‹ Les combats du Général de Négrier au TonkinChapitre 16 sur 19 · partie de la 1*^ brigade, pousse, à plus de 12 kilomètres · texte numérisé non relu

partie de la 1*^ brigade, pousse, à plus de 12 kilomètres

vers Lang-Son, une reconnaissance qui lui démontre \\

retraite des Chinois, la déroute des troupes qui nous

) ont tenu tête les journées précédentes, et la liberté

] complète de la route jusqu'à une journée de marclie en

avant, if

^ Dans la soirée des bandes de Chinois ayant tenté des

J mouvements offensifs contre nos grand'gardes, le géné-

ral de Négrier envoie deux compagnies de la légion avec mission de fouiller la montagne et d'occuper une crête située en avant du cantonnement sur la gauche.

Entre temps, des notables annamites, appartenant à un village en dehors de nos lignes, viennent faire leur soumission au commandant en chef; ils apportent des renseignements assez précis sur Farmée chinoise du camp retranché de Phu-Thuong-Kanh. On sait alors que les bandes, qui sont venues inquiéter nos grand'gardes, devaient masquer la retraite sur Lang-Son de cette armée, qui, depuis plusieurs mois, nous attendait dans la défilé de Bac-Lé. Déjà les employés du télégraphe optique ont constaté dans la vallée parallèle à celle que nous occupons, un mouvement important, ils ont aperçu une quantité assez considérable de mulets dont Tennemi se sert pour le transport des munitions et approvisionnements.

Les deux compagnies de la légion ont fort à faire le 9 ; Fennemi devenu extrêmement audacieux, accentue son mouvement offensif, et, à un moment donné, un de nos hommes signale une bande qui, ayant escaladé la crête

C03IBATS DE DONG-SOJNG 105

en se défilant dans les bois, s'avance au pas gymnastique, baïonnette au canon. Cet homme crie aux armes et, sans s'inquiéter s'il est suivi, court sus aux Chinois: il tombe aussitôt sous une grêle de balles, mais ses caraarades, accourus à son appel, vengent sa mort et repoussent les assaillants en leur faisant éprouver de grosses pertes ; de notre côté nous comptons i mort, 1 homme mortellement blessé et 3 hors de combat. Trois nouvelles compagnies, envoyées sur la crête, exécutent des feux de salve sur les fuyards et permettent à leurs camarades qui se battaient depuis le jour de manger la soupe à cinq heures du soir.

Cet incident donne la note générale et fait voir, dans une faible mesure, l'abnégation de nos soldats, parmi lesquels on n'entend pas formuler la moindre plainte ; ils marchent, traversent l'eau dix fois par jour, se battent, bivouaquent sur les mamelons (on appelle cela pi tonner I) dans l'humidité, le froid et le brouillard, heureux d'avoir gagné du terrain et d'avoir bien servi le drapeau.

Pendant les trois journées de repos, il est procédé à l'évacuation des blessés transportables, à la destruction des forts et des munitions abandonnées, à la réunion des approvisionnements pris, surtout enfin à l'organisation défensive et administrative de Dong-Song, devenu station-magasin par la suite de nos opérations.

Reprise de la ronrcbe en avanl. — Ourragea chinois. — Tomlies ennemiei. — Bans Iss vallées. — La pluie. — Combat de Pho- Vanvi. — L'élat-major aous les balles. — La chasse ani por-s.

PUISE DE LAKG-SON ÎOl

— L*ainbulance. — L'abbé Gibert. — Courage des maadarins

Bataille de Bao-Viaï. — Départ de la brigade Giovaninelii. — Toujours le brouillard. — . Attaque du bataillon Comoy des turcos. — Mort du commandant Levrard. — Courage des artilleurs.

— Mort du sous-lienteuant Bossand. — La compagnie Salles de l'infanterie de marine. — Une escalade incroyable. — Poursuite des Chinois. — Nos pertes. — • Prise de 140 forts. — En vue de Lang-Son. — Incendie de la ville. — Combat de Ki-Lua. — La citadelle de Lang-Son. — Ki-Lua. — Un bouddha guerrier. — Les « Nung ». — Pillage du quartier chinois. — La citadelle chinoise de Ki-Lua. — La caverne du Nuage Blanc, -r Départ de la première brigade. — Reconnaissance des chasseurs d'Afrique.

— Difficultés des communications et des approvisionnements.

Le 10 février, la marche ea avant est reprise. La 1" brigade (colonel Giovaninelii) quitte Dong-Song à dix heures du matin; elle ouvre la marche, suivie par Tétatmajor général ; la brigade de Négrier, massée en avant de notre bivouac, ne part qu'à huit heures. Une petite garnison est laissée à Dong-Song avec le chef de bataillon Jorna de Lacale, des tirailleurs tonkinois, désigné comme commandant d'étape. On dépasse deux forts chinois abandonnés que Ton doit détruire dans la journée ; il est difficile de se figurer le travail immense pratiqué dans ces défilés ; la quantité inimaginable de tene remuée par les Chinois, sur tout notre parcours, dénote une grande abondance de bras. Tout ces forts sont casemates ; certains ont jusqu'à quatre et cinq lignes de bambous, avec fossés de 3 à 4 mètres et ouvrages avancés également casemates. L'épaisseur des remblais est telle que les défenseurs n'ont rien à redouter du feu de l'infanterie. C'est par dizaines que Ton compte dans chaque retranchement chinois, les caisses de cartouches Mauser (fabrique Karl Lorenz, à Ca7*lsruhe), Winchester et Remington.

Le pays devient plus difficile. La colonne s engagti dans une vallée très étroite coupée de ravins, de fourrés,

gravit à certains points de véritables escaliers à flancs de précipices et traverse des bois impénétrables, de hautes futaies qui tiennent à la fois de nos forêts vosgiennes et des forêts tropicales. Nous suivons à peu près la môme direction depuis Chu, c'est-à-dire le nord, CO degrés est.

Les tombes chinoises, fraichcmentcreusées, abondent: on a dû enterrer là les morts enlevés sur les champs de bataille des 4, 5, et 6 février ; les innombrables kéos et kékouins (vestes et pantalons chinois), les chapeaux pointus, les énormes marmites en fonte encore pleines de riz et placées sur trois pierres affectant, en petit, la forme des menhirs de Bretagne, attestent une fuite précipitée, une véritable déroute. La pointe d'avant-garde, formée par nos braves chasseurs d'Afrique, parmi lesquels on compte les survivants de Bac-Lé, marche par des routes qui n'existent pas, que les pontonniers inventent à la hâte pendant 16 kilomètres sans rencontrer le moindre hameau. Nous atteignons Dong-Bou, où Ton passe la nuit sur les crêtes à l'entrée d'une vallée tortueuse, surveillée par nos avant-postes. Les troupes cantonnent autour du fort de ce nom, que les Chinois viennent d'incendier sans nous attendre.

Une pluie fine n'a cessé de tomber toute ia nuit ; les troupes s'engagent au petit jour dans la vallée.

Les obstacles de la route sont les mêmes que la veille; la difficulté de la marche est encore accrue par des brouillards intenses dont l'humidité détrempe le sol* hommes, chevaux, mulets, glissent à chaque pas. Nous apercevons sur notre droite une route qui évite la vallée et est taillée sur le flanc des montagnes couvertes de hautes herbes ; elle paraît praticable, mais a été coupée de distance en distance ; d'après les renseignements des guides, ce serait la route chinoise d'été, c'est-à-dire

celle que Ton suit dans les hautes eaux, car à celle époque il serait impossible de pratiquer l'itinéraire actuel.

Vers trois heures et demie, peu après avoir franchi la ligne de partage des eaux des versants de Chine et du Tonkin, les éclaireurs de la deuxième brigade qui, aujourd'hui, tient la tête, engagent une fusillade assez nourrie. Au bruit des coups de feu, Tétat-major général se porte en avant au galop, et gravit un mamelon où son apparition est saluée par une grêle de balles qui, fort heureusement, passent entre les jambes des chevaux.

Le général Brîère de l'Isle fait arrêter le convoi et donne Tordre à la brigade GiovanineJli de se porter en avant pour soutenir la brigade de Négrier.

Les Chinois occupent les mamelons qui entourent les villages de Vanvi et de Pho-Vanvi, et forment une ligne de position couvrant Lang-Son. Les batteries Jourdy et de Saxcé prennent position et bombardent le mamelon le plus important, qui est aussitôt enlevé par le 111^ de ligne.

L'ennemi lâche pied après une vigoureuse défense, et nous entendons les trompes qui sonnent le ralliement à peu de distance. L'ambulance slnstalle dans le village de Pho-Vanvi, où nous trouvons d'immenses approvisionnements de riz et de paddi. En faisant la chasse aux porcs qui galoppent autour des cagnas, nos troupiers découvrent quelques traînards chinois. On ne s'en inquiète guère. Nos soldats, qui viennent de se battre, sont pris d'une nouvelle ardeur en songeant au rôti qui s'offre à eux ; comme les coups de fusil pourraient attirer l'éveil, on cerne les malheureux protégés de saint Antoine et on les larde ! C'est la note gaie, qui fait une heureuse diversion au spectacle que nous avons à quel*

110 LB G&NËKAL DE NËGRIbR

ques pas, à l'ambulaDce où 1 abbé Gibert se multiplie à c6t^ des chirurgiens et rassure les blessés qu'on amène.

Les Chinois ont bien résisté On & vu très distinctement des mandarins dirigeant le tir sous notre feu, donner des ordres et renforcer à plusieu s reprises, leur ligne de tirailleurs Rien n indique la présence de

«dres européens mais le prisonnais disent à l'interprète qu'à Lang-Son apits K^icuition des forts de Dco-Van, on a rallié les fujards et on a menacé de leur couper la tète s'ils ne retournaient à leur position pour s'opposer à notre passage.

A Pho-Vanvi, la vallée s'élargit ; elle est pleine de rizières; nous supposons qu'il y a en dehors de noirt' route des villages plus importants. L'engagement n'a

cessé qu'à la nuit et le bivouac est pris autour et en avant de Pho-Vanvi.

On sait que des forces ennemies sont massées sur les mamelons les plus proches ; dans la journée, nous avons vu défiler sur notre droite, dans la direction du nord, par les montagnes, des corps nombreux avec les insignes du commandant en chef chinois. Chacun s'attend à une chaude journée pour demain.

Le rapport lu ce matin 12 février, aux troupes mentionne : « Attaque des positions avancées de Lang-Son ! » Tous les cœurs battent; on est donc arrivé près du terme de la pénible tâche que la France a confiée au corps expéditionnaire.

C'est la première brigade qui doit ouvrir le feu : en partant du bivouac, le colonel Giovaninelli dit gaiement à ses affieiefs :

— Je compte faire une belle chasse aujourd'hui, malgré le brouillard.

La 2® brigade va se masser en avant du village de Pho-Vanvi, au point de rassemblement où le général de Négrier donne ses dernières instructions. Il y a là une rampe très pénible; le général est là avec son inséparable commandant Fortoul, encourageant les artilleurs ; a Un peu de nerf, camarade, rebâtez votre mulet, lâchez la bride, etc... »

Cet officier supérieur est étonnant : aucun détail ne lui échappe ; depuis que nous marchons, jamais on ne l'a vu se reposer.

Le brouillard est des plus intenses. Nos avant-postes

ont dû passer la nuit à cent mètres à peine des Chinois.

C'est ahisi qu'une demi-compagnie de tirailleurs tonkinois, commandée par un brave officier alsacien, lé capitaine Heil, se trouve au petit jour au milieu des

m LE GÉNÉRAL DE NEtiBIEIt

CIlinois. Elle se comporte vaillaoïmeat en attendant le»

renforts

Des neuf h ures la bngade Gio an nelli commence son attaque contre de fortes masses c nem es tenant sol dément des crôtea fort t é s et aipujées par ept forts dont deux couronnant des p ons éWes d fen de t d reclement un col à pentes roides L engagement

d commsDdant

génti par des alternatives de brouillard, est très violent ; la brigade, qui a reçu l'ordre de forcer le passage et de négliger les forts éloignés de la route en se contentant de couvrir ses flancs, se trouve parfois environnée de feux, mais rien n'arrête l'élan admirable des troupes.

Les troupes de la 2° brigade piétinent d'impatience 6ur place, en écoutant anxieusement la canoimada, et le

brouillard est tellement intense que Ton se bat sans j voir. Vers midi, rartillerie de cette brigade tonne enfin. Un bataillon de la légion, dontradjudant-major, le capitaine Bolgert est un Alsacien, se porte rapidement en avant ; le Hl® suit le mouvement, et débouche dans une vallée un peu plus large.

L'action est générale. Les Chinois défendent leurs mamelons pied à pied, et sont soutenu s par un système de sept forts, dont un commande toute la vallée et envoie sur notre route une grêle de balles.

Le bataillon Comoy, des tirailleurs algériens, enlève, avec un élan indomptable, un mamelon donnant des vues sur quatre des forts de ce système ; nos braves turcos sont des plus éprouvés et comptent déjà une quinzaine de morts et de plus de soixante hommes hors de combat ; le commandant Comoy est touché ; un capitaine et deux lieutenants le rejoignent à Tambulance principale du docteur Kiou, qui a du mal à trouver un emplacement à Tabri des balles.

Nos artilleurs paient largement leur tribut ; il a fallu mettre les pièces en batterie à moins de 800 mètres des lignes ennemies, en raison de la configuration de ce terrain accidenté et du brouillard qui empêche de viser à grande distance. Nos batteries restent donc toute la journée sur les mamelons, exposées aune fusillade meurtrière, servant de cible à l'ennemi.

Le commandant Levrard, commandant rartillerie de la l** brigade, cet homme excellent, aimé du soldat, qui, à la veille de prendre sa retraite, a voulu donner l'exemple aux jeunes et suivre celte pénible expédition, se trouve à son groupe de batteries, à côté du colonel Giovaninelli, qui dirige la marche de ses troupes. Les balles pleuvent de tous côtés. Tout à coup le commandant s'affaisse; les artilleurs accourent et le relèvent;

peine inutile, le malheureux officier a été tué raide par un projectile ennemi. Son corps est étendu sur ua brancard et emporté aussitôt. Tous les officiers et soldats sont navrés : le temps gris et pluvieux, la vue des cama-

( rades tombés, les balles qui continuent à sifïler aux

' oreilles, tout cela communique une sorte de griserie

' d'exaspération.

Quelques instants après, le jeune sous-Ueutenant llossand, de l'infanleriede marine, officier d'ordonnance

J du commandant en chef, est frappé au cœur; il fait deus

Turco preuanl lu eirtonch» d'un soldat taé.

pas vers son généiul, ouvi-e les bras et tombe. Ca jeune officier, fils du génoral d'infanterie do marine de ccnom, sortait de Saint- Maixent. Il y a seulement six mois qu'il élait arrivé au Tonkin.

Malgré les raomcnls de silence imposés à l'arlillerie par la brume et la fumée, malgré les difficultés d'un terrain glissant, nos troupes avancent toujours en achetant chèrement le terrain. La compagnie Salles, de l'infanlerie de marine, emporte avec une ardeur irrésistible le fort à pic le plus élevé, qui domine immédiatement

le col, et où se trouve la clef de la position. Les « marsouins » pénètrent par les embrasures, tuent les artilleurs sur leurs pièces et clouent les tirailleurs à leurs créneaux. Cette compagnie, qui doit reprendre ensuite sa place dans la colonne, se demande un moment comment elle redescendra de ce sommet qu'elle a escaladé sans y prendre garde; pour ne pas rouler dans le ravin, les hommes sont obligés de se laisser glisser sur le dos de la hauteur sur laquelle ilsviennentdemonter à Tassant.

Les Chinois n'ont pas eu le temps d'enlever leurs morts : les ravins sont noirs de réguliers, parmi lesquels plusieurs mandarins. Malgré une résistance désespérée, le colonel Giovaninelli parcourt 11 kilomètres de une heure à six heures du soir, les troupes se battant sans relâche; son avant-garde s'arrête à 10 kilomètres de Lang-Son, et son bivouac signale des lueurs d'incendie dans cette direction. La 2® brigade, qui suit la 1" sur les talons, s'établit en avant du col, à Bao-Viaï.

La journée nous a coûté des pertes sérieuses, dues surtout à Tinfériorité des effectifs engagés, le terrain ne permettant pas l'entrée en ligne des deux brigades. Nous avons près de deux cents hommes hors de combat, dont deux officiers tués et quatre blessés, mais la plaine de Lang-Son st)uvre devant nous; la résistance acharnée de Fennemi prouvait qu'il avait donné son dernier effort, perdu sa dernière espérance.

Le fort enlevé par l'infanterie de marine était armé de canons Krupp^ dont les obus sont allés se perdre sans éclater au milieu des rizières, derrière les tirailleurs algériens.

De véritables prodiges ont été accomplis par nos troupes dans cette journée du 12 fé\Tier, isur un terrain des plus difficiles, coupé d'arroyos, détrempé par la pluie et battu par des forts paraissant inaccessibles. Sans

116 LE GENERAL DE MfiGRlER

réaergie du chef conduisant la marche, sans la bravonre des officiers et soldats, pleins de confiance et prêts à tous les sacrifices, nous eussions perdu le double de inonde, et nul ne sait ce qu'il eût fallu de temps pour atteindre l'objectif de l'expédition.

Les réguliers chinois ont combattu en désespérés, et les fuyards n'oseront plus se mesurer avec le corps expéditionnaire. Pour les atteindre, nous avons traversé des montagnes réputées infranchissables. A Dong-Song et à Yanvi, on a mis en déroute une armée dix fois supérieure en nombre ; plus de 140 forts ont été évacués.

Le 13, rejointe par son artillerie, que le mauvais état de la route a retardée la veille, la l'^ brigade continue la poursuite et se remet en marche à sept heures du matin. On ignore encore si Lang-Son est en état de résister. Le sentier passant par Bao-Viaï et Pho-Vanvi de Dong-Song à Lang-Son, rejoint, près de cette dernière, la roule mandarine de Bac-Lé. On longe le Song- Ki-Kong, qui fait, en cet endroit, un coude immense. Le pays change complètement d'aspect.

Nous sortons des terrains jurassiques et arides, pour franchir une sorte de porte naturelle formée de deux immenses rochers noirs, jetés là comme par mégarde, DU plutôt pour indiquer une délimitation de territoire. La colonne débouche dans une plaine accidentée, très étendue, à l'extrémité do laquelle nous apercevons une citadelle. C'est la terre promise : nous allons atteindre Lang-Son.

Il est impossible de décrire le plaisir qu'éprouvent les soldats en sortant de cette région montagneuse, abrupte, percée de gorges étroites, hérissée d'obstacles naturels et artificiels, où ils laissent malheureusement trop de vaillants camaïades. II y a bien encore quelques forts

sur les hauteurs qui bordent la route mandarine, sur la rive gauche de Song-Ki-Kong; mais Tennomi les a abandonnés, et ils ne paraissent guère mieux entretenus que la vieille citadelle de Lang-Son, que les Chinois viennent d*évacuer.

A midi le pavillon français est hissé sur la porte sud de cet ouvrage; une partie de la ville a été incendiée la nuit précédente.

On aperçoit les débris de l'armée ennemie, massés en arrière du village de Ki-Lua, dans les ouvrages de la rive droite, étendards déployés, mandarins paradant sur le front de la ligne. Le général pense qu'avant de quitter définitivement ses retranchements, Tennemî veut nous jeter un dernier défi.

La V^ brigade traverse rapidement la citadelle et la rivière et est appuyée par une section de 80 "/m, dont les deux pièces sont hissées sur la porte nord de cette fortification.

Les troupes traversent la rivière et se portent sur un fort parti ennemi qui est sorti des retranchements; en même temps nos obus partent en sifflant et éclatent au milieu des rangs de la colonne chinoise : les étendards et les mandarins disparaissent aussitôt, les Chinois fuient de tous côtés; nos projectiles, qui les suivent, font des ravages considérables dans ces bandes affolées, et en peu d'instants nous perdons de vue les débris de cette armée du Kouang-Si.

La 1^® brigade établit ses cantonnements, qu'elle pousse jusqu'à 3 kilomètres au nord de Ki-Lua; la 2® s'installe sur la rive gauche, dans la ville et dans la citadelle. Le but des efforts énormes demandés à nos troupes est atteint; elles ont la récompense d'une expédition où, sur neuf jours de marche, elles ont sept jours de combat contre un ennemi quintuplé, bien retranché

et servi par un terrain exceptionnel. Le total des pertes de la colonne s'élève à 37 tués et à2S4 blessés.

La citadelle de Lang-Son forme un carré d'environ 400 mètres de côté. Il n'y a ni fossés ni bastions. Les murs intérieurs, d'une hauteur de 3 mètres, sont en grosses briques, surmontés d'un parapet percé de meurtrières et couronnés d'une palissade en bambous. Le mur est bordé par une rue habitée d'un seul côté par des marchands et des soldats montagnards et annamites. Les trois autres faces sont cachées par une enceinte en bambous croisés. La fac« nord donne sur un marché public, où se trouvent aussi plusieurs habitations. Cette citadelle est vaste; elle renferme un mirador, des pagodes en briques, une série de cagnas en torchis, et des terrains vagues qui constitueront tout à l'heure un emplacement superbe pour le parc d'artillerie.

A l'angle sud-ouest s'élève une colline de 40 à 50 mètres de hauteur, flanquée d'une pagode agréablement située et dominant la citadelle. C'est là que se réunissaient les mandarins pour les sacrifices publics. Cette citadelle était habitée par le gouverneur (un tiianrphu), un quanbôy nn quan-an et un /anft-6mA; il y avait aussi un bambien et un bat-pham qui étaient surtout chargés des relations avec l'autorité militaire chinoise, représentée par le chef d'un détachement de soldats impériaux qui se trouvait à Ki-Lua. Dans la cagna d'un mandarin à plusieurs parasols, cagna d'une propreté douteuse, nous trouvons un assortiment de palanquins, d'armes ; un étui à « cadouilles », accroché au mur, contient des rotins à moitié brisés. Le bourreau n'avait pas la main sûre, et peut-être notre arrivée subite a-t-elle sauvé quelques malheureux de la torture.

La porte ouest de la citadelle est bouchée avec un a:Tias en cailloux et de terre remplissant toute la route;

c'est pourtant le chemin le plus court vers la rivière Song-tti-Kong. Le quartier général s'établit dans la pagode royale, que l'incendie, allumé parles Chinois avant leur fuite, n'a pu gagner; une seule rue est en ruines; les réserves de rii, de paddi et de munitioos, ont élé sauvées. Un pont flottant en bambous, consolidé par le génie permet de passer le SÔiig-Ki-Kong.

lo Wng-Son.

Le village cliinois de Ki- Lua est à environ un kilomètre du nord-est ; à distance égale, mais à l'ouest se dressent des rochei's à pic formant la véritable citadelle qui servait de camp retranché à l'ennemi.

La rue principale de ce village, fermée par l'éternelle porte à inscriptions, ressemble au quartier chinois de Hanoï. On s'arrête tout d'abord à la pagode d'entrée, habitée sans doute par un bouddha guerrier, car on y découvre un véritable arsenal de fusils, tridents et Un-

ces, sans compter les proTisions de bouche^ oignons entassés dans les jardins et racines de ricin, dont la belle apparence tente deux chasseurs d'Afrique en quête de razzia. Ces deux braves, ignorant les qualités médicinales de leur découverte, ont chèrement payé dans la nuit leur gourmandise inconsidérée.

Les habitants de Ki-Lua sont des a Nung », c està-dire de race entièrement chinoise. Ils ont absolument le fades des impériaux, portent une partie de la tête rasée, conservant seulement une calotte de cheveux qu'ils tressent en queue.

Ces Chinois importaient l'opium, Fhuile à brûler, les cotonnades, les chaussures chinoises, les soies du Rouang-Si, les papiers, le nuoc-mam (saumure de poisson) et le sel (provenant de la côte tonkinoise).

L'exportation consistait en fonte de fer, huile de badiane, tabac, alcool de riz.

Des ouvriers chinois fabriquaient les briques et les tuiles ; à Ri-Luaon distillait l'alcool de riz et l'huile de badiane.

Les gens de Ki-Lua, qui ont tous fui à notre approche, ne s'attendaient certes pas à notre venue. Nous les avons dérangés au moment du déjeuner, car, dans toutes les boutiques, des plateaux en bois ou en laque, suivant le rang ou la fortune du maitre, étaient encore chargés de poisson ser>4 sous toutes les formes, dans des tasses microscopiques avec les sauces, le^amcAu, et, en général, tous les aliments qui composent le repas d'un Chinois.

Nos soldats assistent dans cette circonstance à un spectacle fort amusant; les coolies, entrés avec eux dans le village, s'accroupissent sans vergogne autour des plateaux, et achèvent, à trois heures de l'aprèsmidi, le déjeuner commencé le matin par les fuyards. Jamais ils ne se sont trouvés à pareille fête. J

D'après toutes les apparences, Ki-Lua est un petit

PRISE DE LANG-SON lil

centre commercial; le nombre des boutiques le prouve; les approvisionnements, d'origine chinoise, proviennent sans doute de Canton.

Quelques réguliers du Kouang-Si qui, soit par suite de blessures reçues, soit en raison de leur état d'ivresse; n'ont pu fuir à temps, sont faits prisonniers en entrant dans une cagna. En somme, à Ki-Lua, on pourrait se croire en Chine; les intérieurs, les inscriptions, tout est chinois, la saleté repoussante des maisons et des rues est le seul indice qui rappelle un pays annamite.

Dans un petit retranchement, situé près du Song-Ki- Kong, se trouvent encore des tentes chinoises et des morts roulés dans des nattes, qui n'ont pu être enlevés par leurs camarades, malgré l'importance que les Asiatiques attachent à ce soin.

De Ki-Lua à la citadelle chinoise il y a 1,500 mètres de plaine; on ne repasse pas la rivière. Un retranchement, établi tout autour, en avant de la ligne,<Je*rochef s, défend la porte, à laquelle conduit un escalier de 25 à 30 marches. On pénètre dans cet immense [dirque, garni de tentes, de maisons en torchis pouvant, abriter une véritable armée. Encore des caisses de mîihkions, des barils de poudre, des appareils électriques,- ^t deux rouleaux de câble qu'on n'a même pas déballéV Ces câbles étaient destinés, sans doute, k relier, à la: détente, les torpilles trouvées à Lang-Son. Tous les engips de guerre ■ sont de fabrication anglaise, allemande oa'américaine. Si les canons Krupp, les mitrailleuses améjijjcaines d^un système perfectionné, les remingtons et léâ manchèsters accusent un trafic que nous eussions dû émpêtjhér, le soin apporté aux travaux de tranchées dénote un concours d'hommes spéciaux qui ne sortent pas des écoles de guerre chinoises. La plupart de nos officiers croient à la présence de cadres étrangers, mais ces

122 LE GENERAT. DE NÊGUIER^

, cadres appartiendraient à la partie subalterne de la hiérarchie militaire. Certains bataillons chinois se déploient en tirailleurs et manœuvrent avec régularité, mais il leur manque l'unité de direction, la cohésion. Même remarque pour leurs fortifications passagères ou permanentes; les détails d'exécution ne laissent rien à désirer, mais les points stratégiques sont maladroitement choisis. Nos troupes combattent contre des hommes suffisamment disciplinés, rompus aux fatigues de la guerre^ mais qui sont presque toujours mal dirigés.

Le côté le plus curieux de la citadelle que nous visitons fait face à la porte d'entrée. Tout à l'extrémité, après avoir traversé les cantonnements, on gravit un nouvel escalier bordé d'arbres; au sommet de l'escalier on remarque une inscription qui se traduit par ces mots : Caverne du nuage blanc.

Le décor est imposant. Une centaine de guerriers en pierre, rangés sur les deux côtés, gardent un autel sur lequel sont occupés des Bouddhas plus chétifs que les « Braves ». On grimpe sur cet autel et on s'engage dans une sorte de cheminée naturelle, qui cache un dernier Bouddha, d'aspect étrange, mais imposant, taillé dans le roc par des mains habiles. Une ouverture pratiquée vers le ciel livre passage à un faible rayon lumineux et procure â la divinité un demi-jour mystérieux. Ces Bouddhas guerriers ont fait décidément bonne garde, car en fouillant cette grotte, véritable labyrinthe dont on ne connaît pas la profondeur, on découvre de nouvelles réserves de cartouches et de poudre qui en font un arsenal de premier ordre. Tout cela est fort curieux et a bien le cachet de l'Extrême Orient.

Le 14 et le 15 février sont consacrés à la reconnaissance du rassemblement de l'énorme quantité de matériel, munitions, approvisionnements, accumulés dans

les villages et dans les forts. Mais le temps est précieux. Tuyen-Quan qui, jusqu'ici, a héroïquement tenu tête à Tarmée du Yun-Nam, donnant ainsi au corps expéditionnaire sa liberté d'action contre Tarmée des deux Kouang, est de plus en plus étroitement investie. Le général Brière de Tlsle, laisse donc la brigade de Négrier à Lang-Son avec mission de donner de Tair à la place et de maintenir Tennemi au-delà de la frontière. Il lui prend la batterie Jourdy (11^) qui n'a que quatre pièces et la lui remplace par la batterie Ropserh (4 bis) qui est complète, puis avec la l^ brigade, se met, le 46, en route à grandes étapes sur Hanoï, par la route mandarine, et de là remonte la rivière Claire; où il débloque Tuyen-Quan après les sanglants combats de Yuoc, les 2 et 3 mars (voir le chapitre précédent).

Entre temps, des détachements de chasseurs d'Afrique parcourent les routes de Bac-Lé et de Chu. Le 15 au matin, après une marche au trot de près de 35 kilomètres, douze chasseurs conduits par le lieutenant d'Huteaux, accompagné par le capitaine Lecomte, chef du service topographique, se heurtent, en avant de Cut, à une arrière-garde chinoise forte d'environ deux cents hommes ayant avec elle de Tartillerie. Des coups de feu sont échangés; aucun de nos cavaliers n'est atteint, tandis que l'on compte une vingtaine de Chinois tombés. Nos cavaliers capturent en outre un mulet qui est enrôlé au service de la France.

Notre cavalerie est précieuse; grâce à son intrépidité, on obtient des informations sûres et rapides, mais son effectif est trop restreint; il est regrettable que Ton n'ait pas donné suite, Tan passé, à la proposition du capitaine Laperrine qui offrait de former un escadron d'indigènes, recrutés parmi les Annamites aisés (fils de notables, de maires, de mandarins), et montés sur les

petits chevaux du pays. Ces gens-là, bien encadrés, eussent passé partout, alors qu'en dépit de leur valeur nos chasseurs ne peuvent suffire à la besogne.

L'obligation de porter la V^ brigade au secours de Tuyen-Quan, n'était pas la seule cause qui devait empêcher de séjourner plus longtemps à Lang-Son; la pénurie de nos moyens de transport exigeait uuq prompte diminution du nombre de bouches à nourrir à pareille distance de nos magasins. Aujourd'hui encore, la question à faire vivi*e à Lang-Son une seule brigade, et plus tard, une garnison réduite, constitue la plus grave préoccupation du commandement. Aucun mayen n'est négligé pour résoudre ce redoutable problème, et le général commandant le corps expéditionnaire fonde ses plus grandes espérances sur la prompte arrivée des mulets demandés en France; ces animaux, en nombre suffisant, sont seuls capables, pour longtemps encore sans doute, d'assurer les transports en toute sécurité et en toutes saisons, dans ces régions montagneuses.

Cette campagne a démontré, en outre, que les batteries traînées ne sont pas utilisables dans ces pays. Si l'une des deux a pu prendre part au combat du 5 février, c'est que nous étions aux premiers jours de la marche et dans une vallée relativement ouverte. Une d'elles a dû être laissée à Dong-Song, l'autre n'a pu atteindre Lang- Son que deux jours après la prise de la place; elle y restera pour en former l'armement.

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