‹ Les colons du Canada, Volume 2Chapitre 8 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

M. et Madame Campbell n'auraient pas eu le temps de s'y opposer, lors même qu'ils l'auraient voulu, car Emma fut en un instant hors de la maison et se mit en marche suivie de John. Hais Emma avait complètement oublié qu'elle n'avait pas de souliers à neige : avant que d'avoir (ftircouru la moitié de la distance, elle se sentit aussi fatiguée que si elle avait marché pendant plusieurs milles, et elle enfonçait de plus en plus dans la neige à mesure qu'elle avançait. Elle arriva enfin avec John auprès des chasseurs. Alfred était couché sur la neige , privé de sentiment, tandis que les autres faisaient une litière avec des branches pour le porter à la maison.

Un peu d'eau-de-vie versée dans la bouche du blessé le tira de son insensibilité, et quand il ouvrit les yeux il aperçut Emma penchée sur lui.

« Chère Emma, dit-il en s'efForçant de se lever, que vous êtes bonne !

— Ne bougez pas, Alfred; la litière sera bientôt prête, et on vous transportera à la maison, dont vous n'êtes pas loin.

— J'ai maintenant repris mes forces, Emma, répondit Alfred; mais il ne vous faut pas rester ici au froid. Voyez , la neige recommence à tomber.

— 11 faut que. je reste ici jusqu'à ce qu'ils soient prêts à vous porter, Alfred, car JQ n'oserais m'en retourner seule. » y

La litière était achevée; on y plaça Alfred. Malalachic, Henry, Martin et John la portèrent.

« Où est Percival? dit Emma.

— n est pesté un peu en arrière , répondit John ; ses souliers à neige le blessaient y et il ne pouvait marcher aussi vite que nous. Il sera ici dans une minute.»

On transporta Alfred à la maison. M. et Madame Campbell et Marie, en proie à une grande anxiété, l'attendaient sur le seuil de la porte. La pauvre Emma était tout à fait épuisée quand on arriva, et elle se retira dans sa chambre.

Alfred fut placé dans son lit, et alors son père examina ses blessures, qu'il jugea très dangereuses à cause de la grande lacération des chairs. M. Campbell les pansa, puis on laissa Alfred goûter un repos dont il avait le plus pressant besoin. L'état du blessé occupa tellement l'attention de chacun, que pendant la première heure on ne pensa à aucune autre chose. Emma elle-même s'était sentie très indisposée peu de moments après son retour, et avait eu besoin des soins de Madame Campbell et de Marie. Ce ne fut qu'au moment de se mettre à table pour souper que M. Campbell dit :

a Mais où est Percival?

— Percival I n'est-il pas ici? s'écrièrent tous les chasseurs avec inquiétude.

— Percival n'est pas ici? s'écria à son tour, en tressaillant, Madame Campbell. Où est mon enfant? où est-il ?

— Il se trouvait tout près derrière nous, dit John; il s'est assis pour arranger quelque chose à ses souliers à neige, dont les courroies le blessaient, a

Malachîè et Martin , consternés , se précipitèrent hors de la maison. Ils comprenaient le danger où se trouvait Percîval , car la neige tombait en flocons si épais, qu'il était impossible de voir son chemin à deux pas devant soi»

a L'enfant est certainement perdu , dit Malachie à Martin : s'il est resté en arrière jusqu'au moment où la neige a commencé à tomber de cette manière , il ne pourra jamais retrouver son chemin , ipais il errera aux environs jusqu'à ce qu'il périsse.

— Oui, dit Martin, il n'a qu'une bien faible chance de salut , c'est la vérité. Je donnerais mon bras droft pour que cela ne fût pas arrivé.

— Un malheur n'arrive jamais seul , repris Malachie. Que pouvons-nous faire? Madame Campbell sera hors d'elle-même , car elle aime cet enfant à l'excès.

— Il est inutile d'aller plus loin, observa Martin ; nous ne le trouverons jamais et nous nous perdrons nous-mêmes. Cependant nous ferons mieux de revenir sur nos pas et de dire que nous allons tâcher de le trouver. Dans tous les cas, nous pourrons aller jusqu'à la lisière de la forêt et appeler de minute en minute. Si l'enfant est debout, cela le guidera de notre côté.

— Oui , répondit Malachie , et nous pourrons alluinçr une torche de pin ; cela ne sera pas inutile. Ainsi rentrons , et disons que nous allons nous mettre à la recherche de l'enfant. Aussi longtemps que Madame saura que nous le cherchons , elle ne

perdra pas l'e^rarice ^ et Tespérance la soutiendra pendant un certain temps , jusqu'à ce qu'elle soit mieux préparée à cette perte.»

Il y avait beaucoup de bon sens et de connaissance du cœur humain dans cette observation deMalachie, qui , bien qu'il sût que toute recherche était inutile, ne pouvait se résoudre à détruire d'un seul coup toute espérance dans le cœur de cette mère désolée, n rentrèrent et trouvèrent Madame Campbell qui pleurait amèrement et qui était soutenue par son époux et Marie. Ils annoncèrent qu'ils allaient se mettre à la recherche de l'enfant et le ramener s'ils le pouvaient. Puis , prenant trois ou quatre torches de pin , ils en allumèrent une, et s'acheminèrent vers la lisière de la forêt, où ils restèrent pendant deux heures avec leur torche allumée, en poussant des cris par intervalles; mais la neige tombait si épaisse et le froid était si vif, car le vent du nord soufflait avec violence, qu'ils ne purent rester plus longtemps. Ils ne revinrent cependant pas à la maison , mais ils se rendirent à leur loge pour se remettre, et ils y restèrent jusqu'au point du jour. Ils sortirent alors de nouveau : la tourmente avait cessé , et la journé0 s'annonçait claire et brillante. Ils retournèrent à la forêt, en suivant, pendant trois ou quatre milles , la route par laquelle ils étaient revenus la veille. Mais l'empreinte de leurs pas était recouverte par la neige qui avait, dans quelques endroits, plusieurs pieds de profondeur. Ils s'avancèrent jusqu'à la place où Percival avait été vu pour la dernière fois par John , et II 3**'

— 10Î — que celui-ci avait décrite très exactement; ils examinèrent avec soin les lieux environnants, firent plusieurs circuits à Fentour, dans l'espérance de voir s'élever au-dessus de la neige le bou<; de la carabine de Percival, mais ils ne purent rien découvrir , et, après une recherche de quatre ou cinq heures , ils retournèrent à 1^ maison. Ils trouvèrent M. Campbell et Henry dans la cuisinCj^ car Madame Campbeil était dans un tel état d'angoisse et de désespoir qu'elle s'était retirée dans sa chambre où elle recevait les soins de Marie. M. Campbell reconnut à l'expression de leur visage qu'ils n'apportaient point de bonnes nouvelles. Malachie secoua tristement la tête et&'assit.

« Croyez-vous que mon pauvre enfant soit perdu, Malachie? dit M. Campbell.

— Je le crains, Monsieur ; il se sera assis pour se reposer et se sera laissé vaincre par le sommeil; il a été enseveli dans la neige, et il ne se réveillera qu'au jour de la résurrection. »

M. Campbell se couvrit le visage de ses mains, et s'écria au bout d'un moment :

a Sa pauvre mère ! »

Quelques minutes après il se leva et entra dans la chambre de Madame Campbell.

a Qu'est devenu mon enfant, mon cher, mon si cher Percival? s'écria Madame Campbell.

— Le Seigneur l'avait donné et le Seigneur l'a repris, répondit M. Campbell, votre enfant est heureux.»

Madame Campbell pleura amèrement; et après avoir ainsi donné cours aux sentiments de la nature, elle devint un peu plus calme et plus résignée ; sa piété habituelle lui fit chercher et trouver son soulagement dans le Dieu des consolations.

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