L'INCENDIE
M. GftmpbeU accepta Foffre que lui avait faite le commandant du fort, et acheta de lui^ à un prix peu élevé, dix-huit bœufs, qui, à Texception des vaches, étaient tout ee qui restait au iott. Il prii encore six veaux sevrés pour les élever. On condui^t alors le bétail ^ans les buissons pour qu'il y cherchât sa pâture, afin de pouvoir recueillir du regain sur la prairie qui Tavait nourri. L'été s'écoula rapidement pour nos colons, car les occupations ne leur manquaient pas. Us péchaient tous les jours dans le lac, et salaient, pour leur provision d'hiver, le poisson qu'ils ne pouvaient consommer. Martin passait alors une grande partie de sqn temps dans les bois^ à garder le bétail ; Afalachie l'accompagnait de temps à autre^ mais le plus souvent il allait à la cha&e avec John, et ne revenait jamais sans gibier. Ils rapportèrent bon nombre de peaux d'ours, et quelcpiefois la chair de ces animaux, qui, quoique vantée par Malachie
et Martin, n'était guère du goût du reste des habitants, de la ferme. Dès que le regain fut récolté, les occupations diminuèrent. Henry, M. Campbell et Percîval suflSsaient tout à fait pour surveiller le bétail, et lorsque les feuilles des arbres commencèrent à changer de couleur, on le ramena des bois et on le laissa paître dans la prairie. Tout marchait dans la ferme avec régularité. Un jour y ressemblait exactement à un autre. Alfred et Henry battaient le blé dans le hangar, ou plutôt dans la grange ouverte, élevée par les soldats au milieu du parc aux moutons, et ils mettaient la paille en tas pour en nourrir leurs bestiaux pendant rhiver. L'avoine et le froment furent serrés dans le magasin aux provisions. La femme de Martin commençait alors à comprendre et à parler un peu l'anglais. Elle se rendait très utile, soit en aidant Madame Campbell et ses nièces dans les soins du ménage, soit en s'occupant du bétail. Us avaient élevé une grande quantité de poulets, et en avaient vendu beaucoup pour Tusage du colonel et des oflSciers du fort. Leurs cochons s'étaient aussi prodigieusement multipliés, et plusieurs avaient été mis à l'engrais pour être tués et salés. Le temps de se livrer à ce travail était alors arrivé, et ils s'occupèrent activement à saler la chair de ces animaux; ils avaient aussi élevé un petit appentis pour y fumer leur lard et leurs jambons. Ils vivaient déjà au sein du comfort et de l'abondance, et ils étaient pleins de reconnaissance envers le ciel pour les faveurs qu'ils en avaient reçues.
L'aiitoiûne était déjà avaaieé, ei rtiififbmiité dé letos tFavatric de cbaqde Jour était raraneiit interrompue^ ils recevaient de temps à autre tme \Mië de qtielqn'tin des officiers du fort ou du e^omnlaftl^ dant. Les Indiens avaient tenu leur conseil, dlftiâ Tà^ gent anglais y assistait, et la pravisiofi dé couvertures et d'autres objets envoyés aux chefâ ^ur les dfetribuer avait eil TefiFet désiré d'éloigner toute tffiimosité. Il est vrai que le Serpent-Courroueé et un ou deux autres tinrent des discours très violents, mais on ne les écouta pas* Le èalumet de pait fat offert et accepté^ et tout sujet dé crainte parut dissipé de ce côté-là. Malachie s'était rendu au conseil et y avait été bien reçu. On lui avait permis de parler comfmé agent anglais, et ses paroles n'avaiient pas été sans effet. Ainsi, tout prenait mi aspect paisible et prospère, quand survint dn événement que nous allons rapporter. Ce qu'on appelle l'été îndicri avait commencé^ pendant lequel une espèce de brume règne dans Tatihosphère. Un matin^ un peu avant lé jour, Marie et Emma, qtft s'étaiertt levées^ lès preniières, allaient traire les vachès,^ quand elles remarquèrent que la brume était phis épaisse que d'ordinaire. On attendait les vents de l'éqûinose, qui étaient très en retard èette année, et Marie remarqua qiie sanis doute ils allaient souffler, car l'appa^ rence du ciel annonçait l'approcbe du vent, dépendant, il ne régnait encore qu'une brise légère^ qui se faisait à peine sentir. Un moment âpre» lètir départ, et comme elles emportaient leurs seattity la
Fraise quitta sa loge pour se rendre auprès d'elles, et elles lui montrèrent cette brume obscure qui régnait dans Tair. Elle se retourna comme pour prendre le vent, et Taspira un moment; enfin, elle se mit à dire :
a Grand feu dans les bois, d
Alfred et les autres les rejoignirent bientôt; et après qu*Emma les eut raillés de s'être levés si tard, ils remarquèrent aussi Taspect singulier du ciel. Martin confirma Tassertion de la Fraise, qu'il y avait du feu dans les bois. Malacbie et John n'étaient pas revenus cette nuit d'une expédition de chasse ; mais peu après que le jour eut paru, on les vit arriver; ils avaient vu le feu dans l'éloignement, et dirent qu*il existait au nord et à l'est et s*étendait à plusieurs milles; que cela les avait engagés à quitter la chasse et à revenir à l'habitation. Pendant le reste du jour, il n'y eut que peu ou point de vent, mais l'obscurité et l'odeur du feu s'accrurent rapidement. A la nuit, la brise se leva et devint bientôt un vent assez fort venant du nord-est, direction dans laquelle on avait vu le feu. Malachie et Martin se relevèrent plusieurs fois pendant la nuit, car ils savaient que si le vent continuait à souflQer du même côté sans qu'il tombât de ta pluie, il y aurait du danger. Le feu était encore à une grande distance ; mais sur le matin, le vent se changea presque en ouragan, et le lendemain ayant midi, la fumée fut poussée jusqu'au dessus de leurs têtes, et emportée sur le lac en gros tourbillons.
a Martin, dit Alfred, croyez-vous que ce feu puisse amener quelque danger?
— Cela dépend des circonstances, Monsieur : si le vent continue encore pendant vingt-quatre heures à souffler avec autant de violence et dans la même direction, le feu arrivera directement sur nous.
— Mais cependant nous avons tant de terrain défriché entre la forêt et nous, que je crois que la maison ne risquera rien. ^
— Je ne sais pas. Monsieur. Vous n'avez Jamais vu, comme moi, de forêt en flammes sur une étendue de plusieurs milles. Si vous l'aviez vu, vous sauriez ce qui en est. Nous avons deux chances en notre faveur : Tune est que le vent nous apporte des torrents de pluie ; Fautre est qu'il change de direction d'un point ou deux, ce qui serait Talternative la plus favorable pour nous. x>
Mais le vent ne changea pas; il ne tomba point de pluie, et avant la nuit le feu était à moins de deux milles, et ses mugissements encore éloignés déchiraient Fair. La chaleur et la fumée devinrent plus étouffantes, et nos colons éprouvèrent de vives craintes.
Au coucher du soleil le vent redoubla de violence; alors on aperçut distinctement les flammes, et des myriades d'étincelles remplirent l'air. Le feu était chassé du côté de la ferme avec une violence irrésistible , et bientôt l'atmosphère devint si étouffante que Fon pouvait à peine respirer ; le bétail se précipita au galop du côté du lac, la queue en l'air, et en
pouçsfiiil des mugissements d'eftoi. Ces animaux entrèrent dans Teau jusqu'au genou et se tinrent serrés les UPS conjure les autres.
a MAlacbie, dit M. GampbeU^ ûela esl yraimeat #ffi^anl. Que nous fout-il faire?
— Nous confier eu Dieu, Monsieur, répond Maladie j nous ne pouvons rien faire d- autre. »
Les flammes n^étaîenlt alors qU'à peu de distance de la lisière de la forêt; elles s'élevaient dans l'air en hautes colonnes; puis, rabattues par le vent, elles se faisaient jour à travers les rameaux des arbres, brûlant çà et là sur leur passage les troncs les pbis gros. Elles lançaient en même temps sur la prairie un immense torrent d'étincelles et de cendres enflammées^ ce qui^ joint à des tourbillons d'une fun^ée suffocante, rendit intenable la position de nos émigrànts.
a Descendez tous vers le bateau, leur dit Malachîe^ et embarquez-vous dedans. Il n'y a pas un moment à hésiter; vous serez étouffés si vous restez ici. Monsieur Alfred et vous, Martin, poussez au large assez loin pour être hors de la fumée et pour pouvoir respirer. Vite il n'y a pas de temps à perdre, car le vent augmente encore de violence. »
II n'y avait en effet pas de temps à perdre. M. Campbell prit sa femme par le bras; Henry conduisit les jeunes filles, car la fumée était si épaisse qu'elles ne pouvaient distinguer leur chemin. Percival et la Fraise les suivirent. Alfred et Martin étaient déjà descendus sur le rivage pour préparer le bateau. Quelques minutes après ils étaient dans l'embarcation et s'éloi-
gnaient du rivage. Le bateau était rempli , mais ayant un fond plat , il portait fort bien sa charge. Us s'avancèrent dans le lac à la distance d'environ un demimille^ avant que de se trouver dans une atmosphère moins suffocante. Ils gardèrent le silence jusqu'à ce que Martin et Alfred eussent cessé de ramer.
a Et le vieux Malachie et John^ où sont^ls? dit Madame Campbell, qui s'aperçut au moment où Fon fut hors de la fumée qu'ils ne se trouvaient pas dans le bateau .
— Oh ! ne craignez rien, Madame, répondit Martin. Malachie est resté en arrière pour voir s'il ne pourrait être utile. Il sait comment il pourra se tirer d'affaire ainsi que John.
— C'est une terrible épreuve, ajouta Madame Campbell , après un moment de silence. Regardez, le bols est maintenant tout en feu, jusqu'au bord du terrain défriché; la maison sera brûlée et nous ne iQiïTons rien sauver.
-^ C'est la volonté de Dieu, ma chère femme; et A BOUS devons être privés du peu que nous possé- 'dios^ nous devons ne point murmurer , mais nous îilmiËfôttre avec résignation. Remercions le ciel de ce <ïci^ aous a conservé la vie. d
Il y eut encore un moment de silence , qu'Emma interrompit en disant :
« Voilà l'étable des vaches qui brûle ; je vois les flammes qui s'échappent du toit.»
Madame Campbell, dont la main était appuyée sor celle de son mari, la serra en silence.
Il 3
C'était le oommencement de la destruction de iùiit ce qu'ils possédaient; le résultat de tous leurs t^a^ vaux et de tous leurs efforts était perdu. L'hiver s'àp-^ prochait et ils Allaient se trôtivei* sans abri. Que de« viendraient-ils?
Telles fbrent ses pensées, mais elle ne lèé èominti^ ni^ua point.
Ail tnême instant les flammes s'élevèrent eii droite ligtie vers le ciel. Martin s'en aperçût et se leva âus* sitôt.
<t Le vent Se calme, dit Alfred.
— Oui, répondit Martin, en coïitiflUant à tenir sa main levée; j'ai senti une goutte de pluie. Oui, la voici; encore un quart d'heure et nous pouvons êtl*e sauvés. »
L'observation de Martin était juste. Le vent fe'était calmé pendant un moment et il avait senti des gouttes de pluie. Ce calme dura trois ou (}uatre minutée pendant lesquelles l'étable des vaches brûla avec vid^ lence ; mais les étincelles et les cendres n'étaient plus lancées sur la prairie; alors le vent sauta tout à coup au sud-est, et la pluie commença à tombef'.H.< avec une telle force qu'ils en furent presque avôtl^'' glés. La bourrasque fut si violente qu'elle coucha lé bateau sur le côté, mais Alfred en tourna vivement la pointe contre le vent. Celui-ci ne soufflait pas avec moins de force dans sa nouvelle direction ; le lac devînt très agité et se couvrit d'écume; et avant que le bateau pût regagner le rivage , ce qu'il fit en quelques minutes, les vagues passèrent par-dessus ses
bofds f et nos colons risquèrent d'être submergés. Alfred prescrivit à tout le monde de ne pas remuer; puis il éleva les rames en l'air ^ et le bateau, lancé avec violence au travers des flots, vint écbouer sur le rivage. Martin et Alfred sautèrent dans Teau et tirèrent le bateau plus loin sur la grève avant que leurs compagnons débarquassent. La pluie continuait à tomber par torrents , et ils étaient trempéa jusqu'aux os. En descendant à terre ils furent reçus par Malachie et John.
a Tout est fini et tout est hors de danger, s'écria Malachie. Il est certain que nous l'avons échappé belle; il n'y a de mal qu'à l'étable des vaches, et ce dommage sera aisément réparé. Ce que vous avez de mieux à faire est de rentrer chez vous aussi vite que possible et de vous mettre au lit.
— Croyez-vous , Malachie , que tout danger soit passé? dit M. Campbell.
— Oui, Monsieur, il n'y a plus rien à craindre. Le feu n'a pas franchi le ruisseau; et s'il l'avait franchi, cette pluie l'aurait éteint, car elle n'est pas près de finir. Mais le danger a été grand, cela est sûr. »
Tout le monde gagna la maison; et, dès qu'on fut entré, M. CampbelL tomba à genoux et remercia le ciel de leur délivrance miraculeuse. Tous s'unireijj de cœur à ses prières; et après avoir attendu quelques minutes et s'être assurés que leS flammes étaient près de s*éleindre, ils se déshabillèrent et se mirent au lit. Le lendemain ils se levèrent de bonne heure, car ils étaient tous impatients de connaître le dégât
que le feu avait occasionné. Uétable des vaches, placée de Tautrecôté du ruisseau, était le seul bâtiment qui eût beaucoup souflTert. Les murs étaient debout, mais le toit était brûlé« Du côté du ruisseau où s'élevait l'habitation, les clôtures et quelques portions des bâtiments avaient été noircies par le feu ; et sans la pluie et le changement providentiel du vent tout aurait été détruit en peu de minutes. La prairie était couverte de cendres et l'herbe brûlée et flétrie; la forêt de l'autre côté du ruisseau était complètement brûlée à une grande distance ; quelquesuns des plus grands arbres restaient encore debout ^ élevant vers le ciel leurs bras noircis et dépouillés à jamais de leurs feuilles. C'était un spectacle de tristesse et de désolation qu'assombrissait encore la pluie qui continuait à tomber avec violence et sans interruption. Pendant qu'ils examinaient cette scène, ils furent rejoints par Martin et Malachie.
«Tout le bétail est en bon état. Monsieur, dit Martin; je l'ai compté, et il n'en manque pas une pièce. Il n'y a de mal qu'à l'étable des vaches; au contraire, le feu s'est montré votre meilleur ami.
— Comment cela, Martin? dit M. Campbell.
— Parce qu'il a défriché bien 'des acres de terre et nous a épargné beaucoup de travail. Tout ce qui est de l'autre côté du ruisseau est maintenant défriché, et le printemps prochain votre blé s'élèvera parmi les souches des arbres brûlés; et en automne, après la moisson, nous abattrons et nous brûlerons les arbres qui sont encore debout. Cela a fait aussi
un grand bien à la prairie , et nous aurons là une belle berbe le printemps prochain.
— Nous devons bénir Dieu pour sa miséricorde, dit M. Campbell. J'ai cru un moment, hier au soir, que nous étions sur le point de tout perdre; mais Dieu a permis qu'il en fût autrement.
— Oui, Monsieur, interrompit Malachie; ce qui menaçait d'être votre ruine a tourné à votre avantage; l'année prochaine vous verrez la verdure aussi fraîche qu'auparavant; et, comme dit Martin, vous avez à remercier le feu de vous avoir défriché plus de terrain que n'aurait pu faire un régiment tout entier pendant deux ou trois années.
— Mais il nous faudra travailler vigoureusement et semer notre blé le printemps prochain, car autrement les buissons croîtraient si vite qu'il y aurait une nouvelle forêt dans peu d'années.
— Je n'ai pas encore pensé à demander, dit Marie, comment la forêt a pu prendre feu.
— Mademoiselle, répondit Malachie, en automne, quand tout est sec comme de l'amadou , rien n'est plus facile. Les Indiens allument du feu et ne se donnent pas la peine de l'éteindre, et c'est la cause ordinaire de ces incendies; mais il faut que le vent favorise l'embrasement. »
Le danger auquel on venait d'échapper fit sur tout le monde une sérieuse impression et le lendemain, qui était un dimanche, M. Campbell ne manqua pas d'offrir à Dieu des actions de grâces pour leur conservation.
Le toit de l'étable des vaches fut bientôt réparé par Alfred et Martin, et Tété des Indiens s'écoula sans autre aventure.
Le lendemain de Tincendie, un exprès arriva du fort pour s'assurer de la conservation des colons. Le colonel et les autres officiers apprirent avec joie qu'ils avaient si peu souffert, car ils s'attendaient à ce que leur habitation aurait été brûlée, et ils avaient fait des arrangements pour les recevoir au fort. Peu à peu la température devint froide, les feux furent allumés^ et un mois après Tévénement que nous venons de raconter l'hiver avait de nouveau commencé.
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