L'ESPION
La terre se trouvait de nouveau couverte d'upe neige de trois pi^ds de profondeur, les bœufs et les vaches étaient renfermés dans l'enceinte de la palissade qui entourait leur étable, les moutons dans leur parc et les chevaux dans une portion de la grange qui avait été arrangée pour eux. On avait fait les préparatifs nécessaires pour que tout fût en sûreté pendapit le long hiver que Ton avait à passer. Quoique la neige couvrît le sol, le froid ne s'était pas encore fait sentir dans t0]i|JiB sa rigueur; c'est cependant ce qui arriva au bout d'une quinzaine de jours, et alors, selon le désir du colonel, six des hoeufs furent tués pour l'usage du fort et les chevaux les y transportèrent sur m traîneau.
Ce fjyit le dernier travail de nos colons; Alfred fij alors ses adieux aux officiers que l'on ne penéâîl revoir qu'au print/snips. L'expérience d'ujri p^^alâritier
hiver les avait complètement préparés pour un second. Et comme Malachie, la Fraise et John faisaient actuellement partie des habitants de la ferme (car ils mangeaient tous à la même table), on éprouvait plus de sécurité, et la tristesse et la monotonie se faisaient moins sentir que dans le précédent hiver. Outre cela, toutes choses étaient à leur place et les occupations étaient plus nombreuses, deux circonstances qui contribuaient à diminuer Tennui d'un long confinement. Les parties de chasse avaient lieu comme d'habitude. Seulement Henry, et quelquefois Alfred restaient à la maison pour soigner le bétail et s'acquitter des autres travaux que l'accroissement de leur établissement rendait nécessaires. Les livres nouveaux que Henry avait apportés de Montréal et que, d'un commun accord, on av^it mis en réserve pour les soirées de l'hiver, devinrent alors une grande source d'amusepient, car M. Campbell les lisait chaque soir à haute voix. Le temps s'écoula rapidement, comme cela a lieu pour ceux qui se livrent à une suite d'occupations régulières, et 'Noël arriva avant qu'on se fût douté de son approche.
C'était une grande jouissance pour Madame Campbell que d'avoir toujours John à la maison, excepté lorsqu'il allait à la chasse, et à cet égard elle n'éprouvait plus depuis longtemps aucune inquiétude, car elle avait pleine confiance en Malachie. Mais depuis quelque temps Malachie et John sortaient rarement seuls, car le vieillard paraissait aimer la société et sa misanthropie avait tout à fait disparu. Il passait régulièrc-
laent jS6s cirées avec ]a t^ïU» autour du feu de la cuisip^e^^t seo^blait ne plus craindre d'entendre le son de sa propre yoix. John avait mpins de goût que luî pour ces réunipas du soir. Il ne se souciait point des nouveaux livres, ni en généx^l d'aucun livre. U s'çmusait à faire des mocassins ou à travailler des piquants de porc-épic ^ec la Fraise dans un des coias de la (cheminée, /et que )es autres parlassent ou luss^pt cel^ lui était indifférent, il ne prononçait jamais un mot, ni ne paraissaH accorder la moindre attention à ce qui se disait. Son père essayait de temps /en temps de lui faire apprendre quelque chose, mais c'ét^ait inutile. U pouvait passer des heures avec son livre devant lui, tandis que son esprit était ailleurs. C'est pojurquoi M. Campbell abandonna pour le moment cette entreprise, espérant que lorsque John serait plus âgé il comprendrait mieux les avantages de réducation et deviendrait plus attentif. Quant à présent, on ne faisait que tourmenter Venfant sans aucune utilité. Mais John ne restait pas toujours assis près du feu de la cuisine. Les loups étaient beaucoup plus nombreux que l'hiver précédent, ils étaient attirés par les moutons renfermés dans l'enceinte de la palissade, et leurs cris se faisaient entendre con- Unuellement.
Le hurlement d'un de ces animaux suffisait pour que John saisit sa carabine, quittât la maison et se tînt pendant des heures dans la neige à attendre qu'un loup s'approchât assez de lui pour qu'il pût le tirer. U en avait déjà tué plusieurs lorsquOv survint II r
un incident qui causa beaucoup d'inquiétude à la famille. John était sorti un soir selon son habitude, et se tenait accroupi derrière la palissade à épier les loups. La nuit était claire, le ciel étoile, mais la lune ne brillait point, lorsqu'il aperçut un de ces animaux qui se glissait en rampant presque sur son ventre, près de la porte de la palissade qui entourait la maison. Cela Fétoiina, car ces animaux rôdaient ordinairement autour de la palissade qui environnait la bergerie ou les étables des cochons, qui se trouvaient du côté opposé à la porte d'entrée. John ajusta le loup et fit feu; quand, à sa grande surprise, celui-ci parut bondir en l'air sur ses pattes de derrière, puis retomber et rouler dans la neige. La clef de la porte de la palissade était toujours dans la maison et John résolut d'aller la chercher pour s'assurer s'il avait tué ou non l'animal. Quand il entra, Malachie lui dit : a L'avez-vous tué, mon garçon?
— Je ne sais pas, dit John, je viens chercher la clef pour voir.
— Je n'aime pas, John, qu'on ouvre la porte de nuit, dit M. Campbell; pourquoi ne ïe laisseriez-vous pas jusqu'au matin, comme vous le faites ordinairement? Ce serait assez tôt.
— Je ne sais pas si c'était un loup, répondit John.
— Et que serait-ce donc, mon garçon? dit Malachie.
• — Eh bien, je crois que c'était un Indien, répondit John; qui expliqua alors ce qui s'était passé.
— Je n'en serais point étanné, dit Malachie. Dans
— «3 — tous les casy il ne faut pas ouvrir la porte cette nuit, car si vous avez tiré sur un Indien; il y en a d'autres avec lui; aussi, John, nous tiendrons tout fermé, et demain nous verrons ce qui en est. d
Madame Campbell et ses nièces furent très alarmées de cet événement, et ce ne fut pas sans peine qu'on les décida à se retirer pour dormir.
« Quoiqu'il eu soit nous ferons la garde cette nuit, dit Malachie, aussitôt que Madame Campbell et ses nièces ^qfjent quitté la chambre. Le garçon a raison, je n'en doute pas. C'est le Serpent-Courroucé et sa troupe qui rôdent ici autour. Mais si John a atteint l'Indien, comme j'en suis certain, ils se retireront. Cependant il sera bon de nous tenir sur nos gardes, Martin veillera ici et moi dans le parc du bétail, d
Nous avons déjà dit que la loge qu'habitaient Malachie, Martin et sa femme s'élevait dans l'enclos de la bergerie, et qu'il y avait un passage qui conduisait
^ de l'enceinte palissadée qui entourait la maison à celle qui entourait l'étable des moutons, et que ce
, passage était lui-même protégé de chaque côté par une palissade.
— Je veillerai ici, dit Alfred, retournez à votre loge avec Martin et sa femme.
— Je veillerai avec vous , dit John.
— Eh bien ! cela vaudra peut-être encore mieux , dit Malachie. Deux carabines val^t mieux qu'une, et si l'on a besoin de secours, il y aura quelqu'un à envoyer.
— Mais que croyez*vous qu'ils fassent, Malachie?
dit H. Campbell. Ils ne peuvent eseaiadep la pdis^ sade.
«—Pas facilement, Monteur, et je ne c^ms pas qu'ils l'essayent 9 à moins d'être en force, et je suis sûr qu'ils ne le sont pas; non. Monsieur^ ils di^ch^aient plutôt à mettre le feu à la maison s'ils le pouvaient , mais cela n'est pas si aisé. Ce qui est certain, c'est que le Seq)ent fera tout ses efforts pour se procurer ce qu'il a vu dans votre magasiné'
— €da est hors de doute, dit Alfred, u||i^ il trouvera que la chose n^est pas si facile.
— ils sont venus faire une reconnaissance, Monsieur', voilà le fait , et si John a gratifié l'un d'eux d'un mc^ceau de plomb, il en résultera un bon effet, car cda leur apprendra que nous sommes sur nos gaMes , et les rendra {H'udents s'ils veulent a{^rocher une autre fois de la maison. x>
Après avoir causé encore pendant qudques minutes, M. Campbell, Henry et Percival se r^îrè-, rent en laissant les autres faire la garde. Alfred suivit Malachie et ses compagnons jusque chez eux pour voir si tout allait bien dans le parc des moutons, puis il revint à son poste.
La nuit s'écoula sans autre incident , et rien n'en troubla la tranquillité , excepté les hurlements des loups auxquels ils étaient accoutumés.
Lelendemain^au point du jour, Malachie et Martin vinrent à l'h^d^itation , et , avec John «t Alfred , ils ouvrirent la porte de la palissade .et sortirent pour examiner la place où John aVak ciré.
<x Oui, Monsieur, dit Maladiie : «'était un Indien , fl n'y a pas de 4oute ; voilà les empreintes que ses genoux ont faites dans la neige pendant qu'il s'avançait en rampant, et John Ta blessé, car voilà du sang. Suivons la trace; voyez , Monsieur, il a été grièvement blessé ; le sang augmente à mesure que mms Avan^ns. Ha ! iM)ntinua llalachie , comme il pa^smt près d'un tas de neige ; voici la peau de loup qui le couvrait; il est mort , ou peu s'en fiaut , et ils l'ont emporté , car il n'aurait jamais abandonné sia peau de loup, s'il n'avait pas perdu connaissance.
— Oui. ob^si^rva Martin, sa blessure était mortelle , cela est sûr. p
Us continuèreot à suivre la pi^e jusqu'à la forêt, et , convaincus par ies traces laissées sur la neige que le blessé avait été emporté, ils revinrent à la maison où ils trouvèi*ent les autres membres de bi famille babilles et réunis dans la cuisine. Alfred leur montra la peau de loup et leur apprit ce qu'ils avaient découvert.
« Je suis fâdiée qu'il y ait eu du sang versé, ob- , serva Madame CaçQpbell^ je voudrais que cela n'eût pas eu lieu. J'ai entendu dire que les Indiens ne pardonnent jamais en pareil cas.
— Sans doute, Madame, ils sont très vindicatifs, mais cependant ils n'aiment pas courir de trop grands risques. Ils ont eu là une leçon. Je voudrais ' seulement que ce fût le Serpent-Courroucé dont on eût réglé Taffaire, car alors nous n'aurions plus à nous inquiéter d'eux.
— C'est peut-être lui, dit Alfred.
— Non, Monsieur, cela n'est pas probable; c'est un de ses jeunes guerriers; je connais bien les coutumes des Indiens. x>
Il s'écoula un certain temps avant que l'inquiétude causée à Madame Campbell et à ses nièces par cet événement s'apaisât. M. Campbell réfléchit aussi beaucoup à cette circonstance et laissa voir plus d'une fois combien elle lui causait d'anxiété. Les parties de chasse continuèrent comme auparavant^ mais ceux qui restaient à la maison n'étaient pas tranquilles jusqu'au retour des chas^urs. Cependant, avec le temps, ils reprirent courage, d'autant plus qu'ils n'entendirent pas parler des Indiens , et avant que l'hiver fût à moitié^ écoulé, ils ne pensaient plus guère à cet événement. Malachie avait appris d'une autre bande d'Indiens, qu'il trouva chassant le castor près d'un petit lac, que le Serpent-Courroucé n'était pas dans cette partie du pays, mais qu'il s'était dirigé à l'ouest avec sa troupe au commencement de l'année. Cela les convainquit que leur ennemi s'était éloigdP immédiatement après la tentative qu'il avait faite pour reconnaître l'établissement.
Aussi, comme nous l'avons dit, les parties de chasse continuèrent comme auparavant; elles étaient du reste nécessaires pour l'approvisionnement d'un si grand nombre de bouches. Percival, qui avait beaucoup grandi depuis qu'il habitait le Canada, désirait vivement qu'on lui permit de faire partie de
— S7 — ces expéditions, ce qu'on ne lui avait jamais accordé pendant le précédent hiver. C'était très naturel. Il voyait son frère cadet sortir presque chaque jour et revenir rarement les mains vides; John était en eifet le meilleur tireur après Malacfaie. Il était donc très ennuyeux pour Percival de rester à la maison à s'occuper de toute espèce de travaux domestiques, comme de nourrir les cochons, de nettoyer les couteaux et autres ouvrages, tandis que son frère cadet se livrait aux occupations d'un homme. Aux demandes répétées de Percival , sa mère opposait constamment des objections. Op ne pouvait se passer de lui, il n'avait pas l'habitude de marcher avec des souliers à neige. M. Campbell remarqua que Percival devenait triste et malheureux. Alfred prit son parti et plaida pour lui. Alfred ajouta avec raison que la Fraise pouvait de temps en temps faire Touvrage de Percival, et que, si on pouvait l'éviter, il ne devait pas être claquemuré à la maison comme il l'était. M. Campbell s'étant rangé à l'opinion d'Alfred, Madame Campbell consentit,* bien malgré elle , à ce que Percival sortît de temps en temps.
a Ma tante, dit Marie, pourquoi montrez-vous une telle répugnance à laisser Percival accompagner les chasseurs? Ce doit être fort ennuyeux pour lui d'être toujours retenu à la maison.
— Je sens la vérité de ce que vous dites, ma chère Marie, répondit Madame Campbell, et je peux vous assurer que ce n'est ni par égoisme, ni pour nous
- 3« — épargaar du travail , que je désire qu'il reste avee nous; mais j'éprouve une crainte instinctive qu'il fi6 lui arrive quelque accideiit; je ne puis la surmonl^y et l'on ne peut raisonna avec les craintes et ramour d'une mère.
— Vous étiez tout aussi inquiète, ma chère tantje, dit Enuna, quand John faisait ses premières coursi&s; vous étiez toujours angoissée à sop sujet, noais maintenant, vous êtes tout à £ait tranquille.
— C'est très vrai, dit Madame Campbell; c'est peut-0tre ime faiblesse de ma part que je dois surmonter, mais nous sommes tous sujets à de pardls sentiments. Je crois que par la bonté de Dieu il n'y a pas de motif fondé d'appréhension et que ma répugnance n'est que faiblesse et folie. Mais je vois que le pauvre enfant souffre depuis longtemps d'être retenu à la maison , car rien n'est plus ennuyeux pour un jeune garçon vif et plein de courage comme lui. Aussi ai-je donné mon consentement parce que je crois que c'est mon devoir; cependant, ma répugnance subsiste; ainsi, mes chères filles, nepfiu*lons plus d'un sujet qui m'est si pénible.
— Ma chère tante, ne disiez-vous pas que vous vouliez parler de religion à la Fraise, et essayer de l'engager à embrasser le christianisme? Je remarque qu'elle est très sérieuse pendant les prières; et qu'à présent qu'elle comprend l'angl^s, elle écoute ayec beaucoup d'attention ce que l'on dit.
— Oui , naa chère Emma ! j'ai l'intention de le Caire bientôt, mais je ne veux pas trop me presser.
Un simple acquiescement aux pratiques extérieupes de notre religion ne lui serait que d'une médiocre utilité, et je crains qu'un trop grand nombre de nos bons missionnaires, dans leur empressement à faire des conversions, ne tiennent pas assez compte de cela. La religion doit naître de la conviction, et résider dans le cœur; le cœur doit, en effet, être changé, et il ne faut pas donner une attention exclusive aux fwmes extérieures.
— Quelle est la religion des Indiens, ma chère tante? dilt Marie.
— C'est une religion qui rend la conversion plus difficile. Elle est, à certains égards, si près de la vérité , que les Indiens ne sentent pas facilement la nécessité d'en changer. Ils croient à un seul Dieu, source de tout bien ; ils croient à une vie à venir et à une économie future de peines et de récompenses. Vous voyez que leur religion a les mêmes principes que la nôtre. Quoiqu'ils ne connaissent pas Christ, et n'ayant que des notions incomplètes du devoir, ils n'ont pas l'idée de la nécessité d'un médiateur. Et il est peut-être plus facile de convaincre ceux qui sont tout à fait dans l'erreur, qui adorent des idoles et de foux dieux, que ceux iqui sont si près de la vérité. Mais j'ai beaucoup réfléchi sur la marche à suivre, et je me propose d'avoir dans très peu de temps quelques conversations avec la Fraise sur ce sujet. J'ai différé parce que je crois qu'il est tout à fait nécessaire qu'elle comprenne parfaitement ce que je veux dire, avant que j'essaye de changer sa croyance.
D'ailleurs la langue dos Indiens, quoique bien suffisanie pour les besoins de ceux qui la parlent , est pauvre et n'a pas la même abondance que la nôtre, parce qu'ils n'ont pas besoin de mots pour rendre ce que nous appelons des idées abstraites. Il est donc impossible d'expliquer les mystèeies de notre sainte religion à quelqu'un qui ne comprend pas bien notre langue. Je crois cependant que la Fraise commence à la comprendre suffisamment pour que je puisse faire un premier essai auprès d'elle. Je dis un premier essai, parce que je n'espèie pas faire sa conversion dans une semaine, ni dans un mois, ni même dans six mois. Tout ce que je peux faire est d'employer tout mon savoir et de me confier en Dieu, qui, lorsqu'il le jugera convenable, éclairera son esprit pour qu'elle reçoive la vérité. »
Le lendemain, on partit pour la chasse, et Percival, à sa grande joie, reçut la permission d'y prendre part. Comme ils avaient une longue route à faire, car un terrain de chasse était choisi d'avance, ils partirent de grand matin, avant le jour, M. Campbell ayant insisté pour qu'on fût de retour de bonne heure.
m MAmEDB N'ABRIVE JAMAIS SEVI.
Les chasseurs cheminèrent pendant plusieurs milles avant (jue d'atteindre Tendroit où Malachie pensait qu'ils trouveraient des daims, gibier qu'ils désiraient surtout se procurer. Il était près de dix heures lorsqu'ils arrivèrent sur le terrain choisi pour la chasse. C'était qne clairière de la forêt; la neige y avait formé de grands monceaux, mais çà et là, sur le penchant des collines, le gazon était presque à découvert, et les daims, en grattant la neige avec leurs pieds, pouvaient s'y procurer quelque nourriture. Les chasseurs étaient assez près les uns des autres au moment de leur arrivée. Percival et Henry se trouvaient à environ un quart de mille en arrière, car Perciv.al n'avait pas rhabitude des souliers à neige, et ne pouvait avancer aussi vite que ses compagnons. Malachie et les autres chasseurs s'arrêtèrent pour que Henry et Percival pussent les rejoindre. Quand ils eurent repris haleine :
« Monsieur Percival , dit Malachie , vous voyez qu'il y a ici un beau troupeau de daims; mais comme vous n'entendez rien aux ruses des chasseurs et que vous pouvez nous faire manquer notre gibier, écoutez bien ce que je vais vous dire : ces animaux ont non-seulement Tonïe fine et la vue perçante, mais leur odorat est encore meilleur, et ils peuvent sentir un homme à un mille, si le vent souffle de leur côté; ainsi, vous voyez qu'il serait inutile d'essayer d'en approcher, si nous ne gagnons pas le côté sous le vent sans bruit et sans être vus. Maintenant, le vent vient de l'esté et comme nous sommes au sud , il nous faut faire un détour dans le bois pour gagner l'ouest, avant de nous avancer sur le terrain découvert. Ainsi, Monsieur Percival, il vous faut faire comme nous, et vous tenir derrière nous pour suivre nos mouvements. Si nous arrivons près de quelque éminence, vous ne devez ni courir ni même marcher pour en gagner le sommet de manière à vous faire voir : les daims pourraient être de l'autre côté, à moins de vingt pas de vous; mais il faut vous cacher, en faisant comme nous ferons, et quand nous les aurons trouvés, je vous placerai à un endroit où vous pourrez tirer aussi bien que nous. Comprenez- vous. Monsieur Percival?
— Oui, je comprends : je me tiendrai derrière vous, et je ferai comme vous me dites.
— Eh bien, rentrons maintenant dans l'épaisseur de la forêt, jusqu'à ce que nous ayons gagné le côté sous le vent , et alors nous verrons si nous pourrons faire de vous un chasseur, oui ou non. x>
Tout le monde suivit les instructions de Malachie, et pendant plus d'une heure ils cheminèrent au travers du boiS; parmi les arbres les plus épais, de peur d'être vus des daims. Ils arrivèrent enfin où Malacbie voulait parvenir ; alors ils changèrent leur route et tournèrent à l'est, du côté du terrain découvert, où ils espéraient trouver les daims.
Dès qu'ils furent sur ce terrain, ils s'avancèrent en rampant, ayant Malachie et Martin à leur tête. Quand ils étaient dans les bas-fonds, ils se réunissaient; mais s'il y avait un tertre à gravir, c'était Malachie ou Martin qui montait le premier et qui, regardant depuis le sommet, faisait signe aux autres de s'avancer. Ils répétèrent constamment cette manœuvre pendant trois ou quatre milles , jusqu'au moment où Martin , ayant gravi une éminence, fit signe à ceux qui le suivaient que les daims étaient en vue. Après avoir reconnu le terrain pendant quelques instants, il redescendit et leur apprit qu'il y avait devant eux douze ou treize daims qui grattaient la neige sur un autre monticule ; mais qu'ils paraissaient inquiets comme s'ils se doutaient de l'approche d'un danger.
Malachie gagna à son tour, en rampant, le haut de l'éminence, pour y faire ses observations.
a H est sûr, dit-il , que quelque chose les efiraye. On dirait qu'on vient de leur donner la chasse , et cependant cela n'est pas probable. Il nous faut attendre, afin de les laisser se remettre un peu et voir si d'autres chasseurs les ont poursuivis, d
Ils attendirent environ dix minutes, jusqu'à ce que
ces dnimàiit parussent plus tranquilles; puis, cbâtigeant leiir position derrière Téminence , il» s'avan^cèrent jusqu'à environ vingt-cinq pas du gibier^ Malachie indiqua à chacun la bété sur laquelle il devait tirer j puis ils firent feu presque tous ensemble* Trois daims tombèrent , deux autres furent blessés , et le reste du troupeau s'enfuit comme le vent. Tous leë chasseurs se levèrent alors de derrière le tertre et coururent à leur proie. Alfred avait tiré sur un beaa mâle qui se trouvait séparé du troupeau et un peu plus éloigtié ; il était évident que Tanimal avait reçu une grave blessure, et Alfred avait remarqué le taillis dans lequel il s'était jeté en se débattant. Mais l'autre daim qui avait été blessé ne Tétait que légèrement, et il fi'y avait qde peu de chance de l'atteindre, ca^ il fuyait en bondissant à la suite du troupeau. Tout le monde courut à la place où gisaient les daims, et dès qu'on eut rechargé les carabines, Alfred et Martin suivirent la piste de celui qui était grièvement blessé. Ils s'étaient frayé un chemin à travers le taillis pendant environ cinquante pas, guidés par les traces de l'animal, lorsqu'ils reculèrent d'effroi à l'ouïe d'un rugissement terrible, Alfred, qui marchait le premier, reconnut qu'un puma ( catamount ou panthère , comme on l'appelle ordinairement) s'était emparé du daim et se tenait couché sur son corps. Il l'ajusta et fit feu. L'animal, quoique grièvement blessé, s'élança aussitôt sur lui et le saisit à l'épaule. Alfred s'affaissait sous le poids de la bête féroce et par l'effet de la douleur, quand Martin arriva à son Secours et
traversa d'une baUe la tête de la panthère qui tomba nlorte.
« Etes-Yous grièvement blessé , Monsieur 1 dit Martin*
— Non, pas sérîeusemetit, dit Alfred, du moitiSj je ne le crois pas; mais mon épaule eât cruellement déchirée^ et je perds beaucoup dé sang* »
Malachie et les autres chasseurs arrivèretit alors et virent ce qui venait de se passer. Alfred il'avait piî rester debout, et était assis par terre à côté de Tatiimaî mort.
« Une panthère! s'écria Malachie. Je n'aurais pas cru que /lous eti trduvasâiods une si hrin à l'ouest. Etes^vdus blessé. Monsieur Alfred?
— Oui, un peu,» répondit Alfred d'une voix faible*
Malachie et Martiii^ sans ajouter un tnot^ ôtèrent à Alfred son habit de chasse j et reconnurent alors que l'animal lui avait fait une très grave blessure à r épaule avec ses dents, et lui avait déchiré le côté avec ses griifes.
(c John , courez chercher de l'eau , dit Malachie; vous en trouverez sans doute dans le bas-fond. »
John et Percital se hâtèrefit d'aller chercher de l'eau, pendant que Malachie, Martin et Henri déchirèrent la chemise d'Alfred et en firent des bandes pour ses blessures, de manière à arrêter l'écoulement du sang. Après celte opération, et quand Alfred eut bu de l'eau que John lui apporta dans son chapeau, il se sentit ranimé.
«Je vetix rester âèsis encore un moment, dit-il,
puis nous retournerons à la maison aussi vite que possible. Martin , occupez-vous du gibier, et quand vous serez prêt , je me lèverai. Quel poids énorme que celui de cette terrible panthère ! Je n'aurais pu lui résister une minute de plus, et je n'avais pas de couteau de chasse !
— Oui, Monsieur, c'est un terrible animal, répondit Malachie; je ne crois pas en avoir jamais vu un plus grand. C'est un adversaire trop redoutable pour un homme seul, et on ne doit jamais l'attaquer sans avoir quelqu'un pour vous aider, car il a la vie trop dure.
— Où ma balle l'a-t-elle frappé? dit Alfred.
— Ici , Monsieur , sous l'épaule , et à une bonne place ; mais si on ne lui traverse pas le crâne ou le cœur, on est sûr qu'il fera un bond avant que de mourir. Vous avez une cruelle blessure à l'épaule, et je m'attends à ce qu'elle vous empêchera de chasser pendant cinq à six semaines. Il est heureux cependant qu'elle ne soit pas plus grave.
— Je sens que j'ai recouvré mes forces maintenant, reprit Alfred.
— Attendons encore dix minutes , Monsieur : il faut que John et moi nous lui enlevions la peau, afin de la montrer, si nous devons laisser nos daims. Monsieur Henry, dites à Martin de ne prendre que les meilleurs morceaux des daims, et de ne pas s'in*quiéter des peaux^ car nous ne pourrons pas porter une grande charge. Et dites-lui de se dépécher, Monsieur Henry, car il ne convient pas que M. Alfred
reste ici jusqu'à ce que son bras devienne raide. Nous avons plusieurs milles à faire avant que d'arriver à la maison. »
Alfred n'avait encore fait que peu de chemin lorsqu'il se sentit très souffrant. Les mouvements qu'il était obligé de faire pour marché avec ses souliers à neige rouvraient ses blessures et les ifaisaient beaucoup saigner; mais Malachie Taida à cheminer^ et après qu'on lui eut procuré encore un peu d'eau, ils continuèrent leur route.
Au bout d'un certain temps, l'enflure occasionna une plus grande raideur autour des blessures d'Al- 'fred, et celui-ci parut soufirir davantage. Ils marchèrent cependant aussi vite que possible, et à la tombée de la nuit ils n'étaient plus qu'à une petite distance de l'habitation ; mais Alfred ne cheminait plus qu'avec beaucoup de difficulté; il était devenu très faible, en sorte que Martin dit à John de jeter à terre le gibier qu'il portait, et de prendre les devants pour demander à M. Campbell de leur envoyer de l'eau-devie ou quelque autre cordial afin de soutenir Alfred, qui ne pouvait presque plus avancer à cause de sa faiblesse et de la perte de son sang. Comme ils n'étaient guère qu'à un mille de la maison , John y arriva bientôt, et, s'étant hâté d'entrer, il s'acquitta de son message en présence de sa mère et de ses cousines, que la nouvelle qu'il donna jeta dans une cruelle angoisse. M. Campbell alla chercher des spiritueux dans sa chambre ; Emma prit son chapeau et dit qu'elle voulait accompagner John.