H\-HO ET NOUI-BOP
Liem-Son, Maï-Tho,etc.,de rentrer dans le camp retranché. Tout en les surveillant, cette section canonne les fortins chinois. Pendant un moment elle est obligée de suspendre son tir sur ce point, et exécute des feux rapides en avant du grand réduit afin d'empêcher d*y pénétrer les défenseurs en retraite des forts déjà enlevJs par nos troupes. Les réguliers ne pouvant y entrer se dispersent dans la direction de Ben-Dong, et filent le long des pentes du Noui-Bop.
La compagnie Bourguignon, de l'infanterie de marine, reçoit Tordre d'attaquer le grand réduit ; elle traverse le Soui-Nien, avec les plus grandes difficultés et se forme en colonne d'attaque au pied du fort. Là aussi, l'ennemi a porté une ligne de tirailleurs le long du ruisseau, mais ceux-ci, pris de flanc par le mouvement de la compagnie Bourguignon, regagnentleurfortàtoutes jambes. Plusieurs sont ramassés dans leur fuite par nos feux de salve et tombent à terre, les bras en croix.
La section Largouët reprend son tir sur une redoute palissadée adjacente à la face sud du réduit. Aussitôt que la compagnie Bourguignon s'élance à l'assaut, les défenseurs qui, jusque-là sont restés couchés dans le fossé, se lèvent et commencent un feu violent sur l'attaque. Un obus emporte le saillant de la palissade; l'infanterie de marine s'y précipite, les défenseurs se replient dans Ivi fort et commencent le feu aux deux rangées des créneaux. Cette fusillade, quoique meurtrière, ne ralentit pas l'attaque, qui, contournant au pas de course l'ouvrage entre le parapet et la palissade, arrive sur ses derrières.
L'ennemi évacue le réduit; l'infanterie de. marine, continuant son mouvement, se jette sur une dernièrtf redoute encore occupée par les Chinois. Ceux-ci, à la vue des a marsouins », qui arrivent comme une avalanche.
la baïonnette en avant, fuient en sautant par-dessus le parapet et en enfonçant la palissade.
Les défenseurs du centre et de la droite de Tennenoi sont en déroute vers le col situé à Touest du Noui-Bop. ils se joignent aux troupes des cantonnements, qui se sont également mises en retraite vers ce col.
Toute Fartillerie concentre son feu sur ces longues colonnes de fuyards et les poursuit de ces scharapnels. Le manque de cavalerie empêche seul leur destruction ; le feu cesse à onze heures quarante-cinq.
En moins de six heures, nos soldats ont pénétré dans CCS lignes fortement retranchées, délogeant ""et mettant en complète déroute plus de douze mille Chinois ; cinq à six cents cadavres de réguliers jonchent le terrain.
Nos pertes se montent à treize soldats tués; trois officiers blessés : le capitaine Verdier, du 111®, le lieutenant Simoni, du même régiment, le sous-lieu tenant Larribe, de Tinfantex^ie de marine, et soixante-treize soldats et gradés hors de combat.
Tous les forts, étendards, canons, armes, munitions, tentes, chevaux, outils, approvisionnements, bagages de Fennemi sont entre nos mains.
Les dix pièces prises sont des canons Krupp de montagne, les fusils appartiennent aux systèmes Winchester, Martini-Henry, Remington et Enfield. Dans un des forts, on trouve un chevalet de fusées de guerre et tout un matériel de torpilles, deux bobines de fil de campagne, coup de poing Bréguet, galvanomètre, amorces électriques, coton-poudre, le tout neuf et en parfait état.
Comme il n'entre pas dans les intentions du général de Négrier de développer davantage Taction dans la direction de An-Chau, la poursuite est arrêtée et les troupes s'établissent dans le camp chinois sous les
HA-HO Éf NOUl-BOP 81
tentes ennemies. Ces tentes sont vastes et légères, mais, si elles sont faciles à transporter, elles ne protègent pas assez contre les intempéries, la cotonnade n'ayant pas les qualités de la toile.
Les troupes se couvrent par des avant-postes; on ne voit plus rien de l'ennemi. Dans notre coloime, la joie est générale ; les hommes vont en .corvée avec des bonnets chinois, plusieurs même avec une gaixle-robe entière ramassée dans le grand réduit.
Toutes ces dépouilles opimes prouvent que la déroute a été complète; Tennemi a fui avec une telle précipitation que les chefs ont abandonné leurs selles, leurs parasols, et même jusqu'à leurs pipes et réserves d'opium.
Ce succès du général de Négrier dépasse tous les précédents; la rapidité de ses décisions, jointe à la justesse de ses calculs, a surpris ceux qui sont le plus accoutumés à sa façon de faire.
Accordons aussi une mention aux tirailleurs tonkinois qui, suivant l'expression des chefs, ont fort bien mordu aux Chinois.
L'effet moral produit par cette belle victoire sur les populations annamites est immense, et les mandarins y regarderont à deux fois avant de se rallier franchement à l'ennemi.
Le 5 au matin, la section du génie escortée par une demi-compagnie d'infanterie de marine, se met au travail pour ouvrir une route de voitures entre Noui-Bop et Chu. En même temps un convoi est formé pour l'évacuation des blessés et le ravitaillement des troupes en munitions.
Ce convoi amène à Chu une . des batteries Krupp prises à l'ennemi, la seconde batterie, forte de quatre pièces, est laissée dans le grand réduit pour en constituer l'armement.
82 LR (lË^ËRAL DE NÉGRIER
Des recoiinaissances sont engagées dans différentes direcUons, et lentrent sans avoir repris le contact.
Le général de Négrier ordonne la destruction de tous
les forts, sauf deux où tout le matériel pris à Tenuenii
, est ramené. L.) position du Noui-Bop couvre la rt/ute
• d'An-Chau à Haï-Xu et supprime à l'ennemi sa princi- 1 pale ligne de ravitailiement dans ,1e Delta. Le général
décide l'occupation de ce poste par une compagnie de ! la légion, une demi-section de Tonliinois et un déta-
* cliement d'artilleurs pris dans la légion pour servir les A quatre canons Krupp.
j Dans la journée, le général apprend que de nombreu-
•* ses tentes et pavillons chinois ont apparu ce même jour
"i sur les pentes du Dec- Van et que le général Phan se
-4 déciderait à attaquer Chu le lendemain.
^ Le convoi de munitions, sous le protection du batail-
lon de tirailleurs algériens, revient à Noui-Bop, après une marche de nuit des plus rapides.
A huit heures du matin, les troupes quittent Noui- Bop et rentrent à Chu, sans rencontrer la moindre tratje de l'ennemi, qui a disparu. Toute la plaine, l'entrée des cols sont libres.
CJlAJ'iTJlE V]l
COMBATS DE DOHG-SONC
Les CBDtODnementâ du Loc-Nan. — Aspect de la rivière. — Posiiions des troupes. — A Lang-Hîa. — Vo village annamite. — Les cnisines d'espouades. — Le courrier de France. — Dans la pagode. — La vie au bivouac, — Les positions chinoises de Don^ SoDg. — Les quatre routes. — Arrivée à Lam du général Briëre de llsle. — Composition du corps eipéditianaaire. — Départ de Chu. -~ Passage du col du Déo-Vsn. — Aspect des positions ennemies. — Prise de la première ligne des Torts de Dong-Song par la légion. — Mort du capitaine Qravjrcau. — Prise des ms-
melons de Hao-Ha. — Prise du camp retranché de Dong-Song. — Reconnaissance de la route de Déo-Quan. — Halte de trois jonrs. — Combat du 9 février,
La vallée du Loch-Nan, — Après les combats de Noui- Bop des 3 et 4 janvier i88S, la colonne mobile du général de Négrier fut mise au cantonnement pendant le courant de janvier dans la grande vallée du Loch-Nan, qui s'étend sur 18 kilomètres de Chu à Noui-Bop, quelques jours furent consacrés au repos nécessaire après les fatigues extrêmes du commencement du mois, puis on s'occupa d'améliorer ou plutôt de créer les routes se dirigeant au nord, vers les cols du Deo-Van, de préparer les ravitaillements, de faire quelques reconnaissances dans la montagne en attendant l'arrivée des renforts annoncés pour la grande marche en avant sur Lang-Son.
Le contraste de la vallée du Loch-Nan avec celle du fleuve Rouge est frappant. Le pays change d'aspect dès qu'on a quitté les Sept-Pagodes.
Le Loch-Nan se rétrécit peu à peu et coule clair et sans bruit entre deux berges escarpées couvertes de ces fameuses haies de bambous et de broussailles à l'abri desquelles les Chinois ont pu, l'année dernière, décimer nos canonnières; à peine sous les branches et dans les hautes herbes, la trace de quelques sentiers pour aller puiser de l'eau. Sur le cours de la rivière quelques sampans, immobiles, sans vie apparente, mais d'où s'élève un mince filet de fumée révélant qu'ils sont occupés par une famille réfugiée.
La rive opposée à celle occupée par nos troupes est dominée de très près par une chaîne montagneuse, et dans la journée les crêtes boisées se découpent nettement sur l'horizon. Le matin et le soir, une brunie épaisse, un rideau opaque de brouillard et de nuées
pluvieuses, nous entourent en tous sens et cachent tout Thorizon. Cette chaîne, qui court parallèlement au Loc-Nan, est d'une tristesse pittoresque et profonde. Elle s'entaille par endroits pour laisser couler quelque arroyo affluent, et dans les gorges que forment ces ruisselets, une végétation sombre et épaisse, tachée par les jets clairs des bambous jaunissants, fait contraste avec l'aspect désolé des sommets.
A droite et à gauche du Loch-Nan, des mamelons qui ont été incendiés par nos troupes de façon à rendre plus facile la suiTeillance du pays, vont rejoindre au loin les montagnes de Noui-Bop. Les villages deviennent de plus en plus rares ; il n'y a de mouvement que sur la rivière, qui est couverte de sampans chargés de vivres et de munitions. Les remorqueurs ne peuvent repasser Traï-Dam et les grandes jonques s'échouent vingt fois avant d'atteindre Chu.
Aussi est-ce à Tr^ï-Dam qne Ton opère les déchargements; les caisses et barriques sont apportées à Chu, partie par le chemin de fer Decauville installé parle génie, partie par les petits sampans du service administratif. Des bataillons de coolies, avec leurs couvertures rouges en sautoir, vont et viennent sous la garde de nos soldats. Du poste optique de Chu on jouit d'une vue superbe. Les avant-postes sont à environ 8 kilomètres. Le colonel Giovaninelli fait, le 24 janvier, une reconnaissance dans la direction de Dong-Son, où l'ennemi est fortement retranché. On aperçoit les tentes chinoises, et un fort détachement de réguliers s'avance à la rencontre de notre petite colonne. 11 s'agissait d'étudier un chemin qui va rejoindre, en avant de Dong- Song, la route mandarine.
Toutes les mesures sont prises pour marcher dès que général arrivera.
Quant au général de Négrier, il est à Phu-! ang- Thuong, où il a repris le commandement de sa brigade. L'état sanitaire est bon ; les soldats sont pleins d'entrain et se plaignent de Tinaction qui précède toujours Touverture des hostilités.
• Les m® et 143® de ligne occupent les points les plus
) avancés. L'infanterie de marine est cantonnée dans trois
petits villages disposés en triangle, dont la base est le I Loch-Nan. L'état-major de ce corps est à Lang-Hia.
1 Une vingtaine de huttes annamites, les cagnas du pays,
^ dissimulées sous les hauts bambous, constituent ce
3 village, entouré d'une enceinte de palissades et de terre
sèche du nord.
Un emplacement assez vaste vers le centre du village a été déblayé et les « marsouins », aidés des coolies, y ont raipidement construit des appentis en bambous et en lianes flexibles, préférables comme cantonnement aux petites cagnas verminées, où il eût fallu répartir les hommes par petits groupes. Au centre, les armes, sur des râteliers de bambous, sont abritées par un petit toit de chaume et se trouvent sous la main au premier signal. Sur un tertre voisin, les huit cuisines d'escouade flambent joyeusement, engraissées momentanément par les cochons et les poulets abandonnés lors de la fuite des habitants, et que, de temps en temps, des corvées armées vont ramasser dans la brousse.
Le courrier de France est arrivé ces jours derniers. Des grades et des galons ont été accordés comme récompense des efforts de Noui-Bop, et, malgré les pertes que l'infanterie de marine a subies à cette dernière affaire, le moral est sain et sauf; le soir, après la soupe, il n'est pas rare d'entendre un ténor d'occasion entonner un refrain d'opérette, repris et applaudi par les camarades.
Les officiers sont installés sous un hangar voisin de leurs hommes, une pauvre pagode où Ton a trouvé aux piliers les sentences sur papier rouge, et abandonnés dans un coin les chandeliers, les boîtes et les plateaux de laque rouge, qui constituent le plus clair du culte de Bouddha. D*un côté de cette masure, les couchettes: une couverture sur de la paille de riz, au-dessous des moustiquaires ; — au centre, un lit annamite, transformé en table de travail et à manger, — de l'autre côté, les ordonnances.
Devant cette pagode, ouverte sur toute sa largeur, et qu'on essaye en vain de clôturer la nuit, un feu de bivouac brûle nuit et jour, assainissant Tair et égayant les yeux en même temps qu'il réchauffe un peu, quand on sort le matin, à la pointe du jour, transpercé de l'humidité de la nuit et de la brume du matin. Une sentinelle veille près de ce feu et garde en même temps les coolies, relégués avec les petits chevaux tartares des officiers dans une cagna voisine.
Le réveil sonne à cinq heures et demie. Les bivouacs se rallument.
Six heures viennent et le jour commence à poindre.
Les officiers sortent de la pagode :
— Bonjour, mon commandant !
-r- Bonjour, mes amis, encore de la pluie !
Et chacun de raconter les incidents de la nuit, les sorties creusées par les estomacs révoltés ; l'un a entendu le cerf bramer vers trois heures du matin et distingué le kop du tigre en chasse. L'autre s'est battu avec un cancrelat monstrueux pendant une partie de la nuit.
Le café l les gobelets se remplissent brûlants, tandis que, comble de raffinement, chacun fait griller, au feu flambant et au bout de son bâton ferré, une tranche de pain de munition.
Pendant ce temps, les coolies sont descendus à la rivière et rapportent de grandes jarres d'eau que l'on clarifie par quelques cristaux d'alun. Chacun s'ébroue, un coup de brosse sur les cheveux courts et la barbe, et voilà la toilette parachevée. D'ailleurs, il est sept heures ; les corvfes partent en tout sens, aux distributions, au bois pour les fours de campagne, au travail du génie, qui fait des ponts sur les arroyos voisins et prépare le passage à Tartillerie et aux charrettes à bœufs qui nous suivront dans la marche prochaine.
Arrivée du docteur. On cause ; on discute les malades du matin : « Un tel a déjà dix-huit mois de Tonkin; il est bien anémié, il ne pourra guère suivre. — Les plaies annamites du caporal Guibert se sont rouvertes 1 Maudit pays où toute morsure, toute déchirure de l'épiderme devient plaie ou ulcère ! »
Les ordres arrivent de Chu sur ces entrefaites : deux compagnies vont repartir pour quarante-huit heures à Noui-Bop et s'arrêteront à Limson, un village soupçonné hostile et duquel on a tiré sur un convoi ; on se presse autour de l'officier qui apporte les ordres : « Négrier est-il de retour ? — Le 1®*" bataillon vient-il nous rejoindre ? — Quand repartons-nous ? » Et les potins et les suppositions de marcher bon train. — On dit ceci, on pense cela. — Tant de Chinois à droite, tant de forts retranchés à gauche. — On a fusillé hier soir, à Chu, un émissaire porteur d'une lettre du général chinois demandant du riz pour ses troupes à tous les villages annamites.
Au milieu de ces conversations dix heures et demie sont arrivées et l'on se met à table. L'estomac est bien un peu récalcitrant, mais il faut des forces et manger quand même. On attaque donc l'endaubage sauté aux oignons, le riz au lait concentré, le romatour de con-
serve, le tout arrosé de ce vin de campagne de la marine si échauffant et si alcoolisé. Une cigarette avec le tafia et chacun repart à sa besogne. Celui qui, par hasard, n'est pas pris par un service, reste au coin du feu, reht pour la vingtième fois un vieux journal de Tavant dernier coumer, met son carnet à jour, dessine quelque topo des environs ou de la marche du 3 janvier.
Dès quatre heures, la brume revient : les corvées, les distributions rentrent; les hommes mettent sac au dos pour la revue du soir. Les musettes sont garnies de cartouches et d'un repas froid en cas d'alerte de nuit. Au cercle, après la revue , on cause un peu avec les hommes ; on renouvelle les recommandations d'hygiène, les instructions pour les rassemblements, la marche, le combat... La journée de service est terminée, chacun revient avec plaisir au feu de bivouac, on quitte ses grandes guêtres et ses souiicrs lacés et l'on s'accoude à la grande table. Quelquefois on risque une partie de dominos avec un vieux jeu où manque le double cinq. Parfois l'on voisine et l'on va serrer la main aux camarades des compagnies d'à côté. On va soulever le couvercle de la marmite ou mijote le dîner. Celui-ci se prolonge volontiers ; le menu est maigre, ia causerie est vive; pour la dixième fois on reprend l'histoire du dernier combat; les jeunes officiers évoquent leurs souvenirs de Saint-Cyr, des écoles de tir, de leurs conquêtes, des bonnes fêtes du passé, des camarades de promotion. On commente les derniers journaux arrivés, on discute l'avenir de la campagne et l'on se rappelle les disparus déjà nombreux sur cette terre nouvelle.
Quand on se lève de table, la nuit est noire; avant de rentrer se coucher, on se promène un instant et chacun s'isole volontiers en fumant la dernière cigarette, C'est l'heure de la pensée aux absents, aux êtres aimés, à la
famille, à notre France. C'est Theure où l'âme s'élève ot où Ton demande là-haut le bonheur de revoir un jour les siens et la patrie, où Ton murmure parfois un bout de la prière que la mère apprenait dans Ten fanée. Heure doues et mélancolique où, à 4,000 lieues du pays, au « pied de ces grandes montagnes sauvages, dans . cette
) guerre sans merci, sans limites bien définies, le cœur
s'attendrit un instant et se retrempe aux sources pures ! des tendres souvenirs I
On sort de ces instants de recueillement meilleur, plus confiant en la Providence, plus résigné aux souffrances.
^ Et quand on rentre sur la paille, sous le moustiquaire,
.3 le sommeil vient calme, presque enfantin, réparant les
i H forces et vous faisant dispos pour les fatigues du len-
<^ demain.
^^ On a construit à Chu un four en briques qui procure
un pain excellent; les vivres frais ne manquent pas. Il faut féliciter le service administratif, car, dans la^contrée même, il est impossible de se procurer quoi que ce soit. Les rares villages qui existaient ont été brûlés, soit par les Chinois, soit par nos troupes pendant les récentes opérations; les habitants ont fui en grande partie ; beaucoup d'entre eux ont été massacrés par les Chinois avant leur retraite.
La position de Dong-Song, qui commande les routes de Kep et de Chu à Lang-Son, est, paraît-il, défendue par de nombreux forts. L'ennemi excelle dans les ouvrages de terre, qu'il élève très rapidement, grâce aux nombreux travailleurs dont il dispose. Les points enlevés, depuis le mois d'octobre, ont été défendus pied à pied, et rien n'est plus curieux, quand on parcourt la campagne, que de voir les innombrables retranchements élevés par les Chinois et retournés contre eux par nos troupes.
COMBATS DE D0N&60Na 91
Le colonel Borgnis-Desbordes, commandant en chef rartillerie, arrive à Chu le 26 janvier; l'entrée en campagne est imminente et l'impatience générale.
Les rapports des émissaires, les interrogatoires de quelques rares prisonniers, les directions suivies parles tentatives d'irruption de l'ennemi avaient donné une idée générale assez exacte de la répartition des forces chinoises dans la région nord-nord-est.
De cet ensemble de renseignements ressortait la connaissance de quatre routes :
La première, dite « Route mandarine », part de Kep en utilisant la vallée de Song-Thuongsurlaplus grande partie de son parcours. Entre Tanh-Moï et Cut-Cut, à une vingtaine de kilomètres de Lang-Son, elle franchit la ligne de partage des eaux qui sépare le bassin de la rivière de Canton de celui des fleuves tonkinois.
La deuxième part de Chu par deux directions, les cols du Deo-Quan et du Deo-Van; ces deux tronçons se rejoignent au Dong-Song,pour d'une part continuer sur Lang-Son, et de l'autre tomber perpendiculairement à Tanh-Moï, sur la route mandarine.
La troisième, aboutissant également à Chu, gagne Lang-Son par Noui-Bop, Phuo-Tang et Na-Dzuong.
Enfin, la quatrième part de Tien-Yen.
Il n'y avait pas lieu de penser à cette dernière, qui était des plus éloignées.
Les autres routes sur Lang-Son étaient tenues par Tarmée chinoise, dont les centres de résistance étaient établis à Hao-Lac, Dong-Song et Phuo-Tang.
La route mandarine, parcourue par la colonne Dugenne en juin dernier, était la plus connue et la plus directe, mais on y trouvait des fondrières d'une réparation difficile, des ravins infranchissables pour peu qu'ils fussent un peu défendus; en outre de Hao-Lac jusqu'au-
delà de Tanh-Moï, la muraille calcaire do 100 mètres et davantage de hauteur, se rapprochant du Song-Thuong, étranglé également sur sa rive gauche par des pitons boisés, forme un défilé très dangereux sur une longueur de 25 kilomètres. L'ennemi, prévoyant que nous prendrions cette direction, y avait accumulé des défenses formidables. Refoulé par nos troupes, il eût constamment gardé la ligne de retraite principale et eût pu y présenter une défense pied à pied, î La route de Chu-Noui-Bop-Phuo-Tang, suivie par la
^ dernière tentative d'envahissement du Delta, offrait
]J moins de résistance au point de vue du terrain, mais
^ 4 elle ne conduisait notre offensive que sur une des ailes
' l'i de l'armée chinoise, dont la droite et le centre pouvaient
[-<^ faire une jonction facile, soit sur la route mandarine,
soit à Dong-Song par le défilé de Tanh-Moï. Son excentricité, par rapport à nos bases d'opération, présentait ce désavantage d'augmenter de deux jours de marche la distance à parcourir, retard que la pénurie de nos moyens de transport ne nous permettait pas de subir. Enfin cet allongement de trajet eût permis à l'ennemi de nous devancer de plusieurs jours au moins à Lang-Son et d'y présenter des forces réunies.
Restait la Hgne Chu-Dong-Song, soit par le Deo-Quan, soit par le Dco-Van. Plus connu que le premier, ce dernier col, présentant une altitude supérieure et des difficultés plus considérables, offrait deux avantages : il abordait la position de Dong-Song par la gauche, rejetant plus probablement l'ennemi en dehors de sa ligne de retraite ; il permettait dès la première marche de s'emparer d'un village désigné comme magasin à riz des troupes en avant de Dong::Song, le village de Cau-Nhat. Pour ces raisons, la route choisie fut donc Chu, col do Deo-Van, Dong-Song, Lang-Son.
COMBATS Dfi DONG-SONG 93
Le choix de cette route donnait Chu comme base d'opérations. Le mois de janvier fui donc consacré à la concentration des troupes, cooUes, parcs, convois, vivres, etc., opérée par voie fluviale pour la plus grande part. Mais afin de maintenir le plus longtemps possible Tennemi dans l'indécision sur nos projets, il fut décidé qu'une partie des troupes serait dirigée d'abord surPhu- Lang-Thuoug, qu'une démonstration en avant de Kep attirerait l'attention des Chinois sur la route mandarine, puis que les troupes y ayant pris part gagneraient rapidement Chu pour la marche en avant. En effet, cette opération, conduite par le général de Négrier avec un bataillon, une batterie et un aérostat (30 janvier), rem-* plit complètement le but opposé, ainsi qu'on a pu le constater par la suite.
Le général Brière de l'Isle arrive* à Lam avec son étatmajor le 29 janvier, et débouche sur la route de Trai- Dam. Le fort Cuvillier envoie un piquet qui rend les honneurs au commandant en chef. L'entrée dans le camp du Chu est des plus pittoresques : les tirailleurs tonkinois massés, en avant du plateau, présentent les armes; les chasseurs d'Afrique, campés sur la droite, forment la haie. Tous les hommes sont heureux de l'arrivée du général en chef, car il est évident que l'on Ta marcher. Le 23^ de ligne, un nouveau bataillon de turcôs, un bataillon d'infanterie de marine et une batterie d'artillerie arrivent le 31 janvier à Chu pour compléter la concentration des troupes.
Il ne reste à Kep au général de Négrier que deux bataillons, ce qui fait supposer une marche sur une seule colonne
Le génie, avec ses auxiliaires indigènes, s'est porté en avant pour continuer les routes; une file interminable de coolies travailleurs suit les sentiers qui s'éten-
dent vers les gorges de Dong-Song. Nos sapeurs ont à se garer du feu de Fennemi, qui pousse des reconnaissances avec une grande audace.
Le télégraphe optique fonctionne toutes les nuits,
d'une part avec Taï-Nguyen et Phu-Lang-Thouong,
♦ d'autre part avec Noui-Bop. Le lieutenant Saillard
) installe en outre un nouveau poste dans la direction de
Dong-Song.
J Le 1®' février au soir, les deux brigades sont consti-
1 tuées à Chu, comme suit ;
^ État-major général du général Brière de Tlsle. — Offi-
^ ciers d'ordonnance : MM. Boyer, capitaine; Champallier,
3 lieutenant; Bossant, sous-lieutenant; colonel Crétin,
chef d'état-major; commandant Ledentu, sous-chef; commandant de Lacroix, capitaine Delestrac, capitaine de Vignacourt, enseigne de vaisseau Chéron; lieutenant Michel, archiviste.
Bureau topographique. — Capitaine Lecomte, lieutenant Launay, lieutenant Pierron.
V^ brigade (colonel Giovaninelli). — État-major : capitaine de Beylié; sous-lieutenant Schniitz..
Infanterie de marine (lieutenant-colonel Chaumont) . — Bataillon Lambinet; bataillon Mahias.
Tirailleurs algériens (lieutenant-colonel Letellier). — Bataillon de Mibielle; bataillon Comoy.
Tirailleurs tonkinois (colonel de Maussion). — Bataillon Tonnot.
Artillerie (commandant Levrard), batterie 4 bis (80 millimètre, portée), Ropperh; batterie 5 bis (80 millimètres, portée), capitaine Pericaud ; batterie 3 bis (R. M., traînée), Roussel.
Deuxième brigade : général de Négrier; état-major : commandant Fortoul^ lieutenant Berge.
Infanterie de ligne (lieutenant colonel Herbinger);
bataillon du SS" (Moineau); bataillon du HI« (taure; bataillon du 143« (Farret).
Légion étrangère (colonel Donnier) : bataillon Diguef ; bataillon Schseffer.
Infanterie légère d'Afrique : bataillon Servière.
Tirailleurs tonkinois : bataillon Jorna de Lacale.
Artillerie (commandant de Douvres) : batterie 11 du 12* (80 millimètres, portée), Jourdy ; batterie 12 du 12« (80 millimètres, portée), de Saxcé; batterie 1 bis (4 R. M., traifeèe), Martin.
A chaque brigade est affectée une section d'ambulance, ainsi que la moitié du génie, des pontonniers, de la télégraphie optique.
Total général : 7,186 hommes.
M. le colonel Borgnis-Desbordes commande les 6 batterie des deux brigades. Le service des vivres à Chu, du ravitaillement de la colonne en marche, des distributions, est assuré par M. le sous-intendant de 1'^ classe de La Grandière, ayant sous ses ordres le sous-lieutenant Jau, et un personnel d'officiers d'administration.
Par les soins du général Brière de ITsle, on a recruté et enrégimenté 6,800 porteurs qui ont leurs caporaux (caïs) et leurs sergents (dois). Chaque groupe de 40 hommes sous la conduite d'un caporal. Les gradés touchent 7 piastres, les coolies 6 piastres par mois, avec 800 grammes de riz par jour de marche.
La direction de ce convoi incombe au commandant Palle.
La section du génie a également ses auxiliaires indigènes, ainsi que notre artillerie.
Enfin,' le service des postes est assuré par la direction de M. Demars, un travailleur infatigable. La télégraphie optique reste confiée aux licutcnanls Saillard et Bailly, ({ui ont fnît lonr? preuves.
Le i*' février, le général Brière de Tlsle fait avec les
commandants de brigade une reconnaissance jusqu'au
pied du col du Deo-Van ; la mise en marche est fixée
au 3 février.
Le départ de Chu a lieu le 3 février, par un temps
I épouvantable ; la pluie n'a pas cessé de tomber depuis
' la veille, ce qui n'empêche pas la colonne de marcher
i de six heures du matin à onze heures du soir, de façon
à s'eogager dans le col de Deo-Van avant la nuit. Le
.4 génie avec ses auxiliaires tonkinois prépare à la hâte,
j au fur et à mesure de la marche, les passages trop diffi-
H ciles; la dynamite aidant, on peut accomphr ce long
,ij trajet dans ces gorges étroites et sillonnées de ravins.
> -H Les artilleurs, officiers et soldats, rivalisent d'ardeur
[ ti pour hisser les pièces. Napoléon I®*^ disait qu'il comptait
'^-<-# surtout sur les jambes de ses soldats pour gagner des
batailles, — les généraux qui commandent au TonkiD peuvent en dire autant dans ce pays-ci.
La 2® brigade dont l'avant-garde a occupé le col pendant la nuit, le franchit, rencontre et bouscule les avantpostes ennemis. Elle enlève facilement au débouché du défilé le village de Cau-Nhat, qui contient encore de notables approvisionnements de riz et quelques munitions; elle bivouaque. A la nuit close, la 1" brigade couche à la sortie du défilé.
Le 4 février, la 2® brigade, qui a reçu l'ordre d'attendre pour continuer le mouvement d'être rejointe par la 1", avec ses deux batteries de 80 millimètres, aperçoit les premiers forts chinois.
La position de l'ennemi est formidable. Toute la vallée, sur un parcours de 6 kilomètres, est encadrée de hauteurs inaccessibles et couverte de mamelons se commandant les uns les autres et couronnés de véritables forts blindés. C'est d'un aspect saisissant que ces
COMBATS De DONG-SONG . 97
sommets où flottent des pavillons de toutes couleurs. Sur les flancs les Chinois ont construit deux séries de tranchées-abris qu'il va falloir enlever à la baïonnette sous un feu croisé des forts.
L'avant-garde du général de Négrier, soutenue par l'artilleiie, vient s'établir sur la droite, en amont d'un
rrise i*r la légion Ëlr.ingèie des
village abandonné dans lequel le commandant en chef a Hié provisoirement son quartier général.
A midi, cette brigade entame l'atlaque contre les premiers forts àrestdolaroute.Notreartillerie escalade les côtes escarpées des collines, portée à dos de mulets, et ouvre un feu plongeant sur une douzaine de forts environnants.