les cas, il peut s'accorder le luxe d'une femme, dit le colonel en riant; ce que nous autres soldats pouvons faire rarement. »

Le colonel se mit alors à causer avec M. Campbell relativement à sa ferme, et après lui avoir adressé plusieurs questions, il ajouta :

a J'ai pensé. Monsieur Campbell, que lorsque votre ferme sera défrichée et fournie de bétail, il serait avantageux pour le gouvernement, aussi bien que pour vous, que, profitant du cours d'eau que vous avez, vous construisissiez un moulin à blé et une scierie. Remarquez que le gouvernement est obligé • de fournir le fort de farine et de provisions de toute espèce dont le transport est très coûteux, et le bétail Il %

^np nous pp^$é4Qris au fort nous coliterfi plus qu'il ne vaut, maintenant que nous n'avons plus votre prairie qui nous convenait si bien. D'un autre côté, vos produits yops seront presqpe inutiles, à cause 4p }^ <}|stanpe oii vpus vous trouvez de toute espèce de marché; en^oirte que vom ne pourrez les vendre. Dilaip^enant sivQ^save;^ assez d'argent pour élever un moulin, où vous moudrijBZ le blé que vous récolteiaez y^ftn^e p^oct^aine; comme vous pouvez en même temps avoir beaucoup de bétail, vous serez en é^at dç fournir le fort .d^ farine, de bœuf, de porc et de mouton à un prix très avantageux pour vous et qui, PQur l,e gouYjsrnement, sera la moitié de ce qu'il paye à présent. J'ai écrit aq gouverneur sur ce sujet; je li|i ai f^it cQnnaitre que nous ne pouvions pas nourrir notre bétail, et je lui $i communiqué ce que je viens de vous dire. J'attends une réponse dans peu de jours, et si j'en obtiens l'autorisation, je pourrai prendre avec vous-même, dès à présent, des arrangements qui vous satisferont, je n'en doute pas. h

^. Campbell remercia beaucoup le colonel de sa bienveillance, et lui exprima son désir d'être dirigé par sejs avis. 1} lui apprît que non-seqlement il avait assez d'argent pour bâtir un moulin, mais encore pour payer le travail d'une troupe de soldats pendant l'été, si le colonel voulait bien les lui accorder.

a C'est le point dont je désirais m'assurer; mais j'éprouvais quelque scrupule à vous adresser cette question. Maintenant j'estime que nos arrangements ne soufiËriron^ point de difficultés. ;»

]Lq colonel p^asn mmv& qu^lq]fe teipp» à c^^ioi* ay^c JV^. Gâmpbell et à exBxmwf sa ferpie^puîs \[^}t coQgé de lui*

Pendant ce ^eipp? A}ff e4 et §es cousine? éj^ept allés se promener j le temp§ éfai^ ^|ocs if es beajiji e* dan§ l'aprèsrïpidi I^ pb^leur n'jét^if point trop acca- If^pU). Coi^pme i^s c|^minaient le long 4a rui^$efW Marie se mit ^dll^e:

« pb bien! Al^ed, que pense7-^p^s idie la prQpositiQndncolonelî

— Qui, ajouta paima^ cette ^;^ire voujs i^anle p^rticulièfemept.

— Compcient celî^, ma el^re eousine?

— Mais pe vpye?-yQus p^ qqe si le ipouliQ est construit, vous serez naturelleipent )a personne qui e^ sera chargée? Quel changement de profession, de m^rin devenir meij^nler. Il rpe seoible que je vqms vois venant dîner ^vec vp^re h^ÏHt tout bl^nc de farijae.

— Ma cbère Emma, vous n'avez pas cetjte iijtentipp, j'en suis sûr; mais vqi|s ne vous doutez p^ combien yo]L|s me faites de peine* Quand le colonel a fait sa pi?pppsjtion j'ei> ai compris toute l'importanee, à cause des grands profits que son exécur tion pjpoeurerait à mon père^ m^is en même temps, je ne sais ppurqupi je me suis cpnstamment flatté que nous ne resterions pas ici ppur toujours, et ce plan annonce tellement un établissement ppur la vie qu'il m'a un pei; abattu. Je sais que p'est une folie et que nous n-^ypns pas 4P Planée de jamais nous éloigner

d*îci, et quoique cette nécessité soit évidente à mes yeux, je ne peux m'empêcher de penser à la possibilité de reprendre un jour ma profession, et je ne saurais encore considérer de sang-froid Tidée de devenir meunier pour le reste de ma vie.

— Je n*ai dit cela que pour vous faire un peu enrager, répondit Emma, et non point, soyez-en sûr, pour blesser vos sentiments. Vous ne serez pas meunier, si cela vous déplçiît. Henry remplira peut-être mieux cet emploi que vous ; mais pour ce qui est de quitter ce lieu, je crois que cela ne nous sera jamais possible. J*ai pris mon parti de vivre et de mourir dans les bois du Canada, et je crois que mon triste destin me condamne à voir tous mes charmes se flétrir au vent du désert.

— Si se livrer au chagrin n'est pas un péché, c'est au moins une chose inutile, observa Marie Percival. Nous avons bien des motifs d'être reconnaissants envers Dieu; au moins nous sommes indépendants, et si nous devons jamais reconnaître les bontés de notre oncle etde notre tante, qui doivent eux-mém«îs souffrir plus que nous de leur changement de condition, ce doit être par notre gaieté et notre contentement d'esprit. J'ai fait comme vous mes réflexions, Alfred, et je vais vous les communiquer. Je portais mes regards sur l'avenir qui nous attend dans peu d'années, et comme le pays se peuple si rapidement, il est très probable qu'alors nous aurons ici des voisms qui nous entoureront de toutes parts. Cela nous procurerade la sécurité. Je pensais aussi que la fe^rme

de mon oncle se serait accrue en valeur et en importance, et qu'il serait devenu lui-même un homme influent dans le district, non-seulement à son aise, mais encore riche pour un colon; et je m'imaginais qu'une fois entouré d'autres cultivateurs, à l'abri de tout danger, et placé dans une situation aisée et indépendante, mon oncle n'oublierait pas le grand sacrifice que mon cousin Alfred a fait si noblement, et insisterait pour qu'il reprît une profession à laquelle il est si attaché, et dans laquelle je ne doute pas qu'il ne se distingue.

— Bien parlé, mon aimable prophète, dit Alfred en embrassant sa cousine, vous avez plus de bon sens que nous deux.

— Parlez pour vous-même, s'il vous plaît, Alfred, dit Emma en hochant la tête comme si elle se tenait pour insultée. Je n'oublierai pas votre remarque, je vous en réponds. Maintenant je prédis tout le contraire : Alfred ne retournera jamais sur mer. n se laissera captiver par les charmes de quelque fille de colon écossais, d'une Jeannette ou d'une Moggy, et se résignera à être un fermier canadien monté sur un bidet noir à longues jambes.

— Et je prophétisé aussi de mon côté, répondit Alfred, que dans le même temps où je me marierai et m'établirai, comme vous venez de le dire, Miss Emma Percival fera don de ses charmes à quelque bizarre personnage au teint noir et aux longues jambes, qui établira un débit de whisky, et y installera sa femme comme cabaretière pour serv ir et atUrer ses chalands.

^ Se croSé, fimmà, Ait èri riâhl Marîé, fîùë fourf avé^ ië |flùé ùisttivaise pàti dans èës p/i^étisioM mt Fâténif.

— Oui, dit Èmvtitty A Alfred h'était pâ« M fiiài pfô{)liète, èottïttlG lé sofft tâtit de gëtts. O^endanty Marie, yeépët& ijué c'est tdtre prôphélféqtfl Ée téklU sera poUi- Alfihfed, et que hbtii^ en ÉerbUk tàtiài débar^ rtfsséedi

•^ Je irie flatté, tépoMH Alfred, qtië voui série* bien fâchée si je lifëti àlllaîs; votià ri*au(rièi alors f)èrsonne à faire enrager, et ce serait nie grande perte p(iiir *ous.

— Eh bien! dit Ehimal, cette remar^nè ne mahque pas de bon sens; mai^ les vaches attèndeftt que nous lès trayofns. Aihsî, Monsieur Alfred, si vous toulîez vôusbîeà conduire, vous feriez thieui d'alléi* chercher noé seaui.

— J*ai vraimelït pîtîè d' Alfred, dit Marie dësqu*ii ne put plù^ les entendre; son sacrifice à éiê très grand ëf, trtalgré tous les regretë qu'il éprdcive, bbmttié îl lé ^^pdrte bien.

— C'est tin noble cœur, répdridît Etaniâ, et je l'alïtië beaucoup, bieti que je ne puisse m'empêchèr de le faire engager;

-^ Mais à quelques êgarfs vous devriez être pWs ][rtxidehté, ma éhèfe âoedr, votis hé savez pas là peine que vdus lui faites.

-^ dui, je lésais, ei quand je l'ai fait j'eiï suie fSchée, taaîs je n'y pensé qu'apïès coup et aloré je èuis en côlèi^é contre ttioi-mèmë. Né me grondez pas, ma

chète M^pîô^ je tâcherai d'être plus sage; je Voudrais savoir sî ce que vous dites arrivera, et si ûous aiirdris des voisins. Je le voudrais, qristad ce ne ôferéSt qtife ]|K)ur les Ififdiens.

— Je peéfsè que eeW est très probable^ fépoùdK Marie, rtiais le temps nous rapprendra. »

Atf^èd Tèiivtî alors avec les seàùx, et la conversation prit un antre tout.

Pett de jours après, arrîva dn fort nU caporal qui apporta des lettres et dès jourtiaux. C'étaient les premières flôtivèllès qd'ils recevaient depuis !e commencement de rhîver.

Aussi cet événement mit fonte la fàifiille en agitation 5 Marie et Emma quittèrent la basse-cour où. elles étaient decifpéès à donrfer àla volaille sa nourriture. PerCïVftî jeta loin de lui le baquet déntfé lequel fl portait à mfâiïgèr aux cochons. Alfred accouïtit depuis rendtoît ôù il fâbrîiîuait des pieux avec Martin. Tout le niônde entoura M. Câtnpbell pendant qu'il buvrîtit ïe paquet qui renfermait lés lettres et les journaux. Lès lettres étâieiït en petit rioirihrè. Il y en âVàit trois de MîèS Patèrson et deux d'autres amis d'Angleterre, qui leur donnaient des nouvelles de leu* pays. Il y en avait une pour Alfred du capitaline Lumley, qui lui demandait dès nouvelles de éa famille, et qui iui disait qu'il avait fait connaître ssi ^6s\l\6û à ses hnWs de TAnifrauté, et qu'on ne l'appellerait point à servir pour le moment; une de l'agent de M. Cftftfipbèll en Angleterre qui l'informait qiill ataif fait passer à son àgènt^ à Québec, l'argent

que M. Douglas Campbell avait payé pour les plantes, etc.; et une enfin de cet agent à Québec qui lui donnait avis de la réception de cette somme, en y joignant la balance de son compte. On lut d'abord les lettres, puis les journaux furent distribués et chacun de nos émigrants, plongé dans sa lecture, garda le silence jusqu'à ce qu'il eut satisfait sa curiosité. Au bout d'un moment, Emma s'écria :

a Mon cher oncle, écoutez ceci, que je suis fâchée, -r- Qu'y a-t-il, ma chère? dit M. Campbell.

— Madame Douglas Campbell, de Wexton-Hall, est accouchée d'un fils qui n'a survécu que peu d'heures à sa naissance.

— J'en suis aussi très fâché, ma chère Emma, repartit M. Campbell. Les bontés de Mv Douglas Campbell à notre égard doivent nous rendre sensibles à tous ses malheurs, et nous engager à nous réjouir de tout ce qui peut lui arriver d'heureux.

— Cela doit avoir été pour eux un-cruel mécompte, dit Madame Campbell, mais qui, s'il plaît à Dieu, pourra se réparer; espérons que leur attente, bien que déçue pour le moment, se réalisera plus tard.

— Voici une lettre du colonel Forster à laquelle je n'avais pas fait attention, dit M. Campbell, elle était restée dans l'enveloppe. Il me dit qu'il a reçu une réponse du gouverneur qui entre pleinement dans ses vues , relativement au sujet dont nous nous sommes entretenus , et qui l'autorise à prendre toutes les mesures qu'il jugera convenables. Le colonel ajoute qu'il reviendra me voir dans, quel-

ques jours et que si, dans Tintervalle, je veux lui faire connaître combien de soldats je désire employer, il prendra des arrangements pour répondre à mes vues autant que cela dépendra de lui. Nous devons dans tous les cas rendre grâces à Dieu des amis qu'il nous a envoyés, continua M. Campbell ; mais pour le moment nous mettrons la lettre du colonel de côté, pour retourner à nos nouvelles d'Angleterre.

— Chère Angleterre ! s'écria Emma.

— Oui, chère Angleterre ! ma: fille : nous sommes Anglais et nous pouvons aimer notre pays autant que lorsque nous y habitions. Nous sommes toujours Anglais, et dans une colonie anglaise. Dieu a voulu nous éioîgrièr dé ftcrtre pays naltaî, mais nos coeurs et nos sentiments sont les mêmes , et on trouvera qu'il en est ainsi de tous les coeurs anglais, dans toutes les colôiûïès que nous avons établies dans le monde. Nous nous glorifions tous d'être Anglais, et nous avons raison d'être fiers de notre pays. Puisse ce sentiment n'être jamais perdu et donner un caractère plus élevé à notre conduite. »

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